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CHAPITRE IV LES VERSIQNY

Jérôme Versigny, fils d'un modeste médecin de Lille, avait débuté dans la finance en qualité de commis chez un agent de change.

Travailleur obstiné, ambitieux, sachant, en vue de puissances futures, ne sacrifier rien au plaisir immédiat, il constituait le type de ce qu'on nomme, dans le langage cosmopolite, un self made man.

Mais le génie des affaires, qu'il possédait, était essentiellement latin, clair, équilibré, hardi sans folle témérité, et habile sans mesquine rouerie.

Certes, il se m^ontrait délié dans les négociations, dissimulé lorsqu'il le fallait, sachant

aider la chance, âpre au gain, mais aussi plein de générosité, avec un fonds très bienveillant.

Il avait puisé les premiers éléments de ses capitaux dans des spéculations avisées sur les valeurs minières du Sud-Africain.

Son goût pour les voyages et une réelle aptitude aux langues, l'avaient puissamment aidé dans le développement de ses relations financières et ce fut au moment de la guerre anglo-boer que, grâce à sa connaissance du pays et à sa vision très nette des événements inéluctables, il avait définitivement assis sa fortune, estimée présentement une vingtaine de millions.

Unanimement apprécié à la Bourse, où, s'il comptait des adversaires, il n'avait pas de détracteurs, il passait à juste titre pour un des potentats les plus accueillants, les plus abordables de Paris.

En effet, il tenait pour axiome favori qu'un homme dans les affaires, et cela d'autant plus que ses affaires sont considérables, se doit de n'éconduire personne et de prêter l'oreille —

SOUS bénétice d'acquiescement, bien entendu — à toutes les offres, à toutes les sollicitations.

Plusieurs fois, du reste, Versigny avait eu à se louer de cette manière d'agir.

Ainsi, pour fonder sa Société des Mines diamantifères du Cap, ne fut-il pas décisif dans la réussite, le concours apporté par un petit homme blanc, à l'air miteux, lequel, sans récriminer, avait fait antichambre à son bureau : et ce petit homme blanc c'était, simplement, Stéphane Leclencher, le vieil original millionnaire du Havre.

Strict dans le service, sachant le danger des menues défaillances quotidiennes, Versigny rachetait des duretés passagères par une extrême et compréhensive bonté.

Aussi chacun lui était attaché, parmi son personnel, qu'il avait d'ailleurs sélectionné, et qu'il intéressait parprincipe dans ses bénéfices ; chacun, depuis M. Delong, lequel ayant modestement commencé à ses côtés, se trouvait maintenant secrétaire général aux appointements de cinquante mille francs, jusqu'à

l'huissier Edouard, qui devait à la munificence du patron sa petite maison de Colombes, reçue en don de joyeux avènement après vingt ans de loyaux services.

Et, de bas en haut, à la banque, se sentait uneatmosphèrede cordialité et d'entrain rares; les employés n'affichaient pas cet air insolent ou veule qu'ils arborent dans la plupart des administrations.

Au surplus, il est constant que l'employé se modèle à l'effigie du maître.

A trente ans, alors que Jérôme Versigny se trouvait déjà en chemin vers la fortune, il avait épousé une jeune fille du monde, orpheline. Mademoiselle de Lambrière, dont la famille avait été brusquement ruinée.

Versigny l'avait connue en Tunisie, où, ayant abandonné Paris, elle était venue habiter auprès de son frère, officier de chasseurs.

Elle rendit Versigny totalement heureux et, avec un attachement durable et tendre, partagea son existence pendant cinq années, au bout desquelles elle périt victime d'une lame

de fond, au cours d'une excursion en vue de Saint-Sébastien.

Versigny, alors à l'étranger, apprit la catastrophe par une dépêche; et, dans ce terrible malheur imprévu, il lui sembla que tout sombrait. Il faillit, un instant, abdiquer toute énergie, renoncer à l'avenir; le désarroi où le plongeait cette perte était incommensurable.

Cependant, il lui restait une fille en bas âge, et dont la présence put le rattacher à l'idée de vivre.

D'abord il garda l'enfant avec lui; puis, il craignit, pour elle, cette existence trop privée de l'élément féminin; et, d'autre part, ne voulant pas se remarier, il se résolut, quoique sans enthousiasme, à la mettre au couvent. Mais la jeune Michèle, était douée d'un caractère indépendant. Dès qu'elle fut en condition de penser, elle reconnut qu'elle n'était pas faite pour cette vie trop réglée, et elle ne cessait de supplier son père de la reprendre.

Quand elle eut dix-sept ans, Versigny jugea à propos de ne la point contrarier davantage.

Sous l'égide d'une gouvernante, Miss Hopkins — personne mûre et fort distinguée, que Versigny avait fait venir sur la recommandation d'anciens amis — la jeune fille se développa librement, avec des allures très « en dehors » sans toutefois qu'elles fussent le moins du monde garçonnières.

Grande, élancée, bloiide, avec beaucoup d'allant et en même temps des masses de réserve, elle pratiquait les sports, montait tous les matins au Bois avec son père, grand amateur d'équitation. Comme elle manifestait, en outre, des dispositions pour la peinture, elle suivait les cours de l'Académie Vylian.

Dans leur hôtel de l'avenue du Bois, elle recevait quelques amies, qu'elle avait gardées du couvent, des camarades d'atelier; et stylée par Miss Hopkins, elle ne tarda pas à tenir, avec un brio dont Versigny n'était du re§te pas peu fier, la place d'une véritable maîtresse de maison.

Le sentiment qui, jusqu'ici, avait domiaésa vie morale consistait en une admiration pas-

sionnée pour son père. Il lui apparaissait comme un être supérieur, différent du reste de l'humanité, et en même temps, comme le plus affectueux, le plus dévoué des amis.

Cependant il ne l'entretenait jamais de ses affaires.

Il estimait, en effet, que, passé l'heure des chiffres, il avait le droit et le devoir de se détendre complètement l'esprit hors des préoccupations quotidiennes; et puis il disait que les avatars de la finance ne sont pas le lot des jeunes personnes !

Mais Michèle mesurait — par intuition et parce qu'elle entendait dans l'entourage, dans les journaux, dans le monde — la grandeur des conceptions du banquier.

Souvent, au coin du feu, c'étaient des entretiens à perte de vue sur tout ce qui touche l'existence, des projets de futur, des retours au passé, des ressouvenirs sur sa mère, dont Versigny gardait un culte fidèle et qu'il lui avait inculqué.

Car, de son chagrin, il retenait une mé-

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lancolie indélébile, et sauf des aventures sans conséquences (a vant meublé quelques entresols à des demoiselles d'opéra ou de comédie, offert des colliers de perles à quelques étoiles extra-mondaines), jamais il n'avait assumé de liaison sérieuse ou durable, et du reste n'en souhaitait pas.

Il était de ces rares parvenus qui ont grandi intellectuellement et se sont perfectionnés dans leur dehors, en même temps que croissait leur fortune ; il faisait partie de deux clubs notables; et à cause, non pas de ses millions, mais de son ascendant naturel, partout on accueillait avec déférence cet homme à l'aspect cordial, au visage ouvert.

Toutefois, il se montrait très pointilleux sur le choix de ses relations, et il n'admettait dans son intimité que peu de personnes (Bernac, un de ses collègues du Cercle National, se trouvait parmi ceux-là), tant à cause de ce quant-à-soi qui faisait le fond de son caractère, qu'eu égard à la présence de sa fille dans sa maison; et il appréciait avant tout le calme de son fover.

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En fait de parents proches, le banquier et sa fille ne comptaient que le baron Gérard de Lambrière, oncle de Michèle, frère de la défunte Madame Versigny.

Gérard de Lambrière était âgé de vingt-cinq ans au moment où le banquier avait épousé sa sœur.

A cette époque, ayant une première fois quitté l'armée, il venait de reprendre du service vu que, par suite de diverses frasques et surtout à cause du jeu, il se trouvait très mal en point, au point de vue budgétaire ; ses écarts, du reste, n'avaient pas été étrangers à la déconfiture complète de sa famille.

C'était un garçon ardent, avide de se dépenser. Pourtant, de bonne trempe. Et, lorsque les circonstances l'eurent rapproché de Versigny, l'influence de ce dernier, véritable entraîneur d'hommes, opéra très heureusement sur le caractère du jeune officier.

Celui-ci ne nourrissait pour l'état militaire qu'un goût modéré, il ne l'avait réintégré que contraint et forcé; au fond, il songeait avec un regret cuisant à la vie parisienne et à ses

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gloires, ne souhaitait que de redevenir civil, de courir sa chance, et reconquérir l'or et les joies qu'il permet.

Versigny, alors, l'avait pris sous sa direction, et Gérard, dont l'énergie se canalisait aussi bien aux activités utiles qu'aux infructueuses dissipations, plusieurs années durant se montra un excellent collaborateur pour le financier. Mais peu à peu il oubliait le goût acre de l'inquiétude et de la gêne ; et bientôt, se retrouvant à la tète d'une petite fortune, il se laissait happer par ses vieux instincts, se remettait à jouer, et gâchait à cœur joie sa situation.

Alors, après l'avoirplusieurs fois averti, sermonné, morigéné, Versigny paya une dernière fois ses dettes et lui signifia qu'il entendait renoncer à son concours. Il lui faisait d'ailleurs une rente des plus honorables et l'invitait à se débrouiller comme il l'entendrait.

Cela leplusgentiment qu'il put, car, malgré ses griefs, il voulait, jusqu'au bout, ménager le frère de sa femme.

Gérard de Lambrière sembla faire contre

mauvaise fortune bon cœur; et quoique, depuis cette époque — cela remontait à environ deux ans — il fût devenu assez rare chez les Versigny, il ne laissa rien paraître de ses ressentiments.

Il avait du reste trouvé un poste d'administrateur au siège parisien d'une banque austrobulgare, où il prétendait réaliser de mirifiques bénéfices.

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