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CHAPITRE YI

LE <c SUICIDE » DU BARON DE LAMBRIÈRE

Malgré tout son pouvoir sur lui-même, Bernac, à cette annonce, n'avait pu réprimer un cri; et, tandis que Miss Hopkins balbutiait encore des mots sans suite, sa blèmeur accentuant davantage la couperose de ses joues, Michèle, un moment, haleta, comprimant à deux mains les battements de son cœur.

Mais rien, maintenant, ne pourrait l'émouvoir autant que l'angoissante disparition de son père, cet incomparable malheur l'ayant, en quelque sorte, aguerrie.

La première, elle parla :

VEMPIRE DU DIAMANT

— Nous allons tout de suite rue de Courcelles, n'est-ce pas, Monsieur Bernac?

Miss Hopkins, effarée, esquissait déjà un geste de protestation et allait s'insurger; mais Bernac ne lui en laissa pas le loisir :

— Ma chère enfant, dit-il à Michèle d'un ton grave, votre sang- froid me plaît infiniment. Mais, si forte que vous soyez, ce spectacle éprouverait trop vos nerfs de jeune fille et, de plus, inutilement. Permettez-moi de m'y rendre seul. Je vous promets de venir, encore avant ce soir, vous instruire des événements... Et, du reste, nous aurons à nous concerter ensemble.

— Allez donc, Monsieur Bernac. Vous me trouverez prête à toute heure, s'il faut servir vos plans.

« Une chic jeune fille ! » se répétait intérieurement Bernac, tandis que son automobile démarrait et prenait le chemin de la plaine Monceau.

Lorsqu'il parvint à la maison, fort som^ptueuse, dont M. de Lambrière habitait le qua-

trième étage, il vit des attroupements devant la porte : car le bruit d'un drame s'était répandu dans le quartier, et deux sergents de ville contenaient à peine une foule, sans cesse grossissante, de commères et de badauds.

Il se fit reconnaître, et il se disposait à monter dans l'ascenseur lorsqu'il fut rejoint par Cambaux, qui survenait en hâte. Bernac s'attendait du reste à le voir là. En effet la nouvelle de ce suicide devait, hiérarchiquement, être parvenue au chef-adjoint de la Sûreté, et celui-ci, sans aucun doute, connaissait les liens de parenté qui unissaient le défunt au banquier Versigny. Cambaux avait dû penser que cette affaire était une conséquence, un choc en retour de l'autre, celle qu'il suivait avec Bernac, et ne pouvait faire, autrement que d'accourir.

On avait découvert Gérard de Lambrière pendu dans le salon, avec la cordelière de son pyjama, qu'il avait accrochée à un lustre; l'appartement se trouvant très haut de plafond, le désespéré, pour s'exécuter, avait dû

grimper sur une chaise, qu'il avait, ensuite, repoussée du pied et qui gisait encore là.

C'était Félicien, le domestiquedu baron, un valet bedonnant, à la figure plutôt bonasse, qui avait découvert cette catastrophe.

Suivant son récit, AL de Lambrière était parti pour la Suisse, il y avait une huitaine, et lui avait donné congé jusqu'à son retour qui devait s'effectuer l'après-midi du jour présent.

Félicien en avait profité pour aller voir sa sœur, établie modiste à Bordeaux.

Il était revenu ce matin m.èmc, afin de mettre l'appartement en état.

Tout de suite, en entrant, il n'avait pas été médiocrement surpris d'apercevoir, dans la chambre à coucher, le lit défait; devant la commode bâillait la malle du baron, à moitié vidée des effets qu'elle avait contenus. M. de Lambrière avait dû écourterson voyage, pensait Félicien. Et, quoiqu'en règle avec les ordres, un peu ennuyé tout de même de ne s'être point trouvé là pour recevoir son maître, il passait au salon et il apercevait le corps de

M. de Lambrière, en vêtements de nuit, les yeux exorbités et la langue dehors, se balançant en Tair au milieu de la pièce.

— Il faudra vérifier les alibis de cet homme, hein ? glissa Cambaux à l'oreille de Bernac.

— Bien entendu.

On ne put tirer aucun détail utile des concierges.

C'était un couple important de fonctionnaires (ils avaient eu deux filles, dont l'une avait épousé un dentiste, et l'autre un premier clerc d'huissier) !

Ils se trouvaient plongés dans un effarement sans égal par cette catastrophe, qui venait de se produire dans un immeuble à la garde duquel ils veillaient depuis vingt ans, et où, depuis sa fondation, tout s'était passé conformément aux bonnes mœurs et aux convenances.

N'y résidaient que des gens mariés, d'ailleurs considérables, ou des célibataires de choix ; et quand les locataires se mêlaient d'y trépasser, ils mouraient tous, jusqu'à présent, de leur belle mort, avec l'aide de la

Faculté et, généralement, assistés, comme il sied, des secours de la religion.

Aussi, depuis l'instant où le valet de chambre, hagard, et le tablier tout de travers, s'était précipité dans la loge en beuglant : « Au secours, Monsieur s'est pendu ! » ils ne se remettaient pas de la secousse; et, face à face — lui, obèse, rubicond, avec des côtelettes puce, elle plutôt sèche, portant lorgnon, et des chichis sur un crâne pointu — ils demeuraient assis, la bouche bée, abrutis.

A force de patience et d'insinuante douceur, Bernac, qui s'était tout de suite rendu à leur repaire, put cependant leur arracher quelques précisions, ou plutôt quelques imprécisions.

La maison, très « conséquente », possédait une trentaine de locataires, ayant tous une nombreuse domesticité; naturellement, les concierges ne pouvaient pas dévisager et reconnaître, surtout le soir, les personnes qui entraient ou sortaient.

Cette nuit, certes, ils avaient, de multiples fois, tiré le cordon et, probablement sans

le savoir, au baron Gérard de Lambrière.

Ils ne pouvaient rien affirmer; et à chacune de leurs phrases, ils ajoutaient en lamenta :

— Dire qu'un tel malheur a pu se produire dans une maison si bien habitée!

Très vite Bernac comprit qu'il serait inutile d'insister de ce côté; on n'aurait pu, raisonnablement, exiger des renseignements plus circonstanciés de pareilles tètes. Puis, comme il le faisait observer à Cambaux, dans toutes les maisons de Paris on se trouve à la même enseigne. Et tant que chaque habitation ne possédera pas — comme c'est d'usage dans beaucoup de villes étrangères — un gardien de nuit, on se trouvera irrémédiablement à la merci des assassins ou des cambrioleurs....

Bernac, dans l'appartement, s'adonnaità des analyses.

S'aidant a une pente lampe électrique de poche et d'une loupe qu'il portait toujours sur lui, il étudia les serrures, à l'entrée principale, à l'escalier de service.

Ensuite, il poursuivit ses investigations, à quatre pattes, sur le tapis.

Il séjourna longuement dans la chambre à coucher.

Au foyer de la cheminée se voyait un amas de papiers récemment brûlés ; et, pour éviter que des traces d'écriture ne demeurassent lisibles sur les feuilles carbonisées, on avait visiblement pilé les cendres.

Deux petits trousseaux de clefs, qui gisaient sur la descente de lit, attirèrent son attention : il enjoignit à Cambaux de s'en saisir.

En le tiroir dun guéridon, outre un browning chargé, Cambaux avait trouvé un petit fascicule à couverture jaune : c'était un livret de passage, en première classe, pour le Canada, sur leSundrige^de la Blue StarLine.

Ces deux dernières découvertes rendirent Benac méditatif.

Il retourna la malle de fond en comble. (M. de Lambrière soit avant de se coucher, soit au réveil, l'avait partiellement vidée.)

Du linge, des objets de toilette épars,témoijjnaient chez le feu baron d'une grande hâte

soudaine ou d'une fébrilité exceptionnelle.

— Voyez ceci ! dit encore Bernac, qui avait repris l'étude de la malle, et qui désignait une des annonces d'hôtel collées sur les parois.

C'était une étiquette, portant le nom de « l'Astolf » de Londres, et tout fraîchement placardée.

— Oui, répliquait le chef-adjoint de la Sûreté, en réponse à une pensée tacite de Bernac. Peu probable que le gaillard ait été en Suisse. Décidément c'est très britannique cette afïairelà !

— C'est ce que je suis en train de me dire I confirma Bernac.

Maintenant, il rôdait à la tête du lit, tout contre lequel se trouvait une porte donnant sur un couloir.

Là aussi, il scrutait la serrure, la muraille.

Puis il soulevait et rabattait les oreillers, reniflait à tout coup, comme un limier sur une piste...

Soudain, il saisit un petit calepin dans son portefeuille, écrivit quelques lignes, détachii

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le feuillet, l'inséra dans une enveloppe qui traînait :

— Tenez, Cambaux, envoyez un de vos hommes me chercher ceci chez le premier pharmacien.

Et, en attendant, il retournait au salon, s'approchait du cadavre, étendu de son long à même le tapis, et qu'il n'avait encore que superficiellement examiné : car, suivant ses principes d'investigation, toujours il étudiait, d'abord, les alentours d'un crime.

Il semblait interroger ces traits figés dans la mort, exiger impérativement, des yeux ternis, de la bouche muette, un secret qu'ils devaient contenir.

Longuement il se pencha sur les meurtrissures qu'avait laissées, au cou, la cordelière; ei C mbaux '- '■-'" - ■-■:'■- '''■'-"- ^c- ':r-.--e, \^ supérie , -■ ■

.aanîère des Américains.

A ce moment, 1 agent expédié en course revenait, porteur d'une fiole enfermant un liquide incolore.

L'EMPIRE Dr DIAMANT 8i

Vivement Bernac se releva, réclama un verre qu'on lui apporta de l'office et qu'il remplit à moitié avec le contenu du flacon.

Il passa derechef dans la chambre à coucher et il se mit à remuer lentement le récipient autour du lit, àla hauteur des coussins, dans les encoignures. Même, il monta sur les matelas, pour l'agiter sous le baldaquin.

Au bout de quelque cinq minutes, il s'approcha de la fenêtre, et, comme le jour était encore clair, il examina le verre par transparence.

Le liquide se trouvait, pour lors, visiblement bleuté.

Cambaux, très intrigué, interrogeait du regard l'auteur dramatique. Et Bernac, à voix basse, prononça ce mot :

— Chloroforme!

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