‹ L'empire du diamantChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE I\ MICHÈLE SE DÉCIDE A PARLER · texte numérisé non relu

CHAPITRE I\ MICHÈLE SE DÉCIDE A PARLER

Le soir de cette même journée, l'auteur dramatique, une fois de plus, avait réuni dans son cabinet circulaire, plein de silence et de livres, ses deux fidèles acolytes : Michèle Versigny et le sous-chef de la Sûreté, Cambaux.

Sans qu'ils l'interrompissent, Bernac leur avait narré chronologiquement, et par le menu, ses récentes investigations et aussi celles de Clemson, qui parurent impressionner Michèle tout particulièrement.

Et, pour lors, un peu solennel — de même qu'un véritable artiste, connaissant sa valeur, éprouve un frisson particulier à produire son œuvre devant le public — ému lui-même par

l'excellence qu'il attribuait, d'ailleurs justement, à ses déductions, il leur résumait son point de vue :

— Voici. Le pivot de l'affaire est une invention qu'a dû faire le nommé Wladimir Gourow. Il y a trois mois, ce dernier vient, à deux reprises, trouver Jérôme Versigny, à sa banque, puis ne reparaît plus rue Pillet-Will. Mais Jérôme Versigny pour cela ne le perd pas de vue. Il vient à plusieurs reprises lui rendre visite à la Pension « d'Europe et des États-Unis ». Notez aussi ce fait capital, que l'ouvrier électricien Chavans est — indirectement — recommandé à Wladimir Gourow par votre père ; nouvelle preuve que ce dernier avait dû s'intéresser à la découverte du jeune Russe.

Au surplus, ce n'est que postérieurement à leur première entrevue, que l'usine de Saint- Ouen a été montée, avec d'ailleurs une abondance flagrante de capitaux. En outre (je n'ai pas encore eu le temps de m'en assurer, mais il me sera facile de le vérifier) M. Versignv a dû paraître, incognito, sinon à l'usine même

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(car il a pris d'évidentes et strictes mesures pour que tous, même M. Delong, ignorassent sa participation dans cette entreprise), tout au moins dans les parages. Enfin, les travaux, jusque dans les derniers jours, devaient donner toute satisfaction puisque, vous Tavez observé vous-même, Michèle, votre père avant de tomber dans cette agitation dont la cause pourrait n'être autre que la disparition de Wladimir Gourow, manifestait un grand, un inhabituel contentement.

Nous devons donc, vu les précautions radicales assumées par Jérôme Versigny, nous trouver en présence d'une découverte considérable, dont la divulgation prématurée pouvait avoir des conséquences funestes. Et si nous nous demandons contre qui était instituée toute cette défense, il est logique de supposer que ce devait être envers Archibald Graves, l'adversaire de votre père, lequel — je le tiens de sa bouche même — avait tout à craindre de cet ennemi.

Or, Archibald Graves est, souvenez-vousen, le Roi du Diamant, le potentat des mines

sud-africaines d'où s'extrait le plus précieux des minéraux; et, d'autre part, les quelques connaissances techniques que je possède, et un contrôle auquel, entre temps, je viens de me livrer, soit à l'aide d'ouvrages traitant de la matière, soit en interrogeant deux ou trois de mes amis versés dans la chimie, me permettent d'affirmer — sur le vu de l'agencement et des appareils, au laboratoire de Saint-Ouen — que l'invention de Wladimir Gourow doit être celle du diamant artificiel...

— C'est formidable ! C'est formidable ! s'écriait Cambaux.

Et Michèle, un peu pâle, regardait Bernac avec d'étranges yeux, des yeux pleins de choses indicibles.

Bernac souffla un peu et reprit :

— Et, dès lors, les faits (oh ! avec des lacunes, hélas ! de désolantes lacunes, mais nous sommes là pour les combler) s'expliquent assez valablement.

Archibald Graves a eu connaissance de la découverte. Il s'est abouché avec le baron

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de l^mbrière (ce dernier — absolument sur ses fins, ruiné, acculé — a peut-être même joué le rôle de provocateur, d'initiateur en cette circonstance).

Archibald Graves et sa séquelle ont fait disparaître Jérôme Versigny, l'un des détenteurs du secret. Lambrière avait des raisons de croire que des documents, s'y rapportant, se trouvaient dans le coffre-fort de votre père, à la banque. Il a risqué le tout pour le tout, et, en faux Versigny, il a pénétré dans son bureau, il a ouvert le coffre-fort, a très probablement trouvé ce qu'il cherchait, et l'a emporté. Après quoi il s'en est allé rejoindre M. Archibald Graves.

Ici un vide : est-il l'assassin du financier anglais?

Nous verrons cela plus tard.

Le rôle de Lambrière, dans le drame, est encore, pour moi, des plus obscurs, et je ne vous fais aucun grief, mon chef Cambaux, de n'avoir rien à nous apprendre sur ce chapitre : il est de ceux qui s'éclairent après coup, indirectement.

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Enfin, dans la nuit qui a suivi, le baron de Lambrière a lui-même été suicidé, avec une dextérité indiscutable, probablement par l'individu qui a enlevé Wladimir Gourow à la Pension « d'Europe et des Etats-Unis ».

L'exposé seul que je vous ai tracé de mes aventures ruedeTournon, vous a fait, immédiatement, comprendre que le jeune Russe a été endormi au chloroforme, à l'aide d'un vaporisateur dont le bec fut engagé dans le trou du mur, puis, intégré dans la malle d'osier que le révérend Nathaniel Bodminster emportait sur ses formidables épaules... vers une destination connue, quant à présent, de lui seul.

Une intéressante question qui se pose, c'est de savoir si ce Nathaniel Bodminster agissait pour le compte d'Archibald Graves, ou s'il opérait pour son compte à lui; peut-être les actions de ces deux groupes se produisirentelles concurremment et fortuitement, vers une même époque, et, partant, se sont contrariées. Ce qui tendrait à me le faire croire, c'est l'assassinat de Lambrière. Est-ce un aco-

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lyte gênant queNathaniel Bodminster a voulu faire disparaître ? A-t-il frappé, pour s'en débarrasser, le possesseuroccasionnel d'un document, dont il s'est emparé ensuite ? Encore une lacune.

Passons, et résumons-nous.

Le but que nous poursuivons est de relever la trace de Jérôme Versigny, et nous pouvons raisonnablement escompterque nous le retrouverons vivant, oui, Michèle. Car si, dans les débuts, cet espoir, en moi, était faible, — bien plus faible que je ne vous l'avouais, ma chère enfant, et pour cause, — aujourd'hui ce m'est une énorme, une indicible joie de pouvoir vous dire en toute sincérité : j'espère... j'espère beaucoup.

Des larmes refoulées empêchèrent Michèle de parler; mais l'expression de son visage remplaçait la parole.

— "Voici, en effet, mon point de vue à ce sujet, poursuivait l'auteur dramatique en assurant sa voix qui trembla à plusieurs reprises. Si dévoyé, si amoral que fût devenu Gérard de Lambrière et bien qu'il se trouvât notoire-

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ment aux abois, il n'est pas admissible que cet homme, pour de l'argent, ou en vue d'un objectif quel qu'il fût, eût accepté de se faire complice d'un assassinat sur la personne de son beau-frère, à qui, en somme, il devait tout.

Ce qui devait donc être décidé entre Archibald Graves et lui, c'était un enlèvement, sans plus.

Et du reste, d'après tout ce que j'ai appris depuis, touchant le caractère, la mentalité d'Archibald Graves, je ne crois pas non plus, ma chère Michèle, que ce dernier eût attenté à l'existence de votre père.

Archibald Graves fut, certes, un grand aventurier, un bandit; il a, certes, décrété, même consommé, des crimes. Mais c'était tout le contraire d'un lâche. En vue d'un intérêt qu'il jugeait supérieur, et ne pouvant faire autrement, il a mis Jérôme Versignv dans l'impossibilité de lui tenir tète ou de contrecarrer ses desseins. Mais il portait à son adversaire une sorte d'estime farouche qui me semble un garant sérieux.

Maintenant, nous tenons deux voies qui nous conduisent à Jérôme Versigny. D'abord on peut y parvenir en retrouvant la trace de ce Bob et de ce Johnny Wills, les séides d'Archibald Graves. Ces derniers, qui n'ont à aucun moment paru à rhôtelPrincetet,rue du Helder, devaient pourtant, de toute évidence, se trouver à Paris en même temps que Graves, préparant l'enlèvement et le faisant aboutir. Le meurtre de leur chef a dû les affoler... Mais alors, qu'ont-ils fait de leur prisonnier ?

— C'est bien cette question qui me fait trembler î murmura Michèle.

Cambaux qui, surtout vis-à-vis de Michèle, cherchait l'occasion de placer tout de même un mot, objecta :

— A moins, mon cher Bernac, qu'ils ne l'ignorent...

— Et comment cela ? fit l'auteur dramatique.

— Eh bien ! je suppose qu'à eux quatre, Archibald Graves, Bob, Johnny W'ills et le baron de Lambrière, ils aient attiré M. Versigny dans un traquenard et l'aient séquestré

en un lieu... plus ou moins éloigné de Paris, à Paris même, si voulez. Supposons que la consigne du patron eut été — en attendant de nouveaux ordres — de ne pas se montrer, de n'avoir aucune communication avec le dehors... C'est admissible cela... Ils pouvaient être, à l'avance, suffisamment approvisionnés... Alors ils ignorent la fin d'Archibald Graves, et attendent, simplement !

— La chose n'est pas impossible, fit Bernac. Mais quoiqu'il en puisse être, cette piste-ià — pour le moment — n'est pas encore assez débrouillée pour que nous lâchions celle du révérend Nathaniel Bodminster.

En effet, je considère comme hors de doute que le Bodminster se trouve à Paris. N'a-t-il pas eu, encore tout dernièrement, l'aplomb de venir trouver le contremaître à l'usine de Saint-Ouen, cela probablement dans le but réel de se faire une idée de la disposition des lieux, de scruter les appareils, de préparer un cambriolage...

Il va sans dire qu'en prévision du cas où le gaillard, averti, par une voie ignorée, de mon

passage à la Pension « d'Europe et des États- Unis », aurait des velléités d'y retourner, soit au grand jour, soit en tapinois, je viens d'y installer provisoirement mon chauffeur Antoine, un garçon débrouillard, qui n'a pas froid aux yeux et à qui j'ai inculqué les bons principes pour filer un individu. Seulement, mon cher Cambaux, comme j'ai besoin de mon wattman, vous serez bien aimable de le faire relever de sa faction, par deux ou trois de vos hommes qui se tiendront là-bas en permanence, jusqu'à nouvel ordre.

J'ajoute que cela n'est que par acquit de conscience, car il faudrait qu'il soit bien imprudent, pour se jeter ainsi dans la gueule du loup !

— Et surtout, dit Michèle, s'il sait qu'Octave Bernac est à ses trousses !

— Mais il ne faut rien négliger, vous avez raison, Bernac ! ajoutait le chef-adjoint de la Sûreté.

— Cependant, interrogeait Michèle, ce n'est pas la seule chance que vous voyiez présentement d'atteindre ce Bodminster?

Bernac hésita :

— Ma foi, c'est très embarrassant, ce que vous me demandez là. En principe j'en vois plusieurs, un peu vagues, mais améliorées par ce fait que nous possédons son signalement assez caractéristique; et puis, comme il est logique de supposer qu'il a eu des complices, je songe à cette Edith, dont parle Clemson...

Ici Michèle, devenue soudain toute pâle, les traits de son fin visage contractés, se leva, et d'une voix grave :

— Monsieur Bernac, il faut que je vous fasse un aveu, que je retiens depuis trois jours... Peut-être même aurais-je encore tardé... à cause d'un sentiment que vous comprendrez, j'en suis sûre, quand vous saurez tout... Mais l'enquête de votre ami le détective anglais me décide amplement. Monsieur Bernac, je soupçonne Miss Hopkins d'être la complice du révérend Nathaniel Bodminster.

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