OU BERNAC POSE LE PRO- BLEME SOUS SON VRAI JOUR
Deux jours plus tard, dans son cabinet circulaire, aux boiseries de chêne bruni, dont une bibliothèque nombreuse faisait le tour, Bernac avait convoqué son bon disciple Carr. baux et la fille du banquier disparu, la jeune Michèle Versigny.
Cette dernière, malgré les représentations de sa gouvernante, Miss Hopkins — laquelle insistait pour l'accompagner, opinant que, surtout en pareille occurrence, une demoiselle avait besoin d'un chaperon — avait néanmoins tenu à venir seule.
Ce dont, au reste, Bernac l'approuva grandement.
Car il se déclarait partisan de l'indépendance pour les jeunes filles (il entendait celles qui ne sont point, par principe, d'insipides petites oies blanches).
Et après avoir fait asseoir ses hôtes dans des fauteuils face à son bureau, où il se carra lui-même, il ajoutait, à l'adresse de Michèle :
— Votre concours, que vous m'avez offert, je l'accepte avec d'autant plus d'empressement qu'à plusieurs reprises, j'ai constaté que vous possédez de grandes qualités de sangfroid, d'observation et de déduction. Mais à part le détective anglais Clemson, réclamé par moi — j'ai eu mainte fois l'occasion d'apprécier ses services — et dont la collaboration me sera précieuse à Londres, je ne veux, au cœur de cette information, que vous et M. Cambaux, et personne autre. Par suite de quoi, si grande et si légitime que soit la ' confiance que nous puissions avoir en Miss Hopkins, en M. Delong, en Edouard, et
généralement dans tous les employés et serviteurs de votre père, nul, pas plus les magistrats que vos amis et les miens, ne doit tenir tous les fils de notre enquête.
— J'ai donc vraiment bien fait de laisser Miss Hopkins à la maison; car elle eût été froissée d'être exclue de Tentretien ; et, d'autre part, c'est une bonne personne que je ne voudrais pas contrister...
Là-dessus Bernac, ayant pris sa posture familière des causeries — les coudes appuyés sur la table et le menton dans les mains — entreprit ce petit speech préalable (Cambaux, habitué, comprima un sourire dans sa moustache blanche, car il l'attendait venir) par lequel l'auteurdramatique avait coutume d'établir, en présence de ses collaborateurs éventuels, l'armature d'une affaire :
— Vous ne m'en voudrez pas, Mademoiselle Versigny, et vous non plus, Cambaux, de vous faire une conférence. Mais, en rendant explicites tous les éléments dont nous disposons actuellement pour notre enquête.
j'ouvre, par la parole, à mon esprit, des points de vue qui lui ont peut-être mentalement échappé. Puis, vous y verrez plus clair aussi, et vous pourrez, au cours de mon exposé, me faire des observations, des objections, m'interroger, me suggérer des remarques, ce qui ne saurait être que très profitable.
Et tandis que la jeune fille — son joli visage aux yeux clairs tout empli d'attention — inclinait la tête en signe d'assentiment :
— Allez, mon ami, allez! faisait Cambaux en assurant sur son nez son lorgnon d'or, et en ne cachant qu'à peine sa joie de travailler de nouveau avec le « maître ».
Bernac commença :
— Le premier point à élucider, c'est de savoir si, d'une part, l'assassinat de M. Archibal Graves, d'autre part le suicide (ou le meurtre) de M. Gérard de Lambrière sont des faits connexes avec...
Ici, Bernac hésita : il allait dire « l'assassinat présumé » de M. Versigny ; mais, à cause de Michèle, il atténua :
— Avec l'enlèvement de votre père...
— Oh! Monsieur Bernac! s'écriait naïvement la jeune fille. Si vous pouviez me promettre qu'il n'a été qu'enlevé !
Cambaux fit un geste vague et apitoyé, et, l'auteur dramatique, toussotant afin de dissimuler un bizarre émoi qui le tenait, trouva quelque conviction pour déclarer :
— En tout cas, Mademoiselle, rien ne nous autorise actuellement à supposer pire.
Il prit un « temps » et continua :
— Je crois pouvoir affirmer que ces faits se rattachent à une ou à plusieurs causes identiques.
— Comment une ou plusieurs causes ?
interrompit Cambaux. N'y voyez-vous pas une succession de faits, avec un seul point de départ ?
Bernac hocha la tète :
— Pas forcément. 11 ne s'agirait que de l'assassinat de M. Archibald Graves et de la disparition de M. Versigny, j'aurais dit, à la suite de ce que je connaissais des relations de votre père avec le banquier anglais, j'aurais
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d t « une seule cause ». Mais, à priori, la mort de M. de Lambrière pourrait très bien être « extérieure » à la première affaire.
Toutefois vous verrez, par la suite de mon exposé, qu'on peut croire à un enchevêtrement de mêmes motifs.
Il y aurait ici une première hypothèse à examiner. Mais celle-là je ne la cite que pour mémoire, et ensuite je l'écarterai, d'office. Ce serait (je vous demande pardon, Mademoiselle) d'admettre une culpabilité quelconque de la part de M. Versigny* Cette hypothèse, moralement, est absurde, parce que, d'abord, je sais votre père un parfait honnête homme, incapable et d'un crime et de la moindre mauvaise action. Sa parfaite netteté en affaires, sa vie absolument au grand jour, sa fortune, la prospérité de sa banque, la sûreté de ses relations, le respect dont l'entouraient même ses ennemis, tout le passé, tout le présent, plaident en sa faveur. Du reste nous avons pu constater que pas une voix dans la presse, ou dans le public, n'a prononcé une parole de soupçon à son égard. Mais, au point
de vue scientifique, ces raisons un peu trop sentimentales seraient insuffisantes; et heureusement, j'ai des preuves absolues que Versigny, dans cette afi'aire, est non pas coupable, mais très sûrement victime.
— Oh! dites vite, Monsieur Bernac! suppliait la jeune fille.
— Patientez quelques minutes, car ces preuves découlent justement de l'étude que je vais développer.
Et je prends donc notre enquête, à Cambaux et à moi, au point de départ, non pas à la découverte des crimes, mais en nous arrêtant aux premiers faits qui nous semblent s'y rapporter.
Cela commence dans les jours récents que vous avez vécus aux côtés de votre père, Mademoiselle. Vous le voyez inquiet, nerveux. Malgré l'usage où vous étiez de ne jamais le questionner sur ses affaires, vous l'interrogez cependant; il ne veut rien dire, et répond • «Ce n'est rien... » du ton d'un homme très soucieux. Miss Hopkins, non plus, ne se rappelle avoir retenu, de sa bouche, aucune
parole pouvant nous mettre sur la voie. Au surplus, dans ses papiers que nous avons examinés soigneusement, tant avenue du Bois que rue Pillet-Will, rien ne nous donne d'indication.
Vient le coup de téléphone pendant le dernier déjeuner : on réclame M. Versigny, pour affaire urgente, de la part d'une personne qui ne veut pas se nommer. Votre père se lève précipitamment, referme la porte sur lui et, au bout d'un instant, il revient, l'air encore plus préoccupé.
M. Cambaux a fait faire des recherches à la poste, et l'on a retrouvé trace d'une communication donnée à votre domicile ce jour, et vers cette heure-là. Elle provenait d'une cabine publique rue d'Amsterdam. Mais les employés ont été incapables — et cela se conçoit — de fournir aucun signalement.
Tout de suite après déjeuner, votre père prend congé de vous et sort; et... au lieu de prendre comme d'habitude l'auto, il laisse à la porte son chauffeur, disant qu'il préférait marcher, cela malgré le vilain temps.
Ace moment (deux heures), on perd sa trace jusqu'à son arrivée à ses bureaux de la rue Pillet-Will (trois heures et demie, le portier et Edouard, l'huissier, sont d'accord).
Là, ils l'aperçoivent, l'un après l'autre, passant rapidement, le col de sa pelisse relevé.
Notez ce détail : M. Versigny jouit d'une santé excellente, et il est si peu frileux que, chaque matin, hiver comme été, il monte au bois en petit veston. Notez aussi qu'Edouard, lorsqu'il a causé avec lui à deux reprises dans le téléphone privé, a observé qu'il avait de l'enrouement.
M. 'Versigny ne veut recevoir personne, refuse même de prendre connaissance de son courrier, et avertit Edouard qu'il ne répondra à aucun appel téléphonique. Puis, dans le moment où il a l'intention de repartir, M. "Versigny prend soin d'éloigner l'huissier, ce qui démontre avec évidence qu'il ne voulait pas risquer d'être revu par ce vieux serviteur.
Après l'interrogatoire très serré que j'ai fait subir au concierge, à Edouard, au père Bullot, à M. Delong, je crois pouvoir garantir
qu'on peut s'en rapporter aux déclarations absolument identiques de ces hommes. Cellesci concordent en outre avec les témoignages des différentes personnes qui cet après-midilà étaient venues voir votre père et qui n'avaient pas été reçues. (Edouard, à son habitude, avait inscrit leurs noms sur un registre spécial.)
De cet ensemble de faits, je déduis ceci : que c'est non pas M. 'Versigny qui est venu au bureau, mais un personnage qui s'était grimé à sa ressemblance.
— Est-ce possible ! murmurait la jeune fille, qui se raidit pour vaincre son saisissement.
— Plus que probable, opinait Cambaux avec, vers Michèle, un petit sourire béat, et qui semblait dire : « Hein ! n'est-ce pas qu'il est épatant ! »
— En outre, continuait Bernac, il y a lieu de présumerque votre père a été victime d'un guet-apens, auquel le coup de téléphone, reçu pendant le repas, doit se rattacher; vu qu'en rentrant chez lui, avant le déjeuner^ il avait
commandé le chauffeur pour deux heures ; ayant préféré sortir à pied , il avait donc changé d'idée entre temps.
Mais, de cette argumentation, découlent en outre les conclusions suivantes : premièrement, le personnage qui assumait les apparences de Mr. Versigny avait dû participer à son enlèvement puisqu'il détenait sa canne, son portefeuille, et, comme vous l'allez voir, d'autres objets non moins personnels; deuxièmement, il se trouvait merveilleusement au courant de l'organisation de la maison de banque, et il avait dû fréquenter votre père et ses employés : le fait d'envoyer Edouard quérir le père Bullot, dont le bureau est éloigné,se trouve à lui seul des plus significatifs.
Il convient alors de se demander ce que le personnage était venu faire rue Pillet- Will.
Probablement fouiller dans le coffre-fort; alors il en connaissait le secret, vu que la serrure n'a pas été forcée. >
Y prendre quoi? De l'argent ?
Non pas. puisque, suivant M. Delong,
jamais M. Versigny ne gardait de fonds dans ce meuble, qu'il destinait uniquement à la conservation de ses papiers. Donc le personnage est venu y chercher des documents dont il savait l'existence, documents d'une valeur telle à ses yeux que, pour s'en saisir, il risquait évidemment le tout pour le tout.
Nous n'avons, jusqu'à présent, aucune lumière siir ce que pouvaient être ces documents ; mais, en tout état de cause, l'enquête à l'hôtel de la rue du Helder nous ayant démontré que la seule personne qu'avait reçue M. Archibald Graves fut cet individu dont le signalement correspond à celui de M. Versigny, il y a tout lieu de croire que l'assassin de M. Archibald Graves est bien l'individu en question.
Ici, une question subsidiaire s'offre à notre sagacité : M. Archibald Graves attendait-il la visite de M. Versigny, et, dans ce cas, avait-il pris rendez-vous réellement avec votre père? Ou bien savait-il que celui qui devait venir se présenterait bien sous les traits du banquier, mais serait un autre que lui ! Dans cette der-
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nière hypothèse, M. Archibald Graves aurait été le complice du faux Versigny, et avait rendez-vous avec ce dernier pour prendre livraison de ce qui a pu être dérobé dans le coffre-fort.
J'incline à le croire, car Archibald Graves et votre père se connaissaient de longue date et un faux Versigny n'aurait eu guère de chance de duper le financier anglais.
Mais nous pèserons tout cela.
Pour l'instant, les motifs du séjour de ce dernier à Paris nous sont obscurs et mon ami Clemson me câble ce matin de Londres qu'aucun des associés ou employés d'Archibald Graves n'était même au courant de son départ pour le continent. Clemson pense que les gens ne cherchent pas à l'induire en erreur et sont attérés par l'aventure.
Cambaux articula :
— Ce qu'il faudrait se demander aussi, c'est dans quel but le sosie de M. Versigny, qui devait être très habile, ayant magistralement organisé cet enlèvement et ce jeu de grime, a-t-il — nous écartons, n'est-ce pas, l'hypo-
thèse d'une supercherie à l'endroit de M. Archibald Graves — gardé la physionomie de M. Versigny. en venant voir le banquier anglais? Ne risquait-il pas de rendre sa piste plus facile à découvrir?
-— C'est à dessein qu'il a peut-être agi de la sorte ! observa Michèle. Car ainsi il portait à la charge de mon père le meurtre d'Archibald Graves,
Bernac, un peu narquois, répliquait :
— Pourquoi alors aurait-il semé, dans un train de ceinture, où on les a découverts la nuit dernière, cette canne, cette pelisse, et cette fameuse serviette de maroquin?
— J'ignorais cela... dit Cambaux.
— Eh ! moi aussi... et je ne l'ai appris que tout à l'heure, par Antoine, qui s'informe depuis hier, à tous les bureaux des objets perdus. Aussi, j'aventure une autre explication : l'homme ne venait pas pour tuer Archibald Graves, C'est « impromptu »en quelque sorte, qu'il aura commis le crime.
Et j'en arrive maintenante la mort de M. de Lambrière.
On croit généralement à son suicide. J'admets qu'il aurait eu des motifs de vouloir en finir avec la vie. Cambaux et moi nous avons constaté qu'il était affligé d'un passif de près d'un million, et que, joueur forcené, il avait depuis longtemps tari tous les moyens éventuels de salut. Cependant, c'aurait été bien subitement qu'il se serait décidé à se tuer, puisqu'il venait d'acquérir, sous un nom d'emprunt, un livret de passage pour le Canada par le premier paquebot en partance de la Blue Star Line. D'ailleurs M. de Lanibrière est rentré chez lui, non pas le matin du jour où on la trouvé pendu, mais la veille, attendu que. visiblement, il est resté couché iine partie de la nuit.
BtpUis, rUé dé Goureellac, j'fti fait Quelques trôUVaillgç qui. malgré Tabsencé de preuves absolues, me font douter, en l'occurrence, d'un suicide.
En effet, aur le cou de M. de Lambrière, et iadépendamment de la large raie bleue impriftiée par la Cordelière du pyjama, j'ai rélevé les traces d'une strie plus mince, produite
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comme par un lacet de cuir à l'aide duquel on l'aurait, d'abord, étranglé. De plus, à l'aide d'un réactif que je connais, j'ai nettement constaté des traces de vapeurs de chloroforme dans la chambre à coucher. J'ai aussi découvert dans le mur de refend, contre lequel est appuyé son lit, à l'endroit des oreillers, un trou minuscule, fraîchement foré, et qui aura très bien pu servir à l'introduction du bec d'un vaporisateur. Oui, je vois beaucoup, beaucoup de chances pour que M. de Lam- | brière ait été endormi, puis assassiné pendant son sommeil, puis — avec une habileté réelle de mise en scène — pendu...
Mais il y a encore autre chose ; écoutez bien ceci, Mademoiselle, et tâchez de vous dominer.
Voici: en examinant le cadavre avec un peu d'attention, je me suis aperçu que la lèvre supérieure portait des traces de colle et que des poils y adhéraient encore...
— Eh bien? interrogeaient ensemble Michèle et Cambaux.
— Eh bien! M. de Lambrière s'était donc affublé d'une fausse moustache, probablement
la veille, et n'avait pas pris le temps, ou trouvé le loisir, de se débarbouiller suffisamment... Enfin, une autre découverte que j'ai faite dans l'appartement, consiste en deux trousseaux de clefs, dont l'un s'adapte exactement au coffre-fort de M. Versigny...
— Oh! mais alors... palpitait Michèle.
— Alors... l'homme qui a passé rue Pillet- Will et à l'hôtel de la rue du Helder est bien le même, et il n'est autre que Gérard deLambrière. Voilà.
Ayant parlé, Bernac attendit que la douloureuse surprise de la jeune fille, que la stupéfaction admirative de Cambaux se fussent un peu évaporées ; puis il conclut :
— Et maintenant, mes amis, il va falloir nous mettre à l'œuvre pratiquement. Nous allons envisager un plan de manoeuvres méthodiques, qui cerne, le mieux possible, tous les faits que nous avons relevés. Et, tout de suite, il m 'apparaît qu'il devra se décomposer en trois campagnes simultanées : l'une est la recherche de tout ce qui a pu se tramer,
Q-irt&Xiirt^
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dernièrement, aux entours de votre père, uno enquête minutieuse sur toutes les personnalités qui ont eu l'occasion de l'approcher. La seconde aura trait aux tenants et abouti^ sants du Trust of Diamonds. aux faits c. gestes d'Archibald Graves et ce sera Clemson que j'en chargerai plus spécialement.
Enfin il va falloir que nous entreprenions une étude serrée des plus récentes actions du baron de Lambrière.
Et j'ai idée qu'à un moment donné, si nous opérons habilement, il se produira dans ces trois voies, des points de recoupement, des contacts, d'où jaillira l'étincelle.