‹ L'empire du milieuChapitre 20 sur 157 · LIVRE PREMIER Mœiifs dcs CJUiiois · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER Mœiifs dcs CJUiiois

cœur, le plus droit, lequel sent le mieux et observe le mieux les convenances? »

Et l'Anglais répondit encore, toujours en parfait Anglais : « L'Angleterre! » sur quoi, « l'ambassadeur devint blême d'étonnement et se leva pour reprendre haleine. C'est qu'en effet cette question peut laisser un chacun perplexe, et que de fois une foule chinoise donne le bon exemple aux multitudes européennes! »

Pourtant la plupart des voyageurs ont pris l'habitude de tourner les Chinois en dérision. 11 est presque convenu qu'on ne saurait parler des « Célestes » — ainsi qu'on les nomme par ignorance — sans les présenter sous leurs côtés ridicules, ou même sans exagérer leurs travers.

Telle est même la force de ce préjugé, que la plupart des Occidentaux ne peuvent se représenter l'habitant des bords du fleuve Bleu que sous la forme du « Chinois de paravent », aux mouvements compassés, à l'éternel sourire, à la tête rasée, à la longue natte de cheveux qui pend dans le dos, natte que les Mandchoux imposèrent à la « race aux cheveux noirs » et qui, par une dérision du sort, est devenue pour nous la meilleure caractéristique du grand peuple pour lequel elle fut d'abord la marque de la servitude. Néanmoins les peuplades du Sud, Lolo, Miaotze, Mantze, conservent encore tous leurs cheveux (Pouvourville).

Quatre cents millions de Chinois, cela fait bien des centaines de milliers de tondeurs, et les barbiers sont innombrables qui, « dès le matin, courent les rues à toutes jambes, portant sur les épaules tout l'attirail de leur métier aux deux extrémités d'un long bambou, terminé par la figure d'un animal chimérique ».

La natte tombant en arrière d'un crâne artificiellement nu a fait le plus grand tort aux gens du Grand et Pur Empire, dans l'esprit badaud des Européens, pourtant aussi soumis que n'importe quelle espèce d'hommes aux stupidités de la mode. 11 nous est devenu difficile d'isoler le Chinois de sa mèche occipitale. « Elle rend à John Chinaman, disait un humoriste, les services les plus imprévus : le domestique en use pour essuyer les meubles, le maître d'école pour donner la férule à ses « cancres », l'ànier pour émoustiller son âne, l'homme las du monde pour s'étrangler, le barbier pour maintenir le barbifié dans l'axe imposé par le rasoir, le bourreau pour incliner au mieux le cou du condamné; elle ne gène que le paysan ou l'ouvrier, qui s'en débarrasse momentanément en l'enroulant autour de la tête, comme le turban de l'Arabe ou de l'Osmanli. »

Quant aux missionnaires, évidemment bien disposés pour ceux qu'ils viennent arracher « aux ténèbres de l'ombre de la mort >, il leur arrive ceci, que les dangers qu'ils ont parfois à courir et les relations de tous les jours qu'ils ont avec le peuple les obligent à le prendre au sérieux; mais, aussi que, se présentant en convertisseurs, ils voient partout le péché et décrivent généralement les Chinois, qui « n'ont pas encore fléchi les genoux devant la grâce » comme des êtres dégradés, enclins au mal et perdus de vices.

Tandis que d'autres, et ce sont les plus nombreux, s'accoutument peu à peu à leur nouveau milieu et se naturalisent Chinois. Ainsi que le dit Garnier, « le Royaume Central compte en eux des citoyens de plus ». D'autres encore, tout en gardant leur civilisation occidentale, s'éprennent de la nation au milieu de laquelle ils vivent et sont tentés de lui reconnaître une sorte de supériorité morale.

C'est ainsi qu'au siècle dernier les descriptions enthousiastes de l'Empire du Milieu envoyées en Europe par les missionnaires jésuites avaient donne aux Chinois un renom de sagesse et de vertu que leur histoire ne justifie point. Les auteurs aimaient à choisir leurs exemples dans ce monde nouveau pour eux de l'Asie orientale, et se plaisaient à comparer les Chinois, pris comme modèles, aux prétendus civilisés de l'Occident.

Ce qui a nui le plus aux Chinois dans l'esprit

II des Européens, c'est 1' « énorme » surprise que

CONTRARIÉTÉ causcut aux gcus de l'Occident la différence, on

^^ peut dire justement la contrariété, de leurs habi-

Nos USAGES tudes courantes et des nôtres. De surprise en

ET DES LEURS, surprise est arrivé le dédain, puis une sorte de

colère.

Eux, ils nous ont rendu la pareille.

Que peut-il y avoir de commun, pense la foule, entre deux

espèces d'hommes dont l'une, la nôtre, montre son savoir-vivre

en ôtant son chapeau, et l'autre, la leur, en s'en couvrant la tète?

Ils s'habillent de blanc pour témoigner leur douleur, nous,

nous allons alors tout de noir habillés.

Nous montrons notre qualité de petits maîtres en tenant nos ongles courts au possible; eux en les laissant croître autant qu'ils peuvent, jusqu'à trois et quatre pouces, et pour que ces précieuses griffes — car ce sont des griffes — ne se brisent pas aux chocs imprévus, ils les protègent d'un long étui d'argent

PREMIER Mœurs des Chinois.

ciselé : à ces ongles démesurés on reconnaît le loisir, la fortune, la supériorité sociale de leur propriétaire.

Ceci pour la main. Pour le visage il n'en est pas autrement : l'ovale de la figure, le nez fin, droit ou busqué, noble en un mot, nous enchante; le Chinois préfère le nez écrasé, « dans un visage rond, ayant la forme d'une graine de pastèque ».

Puis, que penser d'un peuple où maman et bonne maman flairent l'enfant, le poupon à plein nez, tandis que nous l'embrassons à pleines lèvres?

Et ils finissent le dîner par le potage, alors que nous, nous le commençons par la soupe !

De même, ils boivent chaud en mangeant, et nous nous buvons frais — en quoi nous avons tort, et sommes moins désaltérés.

Et leurs livres comparés aux nôtres : où nous avons la première page ils ont la dernière; nous lisons de gauche à droite, eux de droite à gauche ; nos lignes sont horizontales, verticales, les leurs; nous imprimons sur deux pages, recto et verso, eux sur le recto seulement; nous inscrivons en haut le titre du volume, du chapitre, ou du sous-chapitre; eux en bas; donc, où nous mettons les notes, ils mettent, eux, les titres ou sous-titres.

Quand l'écolier répète la leçon qu'il vient d'apprendre dans un livre ainsi constitué, il ne regarde pas le maître en face : au contraire, il lui tourne < casaque »;peï, réciter, c'est, littéralement, « tourner le dos ».

Vraiment, l'on n'en finirait pas de conter ces contre-parties étonnantes dans les mœurs respectives de l'Extrême Occident et de l'Extrême Orient.

Il est tout naturel, vraiment, qu'en se com-

III parant aux « barbares occidentaux », les Chinois

BONNE s'attribuent la supériorité, sinon pour l'industrie,

TENUE, du moins pour la véritable civilisation, et si l'on

POLITESSE, en juge par l'apparence extérieure du peuple, on

BIENVEILLANCE, Serait en effet tenté de lui concéder ce pre-

PASSioN mier rang qu'il réclame. Nulle part au monde la

DU TRAVAIL politcssc dcs manières et la cordialité ne sont

plus générales qu'eu Chine; nulle part la foule

ne se laisse plus facilement diriger par un appel fait à la

dignité humaine. On l'a fait remarquer bien des fois : quand

des charretiers, des cochers européens s'embarrassent en un

remous de charrettes, de fiacres, ils s'injurient à coups de

La Chine. livre

fouets; lorsque des charretiers chinois se gênent au passage, dans l'étroite piste, dallée ou non, ils se saluent et s'entr'aident.

Cette politesse passe même les bornes raisonnables; elle s'est empêtrée de tant de superfluités, d'un tel cérémonial qu'elle en est devenue encombrante au possible et souverainement ridicule. C'est une étiquette pénible et puérile comme celle des cours ; étiquette presque innée, à force d'atavisme, et qu'en tout cas on apprend à fond dans les écoles, même les plus enfantines, au plus « provincial » de la province.

« Les formules de la conversation sont les plus amusantes du monde, dit E. Bard,dans /e.s Chinois chez eux. Il est de règle absolue que l'on doit parler de soi et de tout ce qu'on possède dans les termes les plus humbles, tandis que tout ce qui touche l'interlocuteur n'est mentionné qu'avec les épithètes les plus pompeuses. Que deux mandarins ou deux mendiants se rencontrent :

« Quel est votre honorable titre?

— Le nom insignifiant de votre petit frère est Ouang.

— Quel cours a suivi votre illustre carrière?

— Très bref : seulement une misérable durée de soixantedix ans.

— Oîi est votre noble demeure?

— La tanière où je me cache est à tel ou tel endroit.

— Combien de précieux fils avez-vous?

— Seulement cinq stupides petits porcs. » Et ainsi de suite.

De même, quand un père a reçu la demande en mariage d'une de ses filles, il répond, et ne pourrait guère répondre autrement :

« Le choix que vous avez bien voulu faire de ma fille comme femme de votre fils m'apprend que vous honorez ma pauvre et froide famille bien plus qu'elle ne le mérite. Ma fille est grossière et n'a pas le moindre esprit; je n'ai pas eu le talent de l'élever comme il faut. Mais je me fais gloire de vous obéir en cette occasion », etc.

Oîi l'on voit cette politesse outrée au comble du risible, c'est dans l'histoire du rat qui a fait tomber une lampe d'huile sur le somptueux vêtement d'un mandarin : « Comme j'entrais dans votre honorable appartement, dit l'infortunée victime du rat au maître de maison auquel appartient ce rat malencontreux, j'ai, par inadvertance, effrayé votre honorable rat, qui, dans sa fuite, a renversé votre honorable huile sur mon piètre et misérable vêtement : c'est ce qui vous explique le méprisable aspect dans lequel je me trouve en votre honorable présence. »

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Les « tietse », ou cartes de visite officielles, finissent par la formule : « Votre imbécile de frère cadet courbe la tète et vous salue! »

« Et, lit-on dans le Rapport de la Mission Lyonnaise, pour mieux indiquer la déférence, d'ailleurs toute conventionnelle, dont est pénétré le titulaire de la carte de visite, le caractère qui signifie tête est inscrit sur le papier vermillon en traits beaucoup plus petits que les autres. Puis, quand la carte de visite ayant eu son effet, on est introduit dans l'appartement, après une foule de « je vous invite, je vous invite » adressés par le maître de maison, et autant de « j'en suis indigne, j'en suis indigne » renvoyés en réponse, c'est la kyrielle des phrases cérémonieuses entremêlées de 'courbettes, et avant tout :

« Ko hia hao (la personne qui se trouve) sous le pavillon (se porte-t-elle) bien? »

C'est un peu indirect comme style, mais l'étiquette l'exige; et c'est d'une belle concision; on finit par s'y habituer. On répond : Hao, bien, très bien! Et pour ne pas être en reste de politesse, ni de beau langage, ni d' « indirection », on demande : « Vos dents vénérables sont-elles en bon état? »

De nature, les Chinois sont des hommes réservés, attentifs, bienveillants; ils se sentent solidaires les uns des autres. « Les hommes des quatre Mers sont tous frères », disent-ils, et ceux qui sont du même âge aiment à se donner ce nom « fraternel » .

Des voyageurs européens ont pu traverser d'une extrémité à l'autre les provinces les plus populeuses de l'empire, le Houpé, le Setchouen, sans avoir jamais eu à se plaindre d'un acte de grossièreté ou seulement d'un geste malséant. Il est vi'ai qu'en d'autres provinces, comme le Yunnan, le Hounan, le Kiangsi, la curiosité de la foule est trop souvent indiscrète; mais pour se faire respecter il suffit de se mettre sous la protection d'un vieillard. Presque toujours d'ailleurs, ou du moins très souvent, ce sont les polissonneries des enfants qui amènent les bagarres et parfois, d'excitation en excitation, d'attaque à défense, du tic au tac, les échauffourées et les massacres. Les enfants, considérés en Chine comme irresponsables, ce qui exprime à peu près la vérité, donc comme intangibles, ne doivent pas être frappés. L'Européen, le blanc, le « barbare aux cheveux roux » est insulté, blessé d'un coup de caillou par un gamin de la « race aux cheveux noirs », qu'il se laisse aller à une correction, môme légère, la chose peut tourner au pire; on lit dans la Missioyi Lyonnaise, qu'une taloche bien méritée peut devenir l'occasion

La Chine. livre

d'une émeute. Un des emplois les plus désagréables de cet instrument de troubles, quand les Chinois, comme cela arrive quelquefois, veulent absolument provoquer une affaire, consiste à vous lancer littéralement les enfants dans les jambes. Mais presque partout, et surtout dans le Nord, où les gens, depuis plus longtemps policés, ont moins de sauvagerie que dans le Midi, ce qui arrive de pis au voyageur c'est d'être ironiquement traité de « Koueïdzou », autrement dit de « Diable ».

C'est bien rarement qu'on rencontre un ivrogne parmi des foules énormes qui se pressent dans les rues étroites des grandes villes du Grand Empire; pour en trouver un il faut aller dans les « concessions » européennes, et c'est là aussi qu'on assiste, dans les ports ouverts par traité au commerce avec l'étranger, à des scènes de violence, et là encore, ce n'est pas le Chinois qui est en cause, ou tout au moins presque jamais.

Bref, ce peuple est naturellement très doux, en dehors des troubles, guerres civiles, mouvements d'exaspération locale ou nationale. On raconte qu'il ne s'est commis qu'un meurtre en trente-quatre ans dans la grande ville d'Hankoou, qui nombre ses habitants par centaines de milliers.

Le Chinois s'est admirablement adapté à son milieu, et cette adaptation lui assure une vitalité « bien faite pour effrayer l'inconstant Européen » (Ular). Insensible d'une manière stupéfiante pour toutes les douleurs, le Chinois éprouve en revanche une sensibilité extraordinaire pour toutes les voluptés : il est d'une résignation inlassable dans la soumission aux choses qu'il ne peut changer, d'une persévérance sans bornes dans les entreprises dont le résultat dépend de son intelligence et de son labeur. Qu'il n'ait pour dormir qu'une marche d'escalier ou un tas de pierres, cela lui suffît, mais il saura prendre une joie extrême à voir de belles lignes et des couleurs vives; il goûtera délicieusement des allusions ingénieuses, des associations d'idées imprévues; il saura jouir de la vie sans redouter la mort.

Dans les écoles surtout, le caractère chinois se montre à son grand avantage. Jamais, pour ainsi dire, les élèves ne se permettent de troubler l'ordre quasi religieux des classes ou de négliger le travail qui leur a été demandé. Ils se montrent tels qu'ils seront pendant toute leur vie, dociles, avisés, laborieux, infatigables; d'une gravité au-dessus de leur âge, ils n'en sont pas moins gais et dispos. Ils ne rient pas aux éclats comme l'enfant mongol; comme lui, ils ne se laissent pas emporter par la colère : ils ont déjà pleine conscience de leur dignité d'hommes civilisés.

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Un des traits charmants de leur caractère, un de ceux qui montrent le mieux leur douceur, leur tranquillité, leur gaîté naturelle, l'amour des fleurs est devenu chez eux une passion profonde. Ils ont pour elles, dit à peu près Hervey de Saint- Denis, un véritable culte, une sorte d'amour mystique, avec extases poétiques, effusions et contemplations. Ce qui ne les empêche pas de préférer dans leurs jardins l'art à la nature.

Voilà de bien grandes qualités. Il en est une autre extraordinairement développée chez eux, celle qui fait leur force indestructible : l'amour, plus que cela, la passion du travail.

Le Chinois est un laborieux et un infatigable.

Laborieux comme pas un, avec une persévérance infinie. On l'a fort justement comparé à la fourmi qui traîne un fétu trois fois plus gros qu'elle, et ce fétu, rien ne force la fourmi à l'abandonner, ni les inégalités du sol, les ressauts, les ornières, qui sont pour elle des monts et des précipices; ni le filet d'eau qui est un Rhin ou un Rhône pour le moins; ni la mare, Léman ou Caspienne, qu'elle contourne; la fatigue, l'énervement, le désespoir n'ont sur elle aucune prise. Ainsi du Chinois : quoi qu'il ait entrepris, il y travaille jusqu'à la fin.

Suivant une remarque fort exacte, l'Européen ne porte qu'à ses mains « les saintes cicatrices du travail », le Chinois les porte à l'épaule aussi. Pas tous les Chinois, parce que tous ne tiennent pas de fardeaux en équilibre aux deux extrémités du bambou qui se balance sur leurs omoplates, mais un très grand nombre, on dit même les sept dixièmes d'entre eux! — Et ces marques, à jamais ineffaçables, sont « deux protubérances énormes sur les deux épaules et, entre ces bourrelets, deux larges sillons rouges creusés dans la chair par le bâton transversal ».

Or, quel est donc l'homme qui porte deux lourds fardeaux en équilibre aux pointes de ce bambou? Presque toujours un maigrelet, un gringalet, qui ne paie pas de mine : on ne le croirait pas capable de porter quarante kilos en plaine pendant une heure et il en charge quatre-vingts, voire cent, par monts et par vaux, au soleil cuisant, ou sous la pluie, toute la journée et, s'il le faut, pendant des semaines et des mois, sans manger autre chose que du riz. « Les gens à gages, même au milieu des travaux les plus pénibles, comme de haler les barques ou labourer les rizières, ne mangent de la viande et ne boivent du vin qu'une fois par mois; et la ration par homme, tant pour la viande que pour le vin, n'est que d'une demi-livre. »

Donc aussi, gens infatigables comme pas un ; et sobres plus que personne; et les moins exigeants des hommes, cou-

chant sur la dure, indifférents aux intempéries, tantôt grelottant de froid, tantôt inondés de sueur, insoucieux de tout ce qui n'est pas leur besogne; joyeux quand même (ou plutôt résignés, le Chinois étant intimement rêveur et mélancolique); bien portants; et pas fatigués d'une continuité d'efforts qui mettrait à bout en quinze jours le plus alerte de nos acrobates, le plus musclé de nos hercules de foire.

C'est pourquoi tant de pays désireraient les faire travailler à leur profit, et pourquoi tant de concurrents, anglo-saxons ou non, les redoutent.

La faiblesse de l'initiative individuelle tel IV est le trait principal par lequel le Chinois

ABSENCE semble réellement inférieur à l'Européen. D'INITIATIVE Poussée au degré « chinois », elle peut

ET justifier jusqu'à un certain point les paroles de

FATALISME; Herdcr : « L'Empire de Chine, disait-il, est une ESPRIT momie embaumée sur laquelle on a peint des ULTRA- hiéroghyphes et que l'on a entourée de soie; sa PACIFIQUE circulation est comme la vie des animaux hibernants pendant qu'ils dorment. »

Sans doute, en présence des difficultés et des contrariétés de la vie, le Chinois saura s'ingénier aussi bien que le Français, l'Allemand, l'Anglais, pour conquérir le bien-être; mais dans sa lutte il se conformera davantage aux habitudes routinières. C'est sur la résistance passive plus que sur l'audace, qu'il compte pour triompher de la destinée; sur elle également qu'il s'appuie pour tenir tête à son gouvernement; ou plutôt, dans ses relations avec l'autorité à tous les degrés, sauf au degré « communal », il s'abstient. Marcel Monnier l'a dit excellemment en quelques lignes, qui valent d'être reproduites :

« En dépit des innombrables rites, édits et ordonnances qui sont censés régir les moindres manifestations de la vie sociale, le mécanisme administratif est, en réalité, des plus simples, ou, pour mieux dire, la machine existe, mais est rarement mise en branle. L'autorité s'efface, n'intervient qu'à son corps défendant. Le Chinois est le plus indépendant des hommes; la grande majorité de la nation, ceux qui vaquent sans tapage à leurs petites affaires, ou s'arrangent pour régler entre eux leurs différends, évitant d'appeler à leur aide le magistrat dont la justice est encombrante et ruineuse; ceux-là vivent dans une insouciance absolue du gouvernement et des lois. Ces mots mêmes n'ont chez eux aucune signification pré-

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cise. La liberté avec tous ses excès, une souveraine indifférence, le laisser-faire érigé en système, telles semblent être en substance les bases du régime, les relations de gouvernants à gouvernés. Ainsi (pour s'en tenir à l'ordre administratif) la rue à Peking, c'est l'image de l'anarchie triomphante. Chacun bâtit comme il lui plaît, où il lui plaît, sans souci aucun de l'alignement, empiète le plus qu'il peut et impunément sur la voie publique. Les gens se mettent à l'aise, satisfont leurs besoins les plus intimes en plein air au vu et au su de tout le monde avec une impudeur suprême » ; et certes, les règlements d'administration ne tolèrent aucune de ces libertés grandes.

Le Chinois est légèrement fataliste, il se sent surveillé par les Génies de la terre, de l'air, de l'eau; il se borne à son petit destin, « et dans la crainte de déplaire aux génies destructeurs, il ne porte jamais secours à qui que ce soit, ni dans quelque circonstance que ce soit » : circonstance grave, s'entend, car il n'en est pas ainsi dans les menus incidents de la vie courante. A cette abstention formellement délibérée contribue sans doute pour une part décisive la crainte que le Chinois a des procès, qui sont longs, et Dame Justice ne badine pas, elle a des idées très arrêtées sur la responsabilité, sur la solidarité sociale. On nous apprend que dans un bourg où un fils avait tué son père, le gouverneur fit abattre toutes les maisons voisines du lieu de l'infâme forfait, « pour punir les habitants de ces demeures de n'avoir pas influé sur le criminel par la vertu de leur bon exemple ». Aucun Chinois ne consent donc volontiers à se trouver comme témoin, comme aide ou autrement, dans un accident quelconque : une fois dans les mains du juge, il pourrait lui en coûter gros.

Un exemple extraordinaire de ce fatalisme latent, c'est la facilité avec laquelle un lépreux, un malade, un endetté, un misérable à charge à sa famille, se laisse enterrer vivant pour débarrasser les siens de sa présence. Le malheureux se soumet dès les premières remontrances, surtout si les « remontreurs » lui ont fait la promesse d'un beau cercueil : il se couche luimême, sans mot dire, au fond de son sarcophage, et l'on cloue, l'on ferme aussitôt son dernier asile. Le missionnaire Ch. Piton cite plusieurs cas de ce courage, ou plutôt de cette inertie.

D'ordinaire les Chinois n'ont pas de hautes ambitions, ainsi qu'en témoignent les dictons populaires et les préceptes de la morale commune. Les aventures, les brusques alternatives de la vie leur déplaisent. Aucun peuple n'a moins de chants guerriers, comme sans doute aucun n'a celui-ci parmi ses proverbes favoris : « On ne fait pas de clous avec de bon

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fer, ni de soldats avec des honnêtes gens. > Nul non plus ne célèbre avec autant de constance les arts de la paix, surtout celui du laboureur cheminant tranquillement dans le sillon, c Quand nous sommes partis, — les plantes germaient déjà;

— quand nous sommes revenus, — elles étaient desséchées.

— Le voyage est long, maigres les repas! — Que de malheurs immérités, — Depuis que j'ai dû porter les armes, — Cessant de suivre la charrue! » Telles sont les paroles que chante mélancoliquement le paysan chinois au lieu des strophes véhémentes que répètent en chœur les hommes de l'Occident.

Reste à savoir si cette aversion de la guerre « détestée des mères », cet amour de la paix, cette haine, ou plutôt ce mépris tranquille du militarisme, ne vaudront pas à ce grand peuple d'être houspillé plus violemment que jamais dans le cours de ce xx'^ siècle où nous venons d'entrer, i II n'est bon d'être seul », encore moins d'être faible, avec des forts, des injustes et des grincheux à l'entour.

C'est un bien curieux phénomène que celui d'une poésie nationale célébrant surtout le calme, la modération, le travail régulier, les affections paisibles. Cette poésie ne manque point de noblesse ni de profondeur, et quelques vers résument un sentiment ou une pensée de la manière la plus saisissante. Mais il est rare que l'élan personnel s'y retrouve en entier : les mille exigences de la forme, les comparaisons convenues, l'emploi des maximes, la discrétion soigneuse du langage déguisent si bien l'idée, qu'il faut tout l'art des commentateurs pour la retrouver. Par l'évolution naturelle de leur esprit, les écrivains chinois en sont même venus à confondre la poésie avec la morale rimée, le vers se change en adage, et tel poème mériterait plutôt d'être considéré comme un traité d'éthique. Le poète chinois manque d'idéal personnel : on dirait qu'il parle toujours au nom d'une famille ou d'un peuple : c'est un professeur et un prêcheur plus qu'un voyant.

Il semblerait que la nature s'est ingéniée à procurer aux Chinois tous les éléments du bonheur, et pourtant il n'est guère de contrée où il y ait plus de malheureux que dans cer taines provinces du littoral. La surpopulation d'une foule de districts y a créé et y entretient une foule incroyable de miséreux, loqueteux et mendiants, aptes à se transformer aisément en bandits ; et cette misère excessive les ramasse en euxmêmes et elle en fait souvent des égoïstes du meilleur aloi.

La passion de l'opium n'y est pas moins exigeante et funeste que chez nous celle de l'alcool; le jeu ne leur est pas moins fatal; ils l'ont dans le sang, comme on dit; enfin un tel réseau

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de superstitions les emprisonne qu'ils ne peuvent, pour ainsi dire, bouger ni pieds ni pattes, et que leur vie en est comme empoisonnée.

L'opium, le jeu, l'indigence toute nue, le point d'honneur, très éveillé, très susceptible chez eux, la nécessité de « sauver la face » à tout prix, c'est-à-dire de ne « pas être ridicule selon l'opinion et coupable selon les rites », y provoquent et y multiplient les suicides.

Mais le Chinois de bonne souche, qui prend la vie comme elle vient, ne craint pas du tout la mort : pas plus le dernier des ouvriers ou des paysans que le prêtre bouddhiste qui allume lui-même le bûcher où il va llamber.

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