CHAPITRE V MICHÈLE
Introduit dans le petit salon qu'ornaient de délicates tapisseries des Flandres, et des tableaux d'anciens peintres hollandais, Bernac se fît annoncer, et n'attendit pas longtemps ; Michèle Versigny courait vers lui, les deux mains tendues :
— Ah, Monsieur Bernac, Monsieur Bernac, que je suis heureuse de vous voir ! Vous êtes le seul être au monde en qui je mette mon espérance, le seul qui puissiez me donner du courage. Dites-moi que papa vit encore!... Car vous êtes au courant, n'est-ce pas, vous savez qu'il a disparu depuis hier...
Les yeux de la jeune fille étaient emplis de larmes, et les traits de son fin visage semblaient meurtris par l'angoisse et par l'insomnie.
Bernac avait laissé passer ce flux de paroles sans l'interrompre.
Il comprenait dans Tâme cette douleur.
Et encore ignorait-elle les troublantes péripéties qui avaient entouré le séjour de Versigny à son bureau, et sa ressemblance avec l'homme au portefeuille rouge.
Que serait-ce donc tout à l'heure ! Car il devait la réalité entière à cette enfant dont le concours, au surplus, pourrait être précieux.
Mais d'abord, malgré qu'il fût plein d'une inquiétude noire touchant le sort du banquier, il chercha des mots propres à tranquilliser la jeune fille :
— Mademoiselle Michèle, vous avez eu raison de compter sur moi. J'avais... (il se reprit)... j'ai une affection sans bornes pour votre père, et la nouvelle de sa mystérieuse disparition (je vous dirai tantôt dans quelles circonstances je l'appris) me bouleverse presque
autant que vous. Seulement, il faut avant tout du courage et du sang-froid.
— Oh ! j'en aurai, j'en aurai ! s'écriait-elle, serrant les poings; et ses narines s'enflaient, exprimant un grand sursaut de volonté.
— Si je viens, c'est pour tâcher, à nous deux, de tirer au clair cette énigme. Et nous retrouverons...
II se morigéna, mais trop tard, de s'avancer si inconsidérément ; mais, voilà, il éprouvait un étrange désir de donner un peu de répit à la jeune fille, et le mot qui l'engageait était parti.
Alors il répéta bravement :
— Et nous retrouverons Jérôme Versigny !
— Ah ! merci ! Quel bien vous me faites en me disant cela. Et déjà, rien que de vous sentir à mes côtés, je me sens forte.
— Oui, il faut que vous le soyez; car j'ai à vous faire connaître des événements graves qui vous troubleront encore davantage. Mais en tout état de cause, vous les auriez appris d'un moment à l'autre... et peut-être dans toute la terrible sécheresse d'une convocation judiciaire. Il est donc heureux que, le pre-
mier, je me trouve là pour amortir le choc. Un tremblement avait agité Michèle, mais très bref. Elle reprit le plein empire d'ellemême. Et, s'installant en face de Bernac, qu elle avait prié de s'asseoir :
— Je vous écoute, fit-elle, vous pouvez parler, vous pouvez tout dire...
Il lui résuma les récits de l'huissier Edouard et de M. Delong. Puis il en vint au crime de l'hôtel Princetet. Comme il lui exposait les grandes lignes de son enquête, le plus dur fut d'évoquer la physionomie de l'inconnu qui avait eu rendez-vous avec M. Archibald Graves.
Michèle ne put retenir un cri :
— Quoi... mon père... l'homme qui ressemblerait à mon père et qu'on soupçonne d'être l'assassin...
— Cela ne tient pas debout ! interrompit Bernac avec véhémence. Seulement, ce qui est certain, c'est que des relations ont existé entre M. Versigny et Archibald Graves. Je puis l'affirmer d'autant plus sûrement que votre père — il y a deux ou trois mois — me
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parlait d'une entrevue qu'il avait eue avec le fameux président du Trust anglais. Ce dernier, qui sentait grandir la suprématie de la Société française des Mines diamantifères du Cap, en concevait des inquiétudes; et il était venu intimer, en quelque sorte, à M. Versigny, l'ordre d'avoir à ne plus se mettre en travers des projets du Trust of Diamonds. xMême il avait menacé votre père de ses foudres au cas où ce dernier n'obtempérerait pas! Archibald Graves tombait bien, avec un homme de la trempe de M. Versigny, qui l'envoya, bien entendu, promener, mais qui s'en fit, évidemment, un ennemi mortel.
Bernac instruisit encore la jeune fille de diverses autres particularités.
Quand il eut achevé, Michèle demeura pensive et silencieuse, Bernac se tut quelques instants. Puis doucement, il reprit :
— Maintenant, Mademoiselle Michèle, je vais avoir à vous poser des questions. Faites appel à tous vos souvenirs et tant pis, n'est-ce pas, si je ne respecte pas ce qu'on appelle «les convenances », et si je pénètre dans tropd'in-
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timités. Mais il est absolument nécessaire que je sache tout.
— Interrogez ! Il n'est rien que je ne puisse entendre, et rien que je me refuse à dévoiler, s'il s'agit de sauver papa.
— Tenez, s'écriait Bernac, vous êtes vraiment une «brave petite chose », comme disent les Anglais !
Puis il s'excusait de la familiarité grande. Elle sourit gentiment :
— Monsieur Bernac, je vous suis reconnaissante de tout mon cœur !
— Je commence donc. Une première question, la plus délicate. Voyons... auriez- vous quelques motifs de supposer (oh ! ce ne sont pas de ces détails dont un père entretient sa fille, mais enfin, les jeunes personnes, surtout celles d'aujourd'hui, élevées, comme vous, dans la vie réelle, devinent, comprennent beaucoup de choses), auriez-vous quelques motifs de supposer que votre père eût... au dehors... quelque... attachement sérieux ?
Elle répliqua nettement :
— Je ne crois pas, Monsieur Bernac. Sans
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doute, de ces détails-là, comme vous le dites, un père — si « copain » qu'il soit avec sa fille — ne lui en fait point part. Mais ce que je puis vous affirmer, c'est que tout, dans son existence à mes côtés, témoignait d'une absolue indépendance sentimentale.
— Bien. Du reste, cela correspond à ce que je sais de lui. Et, par conséquent, vous croyez invraisemblable l'hypothèse d'une fugue pour des causes... de cet ordre-là?
— Oui, Monsieur Bernac, invraisemblable.
Et, d'ailleurs, il n'y a pas de raison au monde qui eussent pu déterminer mon père à disparaître ainsi, fût-ce pour un jour ! Car il n'aurait pas ignoré les transes indicibles, épouvantables, où cela me plongerait. Pour qu'il soit demeuré silencieux, il faut qu'on l'ait réduit au silence; et, sans doute, il a été victime d'un guet-apens.
— Je pense comme vous. Bien. Dites-moi, votre gouvernante. Miss Hopkins, laquelle vit constamment dans vos entours, ne serait-elle pas au courant de faits que vous ignoreriez. Où est Miss Hopkins ?
— Elle est sortie tout à l'heure, pour visiter une amie, de passage à Paris, et souffrante. Mais elle ne va pas tarder à rentrer.
— Bien. Ne croyez-vous pas qu'elle puisse nous donner des éclaircissements?
— Oh! Monsieur Bernac, vous supposez bien que nous nous sommes déjà entretenues de ce terrible événement! Nous avons envisagé les circonstances sous toutes leurs faces, et, pour trouver une explication, fouillé dans nos mémoires... bien inutilement, hélas ! Je vous dirai même mieux. Au risque de me faire gronder par mon père, lorsqu'il reviendra, j'ai examiné, tantôt, tous ses papiers, toutes ses lettres. Oh ! il n'y en a pas beaucoup qui traînent, car il détruit d'habitude les lettres personnelles. Quant aux papiers d'affaires, il n'en reçoit ni n'en apporte guère à la maison... Enfin, dans ce qu'il y en avait ici, je n'ai recueilli aucun indice.
— Vous avez procédé à cet examen, seule, ou avec Miss Hopkins?
— Seule.
— Avez- vous remarqué, ces temps-ci, un
changement quelconque dans les allures, dans les habitudes de votre père ?
Elle ne réfléchit pas une seconde :
— Oui. Mon père, d'ordinaire très égal d'humeur, me semblait préoccupé, nerveux.
— Pouvez-vous préciser à quel moment cette modification vous a frappée ?
— Dans ces tout derniers jours !
Elle ajouta :
— Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, les temps qui ont précédé — peut-être depuis deux ou trois semaines — il me paraissait particulièrement animé, et presque jo3'eux.
— Voilà qui est très important, observa Bernac.
Il poursuivit après un moment de réflexion :
— Avez-vous une idée quelconque sur ce qui a pu causer ce contentement, d'abord, ces préoccupations, ensuite?
— Non. Vous savez que papa, détestant que je me mêle d'affaires, m'a même inculqué l'usage de ne point le questionner sur ce cha-
pitre. Aussi lorsqu'inquiète de le voir si sombre, je lui en ai timidement demandé la raison, il m'a répondu, avec assez de brusquerie : « Ce n'est rien. » Et je n'ai plus insisté... Dites, Monsieur Bernac, auriez-vous des motifs de supposer que quelqu'une de ses entreprises périclitât?
— Sûrement non ! Je m'en suis expliqué avec M. Delong, qui est son aller ego, et un homme en qui (je le sais et je l'ai contrôlé) on peut avoir confiance absolument. Il affirme que jamais la situation de sa banque et de la Société des Mines n'a été plus brillante; et, à moins de pertes, improbables et secrètes, cette hypothèse-là n'est pas à envisager.
— Je ne peux pas dire pourquoi, mais je le regrette presque ! fit Michèle. Nous aurions au moins quelque chose de tangible, un point de départ pour nos recherches.
Il y eut une pause, chacun suivant le cours de ses pensées intimes.
— Venons à la journée d'hier, continua Bernac. Votre père s'est-il absenté le matin?
— Oui, comme tous les jours. Nous avions
fait une courte promenade à cheval. Nous sommes rentrés à neuf heures. Il est monté à ses appartements pour changer de costume et il est sorti.
— Savez-vous où il est allé ?
— Non. Le matin, pour faire ses courses, il ne prend jamais l'auto, préférant marcher à pied.
— Il est rentré déjeuner à l'heure habituelle?
~ Oui.
— S'est-il passé quelque chose d'intéressant pendant le déjeuner ?
— Non... Sauf qu'on l'a demandé au téléphone.
— Qui?
— Ah, voilà! La sonnette a retenti juste-. nisi-it dans cc:';^ pièce-ci, contiguc à la salie à manger. Le domestique qui sert à table ::;a': d V'office. et Miss Hopkins se t'
plus près de la porte, s'est levée, a couru prendre le récepteur, et elle est revenue disant qu'on demandait M. Versigny de la part de quelqu'un qui ne voulait pas se nommer.
— Et votre père a consenti à parler?
— Oui. J'avoue que cela m'a étonnée. Je pensais qu'il refuserait de causer avec un interlocuteur anonyme. Mais là, après une légère hésitation, il a repoussé sa chaise vivement et il y est allé.
— Avez-vous pu entendre ce qu'il disait?
— Non. Il a fermé la porte derrière lui. Il est revenu au bout de très peu de temps.
— Quelle mine avait-il quand il est ressorti?
— L "air aussi agité qu'avant. Bien entendu je ne l'ai plus questionné.
— Après déjeuner, qu'a-t-ii fait ?
— Il avait commandé la voiture pour deux heures et demie; mais, en sortant, il a ditau chauffeur qu'il n'avait pas besoin de lui, qu'il pouvait rester à mes ordres...
Sur ces entrefaites, une tenture s'écarta, et une grande femme vêtue de noir, avec des cheveux gris en bandeaux, des yeux pâles, un visage aux traits réguliers, aux joues un peu crtuses et marquées d'une légère coupe-
rose, parut et s'avança d'une démarche digne
C'était Miss Hopk.ins.
Sans paraître éprouver la moindre surprise à la vue de l'auteur dramatique, elle vint vers lui et lui secouant la main :
— Cher Monsieur Bernac, quelque chose me disait que vous viendriez, et qu'un homme comme vous tirera tout cela au clair!
Elle parlait posément, et l'intonation étrangère était presque imperceptible.
— Je l'espère, Miss Hopkins, répondait Bernac. En tout cas jamais je n'aurai eu, dans ma vie, à m'occuper d'une affaire qui me tînt plus à cœur.
— Ce n'est pas à tort que M. Versigny vous considérait comme un ami précieux.
Il s'inclina, en signe d'assentiment; et, désignant Michèle :
— Je viens justement d'apprendre à Mademoiselle quelques incidents nouveaux dont nous vous ferons part dans un instant. Mais puisque vous voici, permettez-moi d'en venir au plus pressé et de vousinterrogersur certains points.
— Faites, faites!
Et les réponses de Miss Hopkins corroborèrent exactement celles de la jeune fille; pas plus que cette dernière, elle ne se rappelait aucun trait qui pût aiguiller les recherches.
Pour ce qui concernait l'énigmatique correspondant dont elle avait transmis l'appel au banquier, elle avait remarqué que c'était un homme paraissant déguiser sa voix. L'individu avait dit textuellement : « C'est de la part de quelqu'un qui désire parlera M. Versigny pour affaire urgente. »
Bernac s'adressa derechef à la jeune fille :
— J'aurais bien voulu causer avec votre oncle, M. Gérard de Lambrière. L'avez-vous vu?
— J'ai téléphcié ce matin chez lui, rue de Courcelles,etroj m'a répondu que M. Je Lambrière était abser : depuis quelques j ou -s, mais qu'o 1 i ittenJai aujourd'hui; je lui ai fait dire quausaiidi reniré li vienne ici en hâte.
Miss Hopkins regarda sa montre.
— Il est deux heures, maintenant, dit-elle.
— Voulez-vous que je me renseigne?
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Michèle consultait du regard Bernac, qui acquiesça.
L'Anglaise s'approcha de l'appareil, demanda le numéro. Et comme, après avoir obtenu la communication, elle s'informait :
— M. de Lambrière est-il chez lui?
Bernac et Michèle la virent lâcher brusquement le récepteur, chanceler; et elle s'exclamait :
— Oh! mon Dieu I mon Dieu! c'est horrible !
— Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il?
— Ilya... ilya — Michèle, ayez du courage — il y a... qu'on vient de trouver M. de Lambrière pendu dans son salon.