CHAPITRE III LUSfNE DE SAINT-OUEN
Malgré tes diligentes démarches- des agents que, sur les instructions de l'auteur dramatique, Cambaux mit en campagne pour dénicher le maraudeur frété naguère par le révérend Bodminster, on n'avait encore rien obtenu.
Et, riion plus, les volumes recueillis dans le togement du clergyman, présentés à la plupart des revendeurs, ne fournissaient aucune piste.
Bernac, édifié au bout de vingt-quatre heures sur tout ce qu'il souhaitaity apprendre. avait — alléguant la nécessité d'un voyage imprévu et urgent — quitté la Pension « d'Eu-
rope et des États-Unis », au bruyant chagrin de l'hôtesse et de son famihal entourage.
Là, tout au moins, il pouvait se féliciter du résultat.
Car il possédait maintenant de réelles clartés sur la genèse de l'affaire.
D'abord l'enlèvement du jeune Russe, par le mystérieux Nathaniel Bodminster, lui semblait prouvé; et puis, le percement du mur, aux fins d'insensibiliser lavictime par le chloroforme, présentait une analogie criante avec le procédé employé rue de Courcelles.
Par suite, Bernac croyait pouvoir éliminer, en tant que causes du rapt, des mobiles se rattachant à la possession de l'héritage (car, avec son méthodisme ordinaire, il se devait d'avoir envisagé cette hypothèse) et il rattachait nettement le nouveau forfait aux trois drames initiaux de cette ténébreuse histoire.
Surtout, — avancement décisif — grâce au cache-poussière de toile écrue, Bernac avait découvert l'existence de la petite fabrique agencée, sous les auspices de Versigny, par Wladimir Gourow.
En effet, c'avait été un simple jeu pour lui que de se présenter chez Claveaux, chemisier, 64, Grande-Rue, à Saint-Ouen, et, sous couleur d'emplettes, d'y opérer une de ses irrésistibles informations. D'autant qu'en l'occurrence il savait le nom et se trouvait à même de décrire l'acheteur des blouses.
Et, avec une aisance (presque ridicule, semblait-il à ce virtuose) Bernac avait appris que la personne en question était un praticien, employé d'une usine tout à proximité, dans la môme rue.
Sur de pareilles bases il n'y avait pas, pour Bernac, deux conduites à suivre.
Il se présenta à l'usine.
Un contremaître, vieil ouvrier à l'air placide et sagace, à la barbe de patriarche, fut l'unique personne qu'il y rencontra, et encore après plusieurs minutes de recherches
Il ne laissa pas d'en être surpris. Cependant comme il l'avait fait à la Pension « d'Europe et des États-Unis », il demanda de voir M. Wladimir Gourow, dont il se déclarait l'ami.
L'EMPIRE Dr DIAMANT
Et tout de suite il subit des jérémiades : depuis trois semaines on n'avait absolument aucune nouvelle de l'ingénieur.
Tout, dans la baraque, stagnait, les dynamos arrêtées, les fours éteints ; car, au bout d'une quinzaine, les six ouvriers, n'étant pas réglés, s'étaient débauchés. Et seul, par conscience, le contremaître demeurait à son poste, en attendant — avec chaque jour moins d'espoir — le patron.
Or il se montrait tout heureux de voir, enfin, une personne qui connût Wladimir Gourow, et qui s'était attaché à ce dernier.
Le contre-maitre se montra loquace à souhait.
Bernac connut de sa bouche, qu'on s'occupait, ici, d'étudier l'isolement pratique du radium pur. Toutefois le personnel n'a-v.ait comme tâche que d'assurer la mis€ en train des chaudi-ères, des moteurs, la marche des fours; et M. Gourovv seul se réservait le lajboratoire, où se trouvaient concentrés les creusets. Personne n'aA'ait ledroit de pénétrer dans ce local, dont il détenait d'ailleurs les clefs.
Seulement, pour comble d'inconvénients, un incendie, dû comme on le constata ensuite à un court-circuit, avait éclaté, il y avait \dngt jours, dans la toiture de la salle des dynamos, et gagné celle du laboratoire, dont on avait été obligé d'enfoncer la porte pou réteindre le feu. Du reste on en avait eu facilement raison, car cela se passait dans la journée : les ou- A'riers se trouvaient encore au complet, à ce moment, et Ton n'avait pas eu besoin de Tecoiirir aux pompiers qui, certes, sont des héros, mats qui, tout à leurs pompes, ne regardent pas à vous détériorer une installation en cinq secs- Ce fut ainsi, qu'en bavardant, l'auteur dramatique put, à la suite du vieux contremaître, •pénétrer dans le sanctuaire.
Ses études d'autrefois (il sortait de l'École centrale) laissaient à Bernac un fond copieux d'instruction scientifique; au surplus, avant de bifurquer dans la carrière des lettres, il avait effectivement exercé l'état d'ingémeur, fondé une fabrique d'automobiles aux États-
Unis, construit des chemins de fer, en Caroline du Sud et au Japon.
Depuis, il avait continué de se tenir étroitement au courant des progrès industriels, et des inventions neuves.
Par quelques coups d'oeil ordonnés, précis et rapides, et tout en entonnant à l'unisson du contremaître (intarissable sur ce sujet) les louanges du jeune Russe, « vraiment une riche nature, un homme bon comme du bon pain », il put se convaincre que rien, dans l'ensemble de l'installation, la forme des appareils, ne se rapportait aux méthodes actuellement employées pour le traitement du radium ou de ses composés. Certes, Wladimir Gourow pouvait les avoir variées, modifiées, mais non pas d'une manière aussi radicale...
Ces remarques le plongèrent dans une méditation si intense, qu'il en oublia, quelques instants, d'entretenir la conversation.
Cependant, jugeant que la visite au laboratoire avait assez duré, le vieil ouvrier tirait Bernac par la manche. Cela le rappela au sens des nécessités présentes.
LEMPIRE or DlAMAXr
Et en frappant sur l'épaule de son guide :
— Mais, dites-moi. mon brave, en supposant que votre patron ne revienne pas, vous n'allez pas vous éterniser ici, je pense.
— Ma foi. Monsieur, je \ ais vous expliquer : j'attends, d'un moment à l'autre, des « tuAaux » de la part d'un camarade, Chavans, l'électricien, qui était préposé aux transformateurs. Il a passé ici l'autre jour et il m'a dit que bientôt on saurait sur quel pied danser. En ertet, il faut que \ous sachiez que nous étions tous embauchés par M. Gourow, que nous ne connaissons pas autrement, et qui nous avait fait venir sur des renseignements qu'il s'était sans doute procurés par lui-même, auprès de nos précédents patrons. Et il se trouve que Chavans, juste avant de venir ici, est resté plusieurs années employé chez un M. Boursier, fabricant de câbles, à Belleville, qu'il n'a quitté que parce que la maison a cessé d'exister. Alors Chavans, qui est un garçon malin, a supposé que M. Gourow a dû être en relations avec son ex-patron. Il est donc allé trouver ce M. Boursier; et
l'autre lui a dit, en effet, qu'il se rappelait qu'un de ses amis, un banquier — je crois qu'il s'appelle Versigny, vous savez, celui qui, lui aussi, s'est envolé et dont on a tant parlé dans les gazettes — lui avait fait demander un | bon électricien, dont un de ses clients avait besoin. L'autre lui avait donné le nom et l'adresse de ce camarade. Chavans doit être allé, ou ira incessamment à la banque Versigny pour tâcher moyen de s'informer...
Et, en entendant ces paroles, Bernac n'était pas sans éprouver quelque orgueil.
Comme il avait prédit juste, lorsqu'il affirmait à Michèle et à Cambaux, qu'en une affaire aussi multiforme, le hasard n'existait pas 1
Que l'électricien Chavans, afin de s'informer, se présentât à la banque Versigny, il serait reçu par le dévoué M. Delong, lequel, d'office, signalerait cette visite à l'auteur dramatique.
Le nom de Wladimir Gourov^ serait forcément prononcé dans l'entretien.
Ayant été relevé sur le registre, il attirerait l'attention, et, tout de suite, mécaniquement
en quelque sorte, on arriverait à l'usine de Saint-Ouen, on constaterait les mystérieuses fabrications qui s'y perpétraient, et, très probablement, à l'aide d'indices inhérents à la contexture même des choses, on parviendrait par cette voie inverse, jusqu'à la Pension * d'Europe et des Etats-Unis ».
Bernac conclut l'entretien en se faisant fort d'apporter, à bref délai, au vieil ouvrier, une solution satisfaisante à ses embarras.
Toutefois, avant de partir — comme il pensait sans relâche au révérend Nathaniel Bodminster — il s'informait :
— Est-ce qu'il y a beaucoup de personnes qui sont venues, ces derniers jours, pour avoir des nouvelles de M. Gourow?
— Ma foi, Monsieur, à part vous, je n'ai eu l'occasion de voir qu'un grand Monsieur, avec une figure en lame de couteau, un Anglais, sûrement, à en juger par son accent ; il venait pour voir l'usine dont, comme ça, il avait entendu dire qu'elle était en liquidation, et qu'on désirait la louer ou la vendre... Il voulait
fabriquer des charbons pour arcs électriques, qu'il disait, et il pensait que le matériel pouvait servir.
— Et alors, qu'est-ce que vous avez répondu?
— J'ai répondu que la maison n'était ni à louer, ni à vendre, parce que personne ne m'avait donné d'instructions pour, et que j'attendais le retour du patron.
— Il a visité l'installation?
— C'est-à-dire qu'il aurait bien voulu, même il m'avait donné un louis de pourboire à cet effet. Ces Angliches, ça ne doute de rien !
— Alors qu'avez-vous fait?
— Eh ! expliquait naïvement le contremaître, je lui ai fait voir les dynamos, les transformateurs ; ça ne tirait pas à conséquence, tout le monde a vu ça... Mais pas le laboratoire, bien sûr! D'autant, ajoutait naïvement le vieux contremaître, que c'était avant l'incendie et que les portes étaient cadenassées!
Bernac avait regagné son automobile qui
l'attendait devant la mairie de Saint-Ouen, s'était fait conduire chez lui, avec l'intention de s'isoler, comme il avait coutume aux grandes occasions, de s'abstraire quelques heures, pour classer toutes les impressions, toutes les idées qui lui bouillonnaient en la cervelle.
Mais il ne put le faire sans désemparer ; car, auparavant, il dut prendre connaissance d'un assez long message arrivé de Londres, signé Clemson, et qui allait encore étendre le territoire de ses hypothèses.
Premièrement, en réponse à sa dépêche, Clemson déclarait qu'on ne connaissait, à Leeds, ni aux environs, aucun prêtre, et même aucun citoyen, répondant au nom de Nathaniei Bodminster, et dont le signalement se rapportât à celui du susdit.
Toutefois, le détective anglais, dont une des qualités maîtresses consistait en une mémoire imperturbable, avait été frappé de la description plus détaillée qu'en suite de son premier télégramme Bernac lui adressait touchant le ténébreux clergyman.
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Et cette physionomie lui rappelait, vu surtout l'envergure inusitée des épaules, celle d'un insaisissable gaillard qui, entre autres méfaits, était accusé d'avoir, dix ans auparavant, à Chelsea, assassiné et volé un couple de rentiers chez lesquels sa sœur, également en fuite, se trouvait dame de compagnie.
Cette dernière, fort belle personne, comptait, à l'époque, une trentaine d'années, et se distinguait par une admirable chevelure rousse.
Ils avaient nom Edith et Winnifred Brown.
A ces indications, Clemson joignait les résultats de son enquête sur Archibald Graves.
Il confirmait sa première impression, en ce sens qu'aucun des autres gros bonnets du Trust, Lowe Barker, Harold Fitzimmons, le duc de Wisconsin, et Louis Wynniard, lesquels composaient, en quelque sorte, un « Grand Conseil », n'avait été avisé par Archibald Graves du coup de force médité et exécuté par ce dernier sur la personne du banquier français.
Au surplus, on ne devait pas s'étonner de cette conduite. En effet ce n'était pas
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sans raison qu'on avait surnommé Archibald Graves, le « Roi du Diamant ».
Despote absolu, il imposait sans discussion ses volontés à son groupe, gérait les intérêts de ses sociétés et engageait leurs capitaux comme bon lui semblait; et il aurait d'autant moins admis la discussion — si tant est que quelqu'un se fût permis de discuter ses ordres — qu'il avait, invariablement et dans tout, réussi !
Ses administrateurs, en somme, ne servaient qu'à enregistrer ses décisions et à expédier le courant des affaires...
En conséquence sa mort, qui les consternait à tous les points de vue, leur paraissait, également, inexplicable. Ils promettaient officiellement une récompense de dix mille livres sterling à quiconque fournirait des éclaircissements sur cet assassinat (ce en quoi, peutêtre, ils se montraient imprévoyants, pour la gloire posthume du défunt).
Clemson savait d'ailleurs, et de source certaine, que, dans le même temps, le Trust avait lancé sur la piste une meute de détectives privés.
D'autre part, avec Archibald Graves, avaient disparu — sans trace — deux êtres de son entourage intime, ses deux gardes du corps, des hommes dont depuis des années il ne se séparait autant dire jamais : son valet de chambre, Bob, un courtaud trapu, et presque albinos, ancien boxeur à front déprimé de brute ; et son secrétaire intime, un Sud-Africain, nommé Johnny Wills, personnage d'une quarantaine d'années, rasé, grisonnant, de forte corpulence, portant lunettes, avec une cicatrice verticale sur le front.
Clemson ne mettait pas en doute que ces deux individus n'eussent accompagné leur maître à Paris, afin de le seconder dans l'accomplissement de l'attentat.