LIVRE DEUXIÈME Lu TeiTC Jauiie
paraître à leurs premiers occupants comme le sol par excellence, et leur couleur devint le symbole de la Terre dans son entier.
D'après l'hypothèse de Richthofen, le hoang tou, désigné par lui sous le nom allemand de lœss, comme les formations analogues des bords du Danube et du Rhin, ne serait autre chose qu'un amas de poussière accumulé pendant des siècles par les vents du nord : d'année en année, pendant le cours des âges, les couches d'argile s'accroissaient, mais non assez rapidement pour étouffer la végétation ou pour empêcher le développement de la vie animale; les débris de plantes, les coquillages terrestres, les restes d'animaux, s'agglutinaient avec la nouvelle terre dans une masse compacte, tandis qu'à la surface se reformait sans cesse le tapis végétal, arrosé dans tous les sens par les canaux que creusent les agriculteurs chinois : ainsi montait et s'épaississait incessamment le précieux humus né de la coalescence des grains de poussière.
En tout cas, il est certain que le hoang tou n'est pas d'origine glaciaire, puisque, au lieu d'être simplement entassé comme les argiles morainiques, il est, du haut en bas, percé de trous verticaux et diversement ramifiés : ce sont les espaces laissés vides par les radicelles des plantes que la poussière a graduellement recouvertes. Le hoang tou n'est pas déposé en couches semblables aux alluvions qu'apportent les fleuves ou les torrents; il ne contient pas non plus de fossiles marins témoignant d'une immersion de la contrée par l'Océan. On reconnaît en beaucoup d'endroits que les amas de « terre jaune » ont été repris et remaniés par les eaux dans les bassins fermés des lacs ; ils y forment des strates bien différentes des couches primitives par leur aspect et leurs fossiles.
La « terre jaune » n'est donc pas d'origine marine, ni lacustre, ni glaciaire : ce qui augmente les probabilités de la théorie de Richthofen.
Sur les plateaux entourés de rebords mon- II tagneux qui ne permettent pas l'écoulement des
SES eaux, la « terre jaune » s'étend en une couche
ÉROSIONS uniforme et d'épaisseur inconnue, mais partout GRANDIOSES oîi quclquc brèche de l'enceinte a laissé s'accomplir le travail d'érosion, d'énormes ravins souvent très creux, aux parois perpendiculaires, s'ouvrent dans la masse argileuse.
La Chine. livre
L'eau, qui descend rapidement dans les innombrables vides laissés par les racines, désagrège peu à peu la terre et la divise en pans verticaux. Les plus exposés à l'action des intempéries s'écroulent en bloc et c'est ainsi que se forment des falaises découpées dans tous les sens, suivant les inégalités de la surface : il en résulte un labyrinthe de défilés ouverts dans les profondeurs du sol entre les hautes falaises terreuses à parois perpendiculaires.
Les plateaux du nord sont entamés de plus en plus par l'érosion ; les ravins déjà formés prolongent chaque année leur fissure d'origine et s'élargissent à leur issue vers la plaine : de l'ancienne couche horizontale, il ne reste en maints endroits que de simples terrasses, des sommets de promontoires et de bastions.
Parfois l'érosion se fait dans les profondeurs mêmes du sol, par l'effet de la percolation graduelle; des galeries souterraines se forment par effondrement, et tout à coup les couches supérieures s'écroulent en laissant des ouvertures semblables à des puits. Ailleurs les pans de terre tombent de chaque côté d'un plateau, de manière à ne laisser que des murs se dressant entre deux abîmes; ces murs même cèdent çà et là, et bientôt il n'en restera plus que des fragments isolés, ruines plus que cyclopéennes, pareilles de loin aux forteresses féodales de l'Occident.
11 se pourrait bien que nulle part au monde l'érosion n'ait taillé des sites aussi fantastiques que dans les régions où la terre jaune a pris la forme de monuments superposés comme les tours d'une gigantesque Babel. A première vue, on pourrait croire que toutes ces terrasses en retrait sont autant de plans de stratification, semblables à ceux que forment les eaux dans les roches qu'elles déposent; mais, en ces endroits, la terre jaune a gardé sa texture ordinaire, et les plans de séparation sont marqués, soit par des concrétions calcaires, soit par des coquillages terrestres ou de légères couches de débris qui ont recouvert la plaine poudreuse à diverses époques.
L'épaisseur totale du hoang tou, révélée par l'érosion des bords, atteint au moins 600 mètres en quelques parties de la Chine; on voit combien peu l'argile manque au Fleuve Jaune pour en former les terres nouvelles qu'il va déposer dans les plaines basses et dans la mer.
En maint district du pays de la Terre Jaune, tous les habitants de la contrée vivent dans l'intérieur du sol. La masse argileuse, assez solide pour ne pas s'effondrer sur la tête de
DEUXIÈME La Terre Jaune.
ceux qui s'y abritent, est évidée en d'innombrables galeries; même les édifices publics et les auberges des villages souterrains sont creusés dans le hoang tou. Presque partout des ouvertures pratiquées dans la paroi jaunâtre indiquent l'existence de colonies d'hommes et d'animaux domestiques dans les cavernes de l'argile. De riches troglodytes prennent soin d'orner les façades de leurs demeures : colonnades, toitures avancées, balcons, kiosques, se succèdent de degré en degré sur l'escalier naturel. Çà et là un bloc complètement isolé se dresse comme une tour entre des ravins d'érosion : c'est au sommet de ces prismes que les indigènes ont bâti les temples fortifiés, dans lesquels ils se réfugient en temps de guerre civile, au moyen d'escaliers pratiqués à l'intérieur du massif. En creusant la terre pour leurs passages et leurs demeures, les indigènes rencontrent souvent des os de mammouths ou d'autres grands animaux, qu'ils disent avoir appartenu au Dragon terrestre, et qu'ils se hâtent de réduire en poudre, en panacée, peut-on dire, puisqu'ils en usent comme de médicament contre toutes les maladies.
Que de fins atomes de poussière flottant dans l'air, puis se posant sur le sol aient couvert en Chine un espace supérieur à toute la France, il y a là de quoi confondre l'imagination, mais en y réfléchissant bien il suffit de la durée pour expliquer la masse.
En supposant au lœss, comme le fait Obrutchef, une puissance moyenne de 400 mètres, et en admettant qu'il se dépose chaque année, d'un bout à l'autre de la terre jaune, une couche d'un millimètre seulement d'épaisseur, quatre cent mille ans ont suffi pour plaquer le hoang tou sur la Chine; et si l'on suppose 1 centimètre à la couche annuelle de poudre impalpable, il n'en a fallu que quarante mille. Mais il vaut mieux se borner à un millimètre dans les douze mois, « quand on considère combien l'air de ces pays est pur, transparent, même par les grands vents, donc avec peu de poussière en suspension ». D'où, comme conclusion ceci, que puisque l'application du lœss sur le territoire n'a pu commencer qu'avec des conditions climatiques pareilles ou analogues à celles du temps présent, l'Asie centrale est depuis bien des millénaires soumise au climat actuel, avec aggravation graduelle de la sécheresse, et que par conséquent c'est depuis un temps très ancien qu'elle est entrée dans la période de la Steppe et du Désert.
Quelques-unes de ses régions offrent dans leur aspect un singulier contraste suivant le point de vue auquel se place le spectateur. D'en bas, on ne voit que les parois jaunâtres; mais
La Chine. livre
que l'on monte de degré en degré jusqu'à l'étage supérieur, et l'on n'aura plus sous les yeux que des gradins de verdure. C'est afin de ne pas se priver des terrains précieux de la surface, que le sage paysan chinois a pris le parti de se creuser une habitation à l'intérieur ; d'ordinaire, il réside avec sa famille au-dessous de ses propres champs : il n'a qu'à monter quelques marches pour être en plein air.
La a terre jaune » est le sol le plus fécond
que possèdent les agriculteurs chinois; elle est
/// même beaucoup plus fertile que les terres d'al-
SA luvion, puisque celles-ci finissent par s'épuiser
FÉCONDITÉ et qu'il faut en renouveler la force par les
engrais, tandis que le hoang tou produit des
moissons tous les ans, et depuis des siècles, sans qu'il soit
nécessaire de recourir au fumier.
Ainsi, par exemple, les terrasses des environs de Singan fou, dont les annales célébraient déjà la fertilité il y a quatre mille années, ont gardé leur vigueur productive, et, pourvu que les pluies tombent en quantité suffisante, les récoltes y sont toujours admirables.
C'est parce que cet heureux composé renferme tous les éléments nutritifs des plantes : grâce à sa porosité, qui laisse descendre jusqu'à une grande profondeur l'humidité dans le sol et lui permet de remonter par capillarité, chargée de substances chimiques en solution, les végétaux reçoivent constamment leur alimentation normale. La « terre jaune » sert même d'engrais aux champs qui en sont dépourvus; on l'abat des parois en pans épais dont les débris sont reportés sur les cultures voisines.
Mais d'ordinaire la limite même du hoang tou est aussi celle du territoire agricole, et, d'autre part, le cultivateur utilise partout ce terrain, même à des altitudes relativement considérables. Tandis que sous le doux climat de la Chine méridionale on ne voit que rarement des campagnes labourées à plus de 600 mètres au-dessus du niveau de la mer, les champs de céréales s'élèvent de terrasse en terrasse jusqu'à 2 000 mètres sous le ciel inclément du haut Chansi, et même çà et là, en des endroits abrités, des lopins de « terre jaune » sont cultivés en plateau, sur versant, jusqu'à 2 400 mètres.
Les Chinois ont fait preuve d'une grande habileté pour triompher des obstacles que les parois verticales de la « terre jaune » opposaient aux communications : pour passer d'un
DEUXIEME La Terre Jaune.
bassin dans un autre, il leur faut utiliser d'étroites fissures, tailler des tranchées profondes, déplacer même complètement la route, quand de nouveaux ravins se sont formés. Quelquesuns des chemins les plus fréquentés ne suivent pas les angles brusques des crevasses et ne montent pas sur les plateaux intermédiaires; ils sont creusés en tranchées dont la profondeur varie de 10 à 30 mètres et même davantage ; l'ensemble de ces déblais représente un travail gigantesque, au moins aussi considérable que l'immense labeur occasionné par la construction de la Grande Muraille ou le creusement de la « rivière des Transports ».
Encaissées entre des parois verticales, au-dessus desquelles le ciel poudreux apparaît comme une bande jaunâtre, ces routes se prolongent sur des centaines de kilomètres comme des fosses dans l'intérieur du sol. Larges de 2 à 3 mètres au plus, elles ne donnent passage qu'à un seul véhicule à la fois : les voituriers qui s'y engagent poussent de longs cris d'appel, pour avertir les voyageurs qui marchent en sens contraire d'avoir à se garer dans les coins d'évitement. Pendant les saisons de sécheresse, les roues des véhicules s'enfoncent dans la poussière « comme dans l'eau » ; après les pluies, elles s'embourbent dans la vase; le chemin n'est plus qu'une fondrière où piétons et chevaux risquent de s'engloutir; le sol battu des routes, ayant perdu sa porosité naturelle, ne laisse plus pénétrer l'eau dans les profondeurs, et pendant des mois entiers les ornières restent pleines de boue. Malgré toutes les difficultés que présentent ces routes, il est impossible de les éviter en s'engageant à droite ou à gauche dans le labyrinthe des ravins.
De là l'importance stratégique des chemins dans ce pays; il suffit en quelques districts de garder un défilé pour rendre les communications de versant à versant complètement impossibles à toute force ennemie. Mais lorsque des groupes de révoltés ou de brigands se sont établis dans un dédale de ravins dont ils connaissent les issues, il est extrêmement difficile de les réduire. Dans l'histoire de la Chine, un grand nombre de faits ne peuvent s'expliquer que par la formation particulière de la « terre jaune ».
Difficulté, souvent presque impossibilité des communications, ce n'est pas le seul désavantage du hoang tou ; il en connaît un autre, qui est l'origine des plus grands désastres : de fréquentes sécheresses y sévissent, causées d'abord par la siccité des vents de l'Asie centrale, puis par la nature éminemment poreuse du sol qui ne peut garder assez longtemps la pluie pour s'en empreindre. Or, ici la sécheresse veut dire la famine,
La Chitie. livre
les maladies, le typhus, rémigration : tel canton très peuplé se trouve presque vide quelques années après.
Il faut compter aussi avec la progression lente, mais incessante, des sables du Désert : toutefois la dune est un ennemi dont ont raison l'industrie et la patience de l'homme.
Cette terre jaune si riche par son sol, acci-
IV dents de la sécheresse à part et les années
SES impluvieuses non comprises, l'est peut-être
RICHESSES encore plus par les réserves de son sous-sol;
MINIÈRES car ses monts aux pentes recouvertes par les masses argileuses du lioang tou sont parmi les plus riches du monde en dépôts de charbon fossile.
On y trouve la houille grasse ou l'anthracite dans toutes les provinces que parcourent des affluents du Fleuve Jaune, dans le Petchili, le Chantoung, le Chaiisi, le Chensi, le Kansou, le Honan, et quelques-uns des gisements sont placés au bord des rivières, de la manière la plus favorable pour que les produits puissent en être expédiés vers les ports du littoral par le Hoang ho ou par les ramifications du Grand Canal. Les bassins d'anthracite du Honan comprendraient d'après Richthofen une superficie de plus de 53 000 kilomètres carrés, et il y aurait, d'après le même géologue, 1 236 milliards de tonnes de houille dans le Chansi, en un bassin de 90 000 kilomètres carrés, « de quoi suffire à la consommation du Globe pendant deux mille ans ». Et le fer, le pétrole, le sel et presque tous les métaux abondent. Le Chaiïsi constitue probablement le bassin houiller et ferrugineux le plus riche du monde entier. Le bassin anthracifère de cette province, sur les premières assises orientales du plateau présenterait un espace de 36 000 kilomètres carrés, sans une interruption.
Ainsi donc, pays agricole par excellence, le bassin du Hoang ho promet de devenir aussi l'une des régions industrielles par excellence, grâce à ses amas de combustible, auprès desquels les houillères de la Grande-Bretagne sont un petit « pilot sans importance ».
Comme climat, ou mieux comme climats, comme produits, il se rapporte assez bien au Petchili, sauf les différences locales résultant de l'altitude, de l'exposition, de la nature des terrains, du plus ou moins grand éloignement de la mer ou rapprochement de l'Asie centrale.
Comme race d'hommes : des Chinois, sinon tous de race
DEUXIÈME La Terre Jaune.
authentique, au moins de langue; des Mongols dans le pays des Ordos, et Tibétains aux origines du fleuve.
De toutes les parties du Royaume du Milieu, les provinces du Hoang ho sont celles dont il serait le plus téméraire de vouloir indiquer la population probable, puisque ces contrées, où prit naissance l'insurrection mahométane, ont été plus ravagées que les autres par la guerre civile, et que les désastres naturels, inondations et sécheresses, se sont ajoutés aux crimes des hommes, affamant les malheureux que les massacres avaient épargnés. On sait toutefois que les travaux de colonisation ont reconquis une grande partie de la région dévastée; tous les voyageurs disent que les cités et les villages se reconstruisent et se repeuplent; même, grâce à l'introduction de la pomme de terre, de hautes vallées qui n'avaient jamais eu d'habitants, reçoivent maintenant des colonies nombreuses.
Si l'accroissement de la population continue comme cidevant et présentement, tous les vides seront comblés en quelques décades, et plus de quatre-vingts millions d'hommes vivront dans le bassin du Hoang ho, aussi pressés qu'ils l'étaient au milieu du dernier siècle, avant les guerres civiles et la rupture des digues de Kaïfoung fou.