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LIVRE DEUXIÈME MoHls ct Vullées du Bassin du Hoang ho

l'un des notables tributaires de droite du haut Hoang ho, la chaîne se redresse à l'est et prolonge avec hauteur et grandeur au sud de la profonde vallée du Weï ho sa crête surmontée de pics neigeux.

Dans cette région, elle a reçu le nom de Tsing ling ou de « Montagnes Bleues ». Au nord de Hafitchoung fou, dans la liante vallée du Han, on peut traverser cette chaîne par des passages praticables à mulet pendant toute l'année. Celui que choisit le naturaliste Armand David, pendant l'hiver de 1873, s'ouvre à l'altitude de 1 900 mètres, et contourne à l'ouest la célèbre montagne de Tapeï chaii, dont les voyageurs qui parcourent la plaine du Weï ho aperçoivent de loin la « longue échine étincelante de neiges glacées ». Son altitude était diversement évaluée de 3 600 à 4 000 mètres : mieux informés aujourd'hui, nous n'en attribuons que 3 SOO à ce mont de granits et de schistes cambriens.

Loin du Tapeï chan, à l'est, vers le milieu de la chaîne, le Kouangtang chaù dépasse 3 710 mètres, d'après les observations d'Armand David. Richthofen ne donne à l'ensemble de la chaîne que l'élévation moyenne de 2 000 mètres, et 2 500 serait l'altitude du plateau supérieur des Tsing ling, lequel, sur le faîte entre le Weï, tributaire du Hoang ho, au nord, et le Haiï, affluent du Yangtze kiang, au sud, est justement dominé par le Tapeï chan, le Kouangtang chaiï et autres cimes supérieures à 3 000 mètres.

Dans sa partie centrale la crête des Montagnes Bleues, formée de granits et de schistes anciens, est très difficile à franchir; la plupart des voyageurs ne l'abordent pas directement et préfèrent la contourner à l'est par l'une des dépressions qui s'ouvrent entre le grand coude oriental du Hoang ho et la vallée moyenne du Haii, sur des routes, plus exactement des sentiers franchissant l'aigueverse à des cols de moindre élévation.

L'un des passages les plus fréquentés, à 1 800 mètres environ, au voisinage du 105® méridien à l'est de Paris, débouche dans la vallée de Hafitchoung fou : « C'est la route historique des migrations vers le « Bassin Rouge » du Setchouen, celle que suivirent Marco Polo et le Père Martin.

Mais quelque route, ou plus exactement quelque sentier qu'on emprunte pour passer d'un versant dans l'autre, l'ascension est beaucoup plus raide sur la pente septentrionale que sur la pente méridionale, tout comme de France en Espagne par-dessus les Pyrénées.

Un des chaînons septentrionaux du Tsing ling se termine

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par le promontoire granitique du Hoa chan, qui domine le triple confluent du Hoang ho, du Weï ho, du Lo ho, et dont le sommet servait d'autel à l'empereur Chun, il y a quatre mille ans déjà; de tout temps, ce fut l'un des « gardiens de l'Empire ». Vis-à-vis, de l'autre côté du Weï ho, se dresse un autre mont superbe, le Foungtiao chaà, que la légende dit avoir été séparé du Hoa chan par un tremblement de terre.

Comme les Pyrénées, auxquelles le Tsing ling est comparé pour la hauteur des cimes et l'aspect général, les Montagnes Bleues s'élèvent sur la frontière de deux aires végétales et animales.

Le naturaliste est émerveillé d'y voir juxtaposées des espèces de régions différentes ; le palmier chamœrops ne se montre que sur les pentes; mais sur le versant du nord mainte espèce arborescente est de provenance méridionale : les paulownia, les catalpa, les magnolia s'entremêlent aux sapins et aux chênes. On retrouve aussi dans la flore du pays les bouleaux à écorce rouge, et parmi les rhododendrons, une espèce qui atteint les dimensions d'un arbre.

Les animaux sauvages n'y trouvent plus de retraites assurées que dans la profondeur de quelques forêts ; pourtant la faune comprend encore de nombreuses espèces du nord et du midi, parmi lesquelles des chamois, des antilopes, des singes, des panthères, et un bœuf que les gens du pays n'osent chasser par respect religieux.

Les arêtes parallèles du Founiou, qui continuent le Tsing ling à l'orient et par lesquelles le système du Kouenlun va se terminer dans la plaine basse, atteignent çà et là 2 000 mètres d'altitude, par quelques-uns de leurs pics, mais leur hauteur ne dépasse pas 800 mètres en moyenne. Pas un arbre ne se voit sur leurs pentes, les habitants du Honan, les plus anciens agriculteurs de la Chine, ayant arraché jusqu'à la moindre broussaille depuis des milliers d'années.

Ces arêtes du Founiou, comme le Tsing ling, forment une ligne de démarcation fort nette entre les deux zones du Fleuve Jaune et du Fleuve Bleu.

Une seule journée de marche transporte le voyageur de l'une dans l'autre région, et tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend marque ce contraste. Aussi bien que le sol, le climat, la culture, l'alimentation, les moyens de locomotion, l'ensemble des mœurs, les dialectes et jusqu'aux termes de la langue officielle, diffèrent de chaque côté de la ligne de faîte des « Pyrénées chinoises ».

Au midi, les cultivateurs ont à craindre les pluies trop

DEUXIÈME Monts et Vallées du Bassin du Hoans ho

prolongées, tandis qu'au nord le grand fléau est la sécheresse. Les céréales du nord sont le blé, le maïs et le millet, tandis que celle du midi est le riz, et, les Chinois du midi n'ayant guère à se plaindre des rigueurs du temps, les Chinois du nord ne savent comment se garantir des froids de l'hiver, et de même les Kalmouks et les Russes, ils se couchent la nuit sur des ka.ng ou grands poêles en terre.

Enfin, ils se rappellent que jadis ils eurent à se défendre contre les Mongols, et chacune de leurs villes, chacun de leurs villages est protégé par des murs ou des terrassements; tandis que leurs voisins méridionaux n'ont dans leur mémoire que des luttes contre des peuplades de montagnards impuissants et, malheureusement, les atrocités de la révolte des Taïping.

Parallèlement au Tsing ling, d'autres arêtes // de montagnes s'élèvent au nord de la vallée du

MONTS Weï ho, dans la péninsule limitée par les deux DU grands coudes du Fleuve Jaune; mais elles sont

KANSOU croisées par d'autres arêtes qui se dirigent du sud-ouest au nord-est et forment avec elles une sorte de labyrinthe, découpé par des vallées rayonnant dans tous les sens.

Quelques-unes des brèches qui s'ouvrent aux angles de croisement entre ces diverses chaînes ont une haute importance comme lieux de passage nécessaires entre le Hoang ho supérieur et le cours inférieur du fleuve : c'est le chemin qu'ont dû prendre de tout temps les caravanes et les armées qui se rendent de l'une à l'autre partie de l'Empire, et récemment encore, c'est là, sur la voie stratégique tracée par la nature, du Weï ho au méandre de Lantcheou fou, que se sont heurtés les Dounganes et les Chinois. Entre le King ho et le Weï ho, un massif, jadis connu sous le nom de Yo, fut, comme le Hoa chan, l'un des « gardiens de l'Empire ».

Au nord-ouest de Lantcheou, entre des torrents du bassin de gauche du Hoang ho et des courants d'eau formant, sur le versant septentrional, le Heï ho, rivière qui finit dans la steppe mongole, on a donné le nom de Richthofen à l'une des six chaînes des Nan chaii ou « Monts du Sud » — dénomination banale qui se retrouve autre part en Chine. Au nord de cette rangée de Richthofen, qui a des cimes de 5 000 mètres, même, croit-on, d'au delà de 6 000, la crête parallèle des Loung chaii ou Loungtou chan sépare la Chine, au midi, de la Mongolie au septentrion, et se prolonge par l'Ala chan au-dessus du

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pays des Ordos. Quelques cimes ont mérité le nom de Sioué chan ou « Monts Neigeux »; mais, dans l'ensemble, les montagnes qui s'élèvent au nord de la plaine du Weï ho sont d'une faible hauteur et dépassent seulement de quelques centaines de mètres le niveau des basses vallées qui les entourent : on pourrait presque les traiter de collines.

Vers le milieu de la péninsule comprise entre le ^yeï ho et les deux longs trajets en sens contraire du fleuve avec courbure autour des Ordos, le pays montueux est brusquement limité par le désert des susdits Ordos, où la mer qui recouvrait la steppe des Mongols, le Gobi, a été remplacée par des sables, par des mares salines. La Grande Muraille se développe ici sur un demi-millier de kilomètres de longueur, en suivant la limite naturelle entre les deux régions si dissemblables, ici la Chine proprement dite, les torrents et rivières, les vallées verdoyantes, en Kansou, surtout en Chansi, et là la grande steppe de la Mongolie, la platitude, les sablons, et quelques sources et ruisseaux pour la soif des oasis.

Quel que soit le contraste naturel, 1' « anti-

/// nomie » profonde entre ces deux régions conti-

iNCHAN. guës, il est bien difficile, pour ne pas dire impos-

ALA CHAN. sible, de distraire de la « Fleur du Milieu », de la

PAYS Chine proprement dite, ce pays des Ordos

DES ORDOS entouré par la demi-boucle immense d'un des

deux grands fleuves de l'Empire et de plus en

plus envahi par les i fils de Han » partout où se trouve quelque

lambeau de terre arrosable à ravir à la stérilité du désert.

Les arêtes de gneiss, çà et là revêtues de laves, qui limitent au nord de Peking l'ancienne mer intérieure de l'Asie centrale, le Han haï, devenu le plateau de Gobi, se continuent au sudouest, sous divers noms chinois et mongols, et vont accompagner le Hoang ho dans la partie la plus septentrionale de son cours.

Cet ensemble de chaînons, désigné par l'appellation générale d'In chan, se termine dans les déserts salins d'Ala chan, au nord-ouest du grand coude du fleuve Jaune : les roches de granit, de gneiss, de porphyre y élèvent leurs crêtes de 2 000 à 2 700 mètres, et sur plusieurs d'entre elles on constate l'existence de surfaces polies et « moutonnées » qui témoigneraient du passage d'anciens glaciers.

Les monts In chan se distinguent de la plupart de ceux de la Mongolie par l'abondance de leurs eaux et la richesse de

Monts et Vallées du Bassin du Hoan£[ ho

leur végétation. C'est parce que la mer Jaune, qui pénètre au loin dans les terres par le golfe de Petchili, envoie à l'In chan une quantité suffisante de pluies pour lui donner une riche parure d'herbes, d'arbrisseaux et de grands arbres. Les prairies, d'un vert éclatant comme celles des Alpes, sont embellies au printemps par la broderie multicolore des fleurs ; des noisetiers, des églantiers, des pêchers sauvages, des épinesvinettes, des groseilliers et d'autres arbrisseaux croissent dans les terrains rocheux, tandis que, plus haut, là où il tombe plus d'eau du ciel, la zone forestière comprend des arbres de plus grande taille, le tremble, les bouleaux blanc et noir, l'érable, l'ormeau, l'aune, le sorbier, le prunier sauvage.

Dans son ensemble la flore de l'In chan manifeste beaucoup d'analogie avec celle de la Sibérie, dont elle est séparée par l'ancienne méditerranée du Gobi; mais la sève des plantes n'y est pas aussi riche et les forêts sont moins hautes et moins touffues, principalement sur le versant méridional. D'ailleurs, les Chinois ont, en certains endroits, complètement déboisé les pentes : en de nombreuses vallées, on ne voit plus que des troncs épars et desséchés; pour gagner des terrains à la culture, et aussi pour se chauffer au temps rigoureux, ils détruisent le pays lui-même, l'une de ces régions insuffisamment humides où la déforestation amène infailliblement la sécheresse et l'entière stérilité.

L'antilope parcourt en grands troupeaux les pâturages de rin chan, principalement dans le voisinage des monastères bouddhiques, car les lamas mongols, aussi bien que ceux du Tibet, interdisent de verser le sang de ces animaux. Une espèce de mouton argali se mêle aussi, dans les montagnes de Fin chan, aux bandes des antilopes et parfois même aux troupeaux de bêtes domestiques : il serait probablement facile de l'apprivoiser, mais les Mongols ne voient encore en cet animal qu'un gibier de chasse. Les panthères et les tigres, disent les naturels, seraient aussi au nombre des bêtes sauvages qui vivent dans certaines vallées du pays.

Toutefois cette région montagneuse, barrière entre la Chine et la Mongolie, étant par excellence un pays de légendes et de récits fantastiques, les voyageurs doivent, en cette contrée plus que partout ailleurs, s'en tenir à leurs observations personnelles. Sur l'une des montagnes, disent les Mongols, se dresse un éléphant pétrifié; un autre sommet est le trône de Djenghiz khan, et de vastes grottes y renferment des amas d'argent, que les génies permettent de voir par le guichet d'une porte magique, mais dont un héros pourra seul faire la conquête.

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Ainsi, rin chan, qui se prolonge à l'est dans le Petchili, commande au nord les origines d'affluents et sous-affluents de gauche du Hoang ho dans la province de Chansi. 11 se poursuit à l'ouest, sous des noms mongols tels que Khara Naryn oula, au-dessus de la grande courbure du Hoang ho, à son inflexion septentrionale, et domine ici au nord la plaine des Ordos, dominée elle-même à l'ouest par l'Ala chan.

Près de la rive droite du Hoang ho, dans la partie de son cours où le fleuve coule du sud au nord, une chaîne de collines s'élève au-dessus des sables, et, grandissant peu à peu dans la direction du sud, finit par se hausser à la taille d'une vraie montagne. Cette chaîne est l'Arbouz ola, dont le plus haut sommet, dit la légende, servait d'enclume au forgeron de Djenghiz khan.

De l'autre côté du Fleuve Jaune, qui passe en cet endroit par une étroite cluse, l'Arbouz ola se continue par une autre rangée de montagnes plus élevée, l'Ala chan, qui se prolonge vers le sud-ouest, en dominant les plaines par des escarpements abrupts. La chaîne de l'Ala chan est un rempart étroit, de hauteur uniforme et n'atteignant point la limite des neiges persistantes : ses deux plus hauts sommets, le Dzoumbour et le Bougoutou, s'élèvent respectivement à 3 000 et à 3 300 mètres.

Au nord comme au midi, cette croupe, jadis massif insulaire au milieu de la méditerranée mongole, se termine dans les sables et ne leur envoie que de bien faibles ruisseaux pour entourer sa base d'une étroite lisière d'oasis et de pâturages. Sa flore est très pauvre à cause du manque d'eau; cependant des forêts de pins, de sapins, de saules et de trembles se montrent sur les hautes pentes, et le daim musqué, le bouquetin des montagnes, surtout le cerf, y vivent en bandes nombreuses. Des sommets de l'Ala chaù, la vue s'étend sur un espace immense, d'un côté sur la vallée du Hoang ho, avec ses villes, ses cultures, ses eaux éclatantes; de l'autre sur le désert sans bornes.

Donc, au sud du prolongement occidental de Tin chan, à l'est de l'Ala chaù, dans la boucle du Hoang ho s'étend ce fragment de Mongolie, plus ou moins colonisé par la Chine, qui se nomme le pays des Ordos.

Par la nature, l'aspect de son sol, aussi bien que par ses populations, le plateau des Ordos appartient à la même région naturelle que le Gobi, quoiqu'il en soit séparé par la large vallée du Fleuve Jaune, avec ses campagnes fertiles et ses villes

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peuplées de Chinois. C'est ainsi qu'en Sibérie la zone des steppes de Minousinsk se complète çà et là par d'autres plaines situées sur la rive droite du Yeniseï, et qu'en France les landes de Gascogne se continuent dans la Saintonge, au nord de l'estuaire de la Gironde, par les dunes d'Arvert, avec leurs pins, leurs joncs et leurs bruyères.

Le plateau des Ordos ou des Ortous, à la chinoise le Hontao, paraît avoir une altitude moyenne de 1 000 mètres. C'est un quadrilatère de 100000 kilomètres carrés, sinon de 120 000, limité au sud par l'arête des montagnes dont le versant méridional appartient à la Chine proprement dite, à l'ouest par le Hoang ho coulant de sud à nord, au septentrion par le même Hoang ho à partir de la Grande Muraille ou, plus véridiquement, par un ancien cours du fleuve, à dix-huit ou vingt lieues au nord du cours actuel d'ouest en est, et enfin à l'est par le Hoang ho trois fois nommé jusqu'à la rencontre de cette même Grande Muraille : ainsi entouré sur trois de ses quatre côtés par un vaste cours d'eau, il mérite le nom de presqu'île, sous lequel on le désigne souvent. Il repose sur une couche profonde de lœss ou terre jaune, mais sa surface consiste surtout en dunes.

Ses rares, ses très rares habitants lui donnent le nom de Boro-Tokaï, « prairie grise », pour le distinguer des « prairies vertes » qui occupent le fond des vallées. Presque partout le sol, beaucoup plus sec que celui des plateaux du nord, dans la Mongolie proprement dite, est sablonneux ou argileux, imprégné de sel et tout à fait impropre à la culture; d'où un autre nom ou surnom : désert des Ordos.

Immédiatement au sud de la vallée du Hoang ho, une haute falaise argileuse, de 15 à 30 mètres de hauteur, qui fut sans doute une berge du fleuve, indique le commencement du désert : on entre dans les sables du Kouzouptchi ou « Collier », ainsi nommé des dunes qui de loin semblent se suivre en effet comme une rangée de perles n'ayant pas moins de 300 kilomètres de longueur. Ces monticules, très rapprochés les uns des autres, ou mieux soudés à leur base à une distance d'environ 2 mètres, n'ont pour la plupart qu'une faible élévation, del2 à 15 mètres; quelques-uns seulementdominent d'une trentaine de mètres l'étendue des sables. Tous sont uniformément de couleur jaunâtre; si ce n'est en quelques rares oasis, on ne voit partout que ce sable sous le bleu pâle du ciel : pas une plante, pas un animal ne se montre dans l'espace, excepté des lézards gris ou jaunes comme le sable et se distinguant à peine du sol, tout rayé de leurs légères traces.

A peu près au milieu de ce Boro-Tokaï, le marécage du

ha Chine. livre

Dabsoun nor est un immense réservoir de sel gemme mélangé d'elïlorescences nitreuses, et tout entouré de monticules qui ressemblent à des boursouflures du terrain ; en beaucoup d'endroits le sol est trompeur, et ceux qui s'aventurent sur les croûtes salines risquent de s'enlizer dans les vases cachées, comme dans tel chott, telle sebkha des Sahariens.

De même que dans les déserts de la Kachgarie, les voyageurs disent entendre des voix au milieu de ces efi'rayantes solitudes; ce sont les cris des Chinois qu'y fit égorger Djenghiz khan dans une bataille et qui implorent ou maudissent les passants. Parfois le vent, dit une autre légende, enlève le sable qui recouvre des vases d'argent; mais les voyageurs se gardent bien d'y toucher, de peur que ce sacrilège ne leur coûte la vie. D'après d'autres récits, — car l'imagination des i bollandistes » du désert des Ordos n'est jamais lasse, — ces dunes seraient le reste d'un rempart de sable que Djenghiz khan, auquel la « science » populaire attribue tout dans le pays, éleva pour détourner le cours du Fleuve Jaune.

Enfin, c'est dans ce même territoire des Ordos que serait mort le conquérant; ses restes sont enfermés, dit-on, en deux cercueils, l'un d'argent, l'autre de bois, placés sous une tente de soie jaune, et les membres de sa famille sont ensevelis à 10 kilomètres autour de lui, comme pour lui rendre hommage à distance respectueuse : tous les ans on offre encore huit moutons et un cheval pour apaiser les mânes du « Souverain Suprême ».

Au delà du Fleuve Jaune, les sables des Ordos se prolongent à l'ouest par une région déserte encore plus désolée, plus dépourvue de végétation. Ce golfe méridional de la « Mer desséchée ï est une des parties du Gobi les plus redoutées des voyageurs, à cause du manque d'eau et de pâturages et des tourbillons de sable qu'y soulèvent les tempêtes. De l'espèce de détroit qui s'ouvre entre les promontoires méridionaux de l'in Chan et l'extrémité septentrionale de l'Ala chan, ce désert de Trans-Ordos s'étend sans interruption jusqu'à la rivière d'As-zind et aux steppes du Kansou mongol. Sur cet espace de plus de 500 kilomètres de largeur, ne se voient que des sables, des étendues de graviers dans le voisinage des montagnes, et des argiles salines où croissent les broussailles cassantes du saksaoul, comme dans leTurkestan russe, elles tiges épineuses du soulkhir [agriophyllum gobicum) portant de petites graines dont les Mongols font une sorte de farine; la plupart de ces plantes s'élèvent sur des buttes provenant de ce que le vent a

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balayé le sable autour des racines et les a fait, pour ainsi dire, surgir du sol.

La cavité la plus profonde de tout le désert de Trans- Ordos, à 940 mètres d'altitude, est occupée par le lac salé de Djarataï-dabasou, qu'entourent de toutes parts, jusqu'à plus de 50 kilomètres de distance, des couches salines ayant d'un à deux mètres d'épaisseur. La dalle cristalline est en certains endroits d'une telle pureté qu'elle ressemble à une nappe d'eau : des cygnes s'y trompent parfois et s'abattent en bandes sur cette eau imaginaire, d'où ils s'envolent aussitôt en poussant des cris de colère.

Ainsi le pays des Ordos, où le Hoang ho se IV promène en demi-cercle pendant 200 kilomètres,

LA est séparé de la Chine essentielle par la Grande

GRANDE Muraille.

MURAILLE Ce mur extraordinaire eut pour fonction de

séparer les Chinois des Mongols et des Mand-

choux, car il se prolonge du côté de l'Orient jusqu'au golfe de

Liaotoung, c'est-à dire jusqu'à l'extrémité septentrionale de la

mer Jaune.

Le Wen li tchang tching ou « le Grand mur de Dix mille li », — car tel est le nom que lui donnent ordinairement les Chinois, — n'a pas cet énorme développement de 5 000 kilomètres, qui aurait égalé la huitième partie de la circonférence terrestre ; mais sa longueur totale est de plus de 3 300 kilomètres en comptant toutes les sinuosités du rempart et les murs doubles et triples construits en différents endroits, considérés comme les plus vulnérables, notamment au nord des provinces de Petchili et de Chafisi.

En donnant à la muraille une hauteur moyenne de 8 mètres seulement, sur une largeur de 6 mètres, on voit que ce prodigieux travail représente un massif de maçonnerie d'environ 160 millions de mètres cubes : on comprend donc que la Grande Muraille soit toujours citée, à côté du Grand Canal, comme une des œuvres les plus extraordinaires créées par le travail de l'homme.

Oubliant que les nations, même les plus entichées de leur « civilisation », n'ont pas encore cessé de construire des forteresses et des murs de défense, des écrivains ont comparé cette « merveille du monde » aux pyramides d'Egypte, pour n'y voir qu'une construction fastueuse et sans utilité pratique.

La Chine. livre

C'est une erreur : plus qu'inutile aujourd'hui, elle eut sa grande utilité.

Sans doute, quand, il y a vingt et un siècles, l'empereur Chi Hoangti envoya des millions d'ouvriers sur la frontière mongole pour leur faire dresser le mur des Dix mille li, des centaines de milliers d'individus périrent à la tâche; mais leur œuvre eut certainement une grande importance au point de vue militaire, et, pendant des siècles, les Hioung nou, ancêtres des Mongols, durent arrêter leurs expéditions de guerre au pied de la muraille qui limite leur territoire. Les sentinelles des tours élevées de distance en distance sur la muraille, signalaient de loin l'approche des cavaliers ennemis, et tous les passages naturels étaient gardés par des camps. Chaque porte avait sa garnison, et dans le voisinage de chacune se bâtissait bientôt une ville qui servait de marché aux populations limitrophes et leur traçait ainsi d'avance le chemin qu'elles avaient à suivre dans leurs étapes.

Ainsi tranquilles derrière leur rempart, les Chinois purent donner une plus grande cohésion à leur unité nationale et concentrer leurs forces pour entrer désormais en relations suivies avec le monde extérieur par delà le Thian chan et les Pamir.

Lorsque le mur des Dix mille li, définitivement forcé par Djenghiz khan, eut perdu toute valeur stratégique, il n'avait pas moins protégé l'Empire pendant quatorze siècles.

Telle qu'elle existe actuellement, la Grande Muraille appartient à diverses époques. Sous le climat extrême de la Mongolie où les grandes chaleurs succèdent brusquement aux gelées, il suffit d'un petit nombre d'années pour émietter la plupart des constructions ordinaires. Il est même douteux qu'une partie quelconque de la Grande Muraille date de l'époque de Chi Hoangti, quoique, d'après les chroniques, il eût prononcé la peine de mort contre tout ouvrier qui aurait pu oublier dans la maçonnerie une fissure assez large pour laisser passer la pointe d'un clou.

En réalité, presque toute la partie orientale de la Muraille, de la presqu'île des Ordos à la mer Jaune, fut construite au v^ siècle de l'ère vulgaire; et sous la dynastie des Ming, au xv" et au xvi" siècle, le double rempart qui défend au nord-ouest la plaine de Peking fut rebâti deux fois : aucune des parties de l'enceinte qui ont une valeur architecturale par la régularité de leurs assises de briques et la beauté de leurs revêtements de granit ne date d'une époque antérieure au xiv« siècle. Suivant les changements de règne, les caprices des gouverneurs et les vicissitudes des guerres de

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frontière, le tracé du rempart était modifié; telle partie de l'enceinte était abandonnée et telle autre était consolidée.

C'est ainsi que s'explique la grande différence des constructions sur le parcours de la Grande Muraille. Tandis qu'au nord de Peking elle est encore en état parfait de conservation, elle n'est, en mainte région de l'ouest, sur les limites du Gobi, qu'un simple rempart d'argile, et même on n'en voit plus un vestige sur des espaces considérables : des portes qui s'élèvent dans le désert çà et là y sont les seuls débris de l'ancien mur de défense.

Cependant, même à une très grande distance de la capitale, les bâtisseurs ont élevé leurs lignes de fortifications jusque sur les crêtes des montagnes, à 2000 mètres d'altitude, et ne se sont pas même arrêtés devant les précipices : le mur franchit ou contourne tous les obstacles sans laisser à l'ennemi un sentier de chèvres.

On n'ignore pas qu'au nord de la Mongolie, dans la région transbaïkalienne, d'autres murs, attribués par la légende à Djenghiz khan, rappellent aussi des luttes séculaires entre des populations d'agriculteurs et leurs voisins nomades.

Les arêtes de montagnes qui dominent au

V sud la steppe des Ordos se continuent dans le

MONTS Chansi, à l'orient du Hoang ho, interrompues

DU seulement par les cluses dans lesquelles se res-

cHANSi : ouTAÏ Serrent les eaux du fleuve.

Dans cette portion de leur parcours, les e Montagnes Occidentales », car tel est le sens du nom chinois de la province du Chansi, maintiennent une direction parfaitement régulière du sud-ouest au nord-est. La contrée tout entière a la forme d'un gigantesque escalier s'élevant des plaines basses du Honan aux terrasses de la Mongolie, mais chaque degré est bordé d'une longue saillie. Ainsi se forment des bassins longitudinaux et parallèles, dans lesquels serpentent les eaux jusqu'à ce qu'elles trouvent une brèche pour descendre dans la plaine.

On compte huit de ces bassins s'étageant successivement du sud-est au nord-ouest, à partir du Takang chan, chaîne haute de 1 000 à 1 500 mètres, qui commande la grande plaine chinoise.

Ce premier degré et ceux qui le suivent tout d'abord sont des montagnes basses, mais à mesure qu'on se rapproche de la Mongolie, il faut traverser des montagnes plus hautes et l'une

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des saillies reçoit même assez de neige pour être appelée Sioué chan : c'est la Sierra Nevada du Chafasi. Vers l'extrémité nordorientale de cette chaîne neigeuse, qui porte différents noms, se dressent plusieurs montagnes vénérées, et parmi elles un massif très fréquenté des bouddhistes : l'Outaï.

L'Outaï chan ou « les Cinq pics, les Cinq piliers », atteint, au plus élevé de ses sommets, 3 491 mètres, un peu plus que la Pyrénée suprême. A 275 kilomètres seulement en ligne droite à l'ouest-sud-ouest de Peking, à 360 de la plage du golfe de Petchili, ce mont domine de près la grande plaine de la Chine septentrionale, et de très loin on le voit, superbe, drapé de neiges cinq mois durant sur ses pentes moyennes, et pendant dix à onze mois sur les cimes supérieures.

Montagne très agricole, très peuplée sur ses versants inférieurs, avec belles prairies, beaux noyers, beaux conifères, c'est en haut, sur ses terrasses, une sorte de « saint des saints » où les pèlerins viennent faire leurs dévotions par des chemins d'ascension, à cent, peut-être cent cinquante pagodes, chapelles, sanctuaires ; et il y en avait jadis le double : les Chinois disent trois cent soixante.

Chinois ou Mongols de la confession bouddhiste ont mis leur espoir en cette montagne sacrée. D'après les Mongols, qui y viennent en nombre éminent (rOutaï chaiï s'élève à cinquante lieues seulement de la Mongolie), ce sol vénérable est le meilleur qui se puisse trouver pour une bonne sépulture : ceux qui ont la faveur d'y être enterrés auront certainement une heureuse transmigration, et les fleurs qui naissent sur ces pentes, principalement sur le Pic du Sud ou Nanting, la « Montagne Brodée », ont des vertus curatives particulières bien connues des fidèles sans nombre qu'elles ont guéris.

Par les plus mauvais temps de froid comme de tempête, des fanatiques font l'ascension de l'Outaï en sinfligeant les plus rigoureuses pénitences, jusqu'à un cirque de 2 000 mètres à peu près d'altitude, où s'élèvent les cinq principaux sanctuaires, « riches couvents sur une colline dont tous les flancs sont couverts de maisonnettes et de jardins... Au sommet de cette colline le plus grand, le plus riche de ces monastères appartient aux lamas mongols; au-dessous le « temple cuivré » est en effet construit de plaques de cuivre; « son toit, ses balcons, ses portes, ses statues sont également en cuivre » ; c'est une propriété des lamas chinois.

Depuis quatre siècles, plus ou moins, que les empereurs ont cessé de venir passer en été quelques semaines dans leur palais de l'Outaï chan et d'accabler de leurs dons pieux les

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moines qui y viventde leurs autels, les pèlerins ont notablement diminué : sans doute aussi la foi baisse.

Du haut des moutiers bouddhistes de l'Outaï on aperçoit au nord la cime aplatie du Hong chan, l'un des « gardiens » de l'Empire chinois. Les sacrifices traditionnels y sont encore offerts, mais les « enfants de Han » n'ont pas la ferveur de leurs sujets nomades, les Mongols, et leur sanctuaire n'est pas aussi fréquenté, tant s'en faut, que ceux de la Montagne des Cinq piliers.

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