LIVRE PREMIER Dounées générales
l'épithète de « Céleste » que nous attribuons bénévolement à leur empire : les mots de Tien hia ou « Sous le ciel », dont se sont servis leurs poètes, s'appliquent au monde « sublunaire » en général, aussi bien qu'à la Chine en particulier.
Dans la langue courante, les Chinois appellent leur patrie Tchoung kouo', c'est-à-dire le « Royaume du iMilieu » ou « l'Empire Central», dénomination qui provient peut-être de la prépondérance que prirent peu à peu les plaines centrales sur les États environnants, sinon de l'ère, contemporaine du siège de Troie, où la dynastie des Tchéou avait le siège de sa puissance dans le Honan, pays en effet central dont la masse est au midi du Fleuve Jaune. Mais peut-être aussi ce nom vient-il de cette idée, commune à tous les peuples du monde, que leur pays est vraiment le milieu des terres habitables. Les Chinois ne se bornent pas, comme les nations de l'Occident, à compter les quatre points cardinaux de Ihorizon : ils y ajoutent un cinquième, le milieu, et ce milieu, c'est la Chine.
D'après Albert de Pouvourville, l'origine de cette expression est la plus simple du monde. Le domaine impérial dans son sens restreint, le bien personnel de l'empereur et maître, l'apanage territorial de sa famille était naturellement considéré comme le milieu de l'Empire; et eu effet, « les cartes schématiques dressées par l'empereur Yu, de la dynastie des Hia, partagent la Chine suivant des circonférences concentriques autour du domaine impérial » cercle central. De ce « milieu de l'Empire » on a fort naturellement passé à F « Empire du Milieu ».
Depuis la conquête mandchoue, l'appellation officielle du royaume Central est Tatsing kouo', le « Grand et Pur Empire », ou peut-être Ta Tsing kouo', le « Gi'and Empire des Tsing ou des Purs ». Le peuple chinois désigne également sa patrie par le nom de Se haï ou « les Quatre mers », synonyme d'Univers; il emploie aussi, parmi tant d'autres, l'expression de Noui ti ou t la Terre Intérieure » et celle de Chipa chang ou « les Dix-huit provinces ». Un terme de prédilection est Hoa kouo', — « l'Empire Fleuri » ou i la Terre des Fleurs », — synonyme poétique de « Pays de la culture et de la politesse». On nomme aussi quelquefois périphrastiquement la Chine : l'élégant empire de la dynastie du grand Ching.
Quant aux Chinois ils s'appellent eux-mêmes Hanjin ou gens, hommes de Han, et Hantze ou fils de Han — expression qui signifie aussi « brave homme » dans la langue de l'Empire, abondante et surabondante en sons de sens différent. Dans les provinces du sud ils se reconnaissent aussi très souvent sous le nom de Tsangjin ou hommes de Tsang (comme aussi < le terme de Tsangchân ou Monts de Tsang désigne toute la
La Chine. livre
contrée »). Han et Tsang sont deux noms de dynastie. Ils se disent également Limin, mot énigmatique traduit d'ordinaire par « Race aux cheveux noirs », sans compter d'autres dénominations encore.
L'absence d'un terme national précis, employé d'une manière universelle et constante pour désigner la Chine et ses peuples, provient de ce que chacun des noms devenus usuels à différentes époques a gardé sa signification première et peut être ainsi remplacé par des synonymes : aucun ne s'est encore transformé par l'usage en une appellation géographique pure et simple.
Il en est de même pour les noms de montagnes, de fleuves, de provinces, de lieux habités : ce ne sont que des épithètes descriptives, historiques, militaires, administratives ou poétiques, changeant avec chaque régime et toutes remplacées au besoin par d'autres épithètes qui ne sont pas d'une application plus rigoureuse.
Nul fleuve, nulle chaîne de monts du Grand Empire ne gardent la même dénomination sur tout leur parcours; nulle ville ne maintient son nom primitif de dynastie en dynastie : il faut en poursuivre les changements à travers les siècles dans les chroniques, les dictionnaires et les quinze mille autres ouvrages géographiques de la Chine, travail prodigieux et souvent fastidieux qui explique la vie de labeur des Abel Rémusat et des Stanislas Julien.
Les limites naturelles du Royaume du Milieu // ou de la Chine proprement dite sont assez pré-
ÉTENDUE cises. A l'ouest, les hautes terres qui prolongent DE le plateau du Tibet et que les fleuves séparent
LA CHINE en chaînes divergentes, forment une frontière visible entre les Chinois et les Si fan, les Lolo et autres populations réputées sauvages. Au nord, la Muraille des Dix mille li — ce qui veut dire à peu près les 5 000 kilomètres — marque, sur la plus grande partie de son parcours, la ligne de séparation entre le désert ou la steppe et les territoires de culture. A l'est et au sud-est, l'océan Pacifique baigne la côte, qui s'arrondit en un demi-cercle d'environ 3 500 kilomètres de développement. Au sud, des chaînes de montagnes, des terrasses de plateaux, et surtout des marécages, des gorges fluviales daccès difficile séparent la Chine de la péninsule Transgangétique. Cependant cette frontière est en maints endroits purement conventionnelle, et de part et d'autre la
PREMIER Données générales.
nature, les habitants, les civilisations se ressemblent : ce côté de la Chine est de beaucoup celui par lequel la transition géographique avec les autres contrées de pourtour se fait de la manière la plus graduelle.
Tous pays réellement ou nominalement tributaires compris, l'Empire chinois s'étend sur un peu plus de 11 millions de kilomètres carrés, quelque chose comme le douzième de toutes les terres émergées, un quart de plus que l'Europe et de vingt à vingt et une fois la France. Comparativement à l'Asie, c'est assez exactement le quart de cette partie du monde. Sur tout le globe il n'y a de plus vastes que l'empire anglais et l'empire russe. Viennent ensuite les États-Unis augmentés de l'Alaska et des colonies récentes, Cuba et Puerto Rico, les Sandwich, Guam, une part des Samoa et les Philippines ; puis l'empire français, toutes colonies comprises et même le Sahara, et en sixième lieu le Brésil.
Mais, à vrai dire, le lien qui rattache les contrées tributaires à la Chine réelle est de plus en plus lâche et ténu, et l'on peut croire qu'il ne tardera pas à se dénouer de lui-même ou se rompre, au profit presque exclusif de la Russie, héritière présomptive de la Mandchourie et de « l'immensité » des hauts plateaux de l'Asie.
Ne considérant donc que la Chine proprement dite, « les Dix-huit provinces », le Grand et Pur empire se réduit à quelque peu moins de 4 millions de kilomètres carrés, l'île de Formose non comprise, que le traité de Simonoseki a dévolu en 1895 aux Japonais victorieux.
Les savants, les géographes, les calculateurs « planimétriques » ne sont aucunement d'accord. Strelbitsky conclut à 3 933 597 kilomètres carrés; Trognitz en a trouvé 3 989 350; Wagner donne comme résultat de ses calculs 3 970100 kilomètres carrés, soit environ le trente-quatrième du monde, le onzième de l'Asie, à peu près les deux cinquièmes de l'Europe, et sept à huit fois l'étendue de la France.
Dans son ensemble, le royaume du Milieu,
sans ses possessions extérieures, occupe à l'orient
/// de l'Asie un espace à peu près circulaire dont
NOMBRE une moitié de circonférence est tracée sur la terre
^HABITANTS ferme, et dont l'autre moitié est le rivage de
l'Océan.
Ainsi circonscrit, et merveilleusement favorisé de la
La Chine. livre
nature, il donne asile au quart des humains — probablement, car on ne le sait pas bien au juste, pas même à des dizaines de millions près.
Les uns croient à 350 millions, les autres à 400, d'autres à 430, voire SOO millions, même 550. Le savant qui peut-être connaît le mieux la Chine, F. von Richthofen admettait 430 millions en 1875, alors que sept ans plus tard, en 1882, Popof n'évaluait le « peuple grouillant » qu'à moins de 419 millions, soit 11 millions au-dessous du nombre admis deux décades auparavant par le grand géographe allemand. En 1900, celui-ci maintient pour la population de la Chine le chiffre d'au moins 400 millions, vu l'accroissement considérable de population qui, avant 1900, s'était produit dans les trente dernières années du xix" siècle.
Louis de Loczy, le plus modeste encore de tous les voyageurs familiers avec le Milieu, vante « l'assiduité infinie, les sentiments éthiques, l'aptitude physique de cette compacte nationalité de 300 millions d'hommes ».
Mais Eugène Simon nous parle de o37 millions de Chinois, pays feudataires compris, il est vrai. « C'est, dit-il, plus du tiers de la population totale de la planète. »
Sans doute les empereurs ont fait souvent recenser le nombre de leurs « fidèles sujets ». On possède même un dénombrement du ix" siècle avant l'ère chrétienne : il donna près de 22 millions d'habitants pour les pays au nord du Fleuve Bleu, qui étaient alors toute la Chine. Mais ces nombreux cens ne sont pas comparables entre eux : ou ils ne portent pas sur une même étendue de territoire, ou ils ne contiennent pas exactement les éléments de population et tantôt comptent, tantôt ne comptent pas les femmes, les enfants au-dessous d'un certain âge, les vieillards au-dessus d'un certain autre, les esclaves. — Ainsi, nos recensements algériens admettent ou omettent l'armée et la « population en bloc » dans le total des Français et des Européens. — Tel recensement est purement fiscal : il n'énumôre que les gens soumis à l'impôt; tel autre ne porte que le nombre des familles, sans dire quelle est la moyenne générale du nombre de membres de ces familles. Les meilleurs critiques ont renoncé à s'y reconnaître : c'est un problème à trop d'inconnues.
Ce qui frappe le plus dans ces recensements successifs, c'est l'incroyable différence de leurs résultats, à brefs intervalles . Pour plusieurs de ces dénombrements la chose s'explique à peu près, par l'activité inouïe de la mort quand un grand fléau s'abat sur une pareille fourmilière : sécheresse
PREMIER Données s^énéj'ales.
et absence de récoltes en un pays où il y a deux récoltes par an, inondations couvrant des étendues immenses, tels les débordements du Hoang ho, famines, épidémies, brigandages, guerres civiles : celles-ci surtout, et tous ceux qui ont vu les provinces ravagées par les Taïping admettent sans peine qu'il n'y ait plus qu'un désert là où l'on vivait à centaines de milliers et à millions quelques années, même seulement quelques mois auparavant.
Et réciproquement il ne faut pas s'étonner trop si dans quelque récente solitude on trouve dix ou vingt ans après tout un peuple grouillant : les deux récoltes, le sol jamais las, l'exorbitante fertilité de la « terre jaune », l'émigration venue des régions qu'ont épargnées la famine, la guerre ou l'épidémie et qui sont des réserves inépuisables de colons, la fécondité de la race, son esprit de famille, sa cohésion, ses jeunes ménages, tout cela a bientôt fait de faire fleurir le bouton de vie dans la solitude.
L'impression de la plupart des voyageurs les plus récents, c'est, somme toute, que la population de la Chine a été exagérée par les explorateurs; surtout celle des villes, dont l'encombrement incessant tient moins au nombre des citadins qu'à l'étroitesse extrême des rues.
En attendant un recensement précis, qui mette à leur place les estimations « à vue de nez », et en admettant grosso modo 400 millions d'hommes pour 400 millions d'hectares, on obtient 100 personnes au kilomètre carré, densité supérieure de plus d'un quart à la moyenne de la France, qui n'est guère que de 73.
En serrant de plus près le calcul et en s'en tenant, avec Wagner à 3 970 100 kilomètres carrés, on obtient, comme population « kilométrique », 80 à 90 personnes sur 100 hectares, si l'on ne croit pas à plus de 350 millions de Chinois. A 450 millions d'âmes, ce serait 113 à 114 individus au kilomètre carré; et à 500 millions, 125 à 126 : mais les 450, les 500 millions de fils de Han sont très probablement, voire sûrement, du domaine de la fable.
Il va sans dire que ces 89 à 90, ces 100, ces 104, ces 107, ces 113, ces 125 ou 126 personnes au kilomètre carré ne sont pas et ne peuvent pas être également réparties dans un pays si divers de latitudes, d'altitudes, de sol, de climat, et si vaste que divisé comme la France, il n'aurait pas moins de 644 départements.
En adoptant les estimations de la population des provinces qui ont amené Popof à son total de près de 420 millions de
La Chine. livre
Chinois, on voit que la « densité » chinoise va de IG personnes seulement i)ar 100 hectares, dans la province de Yunnan, dépeuplée par la guerre civile, à 28 dans celle du Koëitcheou, qui a soullcrt des mômes malheurs que le Yunnan; à 30 dans celle de Kansou, qui est de climat trop sec; à 43 dans celle de Kouangsi, que des troubles sanglants ont aussi ravagée, etc., etc.: à 114 dans le Kouangtoung, qui a sa grande ville de Canton et sa riche vallée du bas Si kiang; à 220 dans le Kiangsou, possesseur des plaines opulentes du Yangtze inférieur; à 239 dans le Chantoung, magnifique littoral et val du fleuve Jaune, et jusqu'à 256 dans le Nganhoeï, « infini » jardin que traverse le fleuve Bleu.
Toujours d'après ces mêmes i estimés » de Popof, six des dix-huit provinces restent au-dessous des 73 habitants au kilomètre carré qui sont la moyenne française; deux ont de 73 à 100 personnes par 100 hectares; sept, de 100 à 200: trois, plus de 200.
Or il se trouve justement que ces trois pays ont été le plus parcourus par les Européens qui, concluant, comme il est habituel, du particulier au général, ont cru la Chine bien plus peuplée qu'elle ne l'est en réalité.
Avec la précision habituelle de leurs études statistiques, les éditeurs des Petermann's Mitteilungen ont calculé dans la dernière livraison de la Bevôlkerung der Erde (1901) quelle serait la population de la Chine proprement dite, c'est-à-dire des dixhuit provinces, contrôlée par le mouvement de croissance ou de décroissance des habitants, tel qu'il ressort de la série des recensements. D'après eux le nombre probable des Chinois atteindrait seulement 346 millions ; toutefois, si ingénieux que soient leurs calculs, ils ont pour points d'appui des recensements dépourvus de toute autorité scientifique, puisque le caprice de tel ou tel haut mandarin peut y avoir ajouté ou en avoir soustrait quelques millions. Le recensement de 1776 indique dans toutes les provinces, à l'exception du Chantoung, un accroissement uniforme de 5 pour 100 dans la population : or cette poussée soudaine n'était en réalité qu'une réponse des mandarins à un édit de l'empereur ordonnant une soigneuse énumération des résidents de l'empire, parce que les résultats qu'on lui avait soumis jusqu'alors ne répondaient pas à son attente.
Quoi qu'il en soit, tous les chiffres concordent pour établir que le Setchouen est, de toutes les provinces de l'empire, celle
< Sa )
PREMIER Données générales.
qui, de beaucoup, a le plus augmenté en population : peut-être aurait-elle décuplé depuis un siècle, ce qui s'expliquerait non seulement par le croît naturel des familles à forte natalité, mais aussi par l'immigration. Les habitants de cette féconde province ont vécu en paix, tandis que les guerres mahométanes sévissaient au nord, chez les Dounganes, au sud chez les Panthé, et que la révolte des Taïping dévastait les provinces orientales.
A la Chine proprement dite appartiennent aussi les colonies et « terres en location » des diverses puissances européennes qui figurent dans le tableau suivant, d'après Supan :