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CHAPITRE III BERNAC

A l'aube, le juge Vornus, un personnage sévère, au teint bilieux, vint enquêter.

Puis ce fut l'enlèvement du corps aux fins d'autopsie.

Cambaux, s'impatientant de ne pas voir survenir Bernac, eût bien voulu retarder cette formalité jusqu'à l'arrivée de l'auteur dramatique; mais il ne lui appartenait pas défaire valoir, vis-à-vis du magistrat solennel et pointilleux qu'était M. Vornus, des motifs aussi extra-légaux.

Du reste, à peine ce dernier fut-il parti, ayant instruit à loisir, qu'un homme de haute taille, blond, la moustache rase, avec des

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yeux bleus extraordinairement clairs, surgissait devant le chef-adjoint de la Sûreté, occupé à feuilleter les journaux du matin.

C'était Bernac.

Cainbaux lui serrait les mains avec véhémence :

— Enfin vous !

— Je n'ai pas traîné ! expliquait l'autre jovialement. Hier j'étais allé chasser. Je suis rentré tout à l'heure chez moi, j'ai trouvé votre message, je n'ai pris que le temps de me débarbouiller... et me voilà.

— Je reconnais bien votre dévouement habitue! !

— Cher ami, je n'ai pas grand mérite à m'être pressé, d'autant qu'il y a longtemps — tenez, depuis l'afïaire du vol à la Banque d'Italie — que je n'ai pas eu l'occasion de collaborer avec vous. Je me sentais me rouiller... Mais, voyons, au fait : de quoi s'agit- il ?

En peu de mots, comme il arrive entre hommes de métier qui se comprennent, Cambaux exposait à Bernac les faits de la cause.

L'auteur dramatique écoutait avec une

gravité attentive, et un grand intérêt, qui s'accrut encore, quand eut été prononcé le nom de Sir Archibald Graves.

— Diantre! faisait-il à mi-voix... Le Roi du Diamant... C'est plutôt carabiné!

— N'est-ce pas? répliquait le chef-adjoint de la Sûreté, non sans un certain orgueil professionnel.

Il reprit son récit. Lorsqu'il en fut au portrait de l'assassin supposé, Bernac ne put retenir une exclamation.

L'autre s'arrêta :

— Est-ce que ce signalement... vous dirait quelque chose?

— Peut-être bien ! articulait Bernac, songeur. Mais continuez donc.

Docilement, Cambaux acheva son résumé; et il déclarait :

— Je sais que vous aimez arriver en terrain neuf. Aussi dès que j'ai pu me rendre compte que c'était épineux, c'est-à-dire dès que j'ai découvert la personnalité de la victime, j'ai arrêté mes investigations.

Et il s'excusait :

— Seulement, vous comprenez, cela n'a pas tenu qu'à moi que le juge d'instruction ne vînt opérer avant vous, et aussi qu'on n'enlevât le cadavre... qui a été expédié à la Morgue,

— Ça ne fait rien, ça ne fait rien ! répondait l'auteur dramatique, assez distraitement...

Immobile, la face impassible, il semblait suivre des déductions internes.

Et le chef-adjoint de la Sûreté, connaissant à merveille son Bernac, ne doutait pas que ce dernier n'eût déjà son idée de derrière la tête; il avait dû être éclairépar certains détails dont la signification lui était, à lui seul, accessible.

D'autre part, Bernac, sachant qu'il pouvait désormais s'en rapporter au savoir-faire de Cambaux dans l'art de tracer les premiers linéaments d'une information, se contentade questionner les gens de l'hôtel uniquement au sujet de l'homme au portefeuille rouge, sur lequel visiblement se concentrait toute sa curiosité.

Il faut dire aussi que c'était surtout le côté psychologique de l'art policier que Bernac, en sa qualité de littérateur, avait approfondi,

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et particulièrement la mentalité du témoignage, principal facteur de toute information judiciaire.

Et c'est ainsi, qu'en sollicitant, avec un art tout spécial, le portier de l'hôtel — majestueux Bavarois obèse et roux — à éveiller les suprêmes replis de sa mémoire, il obtint encore un trait caractéristique et complémentaire à la description de l'inconnu : savoir que celui-ci portait un monocle attaché à un assez gros cordon.

— C'est tout à fait ça ! murmurait Bernac. Lui aussi porte un monocle attaché à un assez gros cordon.

Puis, guidé par Cambaux, il se disposait à gagner l'appartement qu'avait occupé Sir Archibald Graves, lorsqu'un des agents, en permanence dans le vestibule de l'hôtel, vint aviser l'auteur dramatique que son chauffeur Antoine le réclamait.

Bernac redescendit aussitôt.

— Qu'est-ce, Antoine?

— Voilà, Monsieur! fît ce dernier (un «parigot » à la mine alerte, et qui depuis dix ans

l'accompagnait fidèlement dans les étapes plutôt accidentées de son existence). Tout à l'heure, comme Monsieur m'avait renvoyé à la maison, j'étais en train de vérifier l'allumage d'un des cylindres qui donnait mal, lorsque Auguste, le valet de chambre de Monsieur, vient me dire qu'il y a deux personnes qui demandent Monsieur d'urgence. Comme Auguste sait que Monsieur m'honore d'une certaine estime, il me demande mon avis sur ce qu'il faut dire et faire. Alors, je vais voir les particuliers, un grand barbu, grisonnant, l'air assez bien, et l'autre avec des bajoues et du ventre. Ils me disent qu'ils sont, l'un le secrétaire et l'autre huissier de la banque Versigny (ici Bernac fit entendre un léger « ah, ah », comme quelqu'un qui voit se confirmer ses prévisions), et qu'ils ont besoin de voir Monsieur, sans désemparer, au sujet de l'affaire de la rue du Helder. Alors, comme je savais que Monsieur était en bons termes avec M. Versigny, j'ai pensé que ça pouvait vraiment être intéressant, j'ai chargé les deux particuliers et me voilà!

— Vous avez très bien fait ! dit Bernac. Où sont-ils?

— Dans la bagnole, Monsieur, là, dehors. Parce que je leur ai dit comme ça d'attendre, que je ne savais pas si Monsieur était encore là, des fois que Monsieur, tout de même, n'aurait pas jugé à propos de les recevoir.

— Parfait, parfait, Antoine. Dans notre profession il est bon d'être circonspect. Mais je suis justement très désireux de causer avec eux. Priez-les de venir ici.

Et, un instant plus tard, M. Delong et l'huissier Edouard, dans le petit salon d'attente, se trouvaient en présence de Bernac.

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