ILE DE H AIN AN
CETTE grande île, dépendance administrative de la province de Kouangtoung, appartient sans aucun doute à la même période de l'histoire terrestre que le continent.
Elle continue, pour ainsi dire, et mène à bien l'effort que fait près d'elle, au nord, la presqu'île de Lieoutcheou pour se détacher du grand bloc chinois.
Entre cette péninsule, quelque peu francisée par la mainmise sur la baie de Kouantcheou ouan, et cette île de Haïnan à laquelle prétend aussi la France, le passage réunissant la mer de Chine au golfe du Tonkin est une « manche » étroite et sans profondeur, faible érosion superficielle. De rive à rive, le détroit ou « canal des Jonques » a de 16 à 32 kilomètres seulement, et sa plus grande profondeur, à l'entrée occidentale, est de 24 mètres; vers le milieu de la passe, la sonde ne trouve que H mètres lors du reflux. Des brisants continuent au loin la plage de Haïnan au nord-est et en accroîtraient notablement la surface si un faible exhaussement du sol faisait émerger les rivages. Un courant, dont la vitesse moyenne varie de 4 à 7 kilomètres par heure, se meut par le détroit, entre l'île et la grande terre : il s'accroît avec le flux, qui se dirige dans le même sens que lui, et il diminue avec le reflux, qui marche en sens inverse.
Par sa forme générale et par sa direction de la principale arête montagneuse, l'île qui est au « sud de la mer » — car tel est le sens du nom de Haïnan — témoigne aussi de sa communauté d'origine avec la masse continentale voisine. Son grand axe est dans le sens du sud-ouest au nord-est, et par
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conséquent parallèle aux rangées du système sinique; quant à ses plus hauts sommets, ils s'alignent aussi dans le même sens que ceux du continent voisin.
Son massif central, le Limou, ce qui signifie la « Mère des Indigènes », s'épanouit en contreforts, desquels l'un a nom Wouchich chan, autrement dit le « mont aux Cinq Sommets », ou le mont aux Cinq Doigts : donc un Pentédactyle, comme le Taygète du Péloponèse; les poésies chinoises comparent l'île à une main dont les doigts « jouent avec les nuages pendant le jour, et vont cueillir, la nuit, des étoiles jusque dans la voie lactée ».
Elles parlent aussi de neiges qui couronneraient ces montagnes. Toutefois, sous ce climat tropical, des neiges ne pourraient séjourner pendant toute l'année que sur des cimes ayant au moins 5 000 mètres d'élévation : or un pareil massif se dressant à moins de 80 kilomètres de la côte en des parages où passent incessamment les bateaux à vapeur, serait le principal point de repère pour les marins et l'un des spectacles les plus admirés des voyageurs.
Il fallait donc s'attendre à ne trouver dans Haïnan, toutes explorations faites, que des monts visités seulement, sous ce ciel tropical, par des neiges exceptionnelles, telles qu'elles tombent et demeurent fugitivement sur des cimes de 1 500 à 1 600 mètres.
C'est ce que l'on constate par à peu près dans les « Cinq Monts », les « Cinq Doigts », les « Sept Sommets », le Limou, qui est le Ta chafi ou « Grande Montagne » des Chinois : on attribue tantôt 1 000 mètres, tantôt 1 200, tantôt 1 500, et 1 660 au sommet le plus haut ou supposé tel jusqu'à ce jour.
De ces « Alpes » granitiques et schisteuses descendent des torrents en foule, dont le plus long, le plus abondant, dans la région du nord-est, s'appelle tout simplement le Ta kiang, le Grand Fleuve; on l'appelle aussi le Tou ho; son cours doit dépasser 200 kilomètres.
Haïnan se range au nombre des terres chinoises les moins connues à l'aurore du .\x° siècle. Si ce n'est aux abords du détroit, les côtes, elles, n'ont été que sommairement relevées par les marins, les rivières ne sont pas débrouillées, ni les monts gravis.
Ovale irrégulier de 200 kilomètres de pourtour, V « Ile au sud de la mer » a 300 kilomètres de grand axe, 200 kilomètres de petit axe, et quelque peu plus de 3 millions d'hectares : à peu près l'aire de notre Bretagne, ou l'étendue de la Belgique, et plus que la Sardaigne ou la Sicile; et quatre fois la Corse,
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avec une population de peut-être 1 800 000 habitants, ou 60 personnes par 100 hectares.
Haïnan est d'une très grande richesse en ressources naturelles : ses montagnes ont des gisements d'or, d'argent, de cuivre, de fer et d'autres métaux ; des sources thermales jaillissent dans ses vallées et dans ses plaines, principalement sur le versant oriental; de vastes forêts fournissant du bois de construction, si rare dans le reste de la Chine, croissent sur les pentes des monts. Des animaux sauvages vivent encore dans la sylve et la sierra, sangliers, grands cerfs, daims, antilopes, singes de plus d'une espèce; le rhinocéros et le tigre, autrefois présents, sont considérés comme absents, mais les serpents n'ont pas disparu, quelques-uns très venimeux, d'autres très forts, capables même, dit-on, d'engloutir un cerf. Le porc est le compagnon de toutes les chaumières, porc spécial, noir d'échiné, blanc de ventre, la panse traînant par terre : peuple insoucieux, quoique grognon, de deux millions de tètes, paraît-il.
Sur le penchant des collines et dans les plaines, s'étendent des bois de cocotiers, d'aréquiers et de palmiers à noix de bétel; des haies d'ananas séparent les champs, où l'on cultive la canne à sucre, le papayer, le bananier, le manguier, le litchi, l'indigotier, le cotonnier, le ricin, le tabac, le riz, la patate, le sésame, les arachides, les arbres fruitiers de la zone tropicale et mainte plante appréciée pour le parfum de ses fleurs ou ses vertus médicinales. Comme le Setchouen et le Yunnan, Haïnan possède aussi le précieux insecte coccus pela, qui produit la cire blanche.
Les mers environnantes sont très poissonneuses, et l'on y pêche des huîtres perlières, ainsi que des tortues dont l'écaillé est très estimée dans le commerce.
Située sur le passage des moussons pluvieuses, Haïnan est abondamment arrosée ; les arêtes des montagnes, étant orientées dans le même sens que les courants atmosphériques, ne forment point barrière entre les climats du nord et du sud; sauf quelques contrastes locaux entre les rives des versants opposés, elles ont une température élevée que modèrent des brises marines, et les deux saisons de la mousson pluvieuse du sudouest et de la mousson sèche du nord-est s'y succèdent régulièrement. D'abondantes rosées rafraîchissent les plantes pendant la période des sécheresses, et la campagne garde toujours son éclatante verdure. Par la fraîcheur de la végétation, les paysages du littoral, surtout au nord et à l'ouest, ressemblent à ceux de l'Europe occidentale, mais les espèces montrent que
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l'on se trouve déjà sous le ciel de l'Inde. Haïnan est exposée aux tempêtes tournantes, quoique à un moindre degré que Formose; il est assez rare que des navires soient brisés sur ses côtes.
Malgré monts, forêts, vents de mer et autres « rafraîchissements » , la dépendance insulaire du Kouangtoung n'échappe pas entièrement à la « tropicalité » : si l'île jouit de mois froids, vraiment agréables, surtout décembre et janvier, il est des semaines d'été fort pénibles, avec 33" à l'ombre le jour et 28° au cours de la nuit. Elle n'est pas absolument salubre dans les « bas » et l'on y subit entre temps des épidémies meurtrières, des choléras, des pestes buboniques.
Les auteurs chinois, en parlant de la population de Haïnan, comparent l'île à un cercle entouré de deux anneaux concentriques. Au milieu vivent les aborigènes, au pourtour il y a les Chinois et dans la zone intermédiaire habitent les indigènes civilisés.
C'est qu'elle n'est pas la Chine même, mais une colonie de la Chine, vieille d'ailleurs de deux milliers d'années.
Les colons qui depuis ces deux millénaires assimilent lentement, mais sûrement, Haïnan au Grand et Pur Empire, ayant été de tout temps supérieurs en puissance, richesse, politesse et civilisation aux indigènes à côté desquels ils prenaient place, ont naturellement traité ceux-ci de sauvages, de brutes, ou d'abrutis. Ils les ont désignés sous le nom général de Si, ou Loï, et les ont divisés en deux classes suivant qu'ils ont ou n'ont pas adopté les mœurs chinoises, et selon qu'ils reconnaissent ou ne reconnaissent pas la domination de Peking, représentée ici par le vice-roi des deux Kouang. Les adhérents à la Chine sont Chou, c'est-à-dire « cuits », ceux qui se rebiffent encore contre elle sont Chen, Song, Chang, Tchouang, c'est-àdire « crus ».
Ainsi «■ crus » ou « cuits », autochtones d'IIaïnan ou censés tels comme les Saï, ou originaires du continent comme les Miou, ces sauvages tiennent le « haut », le centre, la montagne, et les Chinois le « bas », les vallées, la terre arrosée, le littoral, surtout le nord et le nord-est.
Les Saï valent qu'on aille les voir; peuple intéressant qui, fuyant devant la mer chinoise, lui a finalement échappé jusqu'à maintenant, moyennant une perte notable de territoires. Retranché dans le mont, il y vit encore dans l'intégrité de ses mœurs et parle toujours sa langue nationale. C'est même en cela qu'il manifeste le plus d'indépendance, car malgré lui, mais il le faut bien, il ne peut pas ne pas perdre, par degrés
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infinitésimaux, quelque peu des idées, des manières de faire, de la « chinoiserie » qui l'entoure et avec laquelle il commerce des choses indispensables à la vie. Le Chinois, qui n'est pas brave, du moins pas soucieux de s'exposer, « reste dans sa vallée,... mais le Saï lui apporte ses produits; il échange le riz rouge, les bois médicinaux, les paillettes d'or, le coton, ce qu'il tire de ses forêts contre du poisson, du sel, des tissus, des poteries t.
M. Madrolle, le seul voyageur qui ait réellement parcouru Haïnan, dont il a vu l'intérieur et iait tout le tour, nous les décrit en quelques mots : « Leurs cheveux sont enroulés au-dessus de la tète, ou ramenés en forme de chignon pointu au-dessus du front; leur teint est plus foncé que celui des peuples qui les entourent, et leur apparence plus robuste. Couper des bois, garder les troupeaux, aller à la chasse et cultiver le riz rouge de montagne sont les principales occupations des Saï. La femme travaille aux champs, soigne les animaux et vaque aux soins du ménage. Son costume consiste en un pagne, du genre de ceux d'Afrique, mais plus finement travaillé, et une veste llottante. L'homme fait les courses dans les villages chinois, qu'il a soin de visiter en compagnie nombreuse.... Le plus vêtu de ces montagnards est celui qui porte une sorte de sac serré à la ceinture, mais le plus grand nombre ne porte rien. Le Saï s'est acquis la réputation d'un habile tireur, et le gibier, très abondant en montagne, lui donne maintes occasions de bander son arc. »
A côté des Saï, que Madrolle suppose au nombre de 100 000, vivent les Miou, 3 000 seulement, arrivés jadis du Kouangsi, dès avant l'invasion chinoise, c'est-à-dire depuis plus de 2 000 années, les premiers « fils de Han » ayant fait leur apparition en l'an 108 avant l'ère vulgaire, et ayant immédiatement colonisé l'île, par 23 000 familles, dit-on.
Quant aux envahisseurs d'il y a deux mille ans, ils sont maintenant 1 700 000, suivant l'estimation de Madrolle, et ils seraient bien plus encore si les pirates, naguère très nombreux dans ces parages, n'avaient fait de fréquentes incursions dans l'île et même ne s'y étaient établis à demeure, nulle partie de la Chine n'étant mieux située pour leur permettre d'attaquer à l'improviste les navires de passage et de se dérober aux poursuites. Mais les colons , presque tous originaires du Fo'kien et du Kouangtoung, ainsi qu'en témoignent leurs dialectes locaux, n'ont jamais eu rien à craindre de la part des timides indigènes, et les ont refoulés sans peine dans l'intérieur; l'atmosphère pestiférée des étangs qui parsèment la
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région côtière a été la principale cause des arrêts temporaires de l'immigration, comme aussi la stérilité d'une partie du littoral, « dunes mornes et désolées, plaines sablonneuses s'étendant à l'infini ». La contrée des étangs est devenue rizière devant le travailleur indomptable qu'est le Chinois, et le sable s'est mué en arachidière et patatière.
Presque tous les immigrants étant venus du Fo'kien et du Kouangtoung, on ne parle guère ici la « langue mandarine », mais des patois du sud, semblables, sauf modifications, à ceux d'Amoï ou de Canton.
Le grand nombre de havres qui s'ouvrent sur le pourtour de l'île et l'alternance régulière des moussons, qui tantôt poussent les jonques vers le large, tantôt les ramènent vers le port, offrent des avantages au commerce local et des milliers de Haïnanais voguent sur les mers du sud vers le Tonkin, la Cochinchine, les Philippines, Java, Singapour ou Siam ; dans toutes les parties de l'île on rencontre des émigrants enrichis revenus dans leur patrie pour y finir leurs jours.
Kioungtcheou, la capitale, ne se nomme ainsi qu'en langue mandarine : en dialecte de Haïnan elle s'appelle Keingtsiou; en cantonais, Keingtchao; et à Kioungtcheou même, Kingto. Cité la plus considérable de l'île, elle n'a pourtant que 2^ 000 âmes, alors qu'on lui en attribuait auparavant jusqu'à deux cent mille.
Elle se trouve naturellement au nord de l'île, dans la région de Haïnan la plus rapprochée de la terre ferme, celle où débarquent les immigrants et les commerçants chinois, et où doivent s'entreposer les denrées de l'île, avant d'être expédiées à Hongkong et à Canton. Les campagnes qui entourent Kioungtcheou sont d'une grande fertilité et couvertes de villages qu'on entrevoit à travers les massifs de bambous, aux deux rives du Ta kiang; on a dit plus haut qu'aucun fleuve de l'île ne lui dispute le premier rang.
Entourée d'un mur de 12 mètres d'élévation, Kioungtcheou a son site à une dizaine de kilomètres de la mer, mais elle possède sur une baie qui s'ouvre au sud du détroit, la ville marine de Hoï hoou (Haï koou), « Bouche de la Mer », à laquelle les commerçants étrangers donnent généralement le nom de Kioungtcheou, comme à la capitale; presque tout l'espace qui sépare les deux villes est bossue par des tombeaux : spectacle fréquent en Chine.
Hoï hoou a 22 000 habitants. Déjà le traité de Tientsin, en 1858, accordait aux Européens le droit de trafiquer directe-
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Ile de Haïncifi.
ment avec Kioungtcheou, mais c'est en 1876 seulement qu'ils réussirent à triompher des résistances locales et que leurs
Fig. 18. — Presqu'île de Lientcheou et Détroit de Haïnan.
E.de Greenwich
D'après MeLdrollù,FrùfU£grvon, et Deù&s.
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navires se présentèrent pour la première fois dans le port de Hoï hoou.
La prééminence commerciale y appartient à la France, non plus aux Allemands et aux Anglais : ainsi en 1899, le pavillon français fut celui de 275 navires sur 425. Les principaux objets d'exportation sont les sucres, le sésame, les étoffes
La Chine. livre quatrième
faites de l'ortie boehmeria nivea, les cuirs préparés dans les tanneries de Hoï hoou, et les animaux vivants, porcs, poules et pigeons, pour l'alimentation de ÎNIacao et de Hongkong. L'importation consiste surtout en tissus, généralement anglais, en opium de l'Inde, en pétrole de Sumatra, des États-Unis, de Russie, en farine chinoise, en allumettes japonaises.
Le mouvement des passagers y est considérable : en 1899 par exemple on y a enregistré lo 208 arrivées et 21 403 départs, en très grand nombre émigrants à destination de Bangkok et de Singapour.
Le port de Hoï hoou manque de profondeur : les bâtiments sont obligés de mouiller à plus de 4 kilomètres au large, près d'un banc de sable qui les protège contre la violence des vagues. Néanmoins la position de cette ville sur le détroit de Haïnan en fait l'escale nécessaire des navires qui se rendent de la mer de Chine dans le golfe du Tonkin, et le point de départ des passagers pour la terre ferme. Un mouvement incessant d'embarcations rattache Hoï hoou à Haï an so, cité qui se trouve au nord-ouest, sur la rive méridionale de la péninsule de Lietcheou.
En dehors de la capitale et de son port, Haïnan n'a peutêtre pas une seule ville de 10 000 habitants : rien que des ports modestes et des bourgades agricoles.