CHAPITRE PREMIER
LE YANGTZE OU FLEUVE RLEU
I. LONGUEUR, NOM, BASSIN, DEBIT. Il II. LE HAUT YANGTZE. Il III. LE YALOUNG. Il IV. DU YALOUNG AU MIN. Il V. LE MIN. Il VI. LES GRAN- DES GORGES. Il VII. LE YANGTZE INFÉRIEUR, TOUNGTING, HAN ET POYANG. Il VIII. LA FIN DU YANGTZE. H IX. TRANSFORMATIONS DU DELTA.
DES deux grands cours d'eau de la Chine, ou des trois, si l'on admet le Si kiang à côté du LONGUEUR fleuve Jaune et du fleuve Bleu, le Yangtze est de NOM beaucoup le plus long et le plus abondant, à
BASSIN l'issue du plus vaste bassin. DÉBIT Pourquoi « bleu » puisque, azuré peut-être
quand il n'est encore que torrent, tout en haut, il devient en bas, quand il est fleuve, une mer d'alluvions aussi jaune que peuvent l'être les flots du Hoang ho lui-même?
Ce serait parce que si les Chinois comparent le Hoang ho à la Terre, au « principe femelle », dont la couleur symbolique est le jaune, ils comparent le Yangtze au « principe mâle », c'est-à-dire au Ciel. En conséquence, et si nous voulons bien en croire divers commentateurs, le nom de fleuve Bleu, que
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nous ont transmis les missionnaires jésuites, et qui est encore fort usité en Europe, se trouverait parfaitement justifié en théorie, l'azur étant la couleur du ciel.
Mais, quoiqu'un des caractères communément employés pour désigner le Yang soit celui qui se rapporte au principe mâle, on se sert aussi d'autres signes, dont chacun fait varier le sens de ce nom.
Peut-être bien devrait-il se traduire par « Fils de l'Océan » ; peut-être rappelle-t-il les débordements du fleuve; peut-être est-il un terme purement géographique, le nom de l'ancienne province de Yang, qui répond plus ou moins aux trois provinces présentes de Kiangsou, de Tchekiang, de Nganhoeï, situées sur le cours inférieur du fleuve et le long du littoral de la mer au nord et au sud de son embouchure? Pour Schott et pour Richthofen, par exemple, le Yangtze est le « fils de la province de Yang ». Bien des interprétations sont possibles avec une langue aussi pauvre et aussi concise que la langue chinoise, avec une écriture idéographique prêtant considérablement à la « discussion des textes ».
Dans l'usage courant, le Yangtze est purement et simplement le Ta kiang ou le « Grand Fleuve » : nom mérité, qu'on pourrait porter sans injustice au superlatif, car le fleuve de la Chine centrale est certainement à l'un des premiers rangs parmi les puissants courants de la terre.
Sans doute, en Asie même, il est notablement inférieur, sinon comme longueur développée, tout au moins comme étendue de bassin, à trois fleuves sibériens, TOb, l'Yeniseï et la Lena.
Autant qu'on peut hasarder des nombres qui ne sont qu'approximatifs et resteront tels jusqu'à connaissance parfaite de contrées encore connues imparfaitement, le Yangtze draine 1 775 000 kilomètres carrés, tandis que la Lena en égoutte 2 320 000, l'Yeniseï 2 510000, l'Ob, 2 915 0U0. L'aire du fleuve Bleu ne serait donc qu'un peu plus des trois quarts de celle de la Lena, les sept dixièmes de celle de l'Yeniseï, les trois cinquièmes de celle de l'Ob; et son bassin égale plus de trois fois l'étendue de la France, la conque de la Lena quadruple et au-delà notre pays, celle de l'Yeniseï le quintuple presque, celle de l'Ob fait plus que le quintupler.
Mais, sous un climat bien plus humide en moyenne que celui de la froidement sèche Sibérie, le Yangtze roule beaucoup plus d'eau que ces trois énormes courants.
D'après des mesures précises qu'on doit à Blakiston, à Guppy, le fleuve Bleu, tel qu'il coule à Hankoou, cest-à-dire
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuve Bleu.
quand il lui manque encore le tribut de nombreux aflluents, notamment de celui qui lui amène les eaux du Kiangsi, le fleuve Bleu débite 3 995 mètres cubes par seconde à l'époque de ses eaux les plus basses, en plein hiver, en janvier, et 36 113 en août, mois de ses eaux les plus hautes; en moyenne annuelle c'est 18438 mètres qui passent entre ses rives devant ce vrai centre commercial de la Chine.
Comme le bassin du Yangtze à Haùkoou, au-dessus du confluent du Han, ne représente que les onze treizièmes du bassin total, si l'on veut bien supposer que la proportion des pluies et de l'écoulement reste en aval ce qu'elle est en amont, il s'ensuit que le fleuve central du « Milieu » apporte moyennement à la mer chinoise 21 214 mètres cubes par seconde : six fois plus que le Nil, dix fois plus que le Rhône.
Trois fleuves seulement le dépassent en cela : deux dans le Nouveau Monde, l'Amazone et le Rio de la Plata ; un dans l'ancien monde, le Congo.
Les calculs de Blakiston, qui donnent 14 loS mètres cubes de portée moyenne au Yangtze à Itchang, au lieu du départ de la navigation régulière par bateaux à vapeur, confirment à peu près les mesures de Guppy.
Comme longueur de cours, on est encore dans le doute sur le rang à attribuer au Ta kiang, et il en sera de même tant qu'on n'aura pas reconnu dans le détail sa vallée supérieure en Setchouen, en Yunnan et sur le plateau natal, en Tibet. Les estimations, disons les hypothèses diverses, lui donnent de 4 800 à 3 200 kilomètres, et même 3 680.
En s'en tenant à une longueur de 3 300 kilomètres, le Yangtze kiang est le fleuve le plus long de l'Asie, si toutefois on ne fait pas partir l'Ob des sources de son grand affluent l'Irtîch, et l'Yeniseï des origines de la Selenga, tète de la merveilleuse rivière qui sort du lac Baïkal. En Afrique, il le céderait au Nil; en Amérique, au Missouri-Mississippi, et peut-être aussi à l'Amazone.
Ainsi, 3 300 kilomètres ou cinq fois la longueur de la Loire, 1 775 000 kilomètres carrés ou vingt-trois fois environ le bassin de la Seine ; ou encore près des 43 centièmes de la Chine proprement dite, avec un nombre d'hommes évalué à plus de 200 millions d'habitants avant la terrible guerre civile qui dévasta ses provinces; ce n'est pas dans la région traversée par le fleuve Bleu que se fonda l'État, mais c'est là qu'il a trouvé ses principales ressources et qu'il a pu développer sa puissance pour devenir l'Empire par excellence de l'Asie orientale.
En comparant les deux grands fleuves du Royaume Central,
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les Chinois n'oublient pas d'opposer le courant du midi à celui du nord, le fleuve bienfaisant par excellence au torrent dévastateur qui a reçu le nom de « Fléau des Enfants de Han ». Le Yangtze ne causa jamais de désastres pareils à ceux qui suivent les changements de cours du Hoang ho, et nul fleuve n'est plus utile pour la navigation. S'il ne porte pas encore un aussi grand nombre de bateaux à vapeur que le Mississippi, ni même que la Volga, il est couvert de flottilles de chalands et de barques, et c'est par centaines de mille que l'on pourrait compter les bateliers qui vivent à sa surface, soit de la pêche, soit du commerce.
Marco Polo n'exagérait certainement point en disant que sur les eaux du < Kian » flottaient plus de navires, portant plus de richesses et de marchandises, qu'on n'en eût trouvé sur les rivières et les mers réunies de toute la chrétienté. Un incendie, allumé par la foudre dans le port d'Outchang fou en 1850, dévora sept cents grosses jonques et des milliers de barques; plus de cinquante mille matelots (?) trouvèrent la mort dans les eaux ou dans les flammes; un seul négociant de la ville commanda dix mille cercueils à ses frais. En frappant un seul port, qui s'étend, il est vrai, sur 15 kilomètres de longueur, le désastre avait fait disparaître plus de bateliers que n'en a la France entière.
La guerre des Taïping, qui sévit principalement sur les bords du Yangtze kiang et de ses grands affluents, a dépeuplé pour un temps les eaux du fleuve; mais, dès le rétablissement de la paix, le commerce local a repris, et de nouveau se montrent les paisibles barques, glissant en longs convois; seulement, de temps en temps les vagues soulevées par les bateaux à vapeur viennent balancer ces flottilles, comme pour les avertir du changement qui s'accomplit dans l'industrie des transports.
Le Yangtze kiang, auquel les Mongols ont donné le nom de Dalaï ou « Mer », a rempli en effet dans Thistoire de la Chine le même rôle que l'Océan, en remplaçant pour la navigation les golfes qui s'avancent au loin dans l'intérieur des terres. Les voyages, les expéditions de denrées, et en même temps le rapprochement des civilisations diverses, se faisaient même sur ces eaux intérieures plus facilement que sur une mer extérieure.
Et dans r« ère nouvelle », celle où la Chine obéit de force aux poussées brutales de l'Occident, c'est aussi par le Yangtze que l'influence européenne pénètre le plus avant dans le centre du « Milieu »; les deux bords du fleuve, en s'ajoutant au lit-
TROISIÈME Le Yangtze ou flemme Bleu.
toral marin, le prolongent en réalité de 4 000 kilomètres ; grâce au Hoaï ho, au Haiî, au Kou kiang, au Hé kiang, au Yuan ho, au Hou kiang, au Kialing kiang, au Min, à leurs tributah^es et aux affluents de leurs affluents , la longueur des eaux navigables du bassin — navigables pour les bateaux à vapeur ou pour les simples barques — égale à peu près la moitié de la circonférence terrestre.
On sait que les branches supérieures du // Yangtze naissent en dehors de la Chine propre-
LE ment dite, sur les plateaux du Tibet, tristement
HAUT froids et monotones.
YANGTZE Pas plus quc celles du fleuve Jaune, les
sources du fleuve Bleu n'ont encore été formellement reconnues par des voyageurs européens, mais on peut indiquer d'une manière assez précise le lieu de leur origine.
Le champ des hypothèses s'est extrêmement rétréci dans ces dernières années à la suite de périlleux voyages sur l'horrible plateforme du Tibet, horrible par le froid, la nudité, les vents. Prjevalskiy, Bonvalot et Henri d'Orléans, Bower, Rockhill, Dutreuil de Rhins, qui y trouva la mort, et son compagnon Grenard, Littledale, Sven Iledin, Wellby, Malcolm, Bonin, de Yaulserre, d'autres encore, nous ont amenés enfin tout près de la vérité par de multiples entre-croisements d'itinéraires.
A peu près à un quart de tour de Globe à l'est-sud-est de Paris, donc vers le 90'' degré de longitude, au sud du 36e parallèle, au nord du 32% courent des Oulan mouren ou « Rivières Rouges », c'est ce que signifie ce nom mongol; courent n'est pas absolument le mot propre, car on est ici sur un plateau avec un grand nombre de lacs, d'étangs, salés ou non, oîi s'attardent parfois les cours d'eau.
C'est ici, à plus de 5 000 mètres d'altitude, la terre de la désolation par le froid et la bise, avec herbes rares tondues par des yaks et autres animaux à longs poils.
Là, près du mont Dupleix, non loin du lac Montcalm (noms français auxquels on reconnaît le passage de Bonvalot), naît le Teitomaï, qui est probablement la source la plus occidentale du fleuve Bleu; une autre branche mère, moins à l'ouest, plus au nord, s'appelle Kaptchik; une autre, plus sep-
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tentrionale encore, a nom Namchitou, Namchoutou; il y a aussi une branche méridionale, le Tchoumar ou Drelchou; mais tout cela n'est encore qu'imparfaitement débrouillé.
Ainsi se forme le Namtang des Chinois, le Mourui oussou ou r « Eau sinueuse » des Mongols, le Dotchou, Ditchou ou Britchou des Tibétains, autrement dit « la Rivière de la Vache •>>, rivière traversée par Prjevalskiy, à l'altitude d'environ 4 000 mètres.
Le grand voyageur russe trouva à ce Dotchou une ampleur de 223 mètres, un courant fort rapide, et l'aspect des rives lui prouva que, lors des crues d'été, l'espace recouvert par les eaux n'a pas moins de 1 600 mètres de bord à bord. A la hauteur de 4 kilomètres au-dessus de l'Océan, et à plus de 5 000 kilomètres de son embouchure, le futur Yangtze roule donc déjà plus d'eau que mainte rivière célèbre de l'Europe occidentale. A noter que ce même Prjevalskiy, croisant le fleuve à quelque 200 kilomètres en aval, vers le sud-est, le vit large seulement de 100 à 120 mètres, sans doute par resserrement dans les gorges qui le transmettent du haut plateau tibétain à sa vallée chinoise.
C'est à peu près par ici que le fleuve Bleu se rapproche extrêmement du fleuve Jaune, tout voisin de ses origines : il n'y a pas 2o0 kilomètres à vol d'oiseau de l'un à l'autre, du sud-ouest au nord-est, mais une puissante barrière de monts neigeux les sépare.
Le haut Yangtze se développe sur son plateau parallèlement à deux rivières destinées comme lui à un long voyage : le Mékong et, au sud du Mékong, le Salouen, tous deux portant ici des noms divers, tibétains ou chinois, qui ne sont pas les noms définitifs. Et tous les trois, après avoir coulé vers l'est, tournent au midi, dans la direction de l'océan indo-chinois, golfe de Siam et golfe du Bengale. Mais, après un millier de kilomètres parcourus dans ce sens, alors que ses deux confrères ont fini par rencontrer une brèche pour traverser le plateau du Yunnan, le Yangtze se heurte contre ces hautes terres sans pouvoir trouver une issue, et se repliant à l'est par de vastes méandres, il passe sur un autre versant continental et se rapproche du Hoang ho, pour aller comme lui se déverser enfin dans la mer de Chine.
Cependant le torrent, ici désigné sous le nom de Tamg ting ho, accélère sa pente, au sein de formidables défilés. Puis il devient le Pechoui kiang ou fleuve de lEau Blanche, et du Tibet, de la Chine feudataire, il enti'e dans le vrai « Milieu », dans la vraie Chine, dans le Yunnan, contrée qui, à vrai dire,
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuve Bleu.
n'est pas la vieille et vénérable Chine, mais un pays de nouvelle conquête.
Il arrive dans TEmpire par 2 500 mètres d'altitude, environ, non loin de Batang, ville sise sur un affluent de gauche à 7 kilomètres de distance. 11 court vers le sud-sud-est, souvent avec violence et interrompu de quelques rapides : d'où peut-être son nom d' « Eau Blanche » ; des deux côtés la montagne le presse, le tourne et le détourne, et il n'a que 120 mètres d'ampleur aux basses eaux, 200 à 250 aux hautes eaux, 5, 6, 7 mèti'es de profondeur.
Parallèlement à lui le Mékong, resté fidèle à sa recherche du midi, serpente à 50-80 kilomètres à l'ouest. A Tsekou, à 110 kilomètres à vol d'oiseau vers le nord de Talifou, ville du Yunnan, par 1 300 mètres environ au-dessus des mers, le Pechoui kiang se jette au nord-est, au pied de sauvages montagnes, puis il se porte à l'est, enfin au sud-sud-ouest, décrivant ainsi, probablement, un méandre de 300 kilomètres sans les menus détours, avec un isthme de 60 kilomètres. Probablement, disons-nous, car Bonin, qui a signalé le premier cet énorme détour du Yangtze, n'a point suivi le fleuve dans son excursion, ni personne encore après lui, le long de gorges qui doivent être effrayantes, puisque l'immense torrent tibétainchinois se courbe ici devant l'obstacle d'un massif de 5 000 à 6 000 mètres de haut, et que d'un bout à l'autre de la boucle resplendissent, à l'orient, puis au midi, puis à Toccident du fleuve Bleu, les neiges éternelles du Lykiang-Kouaty. A 65 kilomètres environ en droite ligne au nord-nord-est de Talifou, le Yangtze fléchit vers le nord-est; après vers le sud-est, puis et pour longtemps vers le nord-nord-est. Au lieu où Bonin le traversa près de Tsekou, là où il vient de s'engager dans le grand cingle autour du Likiang-Kouaty, le cours d'eau coule violemment, avec une vitesse de 7 à 8 kilomètres par heure en un lit de 200 à 250 mètres de largeur.
Après de longs couloirs où les défilés ont rarement deux kilomètres de large, le Yangtze qui, depuis le coude de Tsekou, s'est abaissé de plus de 700 mètres, rencontre, donc à moins de 1 100 mètres d'altitude, à gauche, un très puissant courant, presque égal en volume à lui-même, le Kin ho ou « Fleuve d'Or », dit aussi le Kincha kiang ou « Fleuve au sable d'or », ou encore le Yaloung kiang.
C'est par erreur qu'on nommait tout récemment encore Kincha kiang le courant tibétain entré en Chine près de Batang, et c'est bien au Yaloung que revient cette désignation, ainsi
ha Chine. livre
que celle de Kin ho, comme vient de nous l'apprendre le vicomte de Vaulserre.
Presque aussi large au confluent et plus
rapide que le Pechoui kiang, le Yaloung, Kin ho,
/// Kincha kiang, a longtemps passé chez les Chi-
lE nois pour la principale origine de leur Yangtze.
YALOUSG II formait la limite de la Chine proprement dite
et des t Barbares » de l'ouest, avant que la
frontière fût poussée au couchant jusqu'à l'Eau Blanche,
puis au Mékong et même un peu au-delà.
Yalou kiang, Yaloung kiang en chinois, Niatchou, Nag tchou, Dzatchou, Djatchou en tibétain, le concurrent de l'Eau Blanche, part des mêmes montagnes tibétaines que le Hoang ho, à peu près sous le 34" degré de latitude, et va d'abord vers le sud-est, parallèlement au Yangtze supérieur, à très faible distance, mais avec une haute montagne entre deux; puis, fidèle à ce parallélisme, il incline au sud. Non encore reconnue sur tout son cours, c'est essentiellement une rivière de canons, obscurcie par des parois qui peuvent se lever jusqu'à 800 ou 1000 mètres au-dessus du fil du courant; on lui suppose 1 200 kilomètres de voyage au moins. Conformément à son nom, ses sables et ses vases enfouissent des paillettes d'or. En cela pareil au Pechoui Kiang, et impressionné par le même climat, le Yaloung est comparativement très faible en hiver, puis la fonte des neiges le ragaillardit très fort : après quoi de grands orages crevant sur ses monts nus le maintiennent en abondance jusqu'à la longue et froide sécheresse d'un nouvel hiver.
Dès lors, et longtemps, le Kincha kiang, qui
ly a pris le nom de son grand affluent par l'erreur
DU des Chinois, le Kincha kiang ou Yangtze supé-
YALouNG rieur n'est plus, dit M. de Vaulserre, qu'« un
AU ML\ immense torrent roulant à travers les montagnes
des eaux rouges pendant la saison des pluies
et claires, dit-on, pendant l'hiver »; très rarement large de 1, 2,
jusqu'à 4 kilomètres, son val se réduit presque partout au
strict passage de ses eaux souvent ébranlées par de bruyants
rapides.
Presque jamais, dit ce voyageur, « le fleuve ne s'étale ici
TROISIÈME Le Yangtze ou feuçe Bleu.
librement comme nos grands cours d'eau européens, tels que l'Isère dans le Grésivaudan, le Rhin en Alsace, l'Inn dans la vallée d'Innsbruck; presque toujours il coule dans une gorge tellement étroite et ravagée par les torrents que le sentier qui relie les villages entre eux est souvent impraticable aux chevaux. Les rares transports qui empruntent cette vallée se font à dos d'hommes. Aussi, cette immense faille, qui jusqu'à ce jour n'a pas été utilisée par les Chinois pour le commerce, ne paraît pas devoir être considérée par les Européens comme une voie de pénétration au Setchouen. Une route qui la suivrait ne serait qu'une suite ininterrompue de remblais, de déblais, de tunnels et de ponts, sans cesse exposés aux ravages des eaux torrentielles. »
Les montagnes parmi lesquelles déjà le grand fleuve se fraie ici un passage se relèvent en arrière à 3 000, 3 500, 3 800 mètres, et dans son corridor sinueux, le Kincha kiang, comprimé en largeur, monte à 20 mètres au-dessus de l'étiage au plus fort de ses crues annuelles, en flots terreux comme ceux de ses branches supérieures et des affluents qu'il reçoit dans le long parcours de ces défilés.
Un peu avant le confluent du Sia ho, déversoir du lac de Yunnan sen, le fleuve prend décidément la direction à demi contraire à celle qu'il suivait sur le plateau de l'Asie centrale, le nord-est au lieu du sud-est; il se plie et se replie dans une gorge plus peuplée qu'on ne croyait auparavant, par la raison bien simple que le pays est extraordinairement malaisé , inviable, donc à l'abri des exactions des mandarins et de leurs soldats et « porteurs de contraintes ». — « En Chine les populations sont presque toujours beaucoup plus denses à l'intérieur des campagnes qu'au voisinage des routes, et c'est là une des causes qui ont toujours rendu très difficile l'évaluation des populations chinoises. » Si la densité des populations du littoral a pu tromper les voyageurs européens sur le nombre total des habitants de la Chine, les solitudes qui se sont faites à l'intérieur le long des routes les ont aussi fait errer en sens inverse.
Le fleuve passe au bas de carrières de sables salins, de houillères exploitées par des mandarins, de gîtes de plomb, de cuivre, de nickel. A Manyng tze, au pied du rapide de Tsenyao, haut de 3 mètres, il devient navigable aux petites jonques, à 2 860 kilomètres environ au-dessus de son embouchure; à 100 kilomètres plus bas, à Souifou, où déjà son niveau n'est guère qu'à 300 mètres d'altitude, tant la pente a été raide depuis la rencontre du Yaloung, commence la navigation pour
La Chine. livre
des jonques de dimensions moins réduites ; à quelque 400 kilomètres en aval de Souifou, à partir de Tchongking, flottent les grandes jonques, celles qui ont en moyenne 23 à 30 tonnes de jauge, au maximum 48, et aussi les chaloupes à vapeur , à côté des sampans (mot à mot : trois planches) , barques minimes, non pontées. On peut donc qualifier le grand fleuve de réellement accessible jusqu'à Tchongking, à 2 350 kilomètres de la mer : là-dessus 1 750 praticables sans difficultés, sans qu'on ait à lutter contre le moindre rapide; tandis que de Tchongking à Itchang il y en a soixante, « plus même, dit Bonin, puisque j'ai parfois compté pour un seul plusieurs rapides voisins reliés par le même nom. Cela fait en moyenne un par 10 kilomètres, mais il ne faut pas s'illusionner sur les difficultés réelles de la navigation : la plupart de ces seuils sont recouverts aux moyennes eaux à partir du commencement de mai, et il n'y en a en réalité que deux ou trois véritablement dangereux et difficiles. Le principal, le rapide de Yeh, présente une vitesse approximative de douze nœuds en plein courant, précisément la vitesse mesurée, aussi en plein courant, par Doudard de Lagrée au grand rapide de Préapatang ou Préatrapang, sur le Mékong, entre Sambor et Stungtreng; or, on sait que depuis longtemps nos vapeurs franchissent ce dernier obstacle régulièrement et sans accident... En somme, un vapeur ne calant que 1 m. 50 avec machine pouvant développer une vitesse supérieure à 15 nœuds, remonte sans dangers jusqu'à Tchongking. » De Tchongking à Soui fou, le fleuve ne se brise qu'à six « rebouilles » un peu sérieux.
A Soui fou débouche, sur la rive gauche, une
rivière de beau débit, de longueur raisonnable,
V de bassin très fécond, très peuplé, un cours d'eau
LE fort utile au commerce, mais dont les Chinois se
MIN sont exagéré l'importance jusqu'à lui donner le
rang de branche initiale de leur précieux Yangtze.
On l'appelle Min ou Ouan kiang, Ouen kiang. Son cours est de
750 kilomètres.
Le Min part des monts homonymes, les monts Min chan, prolongement d'une chaîne du Tibet oriental, pas bien loin de la rive droite du Hoang ho supérieur; il s'en va vers le sudsud-est, assez parallèlement au Pechoui et au Kin ho, et il arrose de ses canaux la merveilleuse campagne de la capitale du Setchouen, Tchingtou fou.
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuve Bleu.
Au point de vue hydrographique il est incontestable que le Min est l'alfluent du Kincha kiang, car il lui est très inférieur par la masse liquide, par la longueur du cours, et la vallée qu'il parcourt n'est par sa direction qu'un sillon latéral de la grande dépression médiane dans laquelle coulent les eaux du Yangtze.
Cependant la plupart des auteurs chinois ont considéré le Min comme la branche maîtresse du fleuve : la cause en est due sans doute à la communauté de civilisation qui existait entre les habitants de la vallée du Min et ceux du bas Yangtze kiang. La grande rivière venue des hautes régions qu'habitaient des populations sauvages et redoutées paraissait aux Chinois policés provenir d'une sorte de monde à part; pour eux, le Kiang, le « Fleuve » par excellence, devait couler en entier dans le domaine de la civilisation.
Dans le Yukoung, qui est le plus ancien document géographique de la Chine, le Min est indiqué déjà comme formant le cours supérieur du Grand Fleuve. Marco Polo, qui résida dans la vallée du Min, donne également à cette rivière le nom de « Kian ».
Sur les plus anciennes cartes, tout le cours supérieur du Kincha kiang est supprimé, et le Hoang ho, le fleuve dont la vallée avait été colonisée en premier lieu, est tracé comme ayant une importance beaucoup plus considérable. Depuis l'époque du célèbre voyageur, le Min a changé de lit dans la plaine où se trouve Tchingtou fou, il coulait alors au milieu de la ville, large d'un demi-mille et très profond, tandis que de nos jours il ne traverse même plus Tchingtou et se divise en plusieurs bras, dont le plus rapproché de l'enceinte n'a pas 100 mètres de largeur : les canaux d'irrigation creusés dans la plaine environnante, jardin du Royaume Fleuri, ont fini par y modifier la direction des cours d'eau.
Pendant les crues, le Min est navigable jusqu'à Tchingtou, mais d'ordinaire, les bateaux ne peuvent remonter au delà de Sintsin bien, où se réunissent en un seul courant tous les canaux artificiels et naturels du bassin de la capitale : c'est là que commence, à 3 260 kilomètres de la mer, cette ligne de navigation non interrompue qui traverse de l'ouest à l'est toute la Chine proprement dite. Un dixième de cette ligne de navigation est formé par le courant du Min, tandis qu'en amont du confluent le Kincha kiang, censé navigable pour les barques, ne l'est réellement pas tout du long, mais seulement dans les intervalles entre les rapides; et de fait on y « batelle » fort peu, à cause de ces ébranlements de l'eau, et sans doute aussi en vertu de la terreur qu'inspirent aux trafiquants chinois les sau-
La Chine. livre
vages Miaotze de la contrée, qui sont encore bien loin de s'être accommodés de la « paix chinoise ».
D'ailleurs le « Grand Fleuve » n'offre pas en
VI aval du confluent du Min un courant absolument
LES tranquille; il forme aussi quelques rapides où la
GHANDES navigation est périlleuse, et surtout, à 100 kilo-
GORGES mètres environ à l'est de Soui fou, le rapide de Tsenyao, dont la dénivellation n'est pas inférieure à 3 mètres. Mais tous les voyageurs sont d'accord sur le courage, le sang-froid, la dextérité des nautoniers chinois, notamment de ceux qui remontent ou descendent la « Grande Eau » dans les passages dangereux du Setchouen ; ils valent les Indiens du Nord-Ouest de la Puissance du^Canada sur leurs légers canots d'écorce.
D'après les mesures de Blakiston, la pente totale du Yangtze, en aval de Pingchan, sur une longueur développée de 2 939 kilomètres, serait d'environ 435 mètres, ce qui donne une moyenne de 15 à 16 centimètres par kilomètre, déclivité bien inférieure à celle du Rhône en aval de Lyon, mais très inégalement répartie. Pingchan, à quinze lieues en amont de l'embouchure du Min, est considéré comme le terme extrême de la navigation continue du fleuve pour les embarcations légères de faible tirant d'eau.
En aval de Soui fou, à Tchangtchong ou Tchoungting, qui est la métropole commerciale du Setchouen, conflue à gauche le notable Kialing kiang, à peu près de même longueur que le Min, en un cours plus ou moins parallèle : il vient des Tsing ling ou « Montagnes Bleues », crête d'entre Hoang ho et Yangtze. Plus bas, sur la rive opposée, le Ou kiang ou Kian kiang, plus long que Kialing et que Min, amène en tribut la majeure partie des eaux du Koeïtcheou.
Tchoungking est le lieu où s'arrête la navigation des grandes jonques. Un Anglais persévérant, Archibald Little, y a fait monter en 1898, au printemps, en bonnes eaux, un vapeur de peu de tirant : effort méritoire qui lui coûta dixhuit jours d'efforts, mais demi-succès seulement, en ce que cette montée est tellement pénible, de rapide en rapide, que jusqu'à maintenant, elle n'est réellement pas pratique dans le sens d'amont et qu'elle serait dangereuse dans le sens d'aval.
11 y a tout lieu de le regretter, car en amont de Tchoungking le Yangtze se laisse naviguer aisément pendant plusieurs
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuçe Bleu.
centaines de kilomètres. Toutefois le dernier mot n'est pas encore dit; déjà Little a trouvé des imitateurs.
Le fleuve, coulant maintenant vers le nord-est, suit la même direction que les arêtes de rochers de ses deux rives; mais de distance en distance ces chaînes rocheuses, formées de calcaires gris, présentent des brèches dans lesquelles se précipite le courant par de brusques sinuosités. Des châteaux forts, des camps retranchés, dans lesquels se réfugie la population des campagnes environnantes pendant les guerres civiles, s'élèvent au sommet de ces promontoires, tandis qu'à leur l^ase s'ouvrent des carrières oîi l'on exploite des couches parallèles de charbon et de carbonate de chaux, çà et la môme du minerai de fer. Sur les plages, des orpailleurs recueillent aussi quelques parcelles d'or, mais en si faible quantité qu'ils peuvent à peine, malgré leur sobriété, subvenir à leur misérable existence.
Dans toute cette contrée du bassin à laquelle Blakiston a donné le nom de Cross Ranges, ou « Rangées Transversales », d'anciennes plages se voient à une assez grande hauteur au-dessus du niveau actuel des crues du Yangtze. Il est évident que le fleuve coulait autrefois à une altitude beaucoup plus considérable : le seuil des rapides qui interrompent le cours du fleuve entre les provinces du Setchouen et du Houpé devait être à cette époque plus élevé qu'il ne l'est actuellement.
C'est ici, dans la région des dernières percées, que les paysages les plus pittoresques et les plus variés se succèdent sur les bords du Ta kiang ou « Grand Fleuve ». Non loin de l'entrée supérieure des cluses, un prisme quadrangulaire de 60 mètres de hauteur, reposant sur un socle de même élévation, domine un petit village, groupant ses maisonnettes à l'ombre de quelques arbres. Comme un énorme édifice, le rocher de grès est composé d'assises horizontales. Sur celle de ses faces qui regarde le fleuve est appliquée une pagode à neuf étages dont le pavillon supérieur donne accès sur la plate-forme du bloc : cette pagode, bâtie, dit-on, par les missionnaires bouddhistes du iv^ siècle, est le Chipoutchaï ou la « Maison de la Pierre précieuse ».
Plus bas, le fleuve entre en une gorge dont les parois verticales se dressent à 200 mètres de hauteur. En quelques endroits, les deux rives ne sont qu'à 140 mètres l'une de l'autre, et l'on y pénètre comme dans une crevasse des montagnes.
La plupart de ces défilés étant orientés dans la direction de l'ouest à l'est, le soleil n'en éclaire jamais les profon-
La Chine. livre
deurs; les parois en restent sombres, et dans toutes les anfractuosités croissent des fougères et d'autres plantes qui se plaisent à Tombre et à l'humidité. Des pins se montrent seulement sur les hauteurs, et des touffes de plantes cultivées se voient çà et là, partout où les pentes offrent des espaces assez larges pour qu'on puisse y semer quelques graines. Des écueils cachés bordent le rivage, mais l'eau est profonde, et même en temps de maigres eaux, on peut jeter la sonde en maints endroits de ces défilés sans trouver le fond à 30 mètres; pendant le plus fort des inondations, c'est-à-dire au mois d'août, quand le flot entraîne vers la mer les neiges fondues des plateaux du Tibet oriental, le niveau de l'eau s'élève, comme dans les défilés d'en amont de Soui fou, à 20 ou 21 mètres à certains passages de ces étroites gorges plus resserrés que d'autres. Pour éviter l'atteinte du flot rayé de boues, toutes les maisons se sont perchées sur le haut des promontoires.
Fréquemment les terrains des deux bords, composés, en certains endroits, de grès compacts qui reposent sur des couches plus molles, glissent en entier, de manière à rétrécir notablement le fleuve et à causer ainsi la formation de rapides. Bourne raconte comment en 1896, un de ces glissements du sol, représentant une masse d'environ 30 millions de mètres cubes, se produisit sur le versant septentrional, en ne laissant au courant qu'un passage de 75 mètres. Des plantations de cannes à sucre, des champs de céréales, des arbres, des maisons avaient été entraînés à la surface de l'éboulis sans trop de dommage. Personne n'avait péri à la suite de cet arrachement de terres, causé par une pluie de quarante jours, mais les premiers bateaux qui essayèrent de forcer la passe ayant sombré, plus de mille hommes périrent dans ces diverses tentatives. Trois mois après l'accident, des centaines de jonques attendaient à l'amont et à l'aval, avec des marchandises pour une valeur de plus de 20 millions ; toute une nouvelle ville peuplée, bruyante, de porteurs, de revendeurs, de marins s'était fondée au-dessous du promontoire de débris.
Pour peu que l'homme du gouvernail garde son sang-froid, les bateaux et même les jonques peuvent descendre le fleuve ou le remonter sans craindre de toucher sur un roc, mais à la montée ils ont à lutter contre la violence du courant, qui en quelques rapides n'est pas moindre de 18 à 19 kilomètres à l'heure. Le halage des barques est un labeur des plus pénibles. Près de tous les endroits périlleux s'élèvent des villages peuplés de bateliers de renfort. Parfois une centaine d'entre eux doivent s'atteler à la corde de bambou d'une seule barque, et là où le sentier manque, il leur faut escalader les rochers et
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuve Bleu.
peser en même temps sur le câble; un bouffon les précède, sautant, gambadant, se jetant à genoux devant eux, pour les encourager dans leur travail. Des bateaux de sauvetage, peints en rouge, se tiennent aux endroits les plus dangereux.
Fig. 8. — Gorges du Yangtze, en amont d'Itciiang.
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Si rude que soit le métier, les bateliers du Setchouen y tiennent passionnément, et c'est avec colère qu'ils entendent les Occidentaux et les Yankees leur vanter les bienfaits du prochain avenir, le grand fleuve ouvert à la grande navigation, la vapeur ou l'électricité remplaçant la rame, et la corde où l'on s'arcboute parfois d'un tel effort, et les épaules si courbées en avant et si rapprochées de la terre, qu'on est presque
La Chine. livre
parallèle au sol. Vie d'éternelles tribulations sans doute, mais vie libre, en plein soleil, faite de durs travaux, mais aussi de repos délicieux avec sommeils profonds; et surtout c'est la vie qu'ont menée les ancêtres depuis de lointaines, d'obscures générations.
Aussi la civilisation européenne qu'on leur prône à tout venant n'a-t-elle pas de plus sincères ennemis que les tireurs à la cordelle qu'elle prétend délivrer.
De Koeïtcheou à Itchang, la série des principaux ta.n ou rapides n'a pas moins de 189 kilomètres de longueur; elle se termine par des gorges grandioses, telles que le Lon kan et le Mi tan.
Tout à coup les collines s'abaissent de part et d'autre, le fleuve prend une largeur de 800 mètres, et, comme dans la mer, on voit les marsouins se jouer à côté des embarcations.
Ici, à Itchang, commence le Kiang maritime, vu auquel les Chinois appliquent le dicton : « Sans
LE YANGTZE bornes est la mer, sans fond le Kiang. » isFÉRiEUR: Du moius est-il « sans fond » pour les jon-
TouNGTiNG, ques ordinaires, puisqu'aux seuils les plus HAN élevés, pendant les maigres, il offre, excepté sur
ET poYANG un seul point, 6 mètres d'eau dans le chenal, et presque partout beaucoup plus; mais les inondations élèvent le niveau fluvial à une moindre hauteur que dans les gorges, et l'écart est de moindre en moindre à mesure que le Yangtze se rapproche de la mer.
Mais, tout au contraire, les dangers d'inondation augmentent pour les campagnes riveraines en proportion de l'abaissement graduel des rivages : c'est pourquoi des levées, pareilles à celles du fleuve Jaune, bordent le Yangtze kiang de part et d'autre.
Des marécages, dans lesquels se déverse l'eau d'inondation, allégeant ainsi les crues, commencent à se montrer de chaque côté du fleuve; de grands lacs même s'étendent dans les plaines voisines et reçoivent des affluents qu'ils reversent au Yangtze par des canaux changeants.
Le Toungting, qui communique avec la rive droite du Yangtze par la courte rivière Toungting ho, chenal d'une dizaine de kilomètres de longueur, est le plus vaste de ces lacs.
Long de 120 kilomètres, sur 30 à 60 de largeur, et vaste de 5 000 kilomètres carrés au moins pendant les hautes eaux, il sert
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuve Bleu.
de réservoir d'écoulement à un bassin de plus de 200 000 kilomètres carrés, comprenant presque toute la province du Hounan; il change de forme, d'étendue, de saison en saison, suivant l'abondance des rivières qui s'y jettent, le Yuen, le Sou, le Siang ou Hé, et suivant la hauteur des eaux dans le Yangtze, qui refoule parfois le courant de Toungting ho et reflue dans le lac. Lors des grandes crues, les riverains abandonnent leurs villages pour chercher un refuge temporaire, les uns sur les collines des alentours, les autres dans les barques et sur les radeaux.
A le bien considérer, en dehors de sa cuvette centrale et sur la plus grande partie de son étendue, le Toungting est moins un lac qu'une inondation qui s'avance au loin en été, saison des pluies, qui se retire d'autant en hiver, saison de sécheresse, et devient alors une plaine basse, humide, fourragère, avec arbres, roseaux et joncs. A cette époque les troupeaux y broutent au bord des rivières qui se confondent dans le bas-fond; puis, dès l'arrivée des eaux de la fonte des neiges, et surtout dès la régurgitation du Yangtze, quand elle a lieu, la plaine aux herbages se noie, le Toungting se reforme et communique avec le fleuve, non seulement par le Toungting ho, mais aussi par maintes coulées.
C'est ce lac, ce faux lac, pourrait-on presque dire, qui vaut leur nom à deux provinces riveraines du Yangtze : Houpé, le « Nord du Lac », et Hounan, le « Sud du Lac ».
Le principal affluent du bas Yangtze kiang, à la fois par l'abondance des eaux, par l'activité commerciale, par le rôle historique, est le Han kiang, tributaire de gauche dont la vallée est la route naturelle pour les hommes et les marchandises entre les deux grands fleuves de la Chine, et dont le bassin est l'une de ces régions du Royaume Central où tous les avantages se trouvent réunis pour le bien-être et l'accroissement des populations : climat salubre et tempéré, terres fertiles, eaux abondantes et saines, flore des plus variées, marbres, plâtres et pierres de construction dans les montagnes voisines, grande richesse en combustible minéral.
C'est un fils des Montagnes Bleues qui fait du nord-ouest au sud-est un pèlerinage de 2 000 kilomètres environ, du pays qui se hérisse au sud-ouest de la vieille métropole, Singan, jusqu'à l'énorme emporium de Hankoou. Dès qu'il est descendu de ses sierras natales, non sans violents rapides et sans cascades, il devient navigable sur presque tout son parcours pour les jonques chinoises, même dans la région moyenne de son cours, entre les monts schisteux et houillers où il se brise,
La Chine. livre
dit-on, en 360 endroits. Les bateaux à vapeur pourraient vraisemblablement le remonter en été sur un espace de plus de i 000 kilomètres; même en amont de Hafitehoung fou, là où le Han n'est qu'un simple torrent, les riverains ont des bateaux qu'ils chargent de leurs denrées en attendant les périodes de crue; mais des rapides interrompent le cours moyen de la rivière et causent de fréquents naufrages.
Dans la partie basse du Han, le lit fluvial est plus élevé que les campagnes riveraines, et du haut des digues latérales on peut voir à ses pieds les maisonnettes des paysans, à l'ombre des saules et des cytises. Cependant quelques villages sont construits sur de larges terrasses qui s'appuient sur les levées, de manière à former des îles artificielles, dominant, pendant la période des crues, la nappe des eaux débordées. Souvent toute la plaine qui s'étend du lac de Toungting au confluent du Han et du Yangtze est transformée en une mer intérieure parcourue des jonques; et quand l'inondation générale du pays est rentrée dans le lit du fleuve et des affluents il reste encore dans le pays plat une quarantaine, sinon même une cinquantaine de très longs lacs plats, étangs et marais dispersés aux deux rives du c glorieux » Yangtze.
La plaine très large, autant que péniblement monotone, des deux rives du Han inférieur, est merveilleusement bêchée, tournée, retournée, fumée, arrosée; elle entretient probablement en moyenne plus de 300 personnes par kilomètre carré, à l'abri des épaisses levées hautes de 3 à o mètres.
Dans la partie inférieure de son cours, le Haù est beaucoup plus étroit que dans sa vallée moyenne : lors des basses eaux, c'est-à-dire en hiver, il n'a que 60 mètres de rive à rive devant les quais de Hankoou, tandis qu'en amont son lit n'a pas moins de 800 mètres, et çà et là jusqu'à 2 kilomètres et demi.
Cette rivière a un grand mérite, fort rare dans la Chine des plaines, même en dehors de la « terre jaune » ; elle n'est certes pas pure, mais elle n'est pas non plus absolument gorgée d'alluvions et boue coulante autant qu'eau glissante; on peut en boire à la rigueur, après l'avoir longtemps laissée reposer ou en avoir précipité avec le secours de l'alun les particules terreuses qu'elle tient de son passage dans le lœss, entre des berges qui s"écroulent de temps en temps dans son lit par grands blocs.
Un autre mérite, le plus appréciable de tous en un pays sans route véritable et encore sans voies ferrées comme la Chine, c'est que le fleuve porte des barques innombrables; il en est comme bourré dans son parcours en plaine : malheu-
< ago )
TROISIÈME Le Yangtze ou flemme Bleu.
reusement, recroquevillé au possible, on dirait même à l'impossible, il n'a rien du « chemin le plus court entre un point et un autre ».
A quelque 200 kilomètres au sud-ouest de l'embouchure du Han à Hankoou, le Poyang, qui se verse dans le Yangtze, rive droite, par un déversoir d'à peine une petite lieue de long, ressemble en tout au Toungting par sa position au sud d'un grand méandre du Yangtze, par ses vastes dimensions, par son régime hydrologique et son importance pour la navigation.
Ce lac plat reçoit également des rivières, dont une abondante, le Kia kiang, qui écoule presque toutes les eaux du Kiangsi et dont le delta d'alluvions, recouvert pendant les crues, s'avance au loin dans ses eaux; également aussi, les inondations du fleuve, refoulant l'émissaire, pénètrent dans la cuvette et peuvent en élever le niveau de plus de 9 mètres audessus du niveau d'hiver.
Des îles nombreuses, des îlots bas parsèment la surface du Poyang, et la partie méridionale de ce bassin de 4 500 kilomètres carrés n'est qu'une forêt de roseaux; mais la partie septentrionale du lac est profonde, et les bateaux calant six à sept pieds pourraient atteindre Nantchang en été. Des rochers, des collines escarpées se dressent sur les bords; les villes étagent leurs maisons, leurs tours et leurs pagodes sur les pentes boisées, les îlots et les presqu'îles du rivage ; les cités flottantes de barques et de radeaux ancrés dans le voisinage des ports, les jonques cinglant au large sur les eaux, font de cette partie du Poyang une des régions les plus pittoresques de la Chine centrale.
Près de l'émissaire de sortie, « goulet large et profond, bordé de falaises et de collines », se dresse une masse rocheuse, le « Grand Rocher de l'Orphelin » ; dans le Yangtze kiang même, en face du confluent, le « Petit Rocher de l'Orphelin », moins large, mais plus élevé que celui du Poyang, semble en garder l'entrée ; des volées de cormorans tourbillonnent en nuages autour de ses parois.
Des poissons de mer et des marsouins pénètrent dans le Poyang, et les marins qui le traversent pourraient se croire sur un golfe de l'Océan. Parfois il est bouleversé par les tempêtes; aussi les barques ordinaires se glissent-elles le long des rivages par des chenaux sans profondeur, n'osant s'aventurer au large. Presque toutes les marchandises légères sont confiées à des pousseurs de brouettes qui contournent à l'ouest les eaux du lac.
La Chine. uvrb
En aval du lac Poyang, le Grand Fleuve se VIII dirige au nord-est, à travers l'une des régions
LA FIN les plus gracieuses de la Chine. L'eau glisse dans DU son large lit d'un mouvement toujours égal et
YANGTZE régulier; des îles verdoyantes rompent çà et là l'uniformité de l'eau grise; des touffes de bambous, des groupes d'arbres entourent les maisonnettes du bord ; quelque pagode, sur un promontoire, annonce le voisinage d'une ville; des coteaux peu élevés, striés de verdure, dominent les campagnes cultivées des deux rives et, contournant un lointain méandre, vont se perdre dans les vapeurs de l'horizon.
La plaine alluviale ne commence sur les deux bords qu'en aval de Nanking, là où le fleuve, prenant la direction de l'est, s'ouvre graduellement en estuaire; la marée pénètre dans toute cette partie du Yangtze, jusqu'à 3G0 kilomètres de l'Océan. La profondeur du chenal dépasse 100 mètres en quelques endroits, et les sondeurs promènent le plomb sur de grandes distances sans trouver le fond à moins de 40 mètres; mais le lit se relève peu à peu en se rapprochant de la mer, et des seuils de vase séparent l'estuaire des eaux du large. A l'embouchure, la distance d'une pointe à l'autre est d'une centaine de kilomètres, mais cet espace est en grande partie occupé par des îles et des bancs de sable.
Les passes les plus profondes de la barre du Yangtze ont en moyenne 4 mètres de profondeur et, grâce à la marée qui s'élève de 3 mètres à 4 mètres et demi, suivant les variations du fleuve, les navires calant plus de 5 mètres pénètrent facilement dans le chenal. Le principal danger de l'entrée provient des épais brouillards qui parfois, s'amassant au-dessus des bancs, cachent les bouées et les balises : ainsi que dans toute la mer Jaune et dans les autres parages de bas-fonds, ces brouillards proviennent des rapides écarts de température qui se produisent dans les mêmes couches liquides entourées d'eaux plus profondes.
Le fleuve Bleu, qui n'est pas plus bleu que
IX « le beau Danube bleu », porte dans ses eaux beau-
TRANSFOR- coup moins de particules terreuses que le fleuve
MATIONS Jaune; mais il en porte beaucoup tout de même
DU DELTA du coutincnt à la mer.
En s'en tenant aux observations de Guppy, la proportion des troubles contenue dans le bas Yangtze est d'un 2 188'= en poids, d'un 4 157« en volume; les alluvions por-
TROISIÈME Le Yangtze ou fleuve Bleu.
tées à l'embouchure représentent une masse solide de près de 6 mètres cubes par seconde.
Donc, chaque année, les dépôts de vase s'accroissent de 180 millions de mètres cubes : assez pour recouvrir de boue une étendue de 100 kilomètres carrés sur 2 mètres de hauteur, et assez pour érafler moyennement la conque entière du fleuve d'un dixième de millimètre par chaque période de douze mois, soit d'un mètre tous les dix mille ans.
En vertu de quoi la position des passes change incessamment; de nouveaux bancs font leur apparition et les îles s'accroissent en étendue; l'ex-île de Tsoungming en est l'exemple le plus notable.
On dit que cette terre de Tsoungming ou Kianche, c'està-dire la « Langue du Fleuve », qui s'allonge dans l'estuaire, du nord-ouest au sud-est, immédiatement au nord de la rade de Wousoung, eiïleurait à peine la surface, à l'époque de la domination des Mongols. Érodée à l'amont, elle s'est prolongée graduellement à l'aval en voyageant ainsi de l'ouest à l'est et en s'éloignant de la rive méridionale, en même temps qu'un banc de sable en croissance continue la rapprochait constamment de la rive septentrionale; enfin la soudure s'est faite et maintenant Tsoungming n'est plus une terre insulaire séparant en deux passes très larges l'embouchure du Yangtze, mais bien une presqu'île alluvionnaire du continent, au nord de l'estuaire du Grand Fleuve.
Les premiers habitants de Tsoungming, envoyés sur le sol affermi, furent des bannis du continent, mais l'île, ne cessant de s'accroître et de se consolider, fut bientôt après visitée par les colons libres, qui en changèrent l'aspect avec leurs canaux, leurs levées, leurs villages, leurs cultures; des pirates japonais s'établirent aussi sur le littoral océanique, et leurs descendants, devenus de pacifiques agriculteurs, se mêlèrent aux immigrants d'origine continentale. Tsoungming, où sur une surface d'environ 720 kilomètres carrés se presse un million d'habitants ("?), est une des régions les plus populeuses de la Chine, même de la terre entière.
Durant la première moitié du xix« siècle, les colons de Tsoungming eurent l'avantage de vivre indépendants, sans mandarins qui vinssent leur faire payer des impôts et les vexer par des règlements : aussi la population, s'administrant elle-même, était-elle à la fois beaucoup plus heureuse et plus policée que celle de la terre ferme. « C'est là, disait Lindsay, qu'il faut aller pour comprendre l'honnêteté et la bienveillance naturelles des Chinois. » Foyer d'émigration par suite de la
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densité comme de l'extrême misère de ses gens, l'île tout en restant la ruche centrale, a essaimé de proche en proche sur toutes les terres nouvelles écloses dans l'estuaire du Yangtze kiang : c'est ainsi qu'ils ont colonisé la grande île de Hite cha, elle-même formée de cent îles diverses, qui se rattachent par des bancs de vase à la pointe septentrionale de l'entrée; ils empiètent aussi peu à peu sur la péninsule de Haïmen, au nord du fleuve, et la couvrent de belles cultures. Dans cette région du Kiangsou, ils se trouvezit en contact avec des populations aborigènes presque sauvages, dont ils se distinguent singulièrement par la douceur et l'intelligence.
De grands changements, quoique bien inférieurs en importance à ceux du Hoang ho, ont eu lieu dans le cours du bas Yangtze kiang. Outre son embouchure actuelle, il paraît en avoir eu plusieurs autres, qui s'ouvraient plus au sud. Le principal des lits comblés, reconnaissable sur la plus grande partie de son étendue, se séparait du bras septentrional à l'endroit où se trouve de nos jours la ville de Wouhou, en amont de Nanking, et serpentait vers le sud-est pour descendre à la mer parallèlement à l'estuaire de Hangtcheou. Des lacs abandonnés par le Yangtze, dans la péninsule de Changhaï, ont gardé la forme méandrine de l'ancienne rivière et les berges des tournants présentent le même asi^ect que si le courant venait encore en longer la base.
Ainsi fait aussi le Ta hou, c'est-à-dire « le Grand Lac », en effet le plus vaste de cette région basse : il rappelle son régime fluvial d'autrefois par le tracé de sa rive occidentale qui suit de loin, à 150 kilomètres à l'est, le profil du cours sud-sudouest-nord-nord-est du Yangtze. Il miroite à une quarantaine de kilomètres de la rive droite de l'estuaire à l'ouest de Changhaï; c'est comme une mer intérieure, que parcourent dans tous les sens des barques pontées à deux mâts. Il peut avoir 70 kilomètres sur 53, un pourtour de 600, une aire de 2 500 kilomètres carrés.
De même, le golfe de Hangtcheou a gardé l'apparence d'une embouchure de fleuve, mais sans avoir été en communication avec le Yantgtze. On n'y observe point le travail des atterrissements vaseux; en maints endroits le phénomène inverse se produit, les flots emportent les bancs, érodent les anciennes plages, et les îles rocheuses de Tchousan, qui se prolongent au-devant de l'estuaire en forme de jetée transversale, ne servent pas de point d'appui pour la formation d'une presqu'île de boue.
TROISIÈME Le Yangtze on fleuve Bleu.
Toute la contrée qui fut le delta du Yangtze kiang, entre les deux estuaires, est un pays bas, semblable d'aspect à la Néerlande, découpé dans tous les sens de canaux que bordent des levées ; les champs sont limités par des fossés navigables, et tous les transports se font par bateaux. Au loin du Yangtze, la plaine d'alluvions qui se prolonge au nord jusqu'à l'ancien cours du Hoang ho, a la même apparence, et les coulées naturelles, les canaux artificiels s'y entremêlent également- en dédale.
Le canal par excellence ou la « rivière des Transports », ancien affluent du Yangtze kiang, traverse cette région du sud au nord pour aller rejoindre le cours du fleuve Jaune; la rivière Hoaï, alimentée par les terrains qui descendent des extrêmes ramifications orientales du Kouenlun, se partage dans la plaine en coulées nombreuses qui s'unissent aux anciens lits du Hoang ho; des lacs et des marécages emplissent toutes les régions basses, et sur la côte, des bancs de sable et des îles frangent la terre indécise. On peut juger de l'aspect que doit avoir cette contrée par la carte qu'en donnent les anciens missionnaires catholiques, rectifiée depuis par le géographe chinois Li fong pao.