L'ORIENT DU NAN CHAN
I. MONTS, FLEUVES, LITTORAL. Il II. LE FO KIEN : ORIGINALITE DE SON PEUPLE. Il m. VILLES ET LIEUX REMARQUABLES. 11 IV. FOUTCHEOU, AMOÏ.
CETTE partie de la Chine est une des mieux limitées : l'arête principale du système des MONTS, monts siniques sépare nettement le Tchekiang FLEUVES, méridional du versant dont les eaux s'épanchent LITTORAL dans le Yangtze kiang et dans le Tsientang de Hangtcheou.
L'orientation des rangées du Nan chan, qui se profilent toutes dans la direction du sud-ouest au nord-est, indiquait d'avance le tracé de la voie historique des migrations et du commerce entre le delta du fleuve Bleu et la rivière de Canton : c'est par l'intérieur des terres, à l'ouest du Fo'kien et du faîte de partage, que devait passer ce chemin des peuples.
Et de fait, de Hangtcheou fou à Canton, cette voie historique remonte le cours navigable du Tsientang jusqu'à un passage d'où l'on pénètre dans le Kiangsi pour se diriger vers le sud, vers Canton, par la route du Meï ling ou par des brèches voisines.
Au levant de cette voie commerciale, jadis très fréquentée
La Chine. livre
et destinée à le devenir bien davantage quand les chemins de fer pénétreront dans l'intérieur, la faible largeur du versant sud-oriental n'a pas permis aux eaux qui en découlent de s'unir en un seul bassin lluvial ; les rivières qui, de cluse en cluse, finissent par atteindre la mer, appartiennent à plusieurs systèmes hydrographiques indépendants, dont quelques-uns sont séparés des autres par des seuils élevés, qui font les communications très difficiles.
Ainsi le Tchekiang méridional est naturellement divisé en deux districts, ceux qu'arrosent les rivières de Taitcheou et de Wentcheou ; de même dans le Fo'kien, le pays est partagé en régions distinctes correspondant aux bassins du Min et des rivières qui se déversent dans les estuaires tels que celui d'Amoï.
Deux seulement de ces fleuves ont quelque ampleur, le Wentcheou et surtout le Min, dit aussi la rivière de Foutcheou, qui n'a pas moins de 500 à 600 kilomètres et dont le bassin très ramifié comprend les deux tiers du Fo'kien, sinon près des trois quarts, soit sept à huit millions d'hectares. Il liasse devant vingt-sept villes murées. Le Lung, qui se déverse dans le golfe d'Amoï, est le troisième cours d'eau de la province de Fo'kien par ordre d'importance.
Les arêtes des monts ou des collines qui s'élèvent dans la contrée étant orientées parallèlement à la côte et à l'axe du Nan chan, les affluents des rivières maîtresses parcourent les vallées intermédiaires dans la même direction, du sud-ouest au nord-est ou du nord-est au sud-ouest : de sorte que là aussi les chemins naturels ne longent pas la côte montueuse et dentelée, mais utilisent les sillons des hautes vallées entre les rangées parallèles des montagnes, et c'est par la mer ou par le haut pays que les habitants du Fo'kien sont entrés en relations mutuelles.
Mais, quoique les diverses régions naturelles soient séparées les unes des autres par des terres élevées non soumises à la culture, et que tout le pays soit resté en dehors des grands chemins commerciaux, il n'en est pas moins devenu l'un des plus populeux et des plus riches de la Chine, grâce à la fertilité de ses vallées et à l'excellence de son climat. D'ailleurs, il a dû à sa position même d'être relativement épargné par les guerres.
Depuis des milliers d'années, l'agriculture, l'industrie s'y développent sans interruption, et le commerce encore plus : ce qui est aussi le cas de la province de Canton (Kouangtoung), limitrophe du Fo'kien au sud-ouest.
QUATRIÈME L'Orient du Nan Chah.
Le Fo'kien continue vers le sud-sud-ouest
// la côte rugueuse, déchirée, du Tchekiang méri-
LE dional.
FO'KIEN: N'étaient le Tchekiang et le Kiangsou, son
ORIGINALITÉ Continuateur au nord , le Fo'kien serait la moindre
DE des dix-huit provinces.
SON PEUPLE Ses 120 000 kilomètres carrés ne répondent
qu'au trente-troisième de l'Empire. Mais comme nombre d'habitants il dépasse le vingtième du Milieu, si celui-ci atteint bien 400 millions d'hommes, et le Fo'kien 20 500 000, comme on le suppose : ce qui lui donnerait 170 personnes au kilomètre carré.
Avant 1895 et le fâcheux traité de Simonoseki, la province avait près de quatre millions d'hectares de plus, mais alors elle a perdu les 38 242 kilomètres carrés de Formose, l'île montagneuse, si digne de son nom portugais de « Belle », que les Japonais ont ajoutée à leur magnifique archipel, mais tellement loin de lui qu'il se passera sans doute un long temps avant qu'elle devienne complètement japonaise.
Pour l'instant, à plus de d 000 kilomètres de la grande île japonaise la plus rapprochée, et à 150 seulement des rives du Fo'kien, elle est chinoise, mais avec de nombreuses tribus indigènes et des métis des autochtones et des colons chinois : ceux-ci venus surtout du Fo'kien et parlant un dialecte qui est à peu près celui d'Amoï. Sur ces quatre millions d'hectares, ou peu s'en faut, vivent près de trois millions d'hommes qui seront peut-être une Chine « irredenta » pour les Chinois de l'avenir.
Les Pescadores ont suivi le sort de Formose : de chinoises, le même traité de Simonoseki les a faites japonaises.
Ces îles composent un tout petit archipel sortant des flots à 55 kilomètres à l'occident de Formose, à 175 ou 180 kilomètres vers le sud-est d'Amoï, exactement sous le tropique du Cancer.
On en compte vingt et une de quelque grandeur (d'ailleurs aucune de bien étendue), plus la foule des îlots et des traînées d'écueils. Et c'est tout, si vingt mille hommes — dix mille seulement d'après certains — demeurent sur ces roches basaltiques dont aucune n'atteint 100 mètres d'altitude. Ils y cultivent un sol exposé à des vents furieux, et surtout ils pèchent : d'où le nom de Pescadores, tout au long, llhas dos Pescadores, « îles des Pêcheurs », donné jadis par les navigateurs portugais. Le nom chinois est Panghou, Penghou, Ponghou.
Les Pescadores, qui ne sont rien par elles-mêmes, ont une très grande valeur stratégique. L'amiral Courbet s'en était
La Chine. livre
emparé dans la guerre dite du Tonkin, en 1885; la plupart de ceux qui s'intéressent en France à la question d'Extrême-Orient en ont regretté la rétrocession aux Chinois par le traité de Tientsin. A tort, a-t-on répondu : « Deux vastes cimetières creusés pendant les deux mois d'occupation ont assez fait connaître l'insalubrité de ces îles. »
Cette prestigieuse Formose, avec ses Alpes de 4 000 mètres, ne contribuait pas peu à la beauté de la province de Fo'kien dont le nom, nous dit-on, signifie : « l'Heureux établissement, l'Heureuse colonie ».
On aurait pu la traiter aussi de riche et prospère, cette province de Fo'kien même, sans l'île admirable qui en dépendait. En même temps on eût pu la dire très populeuse : elle aurait possédé jusqu'à 35 millions d'habitants, ou près de .300 individus au kilomètre carré (?j.
Le littoral de la province de Fo'kien, découpé en innombrables pointes et péninsules rocheuses , bordé d'îlots et d'écueils par myriades, est d'un aspect généralement triste, malgré l'infinie variété de ses contours. La plupart des collines, formées de blocs de toute grandeur, sont entièrement privées de verdure ou n'offrent que des bouquets de pins misérables, réduits à la dimension de simples arbrisseaux; en quelques endroits, le rivage est sillonné de dunes blanches au-dessus desquelles le vent fait tourbilloner des nuées de sable.
Ses plantes appartiennent à la flore tropicale, mais elles sont trop peu nombreuses pour donner un caractère spécial au paysage; seulement on aperçoit de distance en distance, au détour des promontoires, les bouches des vallées avec leurs villes ou leurs villages entourés de bananiers et de champs cultivés.
La contrée ne devient belle que loin des côtes et du vent de mer, là où des plantes spontanées verdoient autour des temples, et sur des pentes trop abruptes pour être taillées en terrasses et livrées à la culture. Les bords du Min, en aval de Foutcheou, présentent une succession de paysages enchanteurs où contrastent les deux flores, en bas celle des tropiques, en haut celle de la zone tempérée.
L'isolement relatif dans lequel ont vécu les populations du Fo'kien a maintenu leur physionomie spéciale. A certains égards, les gens de cette province contrastent avec tous les autres habitants de l'Empire. Ils ont au moins cinq idiomes
QUATRIÈME V Orient du Nan Chaà.
distincts, assez différents du langage officiel pour que les hommes du peuple ne se comprennent pas facilement de <t patoisants » à « patoisants ».
Le plus caractéristique de ces patois paraît être celui d'Amoï, et c'est aussi l'un des mieux connus, grâce aux travaux de Medhurst, de Douglas et autres sinologues. Non seulement ce dialecte a sur le liouan hoa. des mandarins l'avantage de disposer d'un plus grand nombre de mots au moyen de la diversité de ses intonations : 900 syllabes, 928 à Foutcheou, contre les 420, 460 au plus de Peking; il s'est aussi, et surtout, dégagé de la forme rudimentaire en substituant de nombreux composés bisyllabiques aux monosyllabes de la langue littéraire et en variant les inflexions des mots les plus usuels par une terminaison nasale ou contractée. Les dialectes du Fo'kien dont les frontières ne coïncident point avec les limites administratives de la province, et qui empiètent au contraire sur tout le nord et l'est du Kouangtoung, donnent une certauie cohésion nationale à ceux qui le parlent; dans les autres provinces de l'Empire, les gens du Fo'kien, qui voyagent volontiers, n'aiment à frayer qu'avec leurs compatriotes. Ils ont porté leurs dialectes dans toutes les colonies des Philippines, de la Malaisie, de l'Indo-Chine et du Nouveau-Monde. Le chinois qui se parle à Bangkok, à Lima, à Sacramento est celui d'Amoï (province de Fo'kien) et de Swateou (province de Canton) : et ce par la raison que jusqu'à ces dernières années l'émigration chinoise, presque toute faite d'hommes, et non de femmes, pour ainsi dire, partait du Fo'kien et du Kouangtoung, et de ces deux provinces seulement, principalement du Fo'kien, avec de très rares exceptions.
Rien d'étonnant à cette expatriation en masse : on reconnaît dans les gens du Fo'kien un peuple non chinois au sens péjoratif du mot, des hommes fiers, hardis, aventureux, énergiques, tenaces, voire belliqueux, ayant « la tête près du bonnet », bons pirates, bons marins, bons colonisateurs, quelque chose comme des Normands du « Milieu », bien plus entraînés, bien plus agissants, mais bien moins affables et polis que les Chinois septentrionaux.
Dans le Fo'kien, de même que dans la province de Kouangtoung et dans l'archipel de Tchousan, il existe encore des populations méprisées dans lesquelles on voit les représentants des autochtones dépossédés. Ces indigènes sont tenus à l'écart par les maîtres du pays, et dans beaucoup de districts, à Foutcheou notamment, ils ne peuvent posséder un champ, ni même habiter la terre ferme : pour toute culture, ils doivent se
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borner à celle de quelques fleurs ou de légumes croissant dans un panier à l'avant de leur barque.
Obligés de vivre sur Teau, ils rament de port en port ou mouillent l'ancre dans les criques, exposés à la pluie, au vent, à la tempête; heureusement ils sont devenus presque amphibies, sachant nager depuis leur tendre enfance : les nourrissons sont munis d'une courge ou d'une planchette pour flotter en cas de chute. Ils ont même leurs temples mobiles, et des prêtres taoïstes, condamnés comme eux à vivre sur l'eau, célèbrent leurs mariages et font des cérémonies en l'honneur des « Neuf Rois » ; ni la religion bouddhiste ni les rites confuciens n'ont pénétré dans ces villages flottants.
Ces anciens possesseurs du sol doivent végéter dans l'ignorance, puisque leurs enfants ne sont pas autorisés à se présenter aux examens publics : trois générations doivent se passer avant que les descendants de ces bateliers, tolérés dans les villes ou les villages en qualité de barbiers ou porteurs de palanquins, puissent être définitivement accueillis comme des égaux.
Un grand nombre de compradores ou intermédiaires entre les négociants européens et les Chinois appartiennent à la classe méprisée; si riches qu'ils deviennent, il leur est interdit d'acheter une propriété sur la terre ferme. La coutume a été plus forte que les décrets de l'empereur Yungtching, proclamés en 1730.
Comme l'on peut s'y attendre, des termes de mépris désignent ces parias, mais aucun nom ethnologique ne les distingue des autres gens du Fo'kien; l'appellation de Tankia, qu'on leur donne le plus souvent, n'est qu'une insulte. Dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de Foutcheou, des aborigènes portent encore le nom de Min, qui est celui de la rivière principale du versant et qui s'applique aussi à l'ancien royaume devenu maintenant la province de Fo'kien.
Tandis que les abris sont rares sur les côtes
w/ basses qui se prolongent au nord de la baie de
VILLES Hangtcheou, les ports de cabotage se succèdent
ET LIEUX nombreux au sud de Ningp'o, dans le Tchekiang
REMARQUABLES méridional.
Très découpée , la rive gauche offre aux marins des havres sûrs, même de véritables fjords, tels que la longue baie de Nimrod, oii ils peuvent se réfugier, lors des coups de vent, redoutables dans la mer de Formose.
QUATRIÈME L'Orient du Nan Chaîï.
A l'extrémité de chaque baie, on voit les barques se grouper devant les maisonnettes de pêcheurs et dans chaque détroit les jonques se glisser entre les écueils. Sur cette côte, dont Chipou est le port le plus actif, presque tout le commerce est laissé aux marins chinois. On y pêche des huîtres fort appréciées : celles de la baie de Taïtcheou n'ont pas moins d'un demi-mètre de longueur.
Entre la baie de Nimrod au nord, celle de Taïtcheou au sud, la baie de San Mon ou « des Trois Portes », « des Trois Districts », d'après une autre traduction, a pris une certaine célébrité, depuis qu'elle a été vainement réclamée à la Chine par l'Italie, qui se réservait évidemment in petto d'imiter les autres grandes puissances en s'attribuant un droit « primordial » sur le Tchekiang, au nord du Fo'kien que se sont fait reconnaître les Japonais, au midi du Yangtze auquel prétendaient les Anglais comme à leur part de Chine, d'ailleurs la meilleure de toutes.
Elle a de précieuses qualités : elle est vaste, avec 25 kilomètres d'ouverture et 40 de pénétration; on y entre par des passes profondes; on y mouille par 18 ou 20 mètres, et il y a 7 à 8 mètres d'eau dans les anses et havres de son pourtour déchiqueté, en une région populeuse connue par l'excellence de son thé ; la basse mer y découvre de grandes étendues au nord et à l'ouest : au sud les rivages se dressent en falaises; et derrière ces falaises des monts. Un édit de 1898 l'a ouverte au commerce général.
Wentcheou est un port du Tchekiang méridional que le gouvernement laisse libre aux échanges directs avec l'étranger. Cette ville, située à l'extrémité d'un estuaire où se déverse une rivière navigable, et parcourue dans tous les sens de canaux naturels et artificiels, est encore une cité de 80 000 âmes, voire de 170 000 (contradiction habituelle en Chine); mais elle a grandement perdu de son importance : des ruines de palais, de portes sculptées, d'arcs de triomphe, témoignent de sa décadence; néanmoins elle est restée l'une des plus propres de l'Empire.
Ainsi que le disent les natifs, le « fengchoui » n'est plus favorable à la prospérité locale; mais en réalité les causes de ruine sont dans les habitants eux-mêmes. Il n'est probablement pas de cité chinoise où l'habitude de fumer l'opium soit plus répandue ; les trois cinquièmes des habitants sont des fumeurs incorrigibles, aux joues creuses, au regard atone, aux membres débiles. Les couvents sont nombreux et la plupart
La Chine. livre
des religieux mènent une vie dissolue. Pour mettre un terme aux scandales, le gouverneur de la cité fit récemment saisir les moines dans leurs monastères, et les vendit publiquement au poids : le prix d'achat fut de 75 francs par tête en moyenne. Deux colonies de criminels, transportés de la province de Chantoung, ont été établies dans les faubourgs. Le port de Wentcheou étant situé dans un pays qui produit beaucoup de thé, il serait naturel d'en exporter directement cette denrée; cependant elle est expédiée d'abord à Foutcheou par les jonques de cabotage.
A peine a-t-on passé du Tchekiang dans le Fo'kien qu'on voit s'ouvrir la baie de Namkouan, l'un des précieux fjords de ces rivages frangés : elle offre même de si rares avantages que le fondateur français de l'arsenal de Foutcheou, Giquel, l'aurait préférée à l'estuaire du Min pour y installer ce grand établissement naval.
Un peu plus au sud, c'est la baie, magnifique aussi, de Feïlouantou, le Samsa Inlet des cartes anglaises, véritable mer intérieure, semée de nombreux îlots et parfaitement à l'abri des tempêtes du large, grâce au brise-lames que lui fait une île allongée. Elle aussi eût offert plus d'avantages que Foutcheou pour l'établissement d'une grande station navale et militaire, car l'embouchure du Min ou fleuve de Foutcheou est trop peu profonde pour les grands vaisseaux de guerre du présent, encore plus pour ceux de l'avenir, si l'industrie guerrière ne cesse de « magnifier » ses mastodontes.
Entre la baie de Feïlouantou et Foutcheou, Lian kiang ou Lienkang, port fréquenté, n'aurait pas moins de 250000 citoyens, d'après des rapports de missionnaires.
Foutcheou fou, la capitale du Fo'kien et le principal port de la côte sud-orientale entre IV Changhaï et Canton, est, parmi les grandes cités
FOUTCHEOU de l'Empire, l'une de celles dont les environs AMoï offrent les sites les plus charmants : de là peutêtre son nom, auquel on donne ordinairement le sens de « Région Heureuse ». C'est le Haktchiou des indigènes qui l'appellent aussi Yungtcheng ou le « Château des bananiers ». 500 000 habitants ou 600 000, et d'après d'autres dires un million d'hommes, c'est le peuple actif, empressé, bruyant qu'on lui accorde.
Cette métropole n'est pas située au bord même de la mer,
QUATRIÈME L'Orletit du Nan Chaiî.
mais à 56 kilomètres de la fin du Min, près du confluent de cette rivière abondante avec un autre cours d'eau qui vient du sud-ouest, parallèlement aux montagnes de la côte. Après avoir traversé, vis-à-vis de l'île du Wenfou, la barre, dont le seuil, à marée basse, a la profondeur de 4 mètres, les navires passent par un goulet d'environ 360 mètres entre deux escarpements de granit : là sont les fortifications du Kin paï ou Kin pao, premier obstacle pour une flotte ennemie. Plus loin, un autre détroit, celui de Mingan, également fortifié, s'ouvre en amont de sables que le flot recouvre à marée haute, en formant au fleuve une deuxième entrée pour les jonques. Au delà du goulet de Mingan, le Min, élargi de nouveau et se ramifiant autour d'îlots et de bancs, prend la forme d'un lac. Un roc isolé dresse sa pagode au-dessus du courant, et près de là un promontoire de la rive du nord s'avance dans le fleuve, portant un arsenal et des chantiers de construction; les navires calant plus de 5 mètres s'arrêtent en cet endroit. En 1840, les Chinois jetèrent des quartiers do roche à l'un des tournants du fleuve, entre la ville et le mouillage, pour empêcher les vaisseaux anglais de remonter jusqu'à Foutcheou. Ce barrage a presque disparu, mais les vases qui s'étaient amassées en amont n'ont pas été entièrement déblayées par les courants alternatifs de la marée, et la navigation reste difficile, même pour les embarcations d'un faible tirant d'eau.
L'arsenal, construit en 1869, sous la direction de deux Français, Giquel et d'Aiguebelle, était l'établissement naval le plus important de l'Empire : dès les cinq premières années, Î5 navires de guerre avaient été lancés de ses chantiers. Une école navale et d'importantes usines avaient été annexées à l'arsenal.
OEuvre des Français, il a été détruit par des Français, les canonniers de la flotte de l'amii'al Courbet, en 1884, lors de la guerre survenue entre la France et la Chine à la suite des affaires du Tonkin. On le réorganise maintenant, sous la direction d'un ingénieur fourni par la France. Il borde l'estuaire du Min, à 10 kilomètres sous Foutcheou, à 20 de la fin du fleuve.
La cité murée de Foutcheou, où vivent les mandarins, les bourgeois et dix mille descendants des Mandchoux, a 9 ou 10 kilomètres d'entour. Parmi ses pagodes, l'une, habitée par les dieux de la Vengeance, est visitée en toute dévotion par ceux que meut un désir de vendetta.
Cette Foutcheou officielle s'est élevée, non au bord du Min, mais à 3 kilomètres de sa rive gauche, espace qu'occupent
La Chine. livre
d'ailleurs des faubourgs actifs, populeux, rumoreux où se sont groupées les diverses corporations d'industriels et de trafiquants, chacune dans sa rue. En face, sur la rive méridionale, s'étend un autre grand faubourg, Nantaï. Une île menue, divisant le Min en deux, Tchoungtcheou, est également couverte de maisons, et le fleuve disparaît sous une ville flottante de sampans, divisée en quartiers par des rues où vont et viennent des embarcations marchandes.
Les deux bras qui ceignent l'île de Tchoungtcheou sont franchis par des ponts de granit que bordaient encore, en 1860, des maisons en bois d'un effet pittoresque. Le « Pont des Dix Mille Années » (Wentcheou kiao), qu'on dit avoir été bâti au XF siècle, n'a pas moins de 400 mètres et repose sur une quarantaine de piles qui ne sont pas toutes à égale distance. D'énormes dalles de grès, dont quelques-unes ont plus de 15 mètres, portent la chaussée. Nombre de ces pierres sont tombées, et les débris, restés dans le lit, forment des rapides que ne peuvent remonter les jonques; seules les barques d'un faible tirant d'eau dépassent vers l'amont le pont des Dix Mille Années. Pour replacer les dalles, les constructeurs profitent de la haute marée, qui élève le niveau du fleuve presque au ras de la chaussée : le bloc, placé en travers d'une barque, est amené entre les piles à l'endroit précis où il doit être déposé, puis on abaisse graduellement le bateau, au moyen de poids additionnels, surtout de sable, et la dalle s'encastre d'ellemême dans la partie du pont qu'elle doit occuper. C'est un procédé analogue qu'employaient les Égyptiens pour le transport de leurs grands monolithes. En 1876, le pont des Dix Mille Années, quoique submergé complètement par les eaux du Min débordé, résista aux efforts du courant.
Le quartier européen a son site dans le faubourg de Nantaï, la plupart de ses maisons s'éparpillent parmi les tombeaux chinois, sur les pentes d'une colline d'où l'on aperçoit la ville à ses pieds.
Le commerce de Foutcheou avec l'étranger atteignit en 1879 une valeur de 123 miUions de francs, dont près de 80 pour l'exportation; il n'était plus que de 99 millions en 1886, et de 54 millions en 1890. Depuis lors il a regagné, mais peu et lentement, du fait de l'importation; l'exportation languit, elle ne consiste guère qu'en thé : thé en feuilles ou thé en briques pour l'Europe, surtout pour la Russie, diverses contrées d'Asie, les États-Unis, le Canada, l'Australie. Les caboteurs chinois viennent chercher à Foutcheou du bois de construction, des bambous, des meubles, du papier, du riz, des fruits d'espèces diverses, et apportent en échange des marchandises d'Europe
QUATRIEME
L'Orient du Nan CJian.
achetées dans les ports de Hongkong, de Canton, de Changhaï. Le port reçoit annuellement de trois cent à quatre cent mille tonnes.
La « Ville des Trois Collines » — car tel est le nom donné souvent à Foutcheou, à cause de trois éminences qui s'élèvent
Fig. 14. — Foutcheou et l'entrée du Min.
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D'aprca l Amirauté AngloLSc et autres
Profondeurs en mètres
30Ki
dans son enceinte — est entourée de hauteurs. L'une d'elles, célèbre dans l'Empire, est une véritable montagne, dressant sa pyramide de granit à 880 mètres au-dessus du Min, entre Foutcheou et l'arsenal : c'est le Kou chaiî ou « mont du Tambour ». Le couvent bouddhique de la « Fontaine Murmurante » occupe un des cirques supérieurs de la montagne, et, des magnifiques allées qui l'entourent, on voit l'admirable panorama des îles, du fleuve et de la cité. Pendant la saison des chaleurs, ce monastère est un lieu de villégiature pour les
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riches négociants. Comme en Europe, des villages de plaisance se sont fondés autour des sources thermales qui jaillissent çà et là dans la vallée; un de ces thermes se trouve aux portes mêmes de Foutcheou. Le Kou chan se levant à la gauche du Min, un pic de 618 mètres se lève à la gauche, sur le chemin de la mer.
A 10 kilomètres en amont de la ville, un pont semblable à celui des Dix Mille Années traverse le fleuve : c'est le pont des « Montagnes Rouges » ou « Nuageuses », ainsi nommé des croupes qui se profilent au-dessus de la vallée.
Les barques du haut fleuve ne peuvent dépasser le bourg de Choui koou, situé en aval de la grande cité de Yungping, bâtie au point de convergence des principales vallées du bassin du Min.
Yungping ou Yanping, supposée riche de 200 000 âmes, se compose, selon l'usage, d'une place murée de 6 kilomètres de pourtour et de faubourgs dont l'ensemble contient plus d'habitants que la cité « mère i>. Le site en est fort beau, devant les monts.
Le botaniste Fortune remonta plus haut le Min pour visiter les districts où se récoltent les meilleurs thés noirs du Fo'kien; mais divers obstacles le forcèrent à rebrousser chemin pour contourner la chaîne par le Tchekiang et redescendre par un col des monts Bohea dans la vallée du Min. Ces montagnes au profil dentelé ont de 2 000 à 2 500 mètres au-dessus de la mer; Armand David évalue à 3 000 mètres les sommets les plus élevés de la chaîne orientale du Fo'kien. Le grand marché des thés de cette région du haut Min est Tsongan (100 000 hab.?), situé non loin du groupe isolé du Oui chaii, l'un des massifs les plus vénérés de la Chine méridionale.
A la frontière du Kiangsi, près de celle du Tchekiang, cette montagne de Oui, composée d'ardoises et de grès en conglomérat, coupée de quartz et de veines de granit, se dresse à 300 mètres au-dessus de la plaine. Les parois abruptes, les formes fantastiques de ses rochers, la rivière des « Neuf Méandres » qui coule au fond des cluses, ont fait du Oui chan une des régions les plus curieuses du Fo'kien ; ce groupe de montagnes est aussi l'un des districts les plus riches du pays, grâce à l'excellence de ses thés, que cultivent les moines bouddhistes des « 999 temples », c'est-à-dire des couvents très nombreux épars sur les collines.
Avant Foutcheou fou, une cité plus méridionale du Fo'kien eut le titre de capitale : Tsouantcheou, qui est encore la rési-
QUATRIÈME U Orietit du Nan Chafi.
dence du gouverneur militaire de la province. La plupart des commentateurs de Marco Polo et des géographes arabes du Moyen âge sont d'accord pour voir dans cette ville, dont le nom vulgaire est TsJitoung, la cité de Zayton (Çayton, Zaïtoun), qui fut, tout simplement, d'après Ibn Batouta, « le plus grand port du monde ».
Les Arabes venaient y trafiquer en foule, en intermédiaires entre la Chine et l'Occident ; même des Arméniens et des Génois s'y étaient établis; un évèque italien y résida de 1318 à 1322, et Marignoli vit « trois belles églises » dans cette cité « d'incroyable étendue ». Le port renfermait tant de navires, que les marchands de Tsouantcheou, à l'occasion d'une guerre avec le Japon, se vantaient de pouvoir jeter un pont de bateaux entre leur port et l'archipel du « Soleil Levant ». Zaïtoun ou la « Ville des Oliviers », ainsi que les Arabes en avaient modifié le nom chinois, fournissait aux marchands occidentaux du sucre, des velours et des soies : Ibn Batouta dit même formellement que les satins ou zaïtouniah ont reçu leur nom de la ville qui les expédiait, et Yule n'est pas éloigné d'admettre cette étymologie, en contradiction avec celle qui tire ce mot du latin seta.
Mais il arriva que la rade de Tsouantcheou s'ensabla et s'envasa peu à peu ; la vie s'en retira lentement pour se reporter plus au sud dans la vaste baie d'Amoï, qui semble avoir été également connue sous le nom de Zaïtoun, comme dépendance commerciale de Tsouantcheou, dans le district de laquelle elle se trouve. Le petit havre de Nganhaï sert d'entrepôt pour les marchandises entre l'ancien port de Zaïtoun et celui qui le remplace de nos jours. Que Tsouantcheou représente ou non « le plus grand port sur terre », et que Tchang-tcheou près Amoï lui enlève ou non cette gloire, c'est une vaste, une populeuse cité dont le rempart n'a pas moins de 18 kilomètres de tour et le gouverneur militaire de la province du Fo'kien y a sa résidence.
Amoï(Hiamen ou Hiamoun), le port méridional du Fo'kien, ouvert actuellement aux navires de l'Occident, est l'un des plus beaux du monde, s'il n'est pas, et de bien loin, le « premier », même dans la Chine méridionale, pour le mouvement des échanges, comme le fut Zaïtoun.
Il passe pour le meilleur de l'Empire comme sûreté, commodité, sous un climat très heureusement tempéré par les brises régnantes : mais il est fort gêné dans ses entournures, au nord par Changhaï, et plus près, à l'ouest-sud-ouest, par Hongkong et Canton.
La Chine. livre
Bâtie dans une île qui semble avoir fait jadis partie du continent avec les îlots qui l'entourent, Amoï offre devant ses quais un excellent mouillage aux plus forts bâtiments. Lorsque les Portugais se présentèrent sur les côtes de Chine, au commencement du xvic siècle, Amoï était déjà le grand port du Fo'kien. et c'est là qu'ils abordèrent. Jusqu'en 1730, des navires européens mouillèrent dans cette rade; elle ne fut rouverte au commerce étranger que par le canon des Anglais, lors de la « guerre de l'opium », en 1842.
La colonie des « diables aux cheveux rouges », qui comprenait près de 300 personnes dès 1880, nombre qui s'est fort accru depuis, s'est établie dans la petite île de Koulang sou, à 600 mètres d'Amoï, et toute une ville chinoise, mieux tenue que celle du rivage opposé, a surgi autour des maisons européennes. Le naturaliste Swinhoe y fonda en 1857 une société savante, dont les recherches en histoire naturelle ont été fort utiles. Une des îles voisines de Koulang sou se termine par un promontoire percé d'une galerie naturelle encadrant de ses rochers noii's le tableau lumineux de la rade et des navires.
Le commerce d'Amoï consiste principalement en thé, en opium, en riz, grains « nourriciers », farine, sucre, cotonnades, pétrole.
A l'exportation le thé fait à lui seul plus des trois quarts du total ; à l'importation l'opium de l'Inde contribue pour un quart, autrefois pour plus d'un tiers, mais le pavot indigène, de plus en plus cultivé dans le Fo'kien, tend à remplacer celui de l'Inde, au grand détriment de la culture du blé; le riz vient de la Cochinchine, le pétrole de Russie et des États-Unis.
On estime la valeur nette des importations (réexportations déduites) à 40 ou 50 millions de francs, suivant les années, celle des exportations nettes à 10 ou 12 millions.
Un millier de navires, un million de tonnes totalisent grosso modo le mouvement maritime d'Amoï à l'entrée; à peu près même mouvement à la sortie. La ville a 100 000 âmes, et son île près de 200 000.
Ce qui caractérise surtout le port d'Amoï c'est l'activité de l'émigration, comme de la réimmigration. De cette ville partent, surtout dans la direction de Singapour, la plupart des coulis et colons que la Chine essaime dans le monde, et à cette ville reviennent la plupart de ceux dont l'étranger n'est pas absolument devenu la nouvelle patrie. Ainsi, en 1879, il y eut plus de 20 000 départs d'Amoï, dont pi^ès de lo 000 pour Singapour et plus de 3 000 pour Manille, et 20 000 rentrées environ; — aujourd'hui c'est plus de 60 000 Chinois qui quittent tous les
QUATRIÈME L'OHent du Nan Chan.
ans ce port, dont on estime que G5, 70, 75 pour 100 reviendront au pays natal. Auparavant il ne partait que des hommes faits, maintenant quelques milliers de femmes et d'enfants accompagnent les adultes.
Fig. 15. — Amoï et Tsouantcheou.
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D'après L'AmirauJté Anglaise et Bretschrtcider. Profondeurs en mètres Hauteurs