CHAPITRE PREMIER WLADIMIR QOUROW
C'était environ deux mois avant que ne se produisît cette suite de drames parisiens, dont tous les journaux — tant français qu'étrangers — publiaient, maintenant, de longs commentaires.
A la banque de la rue Pillet-Will , dans l'antichambre, devant le tapis vert de son bureau ministre, l'huissier Edouard trônait, attendant que se présentassent des visiteurs : car c'était le jour de la semaine où Jérôme Versigny avait l'habitude de recevoir — entre trois et six heures — toutes les personnes qui désiraient l'entretenir.
Un grand garçon malingre, voûté, fortche-
velu et barbu, le poil blond, des yeux bleus très jeunes et très doux en un visage émacié, vêtu d'un pardessus marron aux basques déteintes, chaussé de souliers calamiteux, fit gauchement son entrée dans la pièce, le chapeau à la main avant même de franchir le seuil.
Avec un fort accent exotique, d'une voix grêle qui contrastait avec ce grand corps :
— Je voudrais savoir, disait-il, si je pourrais parler à M. Jérôme Versigny ?
' — Bien, Monsieur, fît Edouard, avec la constante politesse d'usage en cette maison.
Et il lui tendit un bloc-notes en le priant d'y marquer son nom. Le jeune homme écrivit :
Wladiinir Gourow.
Là-dessus Edouard, très méthodique, ayant d'abordre copié le nom sur un registre ad hoc, détacha la fiche, la posa sur un plateau, muni duquel il se transporta près de Jérôme Versigny; et comme, pour l'instant, le patron se trouvait seul, Wladimir Gourow se vit immédiatement introduit.
Jérôme Versigny — qui avait dressé son
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personnel en prêchant d'exemple — réservait uniformément à tout un chacun le plus courtois des accueils; il n'était pas un de ces hommes qui jugent leurs congénères sur la mine; il en avait vu défiler, dans cette vaste pièce claire,des solliciteurs de tout gabarit, les uns aux mines hâves, aux habits fripés... lesquels souvent,d'ailleurs, valaient mieux que la séquelle des autres, les faiseurs et les maîtres aigrefins, en vernis et jaquettes ajustées.
11 indiqua au jeune homme un fauteuil en face de lui; puis, quand celui-ci, timidement, se fut installé, le postérieur tout au bord du siège :
— Veuillez me dire ce qui vous amène, iVlonsieur, articula Versigny, qui, d'un coup d'œil rapide, mais profond, avait inspectécette face et cette silhouette, et dont la première impression se trouvait favorable.
Wladimir Gourow tortillait avec nervosité son minable feutre; il bredouilla quelques rnots :
— Je... voilà... Je ne sais pas bien par où commencer... 11 faudrait...
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Il pâlissait, rougissait, balançait à parler, et puis il se tut complètement.
Versigny qui, décidément, éprouvait de la bienveillance pour cet escogriffe, se leva, vint à lui, et lui touchant presque amicalement l'épaule :
— Voyons, monami! dit-il, en lecouvrant de son regard franc et clair. Est-ce si difficile à dire ? Aurais-je l'apparence de quelqu'un qui ne comprend pas les choses?
Il pensait que le garçon, visiblement dans la misère, venait, sur sa renommée de mécène, solliciter un secours, et qu'au dernier moment il hésitait, par fierté.
Mais Versigny se trompait; car, un peu rassuré, Wladimir Gourow fit un effort; et il expliqua :
— Voilà, Monsieur... D'abord excusez mon langage bien incorrect, mais je suis étranger, je suis Russe, comme vous avez d'ailleurs pu vous en rendre compte d'après mon nom... Alors, voilà... ce que j'ai à vous dire vous paraîtra tellement énorme, tellement baroque, que j'ai peur que vous riiez de moi, et que
vous ne vouliez pas en entendre davantage dès que j'aurai exposé... en substance... le fait de la cause...
— Cette entrée en matière est un peu ténébreuse, répliqua Versigny, dont un cordial sourire éclaira la face d'habitude plutôt sérieuse, et qui ajouta:
— Mais je puis \ous tranquilliser à cet égard. J'ai, depuis tantôt trente ans, l'habitude d'en entendre de toutes les couleurs, et je ne m'étonne — règle générale — de rien.
— C'est aussi parce que j'ai entendu parler de vous comme d'un individu très... compréhensif, et ouvert aux inventions nouvelles... que je m'adresse à vous (le ton du jeune Russe, peu à peu, s'affermissait). Et pourtant j 'ai longuement hésité, cela pour bien des motifs. Croirez-vous qu'il y a un mois que je transige avec moi-même, et que — quatre lundis de suite (je m'étais informé de votre jour de réception) — je suis arrivé jus qu'à votre porte... et puis je m'en suis retourné... avec mon secret.
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Versigny commençait à ressentir quelque curiosité; il se trouvait évidemment en présence d'une « individualité » réelle ; et, ces préambules qui n'avaient, de toute évidence, rien d'étudié, ne constituaient pas la préparation d'un tapage.
Alors, faisant preuve dune patience inusitée (il n'aimait pas qu'on tournât autour du pot et n'accoutumait guère de perdre ses minutes) :
— Voyons, mon jeune ami, que faut-il vous dire pour vous mettre à l'aise ?
— Promettez-moi seulement de m'écouter jusqu'au bout.
— C'est promis,
— Très bien.
Brusquement, dans un afflux de courage, Wladimir Gourov/ s'anima, ses doux veux bleus étincelèrent et ce fut presque avec volubilité qu'il déclara :
— Voilà. J'ai inventé le procédé industriel de la fabrication du diamant !
Ceci dit, il s'arrêta comme effrayé de ses propres paroles, et comme s'il attendait de dé-
couvrir, sur les traits du banquier, les signes de la stupéfaction ironique, de l'incrédulité et l'envie de le flanquer — poliment — à la porte.
Mais aucun de ces sentiments ne se dénotait dans l'attitude de Jérôme Versigny, lequel avait simplement incliné la tète, comme quelqu'un qui vous ouït et vous invite à continuer.
Et même, le silence de Wladimir Gourow se prolongeant, il y mit encore du sien :
— C'est très intéressant cela... Allons, ouvrez-vous, maintenant que le gros effort est fait !
Alors Wladimir Gourow parla. Il commença par sa biographie. Il était né en Petite- Russie, à Kalonga, où son père exerçait l'état de pope. On l'avait envoyé fairs ses études à Moscou. Dès le collège, il montrait des dispositions particulières pour les sciences naturelles.
Ayant été admis à l'Université, il avait conquis très vite toutes sortes de diplômes; et môme, alors qu'il avait vingt-cinq ans, on lui confiait la suppléance à la chaire de chimie appliquée.
Seulement, en cette époque, on vivait dans le plein de l'effervescence révolutionnaire, qui avait éclaté avec la guerre entre la Russie et le Japon.
Il ne se trouvait pas, dans l'immensité du pays slave, et surtout aux milieux universitaires, un être pensant qui, dans ces circonstances, demeurât neutre et qui — du moins théoriquement — ne fût d'un côté ou de l'autre de la barricade.
Wladimir Gourow, par tempérament, était un homme calme, répugnant aux violences, en actes et même en pensées; cependant il se fût méprisé s'il n'avait partagé, avec ses frères d'études, leur idéal de justice et de liberté, s'il n'avait revendiqué, à leurs côtés, des réformes nécessaires pour soulager les misères où croupit le peuple russe.
Cela suffit amplement à le perdre.
Englobé, avec une vingtaine de ses camarades, dans une dénonciation anonyme, il fut arrêté, emprisonné, et traduit devant une cour martiale ; et s'il échappa au gibet (où s'échoue-
rent la plupart de ses amis), il le dut moins à l'absence de charges palpables contre lui, qu'au témoignage du portier en chef de l'Université, un « Vieux-Russe », de tout repos, estimé de la police secrète, et dont Wladimir Gourow avait guéri la fille du haut mal (en lui prescrivant du bromure).
En souvenir de quoi l'autre se porta garant, devant le tribunal, de son orthodoxie.
Néanmoins, il fut condamné à la déportation, avec travaux forcés, en Sibérie.
Wladimir Gourow était resté trois ans à Goursk, ville perdue parmi la steppe, au milieu de marécages pestilentiels.
D'abord, il avait été soumis au même traitement que les forçats, employé comme extracteur dans une mine de graphite des environs.
Sous le fouet des cosaques — lesquels faisaient office de surveillants — on demeurait là dix heures, enfoncés jusqu'à mi-jambes dans de la boue glacée, à respirer les gaz méphitiques exhalés par les innombrables sources suintant des fissures.
A ce régime succombaient, en général,
trois hommes sur quatre en douze mois.
Wladimir Gourow, jouissant d'une constitution particulièrement robuste, n'y récolta, au bout de ce laps de temps, que d'abominables rhumatismes compliqués de crises cardiaques.
Puis, comme on intercédait activement pour lui auprès de l'administration centrale, et qu'à l'usine électrique de Goursk il manquait un opérateur, il eut enfin la chance de se voir affecter ce poste.
Ce fut là que, grâce aux instruments dont il disposait (la ville de Goursk se composait de masures en bousillage à peine planchéiées, mais l'éclairage s'y fabriquait avec tous les derniers perfectionnements modernes), Wladimir Gourow eut loisir de eontinutr déi recherches, déjà inaugurées à Moscou, sur la fabrication du diamant artificiel; et il put effectuer des expériences qu'il jugeait t-ôut à fait probantes.
Enfin il fut gracié et eut latitude de regagner Saint-Pétersbourg. Toutefois il se sentait désormais oppressé sous le ciel de la mère
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patrie, et il décida de se transporter à Paris, ville qui, comme à beaucoup de ses congénères, lui apparaissait comme un terroir de lumière et de liberté.
Il y résidait maintenant depuis trois mois en qualité de préparateur dans un laboratoire privé, où l'on s'occupait surtout d'études sur le radium, et dont il avait, tant bien que mal, utilisé certains appareils pour ses propres recherches.
Et enfin il était arrivé à un résultat palpable.
Déboutonnant son gilet, il en tira son portefeuille, sorte de petite besace en cuir avachi et noir, le plus lamentable des portefeuilles, qu'il ouvrit : et d'une pochette intérieure, il en fit sortir un menu caillou d'aspect rugueux.
— Voici, dit-il en le présentant à Versigny, mon premier Grand Œuvre. Il n'est pas taillé, mais, tel qu'il est, il présente toutes les déterminations du diamant (densité, angle de réfraction, etc.). Il vaut bien huit à neuf cents
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francs. Et j'avoue que, depuis que je l'ai produit, bien souvent la tentation m'a pris de le vendre... Parce que(Wladimir Gourow se mit à rire bonnement) je ne suis pas riche, ce qu'on appelle riche... Vous vous en doutez... Mais, n'est-ce pas, je devais pouvoir, avant tout, le montrer.
Le banquier soupesa quelques instants cet objet qui, peut-être, symbolisait la royauté du monde; puis à brûle-pourpoint :
— Permettez-moi de vous poser une question, étant entendu que je considère vos dires comme exacts, encore qu'il arrive parfois à des savants d'une loyauté parfaite d'être victimes d'erreurs expérimentales. J'admets donc que, loin de vous illusionner sur la réalité de votre invention, vous déteniez en cette dernière un fait acquis. Mais vous déclarez spontanément que cela vaut près d'un millier de francs. Or, bon an mal an, même avec les moj'ens limités dont vous disposez, vous êtes en mesure d'en produire plusieurs comme cela. . . et alors, sans avoir recours à personne, vous pouvez vous gagner plus que de l'aisance.
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Un beau sourire éclaira le visage ascétique de Wladimir Gourow; et il répliqua avec une grande sérénité :
— Certes, Monsieur Versigny, votre objection est valable, ou plutôt serait valable... s'il n'existait pas, autour de moi et de ma découverte, des circonstances particulières. D'abord, mes avatars sibériens m'ont rendu bien malade. Je crois que je ne ferai pas de vieux os. Je suis sujet à des étouffements continuels par suite d'arrêts du cœur. Il faut que je me dépêche de boucler mon affaire. Oh! vous savez, je ne me pose pas en victime ! Encore que je n'aie jamais été ce qu'on appelle un prêcheur de l'action directe, après tout, je trouve juste que ceux qu'on attaque se défendent, et, aux violences désorganisées, répondent par la violence organisée. Mais je vous le répète, je suis atteint, atteint à mort. Un de mes amis, un compatriote, médecin spécialiste, et à qui j'ai demandé, sous la foi du serment, son verdict, m'a dit qu'il me garantissait une année au maximum. (Oui, entre nous, nous nous rendons de ces services...
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définitifs.) Et alors, comprenez-vous, Monsieur Versigny, je n'aurais pas le temps, tout seul, de réaliser mes projets.
Car, sachez-le, ce n'est pas pour moi que je travaille. Ni la cupidité, ni l'ambition ne s'agitent dans mon âme ni dans mon cerveau. Je suis un savant; et le luxe, les jouissances extérieures de la vie, je ne m'en suis jamais soucié. Seulement, si, naguère, la science pure se trouvait la seule fin de mes efforts, à mesure que s'est dressée devant moi la matérialisation de ma découverte, j'ai reconnu qu'il y avait un but plus vivant, plus grand aussi, peut-être plus noble... C'est de donner du bonheur, le plus de bonheur possible à ceux qui souffrent...
Haletant, Wladimir Gourow s'interrompit une minute pour reprendre haleine, pour dompter aussi le trouble qui montait en lui à cette évocation de son rêve; et, dans le même temps, gagné par une étrange fascination qui se dégageait de cette figure, de cette voix, de ces gestes d'apôtre, Versigny se tai-
sait, attendant, avec une sorte de respect, qu'il continuât.
Wladimir Gourow achevait :
— Alors voilà, il fallait que je rencontrasse un homme à qui je puisse me confier, un homme influent et fortuné, et qui aussi eût en moi une croyance assez grande pour risquer de l'argent sur mon invention; qu'il me mît à même d'installer une petite usine spéciale, pour réaliser industriellement et rapidement l'invention... Et à cet homme je lui dirais :
« Je vous apporte, sans réserves, le moyen de décupler, de centupler, et au delà, votre fortune. Profitez-en, je ne vous demande rien pour moi. J'exige seulement de votre part la promesse de ne vous servir de cet instrument d'omnipotence qu'à bon escient, non en spéculateur, mais en pasteur d'hommes ; de ne modifier la tenue des marchés (qui, par force s'en ressentiraient jusqu'au tréfonds) que progressivement, sagement, de manière à ne pas semer les ruines et les désastres; et de distraire des millions et des millions, sur tous
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les millions qui s'accumuleront dans vos caisses, pour venir en aide aux misérables de tous les pays, sans distinction de race et de religion, aux paysans russes qui crèvent de famines endémiques, comme à tous les hères qui grouillent autour des métropoles. Enfin, la liste est longue, la tâche complexe : mais rien ne prouve que l'on ne puisse en venir à bout...
Jérôme Versigny avait entreclos les pau pières, il semblait réfléchir profondément.
Il parla:
— Nous allons travailler ensemble. D'ores et déjà je mets à votre disposition les sommes nécessaires. Vous me direz. Et si jamais, parole de Versigny, je n'ai traité une affaire de cette façon — sans enquête, sans m'informer, sans me munir d'aucun document, d'aucune base d'appréciation — c'est que je n'ai jamais, non plus, rencontré quelqu'un qui m'ait parlé comme vous. Wladimir Gourow, vous avez bien fait de venir à moi. Je suis celui que vous cherchez.
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Et, par-dessus son bureau, Jérôme Versigny tendait àWladimirGourow une main franche, ouverte.
Des deux siennes, Waldimir Gourow étreignait cette main dami; son émotion était si grande que, tout comme au début de cet entretien, il ne trouvait pas de mots. En une minute, ne voyait-il pas réalisé, le songe de sa vie.
11 balbutiait seulement :
— Ah... merci, merci !
— Ne me remerciez pas, Wiadimir Gourow. Je vous le répète, j'ai confiance en vous.
— Mais si mon invention n'était pas viable, si, pour une cause que je ne soupçonne pas (car, lorsque je vous l'expliquerai, vous pourrez juger de toutes les garanties scientifiques dont je me suis entouré), cette fabrication industrielle échouait ?
— Question qui ne se pose pas pour moi. J'ai la conviction que vos vues sont sérieuses. Vous effectueriez, en tout cas, des travaux intéressants, utiles. Cela suffit seul.
Ici Wladimir Gourow déboutonna derechef son gilet, et, cette fois, ce fut un cahier d'éco- Her à couverture grise qu'il extirpait de ses profondeurs.
Il posa la brochure sur le bureau de Versigny :
— Voilà, dit-il, la description minutieuse et complète de mon procédé. J'y ai consigné mes premières recherches, l'étude des matériaux à employer, l'avancement de mes travaux, enfin les conditions dans lesquelles j'ai obtenu ce petit diamant, que je vous laisse en même temps que cet écrit. Avec ces bases, n'importe quel praticien un peu exercé se trouvera à même de fabriquer du diamant artificiel. Le tour de main est, comme vous le constaterez, secondaire en l'espèce. Je veux — il faut — que ce mémoire, vous l'examiniez et puis que vous le conserviez... pour le cas où il m'adviendrait malheur. De la sorte le secret ne sera pas perdu, et les hommes souffrants ne seront pas frustrés de leur patrimoine.