‹ L'empire du Milieu, description géographique [&c.]Chapitre 27 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

D£8 MCBURS ET DRS RBLATIONS SOCIALES

CaFoctëre national. — Noms, prénoms, sobriqvets. ~ Séparation dea sexes. — Mariage, ses formalités et sa législation. — Costume national. — Alimentation publique. — Jeox, divertissements, spectacles. — Cérémonial. — Modes de voyage et de transports.

c Je me félicite chaque joar, dit an vieil auteur chi- cABAcrÈti nois, Tien-ki-cbi, d'être né dahs l'empire du Milieu, et "AneHAt. me répète, sans cesse, que mon sort serait bien différent si j'avais eu pour patrie quelque coin reculé du mondé oh les hommes, élevés dans l'ignorance des maximes de nos princes et des pratiques de la vie sociale, n'ont d'autres vêtements que le feuillage des arbres, mangent du bois, habitent des régions désertes et vivent dans des eavemes. Bien que faisant partie du genre humain, j'eusse été semblable à la brute. Heureusement pour m<Mi je SUIS né en Chine ; j'ai tout ce qu'il faut pour vivre heoreui: une bonne maison^ une nourriture abondante, de meuMes élégants, des vêtements conmiodeâ.

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En vérité^ mon bonheur est eitrême ! » Cette satisfaction naïve d'un écrivain populaire reflète à merveille les puériles préjugés de sa race. Il ne faut pas s'étonner que ces préjugés existent en Chine, et nous aurions peine à comprendre, pour notre compte, qu'ils y fussent moins répandus et moins enracinés. L'Europe a-t-elle le droit de se montrer sévère pour les erreurs de cette antique • civilisation de l'Orient dont ses voyageurs éblouis ont célébré les merveilles, alors qu'elle-^méme était encore plongée dans les profondes ténèbres du moyen âge ? Il est certain qu'elle nous a précédés de plusieurs siècles dans ces admirables découvertes et l'application de ces grandes théories sociales : l'invention de l'imprimerie et de la boussole, le tissage de la soie, le triomphe de . l'ordre sur l'anarchie, la centralisation politique et administrative, l'égalité civile, l'autorité de la loi dominant celle du souverain, l'accession de tous aux emplois par le mérite publiquement constaté, — qui ont fait l'honneur, la richesse, la sécurité des temps modernes. L'historien et le philosophe se demandent encore aujourd'hui si rOccident ne les lui a pas empruntées en partie, et si, privé de tant d'exemples féconds, livré uniquement à ses propres forces, son génie n'eût pas avancé d'un moins sûr et rapide essor dans la voie du progrès. Accuser les habitants de la Chine, comme l'ont fait déjà tant de narrateurs, de barbarie et d'intolérance , ce serait les juger sans discernement et commettre, noasméme, la méprise du vieil écrivain Tien-ki-chi. L'observateur impartial et sérieux constatera que généralement le Chinois est fourbe; dissolu dans ses mœurs, enclin au vol , très-corrompu et par conséquent très-corrupteur, peu religieux quoique très-porté aux superstitions, entêté au dernier point des mérites et des traditions de sa race, grand contempteur de l'intelligence des femmes, grossier sous le vernis de sa politesse cérémonieuse.

rampant en face du fort, hautain et arrogant vis-à-vis du faible, implacable et cruel dans ses vengeances, plein de mépris pour l'étranger, fort ignorant des vrais caractères de la dignité publique qu'il fait consister dans l'apparat et le décorum, non dans le respect de soimême et d'autrui ; — mais il reconnaîtra, en même

temps, que ces vices, ces préjugés, ces ridicules sont rachetés en partie par des qualités très-remarquables, de précieuses aptitudes ou même d'éminentes vertus : par l'étonnante précocité de son intelligence, ses goûts essentiellement studieux, le grand cas qu'il fait de la science, du mérite et des arts de la paix, comme en général de tout ce qui est véritablement utile, méthodiquement conçu, sobrement et pratiquement réglé, par son merveilleux talenf d'imitation, son génie industriel, commercial et organisateur, sa patience Incomparable dans l'exécution de ses entreprises et son courage à toute épreuve dans l'adversité, par le respect profond qu'il a pour l'autorité du père de famille et pour celle du prince qui en est, à ses yeux, l'émanation directe et la conséquence nécessaire, par son amour vivace pour son pays et ses institutions, par l'enjouement, la douceur et la sociabilité de son caractère. L'observateur impartial n'oubliera pas non plus que le peuple chinois n'a eu pour frontières, pendant une longue suite de siècles, que la mer, le désert ou la barbarie, et que, dans les temps modernes, son gouvernement, par une politique dont on conçoit, sans peine, l'égoïste prévoyance, a systématiquement repoussé le contact des populations occidentales. Il se montrera donc indulgent pour des préjugés qui sont, avant tout, les résultats de l'ignorance, et il ne contemplera point, sans un sentiment de respect, cette vieille machine sociale, si puissamment organisée, si solidement. construite, qu'après avoir défié Tassant des âges, elle oppose encore aujourd'hui, sans se disjoindre,

oms, prénoms et sobriquets des Chinois.

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les vastes flancs de sa masse homogène aux attaqms irrésistibles de notre civilisation.

Notre intention n'est pas de décrire snccessivemeni les ronages innombrables qui en constituent rbarmonie, nous nous proposons seulement démettre en reBef,danft le courant de ce chapitre, les principaux usages suivis, de temps immémorial, par le peuple diinois,nou8 réservant d'exposer ensuite ceux qui ont plus psortieulièrement rapport à sa religion, son gouvernement» son éducation Uttéraire et scientifique, ses arts, son langage» son industrie et son commerce.

Un de ces usages que les siècles ont consacrés et qui est invariablement observé dans tout Tempire, impose aux Chinois, outre leur nom de famille qu'ils portent comme les Européens, plusieurs prénoms, désignaiions ou titres qui correspondent aux diverses oirconsianees de leur existence habituelle^ de leur vie littéraire ou de leur carrière politique. On en compte jusqu'à huit : i^ Un mois après sa naissance, le jeune Ghin(HS est raaé> revêtu de beaux habits et, après l'accomplissement dé certaines cérémonies religieuses en l'honneur de la déesse de miséricorde, son père lui donne solennellement, dans une assemblée de famille, le Jou-ming (nom de lait), qu'il garde jusqu'au moment oii il commence k fréquenter l'école. Le nom de lait est choisi ordinairement parmi ceux des plus belles fleurs ou des plus belles vertus. Quelquefois il désigne simplement un nombre indiquant celui des frères et sœurs, et l'enfant se trouve ainsi désigné par un chifi*re. — 2* Le chau-ming (nom de l'école) se compose toujours de deux caractères dent la signification rappelle les faits les plus saillants de la vie antérieure du jeune homme, les études qu'il va suivre ou h profession qu'il doit embrasser, — ^ ^ Quand il se marie, il reçoit le Tz^ sortp de dénoga^nation civile qui devient son nom habituel. •«

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4^ Lcmqu'U obtient un grade littéraire ou qu'il entre dans les fonctions publiques, il prend le Kaum' niing, dont il se sert dans les relations ofiBcielles ou scientifiques. -^ 5^ Les hommes de cinquante ans adoptent un nom honorifique et le conservent jusqu'à la fin de leur vie. — ' 6^ Les tablettes suspendues dans la salle des ancêtres désignent les morts de haut rang, particulièrement les membres de la famille impériale, par un nom différent de ceux qu'ils portaient de leur vivant. — 7^ Il est d'usage, dans le cercle de ses parents et de ses connaissances intimes, de prendre un prénom que le public est censé ne pas connaître et dont il ne pourrait se servir sans impolitesse. — 8^ Enfin , les négociants adoptent toujours une dénomination particttliàre qui distingue, dans le commerce, leur maison, leur propre personne^ leurs marchandises ou leur raison sociale s'ils ont des associés. Contrairement à la coutume européenne, le nom propre suit, en Chine, le nom de famille, 4ui se place également avant tous les titres honorifiques ou officiels. Ainsi ces mots, Liang- OuantcA sien sang, signifieraient le professeur (sien-sang) Oûantaï de la famille Liang. Les Cantonnais réduisent ordinairement les noms à une seule syllabe, qu'ils font précédélc du son a, tandis que les Fokiennois observent précisément l'usage contraire. Tsinteh, qu'on pronon* c^i^ familièrement A'-4eh à Canton, devient Tsin-a à Âmoy. Ajoutons que les Chinois ne font aucune difi'érence entre les noms d'hommes et de femmes, et remar-^ qson» aussi que le sens des caractères par lesquels les BMBS des hommes sont exprimés, fournit parfois deplai-« smtes réflexions à leur verve railleuse. Il arrive en effet que la signification souvent très -ambitieuse de ces caractèreis et les aventures très^osaïques de ^individu qu'ils désignent, présentent de bizarres anomalies,

itfQUESTRATioN ^^ sëqucstration des femmes est en Chine, comme wBfEMMEs, dans la plus grande partie de TOrient, une coutume universelle. A partir du moment où les jeunes garçons, enfants, domestiques ou esclaves d'une même maison, ont atteint Tâge d'aller à Técole, il leur est interdit de fréquenter leurs sœurs ou leurs compagnes et l'isolement de la jeune tille devient plus rigoureux encore après Tépoque de ses fiançailles. Dès que son père a fait choix pour elle d'un époux qu'elle n'a jamais vu et qu'elle connaîtra seulement le jour de son mariage , elle doit observer la plus stricte réserve dans son maintien et son langage, fuir les visiteurs que reçoivent ses parents et ne sortir qu'en chaise hermétiquement fermée lorsqu'elle va voir les femmes avec lesquelles il lui est permis d'entretenir des relations. On s'est demandé si cette austère coutume n'apportait pas un frein utile aux débordements des peuples asiatiques. Les mœurs de la Chine seraient certainement plus aimables si les femmes chinoises; plus respectées, plus instruites et plus gracieuses, pouvaient embellir les relations sociales par le charme de leur présence et de leur entretien. Toujours est-il que l'isolement dont elles subissent l'ennui, les préserve assez bien des corrup* tions qui les entourent et que^ si la classe des prostituées qui trafiquent publiquement de leurs charmes, est plus nombreuse en Chine qu'en Europe , les femmes bonnêtesy sont généralement plus modestes et plus chastes. Il arrive toutefois que les imprudentes conversations de leurs suivantes, la lecture des romans, ou simplement les mauvais conseils de la solitude venant à dépraver leurs instincts ou simplement à exalter leur imagination, elles entretiennent, malgré la vigilance qui les surveille^ des rapports mystérieux avec des intrigantes dont le métier est de servir leurs pratiques amoureuses ou d'étudier le caractère et d'épier les démarches de leurs futurs.

C'est ordinairement par entremetteurs que se nouent les préliminaires du mariage. Gens honorables, de relations étendues et sûres, ils possèdent le9 secrets des familles et en abusent rarement. Les informations confidentielles qu'ils procurent aussi bien que les convenances de familles déterminent le choix des parents ; le goût des jeunes gens n'y entre pour rien. On les fiance, eu général, dès l'âge de douze ans. Quelquefois, les pères se font des promesses réciproques avant la naissance de leurs enfants; d'autres, plus sages et mieux conseillés, refusent d'engager l'avenir avant d'avoir pu étudier, par eux-mêmes, le caractère et les habitudes de leur futur gendre. Toute la négociation est confiée à l'entremetteur. C'est lui qui se charge des pourparlers et qui obtient le consentement mutuel des familles, en ménageant leur dignité par d'honorables détours. C'est lui qui porte les présents d'usage, qui choisit un jour propice pour les fiançailles et le mariage et qui reçoit, au nom du père et de la jeune fille, la somme que le futur est convenu de lui verser. Tant que cette somme, dont le montant varie, dans les circonstances ordinaires, de 150 à 250 francs, n'a pas été reçue, la cérémonie du mariage ne peut avoir lieu. La fiancée, au contraire, n'appoite point de dot; mais ses parents contribuent aux dépenses des noces. Nous avons vu plus haut que le jeune homme recevait un nouveau nom à l'époque de son mariage. Il lui est conféré en présence de sa famille et son père le coifie, à cette occasion, d'un bonnet nuptial.

Les cérémonies qui précèdent ou accompagnent les Qoces chinoises sont longues, solennelles et si coûteuses, que certains pères s'en exemptent et achètent simplement une femme pour leur fils, afin de ne point avoir à supporter une dépense qui pourrait compromettre leur fortune. On en compte six principales : 1^ le père et le

DU MARU6C.

Fiançailles.

Formalités

et eèrémodles.

l4e L'EMPIRE DU MILIEU

frère a!né du jeune garçon envoient un entreniett;!éttr au père et au frère ain^ de la jeune fille, afin de s'enquérit* du jour de sa naissance et de tirer l'horoscope de runion projetée; — 2®, si Thoroscope est heureux, les amis du jeune homme confient à Tentremetteur une nouvelle mission qui consiste à formuler une offre positive de mariage ; — 3^ les parents de la jeune fille constatent leur acceptation par écrit; — 4® ceux du fiancé leur en» voient des présents; — 5^ ils choisissent, avec le conseil de Tentremetteur, un jour propre pour le mariage; — 6^ les amis du futur viennent chercher^ en grande cérémonie, la jeune fille et la conduisent processionnelle* ment à la maison de son mari.

Chacune des invitations que les futurs adressent à leurs amis pour le jour et le lendemain du mariage, doit être accompagnée de deux gâteaux colorés en rouge. Les invités renvoient quelques cadeaux insignifiants, ou une très-petite somme de monnaie afin d'indemniser leur hôte de la dépense qu'ils peuvent lui occasionner ; ceux du futur lui font présent, en outre, d'une paire de belles lanternes qui doivent être suspendues à la porte de la maison nuptiale.

Le cortège qui accompagne la jeune femme au logis de son mari, réunit toutes les magnificences dont peuvent disposer les deux familles. Eu tête marche ordinairement un vieillard vêtu de beaux habits et muni du parasol qui abritera la mariée au moment où elle quittera sa rhaise. Il est suivi par les porteurs de lanternes, de banderoles et de bannières sur Tune desquelles on lit toujours celte inscription : c Le chant des phénix est harmonieux » ; puis viennent les tablettes honorifiques où Ton peut voir les noms et titres officiels des époux et de leurs parents, — une troupe de licteurs que précèdent deux hommes robustes revêtus du costume de bourreau, pour qu'aucun détail ne manque à la pompe offidelte

MCBURS £T RELIGION 4M

delà cërémouia, — une bande de musiciens richement costumés, — des tables sur lesquelles est étalé le trousseau de la jeune femme, — enfin, et pour clore la procession, la chaise rouge à quatre porteurs, ou elle se trouve ellemême. Dès qu'elle est entrée dans la demeure de son mari» ce dernier enlève le voile rouge qui lui couvre le visage; ils vident ensemble et d'un seul trait deux coupes de via attachées l'une à l'autre par un fil de soie; une des matrones présentes, respectable par son &gb et par le nombre de fils qu'elle a enfantés, bénit leur union eC dispose la couche nuptiale. Puis chacun va prendre place au banquet de noce. Les hommes et les femmes y ^fôsistent, suivant Tusage chinois, dans des appartements séparés. La gaieté n'en est pas exclue, mais eu général les coùvives n'y passent point les bornes de la sobriété et de la décence. Le lendemain les jeunes époux, après s'être prosternés dans la salle des ancêtres, vont rendre leurs devoirs à leurs parents. Le soir, ils offrent à leurs amis un nouveau festin.

 la campagne il est d'usage que le mari laisse, pendant un mois, sa maison ouverte au public, qui peut y entrer librement à toute heure du jour et qu'il est tenu d*accueillir avec une cordiale hospitalité. Le jeune couple s'asseoit au pied du lit nuptial pour recevoir ses nombreux visiteurs: Le mari vante aux hommes les charmes de sa compagne; les femmes examinent curieusement la jeune épouse et se communiquent tout haut leurs remarques. Si elle supporte avec enjouement les fatigues et les hontes de cette cruelle épreuve, sa réputation est faite. Elle passera désormais dans le village pour une personne de sens et de bonne éducation.

Les cérémonies que nous venons de décrire sont, en peg concabiiies. Chine, d'un usage à peu près universel. Outre la femme légitime avec laquelle le Chinois consacre son union légale par l'accomplissement de ces actes extérieurs, il

peut introduire dans sa maison plusieurs concubines sans autre formalité qu'un contrat de vente passé avec leurs parents. Il est rare que les gens du peuple se passent cette coûteuse fantaisie; mais, parmi les hommes assez riches pour se la permettre, ceux qui n'y cèdent point font exception. La mode veut que les hauts fonctionnaires aient un nombreux gynécée et la convenance exige^ en quelque sorte, que chacun possède autant de conçu btnes qu'il en peut décemment entretenir. Au reste le législateur, en autorisant la pluralité des femmes dans l'intention de ne point priver le père de famille d'une postérité masculine, n'a pas méconnu les périls dont elle menace le repos domestique et a pris de sages dispositions pour les prévenir. Il maintient dans la maison l'autorité suprême de la femme légitime (Tsi), considère les femmes achetées (Tsié) comme ses servantes, les déclare incapables de succéder au père de leurs enfants, refuse au mari le droit de conférer à Tune d'elles, sous aucun prétexte, le rang qui appartient à son épouse et regarde, par une fiction légale, les fils de ses concubines comme étant, de fait, les enfants de cette dernière. Quanta l'époux, il est comparé par les poètes nationaux au centre radieux d'un système planétaire où il occupe modestement la place du soleil, tandis que sa femme légitime joue le rôle de la lune et que ses concubines l'entourent comme d'humbles satellites.

iipofiUoDs légales Le veuvage est d'autant plus respecté et passe pour concernant d'autant plus honorable qu'il est plus rare. La veuve

le mariage. ^ . . x '•* • i

ne peut se remarier qu après s être soumise aux longues et minutieuses formalités du deuil de son époux, tandis qu'il est permis au veuf de contracter une nouvelle union immédiatement après la mort de sa femme. La femme légitime, dont le mari absent est resté trois années consécutives sans donner de ses nouvelles, peut prendre un nouvel époux avec l'autorisation du magis*

irat. Le code oblige les enfants, sous des peines sévères, à remplir les mutuelles promesses que se sont faites leurs parents à l'époque des fiançailles. Il annule le mariage contracté entre deux personnes qui portent le même nom de famille et prohibe, sous peine de mort, Tunion du beau-frère et de la belle-sœur, du gendre et de la belle-mère, du neveu et de la tante et réciproquement. Il donne au mari le droit de vendre sa femme adultère, et punit de strangulation la femme qui s'est mariée pendant l'absence de son époux sans la permission légale. Il admet chez la femme, en faveur de répoux, sept causes de divorce : la stérilité, la luxure, la jalousie, l'intempérance du langage , l'habitude du vol, la désobéissance aux parents de son époux, la lèpre, et sanctionne la séparation par consentement mutuel, mais il n'autorise, en aucun cas, le mari à renvoyer sa femme si elle n'a pas, pour vivre hors de la maison conjugale, des ressources suffisantes.

Les lois sont, d'ailleurs, plus favorables en Chine à la femme mariée que les usages. Séparée de sa famille, qui ne peut la défendre contre les duretés de sou mari ou les caprices tyranniques de sa belle-mère, il est rare qu'elle jouisse, avant un âge avancé, de la considération et du respect dont le législateur a voulu entourer son isolement et sa faiblesse.

L'usage qui règle dans l'empire la forme des vête- costume mentSy la qualité et la couleur des étoffes avec lesquelles national. on les confectionne, a toute l'autorité d'une tradition nationale. Déterminé, à certains égards, par des lois somptuaires qui préviennent les entraînements du plus futile de tous les luxes et maintiennent la distinction extérieure des rangs, il n'a subi, en plusieurs siècles, que des modifications insignifiantes. Rien de plus immuable et de plus impérieux que la mode chinoise.

loftame ordinaire La soie, le coton, le lin, la laine en faible quantité, desbommes. |g feutre, le cuir, deux ou trois sortes de paille, les tissus que fournissent plusieurs plantes textiles, sont les matières employées le plus généralement pour la confection des diverses parties du costume national. Les vêtements des deux sexes sont aisés et commodes, frais en été, chauds pendant Thiver, et ne manquent ni de grâce ni d'ampleur. Les hommes portent, suivant les saisons^ une ou plusieurs tuniques qui descendent jusqu'aux reins, se croisent par devant et se boutonnent toujours du* côté gauche. Elles sont larges et ne dessinent point la taille, ayant un peu la forme d'une blouse fort courte. Le cou reste toujours nu. Lorsque les Chinois sortent de leurs maisons, ou qu'ils reçoivent une visite, l'étiquette exige qu'ils endossent une grande robe assez étroite, flottante, sans ceinture, qu'ils relèvent en marchant et par-dessus laquelle ils mettent souvent une pèlerine ouatée, un collet de fourrure ou un gilet de soie. La longueur des manches dépasse de beaucoup celle du bras, en sorte qu'il faut sans cesse les replier quand on veut faire usage de ses mains, exercice trèspropre à éprouver la patience. Elles sont si vastes qu'elles remplissent souvent l'office de poches. Dans les costumes officiels leur extrémité, qui a la forme d'un fer à cheval, est brodée intérieurement. Des chaussures en soie noire, à semelles de feutre très-épaisses, larges, sans talon et recourbées ; des bas de coton blancs ou bleus, liés au-dessous du genou par un ruban de soie; un caleçon très-ample bouffant un peu par-dessus les bas dans lesquels il s'enserre ; une calotte de soie surmontée d'un gland rouge ou bleu ; une longue tresse qui part de l'occiput et à laquelle on ajoute, en général, de faux cheveux afin qu'elle descende jusqu'aux talons; un large éventail complètent le costume vulgaire. On y ajoute, en certaines circonstances, deux jambières col*

lantes en étoffe de soie qui se nouent au-dessus de la cheville et s'attachent à la ceinture^ de manière à em* prisonner,par devant, le caleçon qui flotte hbrement par derrière^ combinaison maladroite, produisant l'effet le plus ridicule.

Durant les chaleurs de l'été, les hommes du peuple simplifient^ autant que la décence le permet, les détails de ce costume en relevant leur caleçon par-dessus leurs genoux, et gardant le haut du corps nu jusqu'à la ceinture. Pour se défendre contre la pluie et les ardeurs du soleil^ ils se coiffent d'un grand chapeau de paille de forme conique, très-large et fort léger quoique très-résistant. Les gens du commerce se promènent souvent nu-tête et se contentent de protéger leur visage contre les rayons du soleil avec leur éventail. Le bonnet de feutre est la coiffure d'hiver.

Les Chinois ne portent jamais de favoris et ne laissent pousser leur barbe qu'à l'âge de quarante ans. Il est ^rai qu'elle ne vient que fort tard et qu'elle est ordinairement peu fournie. On sait que, dans toutes les classes, ils se font raser le devant, le derrière et les côtés de la tête de manière à ne laissef, sur le sommet, qu'une mèche touffue, laquelle vient à former, avec le temps, la longue queue dont nous avons parlé plus haut. Cette mode ridicule, dont la plupart des habitants de la Chine ignorent Torigine, et qu'ils considèrent aujourd'hui comme une coutume essentiellement nationale, leur fut imposée, à Tépoque de la conquête, par les Mandchoux qui la pratiquaient dans leur pays de temps immémorial. Plus indépendants sans doute que le reste de leurs eompatriotes, les Fokiennois semblent protester contre ce gage humiliant de la commune servitude, en se couvrant la tête d'un étroit ruban qui le dissimule aux regards.

La loi règle minutieusement, ainsi que nous le ver- Costume oÏBcii

Marques

distlnetiTes

des Tètements

et des

meubles

impériaux.

Costume des femmes.

rons au livre troisième de cet ouvrage^ les moindres détails du costume que doivent porter les fonctionnaires civils et militaires de différentes classes. Ils se distinguent des Chinois qui n'ont pas Thonneur d'appartenir à la hiérarchie officielle, par les broderies et les ceintures de leur robe, la forme de leur chapeau d'été qui est tressé d'une paille très-fine et que couvre une huppe de soie rouge, les riches fourrures qu'ils aiment à revêtir et qui bordent leur bonnet d'hiver, le globule qui surmonte leur coiffure et qui varie selon leurs rangs, leure larges bottes de soie noire, le long chapelet à graines d'ambre qu'ils passent autour de leur cou, les nombreux étuis brodés qu'ils suspendent à leur ceinture pour y placer leur double montre, leur éventail, leur briquet,* leur tabac. Le jaune citron est la couleur distinctive de la famille impériale; tout individu qui n'en fait point partie ne peut porter des vêtements de cette couleur sans commettre un crime d'État. Le Dragon à cinq griffes jouit du même privilège. Il figure exclusivement sur les meubles qui appartiennent aux parents de l'empereur et les broderies qui ornent leurs vêtements. L'empereur a le bon goût, en général, de ne se faire remarquer que par l'élégante simplicité de son costume. Le sceptre de jade est l'emblème de son rang suprême. Il est fait de telle forme qu'il peut, lorsque le monarque est assis, reposer à la fois sur son bras et sur la paume de sa main.

Identiquement semblable pour la forme de la tunique, du caleçon et de la robe, à celui des hommes, le costume ordinaire des femmes n'en diffère que par un détail assez insignifiant. Elles doivent porter leur caleçon dans toute sa longueur et ne peuvent le replier sous le bas. Quant à leurs vêtements de cérémonie, ils sont beaucoup plus élégants et de couleurs infiniment variées. De charmantes broderies, aux nuances vives et gaies, bordent le

MOEURS BT RELIGION

collet et les manches de leurs robes , ainsi que leur pantalon et la double jupe gaufrée qui les recouvre. Leurs chaussures rouges ou bleues sont également brodées. Elles n'on^ d'ailleurs ni ceinture ni corset.

L'âge et la condition de la femme déterminent le mode Lear eoubro. de sa coiffure. Dans sa première enfance, on laisse ses cheveux flotter librement. La jeune fille rassemble les siens en trois nattes; Tune pend par derrière suivant la coutume masculine^ les deux autres descendent par devant, de chaque côté de la poitrine, jusqu'à la ceinture. Ceux de la femme mariée sont réunis^au sommet de la tête, en une large touffe de forme ovale que maintiennent de longues épingles et dans laquelle ou introduit un tube ' de cuivre destiné à recevoir des fleurs artificielles. On y ajoute, ordinairement, de fausses ailes, de manière à composer un échafaudage qui imite la forme idéale du phénix. Les mères de famille posent, sur leur front, un bandeau brodé et orné de pierres précieuses qui descend un peu en pointe entre les sourcils. L'usage du fard et du cosmétique est universel. Les sourcils sont rasés et légèrement noircis en imitation des feuilles naissantes du jeune saule. Les joues et les lèvres sont teintes ^n Termillon, le reste du visage disparaît sous une couche épaisse de blanc mat. Ce fard grossier flétrit promptement le teint des femmes, et l'emploi de pommades desséchantes hâte la chute de leurs cheveux. Elles sortent ordinairement tête nue et sans voile, et protègent leur visage avec un parasol ou simplement avec leur éventail.

Avec leurs beaux et longs cheveux noirs, leurs dents admirables, la distinction naturelle et la finesse de leurs extrémités, leurs formes gracieusement arrondies, la fraîcheur de leur teint et le perpétuel enjouement de leur sourire, les jeunes filles chinoises seraient parfois très-

Compression de leors pieds.

f08 L'EMPIRE DU MILIEU

séduisantes si, dans toutes les classes et dans presque toutes les conditions, elles n'étaient assujetties à la coutume barbare qui déforme leurs pieds dès leur plus bas âge. On ignore s'il faut attribuer l'origine de cet usage absurde qui date du x® siècle de notre ère, à la jalousie des époux qui ont voulu attacher plus étroitement leurs femmes à leur foyer ou au vil désir, né parmi les courtisansy de plaire à une impératrice influente qui avait les pieds bots. Dans cette dernière hypothèse, qui est la plus vraisemblable, il aurait été suivi d'abord par l'entourage immédiat du souverain; la mode l'aurait ensuite propagé et la tradition, qui est toute puissante en Chine, aurait fini par lui donner, pour ainsi dire, force de loi. Les filles de toutes les classes riches y sont soumises dès leur première enfance ; les autres le subissent seulement à l'époque de leurs fiançailles et il est pour elles infiniment plus douloureux. Il n'y a guère que les plus pauvres qui en soient exemptes. Le pied de l'enfant ou de la jeune fille n'est pas, comme on le dit quelquefois, comprimé dans des chaussures de fer, mais simplement enveloppé dans des bandelettes que l'on resserre chaque jour et qui arrêtent sa croissance, ou le rapetissent peu à peu, au point de le faire complètement dévier de sa forme primitive. Lorsque l'opération a bien réussi, la longueur du membre ne dépasse pas cinq ou six pouces , le cou-de-pied est devenu très-convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que forment le talon et l'os de la jambe a disparu. La souflrance ne dure pas, pour l'enfant, plus de cinq ou six semaines; elle se prolonge quelquefois pour la jeune fille pendant toute sa vie. Les femmes au petit pied, les Kin-lien (lis d'or), comme les appelle le peuple chinois, se tiennent debout difiicilemeut. Dépourvues, en partie, de leurs bases naturelles, elles courraient risque de choir à chaque pas si elles n'avaient un point d'appui, ou si elles

MOEURS ET RELIGION i99

ne se servaient de leurs bras comme de balanciers pour conserver leur équilibre.

Le nombre de bijoux dont se pare en Chine l'un ou l'autre sexe est très-limité. On suspend presque toujours au cou des enfants des sachets, des pièces de cuivre, vieilles de plusieurs siècles, ou d'autres amulettes sans valeur. Les femmes, outre les parures artificielles qui ornent leurs cheveux, portent des bracelets de verre ou de jade, des boucles d'oreilles en pierres fines ou en méfal précieux. Les hommes ont des chapelets dont les grains odoriférants sont curieusement sculptés, des bagues sur lesquelles il font quelquefois graver leurs noms et attachent à leur jaquette ou à leurs ceintures, quantité de petits sacs brodés qui renferment leur tabac, leurs montres, tous les petits ustensiles dont ils font journellement usage. Le bracelet et l'éventail sont communs aux deux sexes, aussi bien que la bizarre coutume, pratiquée seulement par les femmes riches et les hommes qui n'exercent aucune profession manuelle, de laisser croître démesurément les ongles. Gens de mœurs civilisées, débonnaires et[ peu querelleuses, regardant le duel comme un usage barbare, les Chinois ne portent jamais d'armes que par nécessité.

Byosx.

Sobres, comme le sont en général les habitants des pays chauds, par instinct et par nécessité, raffinés toutefois dans leurs habitudes comme les enfants des civilisations vieillies, ils ont poussé presque aussi loin que les Européens le développement de l'art culinaire. On ne fait en Chine, dans la vie habituelle, que deux repas par jour, à neuf heures du matin et à cinq heures du soir. Ceux du pauvre sont très-simples : du riz bouilli avec un peu de poisson salé les composent presque invariablement. La nourriture du riche, au contraire, est abondante et recherchée. En général, la cuisine chinoise

ALUENTATION PUBLIQUE.

Préparations calcaires.

ne connaît pas les rôtis, mais elle admet quantité de potages, de sauces^ de fritures, de ragoûts et de pâtisseries, dont la grande variété témoigne en faveur de l'imagination féconde des artistes chargés de pourvoir la table opulente de leurs maîtres. Il est difficile à un Européen d'apprécier le talent de ces artistes à cause de la saveur prononcée des ingrédients qui assaisonnent à haute dose les mets chinois, et qui offensent, au premier abord, la délicatesse de notre goût. Il n'y entre pas beaucoup ^d'épices. L'ail, la graisse, l'huile plus ou moins nauséabonde y dominent. Rien de moins compliqué d'ailleurs et de moins dispendieux qu'une batterie de cuisine. DeuK ou trois fourneaux en terre, deux vases en fer dont l'un contient l'eau qui fait cuire le riz, les légumes et tous les mets préparés à la vapeur, tandis que l'autre, moins profond, sert aux ragoûts et aux fritures; trois ou quatre pots en faïence ou en terre, voilà généralement tout ce qui la compose. Il est d'usage débâcher la viande et les légumes eu menus morceaux avant de les soumettre à r action du feu, soit parce qu'on aime que les mets soient bien cuits, soit parce qu'on viendrait difficilemen à bout des grosses bouchées avec les bâtonnets d*ivoire dont on se sert en guise de fourchette. Nourriiuic Ainsi que nos lecteurs Tauront vu dans le précédent

végeiaie. chapitre, le règne végétal fournit à l'alimentation chinoise les plus abondantes et précieuses ressources. Parmi les plantes dont elle utilise les racines, les tiges^ les feuilles ou les fruits, il faut citer, en première ligne, le riz que les Chinois appellent, par reconnaissance^ le bâton de la vie^ et dont la graine sustente la grande majorité des habitants de l'empire. Après l'avoir dépouillé de 'sa pellicule au moyen de lourds pilons en bois que met en mouvement une roue de moulin à eau ou que soulève simplement un levier manœuvré à force de bras, on le secoue fortement pour le nettoyer dans

MOEURS ET RELIGION SOi

de grandes terrines dont les parois intérieures sont striées. Puis on y mêle un peu d'eau et on le fait cuire à la vapeur dans un vase de fer muni d'un couvercle. Lorsqu'il est I^ien attendri, on le sert encore chaud dans un grand plat où chacun des convives puise successivement pour remplir la petite coupe placée près de lui sur la table. Il y mélange avec le riz quelques bribes des autres mets, puis le porte à ses lèvres et en introduit vivement le contenu dans sa bouche au moyen de ses bâtonnets. Le riz rend aux Chinois les mêmes services que le pain aux habitants de l'Europe. On emploie seulement la farine que fournit le blé à confectionner des pâtisseries et des gâteaux. Le grain du maïs, du sarrasin^ de l'avoine, du millet, de Torge, n'est pas soumis à l'action de la meule. On le fait rôtir ou bouillir, puis on le concasse et on le réduit en pâte que l'on assaisonne de diverses façons. La cuisine chinoise fait usage, comme nous l'avons vu, d'un grand nombre de pois et de fèves dont une espèce fournit le fameux Soi* (voir page 173), de légumes verts encore plus variés que les nôtres, de vingt ou vingt-cinq sortes de cucurbitacées et de plantes aquatiques dont la plupart nous font défaut. On remarque, parmi ces dernières, la châtaigne d'eau et le nelumbium dont la racine charnue, longue de deux ou trois pieds, a le goût du navet. Le ricin et beaucoup d'autres plantes, arbres ou arbustes, fournissent des huiles comestibles. Le produit de la canne à sucre n'est pas raffiné; on le vend sous la forme de sucre candi ou de mélasse grossière.

La pèche, la prune, le coin et l'abricot presque aussi FraitscomesUbies. bons que ceux d'Europe ; la poire et la pomme, décidément très-inférieures aux nôtres; dix ou douze espèces de citrons et d'oranges dont la meilleure est l'orange mandarine, plus rouge, plus petite, un peu moins succulente que celle de Malte et d'un goût très-différent; le

animale.

pamplemousse; la banane dont il existe tant de variétés et que Ton mange crue ou rôtie; la mangle^ beaucoup moins délicate que celle de Manille; la figue ; la goyave; le ouampi qui vient en grappe et dont le goût ressemble un peu à celui de la groseille à maquereaux; le litchi; semblable, pour la grosseur, à une petite prune et dont la chair rose, ferme et succulente a la saveur du raisin muscat; le loquat qui se rapproche de la corme par son volume et son goût ; le raisin dont on n'a pas encore appris à extraire la liqueur enivrante; la fraise, la cerise, la groseille, rares et peu savoureuses ; la châtaigne, la noix, la noisette, l'amande sont les principaux fruits dont les Chinois font usage.

Noarriture Le bœuf et le mouton que protègent les principes

boudhistes, et dont la chair n'entre que rarement, pour ce motif, dans la consommation indigène ; le porc ; le poisson, si délicat et si varié; plusieurs espèces de mollusques et de crustacés (voir page 162) ; Toie, la poule et le canard, si communs dans toutes les provinces (page 1S8) ; le gibier d'eau qui abonde sur les lacs, les étangs, les rivières, principalement dans les marécages de Test et du centre ; le pigeon domestique dont les œufs figurent dans la composition d'un potage très-estimé ; les petits chiens et les petits chats, très-prises des gourmets ; le rat dont se contentent les pauvres ; la grenouille que l'on sert sur toutes les tables ; le ver à soie frit, la sauterelle, quelques chrysalides constituent les éléments ordinaires de leur nourriture animale. Il faut y ajouter, pour être complet, les mets recherchés, dispendieux et bizarres auxquels ils attribuent des propriétés aphrodisiaques et que l'on trouve sur toutes les tables de luxe : les nids d'hirondelles, la hmace de mer ou tripang, les nageoires de requin, les pattes d'ours, les nerfs, la langue, le palais, les tétines de divers animaux. Les nids d'hirondelles viennent de l'archipel indien où

on les recueille sur les parois humides des rochers. Ils se composent de petits brins d'algue et d'autres plantes marines qu'un oiseau des lies Malaises (Hirundo Esculenta) ramasse et pétrit ensemble pour construire sa demeure. Us se conservent indéfiniment à l'état de dessiccation ; nettoyés avec soin, soumis à l'action de la vapeur chaude, les nids d'hirondelles se dilatent et deviennent une pâte incolore et insipide, absorbante et spongieuse qui s'assimile aisément la saveur des condiments très-épicés avec lesquels on l'assaisonne. Les îles polynésiennes fournissent également à la Chine le tripang, mollusque filiforme, long de quelques pouces et d'apparence fort repoussante.

Les habitants de l'empire du MiUeu boivent rare- Boissons. ment des liquides froids et plus rarement encore de l'eau pure. Le laitage est si rare dans les provinces du sud, du centre et de l'est où les bestiaux sont consacrés uniquement aux besoins de l'agriculture que l'on débite quelquefois pour les malades du lait de femme. Le peuple ne fait aucun usage du café, du chocolat, du vin, <ie l'eau-de-vie, de la bière. Les infusions de thé et la liqueur plus ou moins alcoolisée que Ton obtient par la fermentation du riz sont ses boissons ordinaires^.

1 . Le breuvage que l'on extrait du riz fermenté se nomma Tsiou, T. Thiy qui l'inventa, 2,000 ans avant Jésus-Christ, fut banni del'em- ;^ire ^ar le célèbre You pour sa fatale découverte. Il parait qu'à Tori- ^ne, on n'en faisait usage que dans les occasions solennelles, lorsqu'on ofiTrail des sacrifices aux divinités supérieures, mais que le goût s'en ^f< pandit promptement dans tontes les classes et que le gouvernement y ^t bientôt un danger sérieux pour les mœurs publiques. On trouve, au ^ivre des annales» un édit par lequel Ouan-Ouang (1100 ans avant le Cîhrist), attribuant à la liqueur tsiou la plupart des calamité* qui désolent les peuples^ en flétrit sévèrement l'abus et n'en tolère l'usage <^e dans les fêtes religieuses. Les sages prohibitions du souverain philosophe ne furent pas renouvelées par ses successeurs. Aujourd'hui V)iis les Chinois boivent le vin de riz et ils en obtiennent, par la distillation» une sorte d'alcool, San-chou (trois fois brûlé), dont on augmente la force en y mêlant quelques gouttes d'essence d'anis, de cubôbe ou 4e tabac.

Auberges, Aussi n'existe-t-il, à proprement parler, dans les villes

restaurants. ^^ bourgs de la Chine aucun établissement semblable aux Grog-shops d'Angleterre, aux cafés ou cabarets de France. Le voyageur fatigué rencontre bien, de temps à autre, sur la route poudreuse quelque pauvre hangar à demi abrité par de mauvaises nattes où on lui sert une tasse de thé, des œufs, un peii de riz. Poussé par un attrait fatal, Thonime oisif et débauché de toutes les classes, de toutes les conditions, ira bien s'étendre sur les couchettes qui tapissent les bouges infects où on fume l'opium, pour y chercher l'oubli de ses maux et des rêves voluptueux. Mais on ne le rencontrera jamais ivre et chancelant sur les routes ou dans les rues; on ne le verra nulle part se livrer, devant tout le monde, à ces libations insensées qui altèrent si fréquemment la raison de nos ouvriers d'Europe, en même temps qu'elles offensent la dignité publique. Les villes chinoises ne possèdent pas non plus ces auberges spacieuses qui fournissent, pour un prix modique, la nourriture et le logement. Les hommes riches et les fonctionnaires voyagent dans leurs "bateaux ; ils y mangent et ils y couchent, ou bien ils font retenir à l'avance, pour tout le temps de leur séjour^ les salles d'un temple, les chambres d'une bonzerie. Les autres emportent avec eux, quand ils quittent leur maison pour quelques jours, leurs provisions de bouche, leurs ustensiles de cuisine, leur literie et s'installent simplement entre les quatre murs délabrés d'une hôtellerie misérable dont le maître leur loue, pour quelques sapèques, la place nue où ils passent la nuit. Les restaurants, au conti^ire, abondent dans toutes les cités. On y commande des dîners d'apparat, qui sont servis sur place ou portés à domicile. Les hommes du peuple y trouvent une nourriture à bon marché, qu'ils consomment d'ordinaire sur la voie publique. Assis par groupes à de longues tables, ils

échangent entre eux d'interminables lazzis^ excitant l'hilarité publique par leur verve communicative.

La prévoyance chinoise associe volontiers le restau- établissemests rant à la maison de jeu, la maison de ieu au mont-de- ^^ "^'^

,,, . 1 ', ,\ t . 1 . . ET DE DÉBAUCHE.

piété, le mont-de-piété a la maison de prostitulion et à la fumerie d'opium, en sorte que, dans les quartiers populeux des grandes cités, ces établissements se touchent et paraissent souvent se confondre. La manie du jeu est universelle en Chine ; toute la population, depuis Passion da peuple î'enfant jusqu'au vieillard, depuis le portefaix insou- ponr'ejeu. ciant jusqu'au respectable magistrat, est possédée de la passion des cartes et des dés; seulement, tandis que l'homme des classes inférieures s'y livre en public, au coin des rues ou sur le comptoir des tavernes, les fonctionnaires dont les lois prémunissent la gravité contre un plaisir puéril et dangereux» la satisfait loin des regards du vulgaire et dans la compagnie de ses semblables. Il n'est pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne saisisse, avec empressement, toutes les occasions de charmer ses loisirs par les paisibles distractions que lui procurent les dominos, les dames, les échecs ou par les vives émotions des jeux du hasard. Parmi ces derniers, le Fan-tan est particulièrement en vogue dans tout le midi de l'empire. Rien de plus simple que ses combinaisons. Sur la table où est assis le banquier, s'élèvent deux hautes piles de monnaie bien polies et bien brillantes; il en prend dans chaque main une poignée qu'il pose devant lui et qu'il recouvre d'un vase pour la dérober aux yeux des joueurs. Ceux-ci devinent l'un après l'autre et disent tout haut combien il restera de pièces dans chacune des deux piles lorsqu'on les aura divisées en quatre tas égaux. Il en peut rester 3, 2, i, 0, et le banquier a pour lui trois chances contre une. Les cartes dont se servent les Chinois sont plus

petites et plus nombreuses que celles dont nous faisons usage ; leurs dominos sont semblables aux dominos européens; mais leur jeu d'échecs diffère beaucoup de celui que nous tenons des Indiens. Les pièces ne portent pas les mêmes noms; la marche est plus variée et plus divertissante^ mais moins savante et moins in-^ génieuse.

iiTERTissEMENTs La réscrvc et la convenance des habitudes extérieures puBucs. jy peuple chinois, la douceur parfois efféminée de son caractère^ la grande estime qu'il fait des attributs de l'intelligence et le mépris qu'il professe pour la force purement matérielle, excluent naturellement de ses divertissements publics tout ce qui tend à la violence, tout ce qui ressemble à la brutalité. Le spectacle des luttes humaines ne l'attire qu'autant qu'elles sont dirigées vers un but utile, ou tout au moins conformes aux règles de la bienséance et des vieux rites nationaux. Il ne prendrait nul plaisir aux scènes sanglantes ou grossières qui charment encore les instincts des races occidentales, par ce qui leur reste d'impétueux et de sauvage du génie de leurs ancêtres. Ce qui lui plaît, c'est avant tout le modéré, le doux, le poli et le raffiné. 11 parie de grosses sommes dans les combats de cailles et de grillons, et suit, d'un regard attentif et curieux, la course aérienne du cerf -volant, auquel il donne la forme des animaux les plus bizarres. Il applaudit bruyamment aux tours habiles des jongleurs et des sorciers, mais il dédaigne ia danse comme un exercice indigne de son caractère, et qualifie sévèrement l'inconvenance du costume que portent les femmes étrangères dans les réunions mondaines. La promenade à pied et le jeu du volant figurent au nombre de ses délassements favoris. Les promeneurs chinois, que l'on rencontre sur les voies publiques, se font remarquer par la décence de leur maintien et de

leur costume, la dignité de leur démarche, la gravité de leur enjouement. Vêtus de longues robes^ ils s'avancent à pas comptés, se tenant par la main, et devisant avec une gaieté douce qui paraît presque toujours exempte de familiarité. Quelques-uns, les plus élégants, portent de petites cages renfermant des oiseaux aux chants harmonieux (voir page l60). Le volant chinois est un peu plus lourd que le nôtre. Les joueurs le manœuvrent fort habilement et le lancent dans Tespace en le frappant avec la paume de la main ou avec leur talon, au moment où il va tomber à terre. Au reste, aucun peuple du monde ne surpasse en dextérité le peuple chinois. Ses jongleurs exécutent, avec des couteaux tranchants et pointus , des tours très-dangereux dont l'issue serait fatale et sanglante s'ils n'avaient pas la main aussi sûre et le coupd'œil aussi subtil. Depuis quelques années déjà, les résidents européens ont établi à Hong-kong et à Shang-haï des courses de chevaux où figurent les petits poneys du pays, et auxquelles le public indigène assiste avec beaucoup d'intérêt. Mais il est probable que son attention serait moins vivement surexcitée par un spectacle qui parait mal convenir à ses habitudes, s'il n'était pour lui une occasion de paris et s'il ne flattait ainsi sa passion du jeu. Moins civilisés dans leurs mœurs, et par conséquent moins délicats dans leurs goûts, mais aussi plus fortement trempés que les Chinois, les Mongols et les Mandchoux ont des hal)itudes plus énergiques, des plaisirs plus virils, dont les membres de la famille impériale ont conservé, en partie, la salutaire pratique. Les chasses au delà de la grande muraille, les longues promenades à cheval, les tirs à l'arc, les jeux de force et d'adresse, les courses en traîneaux sur la glace ou la neige durcie, sont en usage chez les seigneurs tartares. Les écrits du Père Gerbillon nous ont transmis le souvenir des chasses merveilleuses

de r empereur Kang-hi, le deuxième et le plus illustre souverain de la race actuellement régnante. C'étaient de véritables expéditions dirigées avec une pompe toute militaire contre les féroces habitants des forêts mongoles. La troupe des fauconniers constituait à elle seule une petite armée. Voulant encourager, par ses exemples, les coutumes belliqueuses de son peuple, Kang*bi déployait dans ces expéditions une vigueur, une activité et une bravoure vraiment extraordinaires.

THÉÂTRES. Passionnés comme la plupart des Orientaux pour le

brillant et le mystérieux, les Chinois aiment avec ardeur les pompes et les intrigues du théâtre. C'est merveille de voir avec quels vifs éclats de satisfaction, avec quelle fine sagacité, plusieurs milliers de spectateurs accueillent et comprennent les longues pièces qu'il leur est donné de voir une seule fois, peut-être, dans leur vie. Le sujet de ces pièces, emprunté aux vieilles légendes historiques, est, ordinairement fort obscur et les décors sont toujours de convention. Les acteursjouent la pantomime ou chantent leur rôle dans un dialecte incompris, et sur un ton horriblement haut qu'interrompent, en outre, à tous les moments solennels, les sons criards de l'orchestre. Le drame dure parfois plusieurs jours. Le public est affreusement entassé dans un hémicycle découvert et exposé, par conséquent, à toutes les intempéries ; mais il tient ferme sous les pluies torrentielles ou sous las ardeurs du soleil; sa patience est inébranlable, et son intelligence est si ouverte, si active, la pantomime est si habile, que la pièce est devinée et l'acteur applaudi. La profession que ce dernier remplit est considérée comme méprisable, et prive ceux qui la suivent de l'honneur des concours littéraires. Les acteurs chinois sont divisés en plusieurs corporations que désignent des noms différents et forment des troupes ambu-

laintes. Elles vont de ville en ville, de villages en villages» suivant la coutume thespienne, louant leurs services pour quelques jours, soit au chef de bonzerie qui désire relever, par la pompe d'une représentation théâtrale, l'éclat d'une cérémonie religieuse, soit au riche particulier qui veut charmer ses ennuis ou accroître son influence, tn vingt-quatre heures, avec de longs bambous qui forment la charpente, et à l'aide de quelques vieilles nattes, un théâtre, pouvant contenir deux mille personnes, s'élève comme par magie. Il a généralement la forme d'un cirque et comprend quatre enceintes intérieures séparées par une petite cour centrale. La plus vaste, qu'abrite toujours un toit, constitue la scène; les trois autres, souvent découvertes, disposées en amphithéâtre et munies de mauvaises banquettes, contiennent les spectateurs. L'orchestre occupe un des côtés de la scène. Il doit soutenir la voix des acteurs et conformer son jeu aux passions que le drame fait naître successivement dans l'âme du public. Les personnages sont vêtus de costumes splendides; mais les décors cju'on ne change point ont un aspect fort misérable. Ce s^ont sinapîement de grandes nattes grossièrement peintes cjui tapissent les parois de la scène. Les acteurs ont soin, ^u moment de commencer leur rôle, de le définir par xjne phrase ou un geste de convention et de faire connaître le lieu dans lequel il se trouve, en sorte qu'en ï'éalité l'intrigue se dénoue plutôt dans Timagination du public que sur la scène. Le sans-gêne avec lequel le directeur en use à son égard n'a pas de bornes. II n'est pas rare qu'on réclame son assistance pour faire jouer quelque trappe rebelle qui doit donner passage aux génies et aux fantômes. Au reste, point de rideaux, point d'entr'actes, point de ballet. La danse n'est pas admise dans les théâtres chinois, et les rôles de femmes y sont confiés à de jeunes garçons qui savent déguiser

leur voix, leurs gestes, et jusqu'à la forme de leurs pieds avec un art remarquable. Des affiches, imprimées en noir sur papier rouge, indiquent le titre de la pièce et les noms des personnages. Les édifices qui environnent le théâtre sont afifectés temporairement aux plaisirs et aux besoins des spectateurs ; ils sont loués par celui qui paye la représentation et deviennent, pour quelques jours, des restaurants, des maisons de jeu ou des lieux de prostitution. D'ailleurs, les frais occasionnés par les solennités théâtrales, n'incombent pas seulement à celui qui le^ organise. Il a soin ordinairement de se faire indemniser par une collecte à laquelle tout le monde prend part sans trop de répugnance. Nous indiquerons, en quelques lignes, au livre quatrième de cet ouvrage, la composition et la marche des drames chinois.

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