CHAPITRE CINQUIEME
LE YUNNAN
I. LE SOL. Il II. LE CLIMAT '. PRODUITS DU YUNN.\N. Il III. POPULATIONS DU YUNNAX. Il IV. VILLES ET LIEUX REMARQUABLES.
E Yunnan pourrait presque prendre le surnom de « Chine en dehors de la Chine ». / Cette province, la plus riche par ses métaux
LE SOL et l'une des plus importantes par la variété de ses productions végétales, est celle qui se rattache le moins solidement à la masse de l'Empire du Milieu.
Sans doute une partie du Yunnan appartient au bassin du Yangtze kiang, mais c'est précisément la région la plus montueuse, la moins peuplée, la plus difficile à parcourir au fond d'effroyables précipices.
La moitié occidentale du Yunnan est arrosée par deux grands fleuves de l'Indo-Chine, le Salouen et le Mékong, tandis que le versant du sud, s'inclinant vers l'Annam, écoule ses eaux dans le golfe du Tonkin par le Houng kiang, le « fleuve Rouge » des Français.
Même, tout récemment, une grande partie de la contrée était devenue indépendante et les communications étaient presque complètement interrompues entre la mère patrie et les habitants du Yunnan restés fidèles : c'est par un long détour vers le haut Yangtze et le Setchouen que les rapports étaient encore possibles, et, dans l'extrême péril, les mandarins durent songer à chercher du secours en dehors des frontières, par la voie du fleuve Rouge. Cette route naturelle prit alors une importance capitale; l'explorateur Dupuis, et d'autres
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La Chine. livre
après lui, purent en suivre le cours et le conquérir à la science et au commerce.
C'est à partir de ces premières explorations que les Indo- Chinois français commencèrent leur propagande très délibérée, très active, pour la mainmise sur toute l'Indo-Chine encore vacante et le passage des provinces méridionales de la Chine dans la zone d'influence française. Nous appelons « Indo-Chinois » les coloniaux qui veulent engager la France à fond en Extrême Orient, à l'inverse des « Africains » qui professent que l'avenir politique de la France n'est pas à Saigon ou à Hanoï, ni même à Paris, mais à Alger.
Dès que la révolte des Mahométans eut été domptée (au prix de quels fleuves de sang!), les routes qui relient le Yunnan au reste de la Chine se rouvrirent au trafic. Les agriculteurs dispersés revinrent dans leurs villages et les colons du Setchouen, du Koeïtcheou, du Kouangsi commencèrent à remplir les vides faits par les massacres; les maisons et les temples se reconstruisirent.
Mais, suivant le témoignage de Monnier, la restauration du pays ne va et n'ira longtemps encore que lentement, parce que la « paysannerie » ne se recrute pas assez parmi les émigrants. « Le Chinois, nous dit-il, hésite à s'établir sur les domaines abandonnées : la crainte de voir reparaître quelque jour les anciens propriétaires ou leurs descendants empoisonnerait sa vie; il s'imaginerait posséder seulement à titre précaire. Ce sentiment, très répandu dans tout l'Empire, n'a certes pas peu contribué à enrayer le mouvement réparateur : ce sera pendant des siècles peut-être (?), l'obstacle le plus sérieux au repeuplement de la grande province du Sud-Ouest. »
Le Yunnan est donc redevenu part intégrante de l'Empire, mais il n'en reste pas moins, par la difficulté des chemins, la raideur des pentes et des contre-pentes, la longue durée des voyages, un pays extérieur où il est certes plus facile de pénétrer en partant d'Hanoï qu'en remontant le Yangtze kiang au delà de sa portée navigable.
Cette Chine extérieure, puisqu'on peut l'appeler ainsi, ne tient un rang distingué parmi les dix-huit provinces que par son étendue, la richesse de son sous-sol, ses grandes perspectives d'avenir.
Comme dimensions, le Yunnan est de belle taille. On ne peut donner son étendue précise, par la raison que la frontière politique n'est pas encore tracée tout à fait rigoureusement, à l'ouest du côté du Tibet, au sud-ouest vers la Barmanie — elle l'est à peu près du côté de l'Indo-Chine française — et parce
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que de nombreuses peuplades indépendantes en occupent les confins.
On admet 380 000 kilomètres carrés ou les 72 centièmes de la France, et là-dessus on suppose 12 millions de personnes, toutes nations et peuplades non chinoises comprises : d'où une population de 31 individus au kilomètre carré. La Mission Lyonnaise ne croit qu'à 8 millions au plus, Popof à un peu plus de 6 millions : soit dans le premier cas 21 Yunnanais par 100 hectares, et dans le second 16 seulement.
De tout ceci résulte que le Yunnan est comme étendue la seconde des dix-huit provinces, après le Setchouen; comme nombre d'habitants, la douzième s'il a 12 millions d'âmes, la seizième s'il n'en a que 8, la dix-septième, avant le Kouangsi, s'il n'en a que 6; et comme densité spécifique de la population, la seizième.
Il paraît certain que la province montera de quelques degrés dans la hiérarchie. Si son territoire perd beaucoup d'espace utile dans la très haute montagne et dans les précipices très creux, si des régions y sont de nature dure et mauvaise, d'essentielle infertilité, si le climat y est froid, même très froid et désagréable (mais sain, à cause de l'altitude du sol), le Yunnan recèle tant de richesses minérales, tant de houille, d'anthracite, d'or, d'argent, de cuivre, de plomb, de mercure, d'étain, de fer (et à l'infini), qu'il a devant lui, dans un avenir prochain peut-être, toutes les promesses d'une grande industrie.
Dans son ensemble on peut regarder le Yunnan comme un plan incliné dans le sens du nord-ouest au sud-est. Sur les frontières du Tibet et du Setchouen occidental, des monts inexplorés s'élèvent jusque dans la zone des neiges persistantes. Dans la partie centrale, le Yunnan est un plateau de 2 000 mètres d'altitude moyenne, dominé par des arêtes de grès rouge d'une hauteur uniforme, monts de 3 000 à 4 000 mètres d'altitude, frangés de cols de 2 500 à 3 000, voire un peu plus : donc des altitudes alpestres.
De grands lacs sont épars dans les cavités de ce plateau, découpé sur le pourtour par des rivières qui se sont creusé de profonds défilés dans les roches superficielles de peu de résistance.
Au sud, le sol, érodé par les eaux, offre sur les bords du fleuve Rouge et dans le bassin de l'irraouaddi de larges plaines, élevées seulement de 150 à 200 mètres au-dessus de la mer; au sud-est se déroule un plateau déchiqueté dont le géologue Loczy nous dit que c'est un Karst pur et simple, comme en
La CJdnc. livre quatrième
Herzégovine, en Dalmatie, en Istrie : « On y trouve le même sol calcaire poreux, les mêmes cours d'eau souterrains et les mêmes gouffres où vont se perdre les eaux fluviales pour reparaître à quelque distance ».
Ces plateaux, ces bassins de lacs, ces monts presque partout absolument désylvestrés cachent dans leurs dessous une incroyable profusion de métaux, et l'on a pu prétendre que le Yunnan est la contrée minière par excellence.
Il exportait déjà des objets métalliques avant que les Chinois eussent pénétré dans le pays, les aborigènes étaient jusqu'à un certain point des métallurgistes.
Et d'abord la houille, si nécessaire, indispensable dans ce grand pays froid par les altitudes et dénué de bois de chauffage autant que de bois de construction dans la région des plateaux où se concentre le gros de la population : elle est partout dans le Yunnan, à divers horizons géologiques, enfouie à divers âges de la planète. 11 y a notamment, entre la frontière du Tonkin et la boucle du fleuve Bleu, « des gisements exceptionnellement étendus d'une houille grasse d'une qualité rare »; ils ont été reconnus et soigneusement étudiés par Leclère.
Puis le fer, qui se cache (et se montre) partout, spécialement un fer magnétique très riche, de facile extraction, tantôt à l'air libre, tantôt en des galeries que les Chinois ne poussent que fort peu dans l'intérieur de la colline ou du mont : à quoi bon s'obstiner au loin dans l'ombre, quand il suffit de cueillir, pour ainsi dire, d'autre fer à côté de la galerie qu'on vient d'abandonner?
Ensuite du cuivre en quantités illimitées, dont la présence est subordonnée à l'épanchement d'une roche trappéenne qui s'étend sur une surface très considérable, de la Cochinchine au fleuve Bleu. C'est principalement afin de récupérer cette source de richesses que le gouvernement chinois a fait de si grands efforts pour la reconquête du Yunnan sur les mahométans. La dîme et les autres impôts en métal payés par les mineurs pour la fabrication des monnaies et pour les usages industriels s'élevaient, avant la rébellion, à près de 3 700 tonnes de cuivre par an; à peine est-elle aujourd'hui de 1300, plus 200 pour la province, qui en fait des sapèques : — non point que le cuivre tende à manquer, mais on l'exploite peu, et surtout on l'exploite mal. Le minerai se présente sous diverses formes et même à l'état natif : les ouvriers, ne pouvant transporter d'énormes blocs de cuivre pur, sont obligés de les abandonner dans la roche, après en avoir enlevé au ciseau les protubérances. D'après Leclère : « La production atteignait environ
FiG. 19. — Territoire minier de Hanoï a Yuinnan.
E de Greenwich
D'après Frixjiœgnorb.DoujTte/^ et Breruer:
--''Route et sentier GISEMENTS
'o.z^ Chemin de fer exploité '^Houille ^Etain k Plomb ==== ■• •• -• projeté C Cuivre. T Fer A Argent
=*" Ch. de fer en construction H Mercure O Or Z Ztnc
200 Kil.
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0 000 tonnes de cuivre au xvii« siècle; elle est maintenant restreinte à environ 1 500 tonnes par la rareté du charbon de bois. ■»
Les gisements d'étain de la région de Mongtzé sont exploités activement par une population minière d'environ 30 000 individus. La production totale est d'environ 15 000 tonnes, dont un millier environ descendent le fleuve Rouge à destination de Hong-Kong où on raffine le minerai. L'étain de Yunnan, moins pur que celui de la Malaisie, est toujours associé au cuivre. Le zinc est aussi un des métaux du Yunnan que l'on exploite activement.
Ensuite l'or, l'argent, le cinabre, le plomb et « tous autres métaux quelconques ». Les laveries d'or sont nombreuses au long des plages du Yangtze kiang et de maints cours d'eau qui mériteraient comme lui le nom ou surnom de « fleuve au Sable d'Or ». Comme argent, les gisements les plus riches sont ceux de galène argentifère, mais c'est à cause de leur richesse même qu'on en a fréquemment interrompu l'exploitation. Les mineurs doivent faire trois parts de l'argent : l'une est pour l'empereur, la deuxième est pour les mandarins, la troisième pour eux; mais cette dernière leur échappe souvent au profit des soldats, des gens de douane ou des brigands.
Théoriquement, cette mainmise du « fils du Ciel » et de ses fonctionnaires diversement « boutonnés » n'existe plus, du moins pour ce qui regarde les Européens : ceux-ci, d'après une convention franco-chinoise, ne sont plus soumis, en ce qui concerne l'exploitation des métaux, à la surveillance inquiète des mandarins, ni à l'interdiction de vendre ou d'acheter les métaux : ils pourront exploiter à leur gré, moyennant certaines conditions de « bon ordre public » et au prix de certaines redevances.
La Mission Lyonnaise résume comme suit les circonstances minières du Yunnan pour le cuivre, le plomb et le zinc.
Au bon temps de l'exploitation, il y aura tantôt cent ans, les mines du Yunnan, presque toutes de cuivre, fournissaient annuellement 8 500 000 livres chinoises, soit plus de 5 000 tonnes : là-dessus 6 331 000 livres revenaient au fisc impérial, 340 000 à la Monnaie pour frappe des sapèques, 1 630 000 étaient vendues au public. Les 51 mines actuellement exploitées fournissent 1110 tonnes de cuivre, 2 598 de plomb, 2 430 de zinc.
Ainsi, tandis que le reste de la Chine, à l'exception du Chafitoung, du Chensi, du Chansi, du Honan, est d'une pauvreté singulière en métal et n'a d'autres trésors souterrains que des minières de fer et d'inépuisables lits de houille et
QUATRIÈME Lb Yitnnan.
d"anthracite, le Yunnan promet de devenir un jour le trésor minier de l'Empire et sa grande usine métallurgique.
Il est également reconnu comme très riche en pierres précieuses, rubis, topazes, saphirs, émeraudes; de précieuses variétés de jade se rencontrent dans ses montagnes , ainsi qu'une espèce de marbre dont les veines représentent les figures les plus diverses. Les Chinois, très amateurs de bizarreries, attachent un grand prix à ces curiosités.
Le Yunnan doit son nom d' « Au midi des // Nuages >, ou d' « Au midi des Brumes », à ce
CLIMAT: qu'il est libre de ces brouillards épais qui rendent
PRODUITS si maussade l'hiver des régions centrales de la
DU YUNNAN proviucc majeure de la Chine, le Setchouen;
ces brouillards s'arrêtent, comme par magie,
aux escarpements de la rive droite du fleuve Bleu.
« Le soleil, dit Leclère, dans sa « Géographie générale des provinces voisines du Tonkin », le soleil brille continuellement dans les régions élevées du Yunnan.... Tous les jours s'élève vers huit heures du matin un vent tiède et sec du sud-ouest, dont l'intensité s'accroît jusque vers deux heures de l'aprèsmidi; il devient alors extrêmement violent et transporte souvent une poussière jaune extrêmement ténue,... qui ne semble avoir aucun rapport avec la formation du lœss dans la Chine septentrionale : peut-être provient-elle des déserts de l'Inde ou de l'Arabie.... Le vent diminue vers le soir et laisse un ciel complètement pur.... Malgré son caractère desséchant, il maintient une température très modérée : 25° vers le milieu du jour, 15° environ pendant la nuit dans le sud du Yunnan, et 10° dans la région de Yunnan sen, c'est-à-dire à 2 000 mètres d'altitude : de ce côté, l'on observe parfois quelques gelées blanches rapidement dissipées parle soleil,... et de très rares apparitions du vent du nord-est y abaissent pour un temps très court la température jusqu'à quelques degrés seulement au-dessus de zéro.... A 2 200 mètres, sur le parallèle de Tongtchouan et de Tali fou, il se produit quelques chutes de neige,... et la neige reste pendant quelques semaines sur les escarpements qui bordent le fleuve Bleu.... La saison sèche dure du 15 septembre aux derniers jours de mai, accompagnée d'un régime thermique qui ne peut mieux se comparer qu'à celui des bords de la Méditerranée, le mistral étant remplacé par un vent tiède et sec... A partir du 25 mai, l'atmosphère prend l'état de saturation propre aux régions équatoriales et de grandes masses d'eau
La Chine. livre
viennent raviner les plateaux triasiques et les flancs des collines déboisées, dégageant chaque année de nouveaux pointements calcaires.... La température, sans être excessive, est cependant pénible à supporter.... Les communications par terre sont alors souvent interrompues et les transports ne s'effectuent plus que sur les rivières, où les jonques, poussées à la gaffe, parviennent à remonter très loin de la limite ordinaire de navigabilité.... Telle rivière monte de 23 mètres,... le fleuve Bleu jusqu'à 40.... En somme, climat beaucoup moins anémiant que celui du Tonkin,... non sans paludisme, mais paludisme bénin, qui sévit surtout dans les endroits encaissés, quelle que soit leur altitude : une des localités les plus fiévreuses se trouve dans la région de Li kiang, à plus de 3 500 mètres d'élévation.... Malgré tout, l'âge sénile commence à quarante ans, et les indigènes dépassent rarement la soixantaine. »
Tout le Yunnan n'est pas absolument désarbré : de vastes forêts couvrent encore une partie de la région montagneuse et l'on en retire des bois de construction, entre autres le laurier nanmou, que l'on emploie pour les temples et les palais, en raison de sa longue durée et de l'odeur pénétrante qui s'en exhale.
Comme cultures, celles de la Chine méridionale, naturellement, et en dépit de l'altitude du sol : avant tout le riz, à peu près ubiquiste dans 1' « Empire du Milieu » et qu'on plante jusqu'à 2 500 mètres au-dessus des mers : même aux élévations considérables, il croît à merveille, et peut donner jusqu'à 250 grains par an (à Tali fou, par exemple). Là où l'on ne dispose pas de la profusion deau que réclame le riz, l'on plante le maïs ; aux lieux infertiles on sème le sarrasin ; la pomme de terre étend de plus en plus son domaine; l'opium surtout se propage depuis la fin de l'insurrection musulmane. Malgré les prétendues défenses du gouvernement, le Yunnan est devenu la principale province de la Chine pour la venue du pavot, qui s'est emparé d'un tiers au moins des champs voués à la culture. Pas encore de vigne « civilisée *, mais la vigne sauvage se montre aux altitudes inférieures à 1 800 mètres, « surtout vers 1 200 » ; il y a pêchers, poiriers, pommiers et cerisiers en abondance.
En résumé, dans le haut, les plantes de l'Europe; dans le bas, les plantes du Tropique. « Dans les parties profondes des vallées d'érosion la température reste élevée tout l'hiver et permet la culture des plantes tropicales : ainsi, dans la boucle du fleuve Bleu, l'on rencontre à 800 mètres d'altitude la même végétation qu'à Saigon ». Comme animaux, le porc, et, au-dessus
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de 2 200 mètres, des troupeaux de moutons, dont on utilise la laine pour couvertures et tapis multicolores, mais dont on ne mange pas la chair.
Mines, industries, agriculture, tout cela n'entrera vraiment en pleine prospérité, dans l'ère « définitive », qu'après instauration de voies de communication dignes de ce nom, qu'usurpent en Yunnan des rivières peu commodes, de mauvais chemins et d'horribles sentiers.
Non seulement cette province a besoin de routes et de chemins de fer pour exporter ses minerais et ses denrées en Chine et à l'étranger, mais en outre elle doit servir de chemin de transit entre l'Inde et le bassin du Yangtze kiang. Les fleuves qui divergent autour du Tibet oriental et du Yunnan, le Brahmapoutra, l'irraouaddi, le Salouen, le Mékong, le fleuve Rouge, indiquent d'avance d'une manière générale la direction de toutes les routes dont le centre naturel est sur le plateau de Yunnan Sen. C'est par cette terrasse secondaire que le plateau supérieur du Tibet peut être contourné à l'orient et que l'Asie centrale se rapprochera des bouches du Gange. Entre les deux grands marchés, Calcutta et Hankoou, la ligne droite qui passe par les cités du Yunnan permettra d'éviter un jour la circumnavigation de l'Indo-Chine et de la Chine méridionale : la distance économisée par les voyageurs sera d'environ 6 000 kilomètres.
On ne saurait donc s'étonner des efforts qui ont été récemment tentés pour établir par le Yunnan des relations commodes, régulières entre la « Fleur du Milieu » d'une part, l'Indo-Chine et l'Inde d'autre part.
Un article du traité de Tien tsin ayant reconnu aux étrangers le droit de pénétrer dans l'intérieur de la Chine par tous les points de la frontière ou du littoral, nombreux furent les explorateurs qui profitèrent de cette clause en suivant les traces des quelques missionnaires qui, sous le costume chinois, vivaient çà et là dans les « chrétientés » des frontières tibétaines.
Dès l'année 1867, une mémorable expédition, la plus importante qui se soit faite dans ces contrées, ouvrait les frontières méridionales du Yunnan : les Français Boudard de Lagrée, Garnier, Delaporte, Joubert, Thorel entraient à Yunnan sen. Depuis Marco Polo, c'est la première visite d'Européens qu'ait reçue l'antique cité de Yachi.
En 1868, un « pionnier du commerce », l'Anglais Cooper, partant des bords du Yangtze, essayait vainement de pénétrer dans l'Assam par Batang et Tali fou; l'année suivante, il ten-
La Chine. livre
tait d'aborder le plateau par l'autre côté, en remontant le Brahmapoutra et le Lohit. Il fut repoussé de nouveau, et son compatriote Sladen, qui avait choisi la voie de l'Irraouaddi et de son affluent le Taping, dut également rebrousser chemin sans avoir pu dépasser Momeïn ou Tenghueh ting, la principale cité du Yunnan à l'ouest du Salouen.
En 1874, après la victoire définitive des armées chinoises «ur les mahométans, Margary, venant par la voie de Chine, ouvrait enfin la route directe de Hankoou à Bhamo, sur l'Irraouaddi. Il ne put en profiter lui-même pour une nouvelle expédition : quelques semaines après, il était assassiné dans le Yunnan, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière de Barmanie.
La nouvelle de sa mort émut l'Angleterre et donna lieu à une longue correspondance diplomatique dont la conclusion devait amener de grands avantages au commerce anglais. En vertu de la convention de Tchefou, conclue en 1870, le gouvernement britannique fut autorisé à déléguer des résidents de commerce à Tali fou, ou dans toute autre ville du Yunnan, et à préparer une expédition scientifique dans le Tibet, soit par la voie du Setchouen, route du Yangtze, soit par celle du Kansou et du Koukou nor, route du Hoang ho.
Depuis, bien des voyageurs anglais ont marché sur les traces de Margary : Grosvenor et Baber, Mac Carthy, Cameron, Gill, Stevenson, Soltan, Hosie ont exploré le Yunnan par différentes routes.
Les Français n'ont pas été moins actifs, à la bordure méridionale du Yunnan, sur le fleuve Rouge, le Mékong et dans le Yunnan lui-même, jusque dans le Setchouen. II suffit de citer la Mission Lyonnaise, son directeur Brenier, Leclère, de Vaulserre; la liste complète serait longue.
Les Anglais comptent arriver en Yunnan et en Setchouen «n partant de leur Barmanie, route hérissée de difficultés; les Français sont beaucoup plus rapprochés, et pour ainsi dire presque arrivés, par une voie naturelle, celle du fleuve Rouge. Né dans le Yunnan, le fleuve Rouge se poursuit et s'achève dans le Tonkin; Jean Dupuy l'a reconnu dès 1870 et 1872, jusqu'au port de Manghao, à proximité des mines les plus riches en métaux.
Malgré la formidable, l'effroyable barrière de montagnes hérissées entre Irraouaddi et Salouen, Salouen et Mékong, Mékong et fleuve Rouge, les Anglais avancent : lentement, mais ils avancent.
Ils ont dû renoncer à la voie directe de Bhamo à Tali, qui comporte des ascensions de 1 000 à 2 000 mètres, jusqu'à quatre
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cols de 2 400 à 2 750 mètres d'altitude, et des descentes égales. Comme dit Baber, un chemin de fer n'est possible ici qu'en perçant une douzaine de tunnels de Mont Cenis et qu'en lançant plusieurs ponts du Menai. — En France, on dirait : du Garabit. — Renoncé aussi au chemin de fer de Moulmein à Yunnan sen par Rahang, Xienghaï, Xienghong et Semao, très long et suffisamment difficile aussi.
Mais ils ont travaillé vigoureusement à la ligne de Mandaté sur Irraouaddi à ce même Yunnan sen, ligne qui franchit la Salouen à 434 kilomètres de Mandalé ; cette voie qui passe sur la gorge de Gokteik par un viaduc de 175 mètres de haut sur 600 de long, se poursuit patiemment dans la direction du Yunnan, et lorsqu'elle atteindra Yunnan sen elle sera prolongée jusqu'au Yangtze kiang navigable, jusqu'à la fameuse ville de Tchoungking.
Quant aux Français ils ont ici la nature pour complice : le chemin de fer d'Haïphong à Yunnan sen approche de la frontière du Yunnan, et de là jusqu'à cette capitale de la province par Mongtse la route n'est ni très longue, ni vraiment semée de difficultés. Elle est bien plus courte que celle de Mandalé, avec bien moins de pentes, contrepentes et distances majorées : d'Haïphong, port du Tonkin, à Yunnan sen il y aura 900 kilomètres; de Rangoun, port de la Barmanie, il y en aura 1 610.
La population du Yunnan est encore loin
/// d'avoir fondu ses divers éléments, quoique la
POPULATIONS domination chinoise se soit établie pour la pre-
DU mière fois dans le pays depuis deux mille années
YUNNAN déjà.
Des tribus insoumises habitent en grand nombre les régions montagneuses, sous une foule de noms qui ne répondent pas à un même nombre de peuplades ou nations, mais qui tiennent à des différences de patois, de costumes, de coutumes, d'habitation; quelquefois à des circonstances futiles ou à des idées préconçues : « chaque tribu, dans son ignorance, se considère comme une race distincte; d'où la multiplicité des dénominations locales ».
En les rangeant par races, autant que faire se peut avec les faibles connaissances que nous en avons à ce jour, c'est aux Lolo qu'appartient, et de beaucoup, la prépondérance parmi les non-Chinois du Yunnan, aux Lolo parents de ceux du Setchouen.
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D'après Leclère, qui, lui, les rattache, non pas à la famille barmane, comme on le fait d'habitude, mais à la famille mongole, leurs ancêtres vinrent de la région du Koukou nor, et colonisèrent d'abord le Chensi, puis l'occident montagneux du Setchouen, ensuite le Yunnan, enfin le Tonkin, où ils portent le nom de Mann.
Tout comme au Setchouen on les divise en deux classes, les « Noirs » et les « Blancs » : noms donnés plutôt à cause du contraste de leurs mœurs que par suite de la différence du teint, plus bronzé cependant chez les Lolo Noirs que chez les Lolo Blancs.
Les Lolo Noirs, appelés aussi Lolo « Crus », vivent pour la plupart dans les hautes vallées des montagnes du nord et ne descendent que rarement dans la plaine, si ce n'est pour vendre leurs denrées. Ils habitent la même contrée que les hommes de « Zardandan » dont parle Marco Polo, qui avaient l'habitude de se recouvrir les dents d'une feuille d'or; mais nulle part dans le Yunnan on ne retrouve une trace quelconque de cette ancienne coutume.
Les Lolo Blancs, désignés aussi par le sobriquet de « Cuits » ou « Mûrs », sont épars en groupes dans toute la province du Yunnan et soumis au gouvernement chinois. Un grand nombre se font raser la tète à la chinoise et portent la queue, symbole de civilisation dans le Royaume Central, mais ils se distinguent bien des Chinois par la vigueur de leurs muscles et par leur énergie au travail. S'ils n'avaient le nez un peu aplati et la barbe rare, ils rappelleraient le type européen par la régularité des traits, la souplesse du corps, le bel équilibre des proportions. Plusieurs ont des cheveux châtains, le teint blanc, le visage ovale : on dirait des Russes authentiques ; mais d'autres ont « les traits lourds que l'histoire assigne aux anciens Huns ».
Les femmes des Lolo, aimables et coquettes, sont beaucoup plus fortes que les Chinoises; elles ne se sont pas soumises à la mode pour se comprimer les pieds et travaillent dans les champs à côté des hommes, toujours gaies et prêtes à se reposer du travail par la danse et le chant : à cet égard, elles forment un contraste frappant avec les timides et sérieuses Chinoises, qui se croiraient compromises si un étranger leur adressait la parole. Elles sont considérées comme les plus belles femmes de la province et souvent des Chinois choisissent leurs épouses légitimes parmi ces indigènes, dont certaines, beaucoup même, ont absolument l'air européen, sauf le vêtement : encore portent-elles ici ou là t des tabliers multicolores
QiATRiÈME Le Yunnan.
dont l'aspect rappelle ceux des femmes slovaques de Hongrie, de même que les hommes portent des vestes brodées, ornées souvent dans le milieu du dos et qui peuvent rappeler les anciens [dolmans hongrois ». Chez toutes les tribus des Lolo, la mariée quitte la demeure conjugale dès le lendemain des noces et n'y rentre qu'après avoir éprouvé les premiers symptômes de la maternité : qu'elle reste stérile, et par cela même le mariage est rompu.
A la vue d'une femme, on peut toujours savoir par sa coiffure si elle est jeune fille, épouse sans enfants ou déjà mère : non mariée, elle porte une petite marmotte bleue, brodée de couleurs éclatantes et se terminant en cinq pointes ayant chacune son grelot d'argent; mariée, elle quitte le bonnet à pointes pour le chapeau de paille, également orné de boutons de métal ; mère, elle indique sa dignité par un cordon rouge autour de sa chevelure; un autre cordon annonce la naissance d'un deuxième enfant, celui qui, d'après la coutume, prend toujours, fils ou fille, le rang d'aîné.
Comme occupations, agriculteurs ou mineurs; éleveurs, ils sont propriétaires non seulement de cochons, ainsi que leurs voisins et ennemis, les Chinois, mais aussi de bœufs et de vaches; à la campagne, ils vivent dans des chaumières dont « l'engrais humain i n'enduit pas et n'empeste pas les abords comme il fait des maisons des « fils de Han », passés maîtres en cette matière; adorateurs de 1' « inconnu », ils sont simplement fétichistes, avec cérémonies sur les collines et dans les bois sacrés.
Tout à l'ouest du Yunnan, sur la frontière du Tibet, le Salouen, grand fleuve indo-chinois, doit son nom chinois de Loutze kiang au peuple des Loutze, ainsi dit par les « fils de l'Empire », tandis que les Tibétains l'appellent Megouïa; on le nomme aussi l'Arrong ou l'Annou.
Les Loutze n'ont ni la face chinoise, ni la face mongole, ni la face tibétaine. Venus de l'Inde, comme le croit Desgodins, ou de rindo-Chine, et d'origine malaise peut-être, ce sont des paysans débonnaires qui entretiennent le moins de rapports possible avec leurs dominateurs, de bons fétichistes qui vénèrent surtout les arbres et les rochers où ils supposent que les esprits malfaisants habitent; ils ont pour clergé des moumos, mourmis ou sorciers qui conjurent les mauvais génies en battant du tambour, en agitant des sabres, en brûlant des parfums. D'après Desgodins, la langue des Loutze ne manque pas d'harmonie, de douceur, mais « la prononciation en est si saccadée qu'on les croirait tous bègues ».
La Chine. livre
Ils n'auraient pas d'alphabet, ils ne sauraient compter ni les ans, ni les mois, ni les jours (?).
Au sud des Loutzc, le long du Salouen, et à l'orient, le long du Mékong, les Lisou, Lissou, Litzou — ce doit être le môme nom que. Loutze — n'ont pas le même esprit pacifique : très au contraire.
Ceux d'entre eux qui demeurent dans le voisinage des villes chinoises et des Moso, leurs frères de race civilisés, payent régulièrement le tribut; mais ceux des montagnes écartées sont restés indépendants et il est de tradition chez eux qu'ils lassent tous les vingt ou tous les trente ans une expédition de guerre et de pillage chez leurs voisins débonnaires des plaines « policées ».
Comme certains Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, ils ne manquent jamais de prévenir leurs ennemis de l'expédition qu'ils vont faire, en leur envoyant une baguette symbolique, marquée de coches, ornée de plumes et d'autres objets dont le messager explique le sens redoutable. Au jour dit, ils se présentent à l'endroit indiqué, et telle est la terreur des colons chinois qu'ils sont presque toujours vaincus par ces sauvages armés d'arcs et de flèches trempées dans l'aconit. Les Lisou s'emparent des femmes et des enfants pour en faire des esclaves et pour les vendre en Barmanie; ils prennent aussi les soieries et les bijoux, puis ils livrent aux flammes les maisons de leurs ennemis.
N'empêche que les mandarins nient effrontément l'existence de ces dangereux voisins et défendent même d'en prononcer le nom : ayant jadis annoncé au gouvernement la destruction complète de ces tribus, il leur serait pénible de se contredire dans leurs dépêches officielles.
En dehors des années où ils se lancent « sur le sentier de la guerre », armés de longs sabres, d'arcs, de carquois aux flèches envenimées, et protégés par des boucliers en rotin, en temps de paix, les Lisou sont très hospitaliers et se distinguent toujours des populations voisines par leur bonne harmonie et leur esprit de solidarité.
Chez eux, le sol appartient à tous et chaque famille s'installe où il lui plaît de s'installer pour y semer son grain dans les clairières naturelles ou obtenues par le feu. Ils commercent avec les tribus des alentours, et c'est ainsi que de proche en proche ils obtiennent les caouris [cyprœa moneta), ces gracieux coquillages des Maldives qui recouvrent entièrement les bonnets de leurs femmes : les pépites d'or, qu'ils recueillent dans
QUATRIÈME Le lunnaii.
les sables et les alluvions du Loutze kiang, leur servent de monnaie courante.
Dans leur culte, ils ne vénèrent point Bouddha et n'ont point laissé pénétrer chez eux les prêtres tibétains, mais ils ont gardé les pratiques chamanistes qui prévalaient autrefois dans tout l'Extrême Orient. Comme chez leurs voisins les Loutze, leurs sorciers jettent des sorts pour attirer les bons génies, battent le tambour pour effrayer les mauvais esprits des fontaines, des rochers et des bois.
Dans le sud-ouest de la province, aux confins du Tonkin, du Siam, de la Barmanie, se concentrent ou s'éparpillent, suivant le cas, des Chan, des Kakien, des Peï et Pape, toutes peuplades médiocrement policées.
Les Chan, les « Barbares Blancs » des Chinois, sont purement et simplement des Laotiens, autrement dit des Siamois ou Thaï; leurs tribus obéissent à des mandarins qui désignent les chefs de villages; ceux-ci garantissent la tranquillité du pays et perçoivent l'impôt pour le compte de ces mandarins, qui gardent la « forte somme », le reste allant à la province ou au gouvernement central.
Les Kakyen, purs Mongols, Tartares « à la face carrée, à la mâchoire forte, aux yeux obliques », se donnent eux-mêmes le nom de Singpo, Tchingpo. Gens des plus énergiques, ils considèrent les Chan comme une race inférieure, bonne tout au plus à leur fournir des muletiers et des portefaix. Petits, mais trapus et vigoureux, les Kakyen passent leur temps à manger et à boire, à soigner l'élégance de leur personne : ils se tatouent les bras et les jambes, couvrent leurs habits de coquillages et d'ornements de toute espèce. Ce sont les femmes qui font tout le travail, même celui de la culture, et qui portent les fardeaux. Le mari choisit son épouse non pour sa beauté, mais pour sa force physique, et le père réputé le plus heureux est celui qui possède le plus de filles, autant d'esclaves surchargées de travail.
Environnés de bouddhistes, les Kakyen n'ont pas moins gardé leur ancien culte animiste, et c'est aux nat ou « génies protecteurs » que s'adressent leurs prières. Suivant une pratique encore usuelle dans certaines régions de l'Europe occidentale, ils mettent une pièce d'argent dans la bouche de leurs morts, afin de payer leur passage, le grand jour ou la nuit noire venue, en franchissant le vaste fleuve qui coule entre les deux vies.
La Chine. livre
Les Peï ou Paï (Payi, Payu), aborigènes qui vivent dans les parties méridionales et sud-occidentales du Yunnan, surtout dans le bassin du Salouen, se divisent, suivant la région qu'ils habitent, en Peï des montagnes et en Peï des rivières. D'après la tradition, ils auraient habité autrefois les bords du Yangtze kiang, d"où les aurait graduellement refoulés la poussée de l'immigration chinoise.
Voisins des Lolo et parents des Chan, d'origine siamoise par conséquent, ils ne se mêlent ni à ceux-ci, ni à ceux-là.
Ils préfèrent vivre dans des villages séparés dont les maisons ne sont pas couvertes de toits à la chinoise, mais de terrasses semblables à celles des Tibétains et des Miaotze. Les Peï ont la peau beaucoup plus blanche que les Chinois et, comme les Lolo, se distinguent des immigrants du nord par leur force physique. Tous se percent le lobe des oreilles pour y placer soit un cylindre d'argent, soit un tube de bambou, ornement que les femmes remplacent par des cigares ou des bouchons de paille; elles fument presque toutes le tabac, tandis que les hommes ont pris l'usage de l'opium. Les femmes des tribus peï sont actives, sans la brusquerie de mouvements que l'on remarque chez la plupart des femmes lolo. et sont d'excellentes ouvrières pour le tissage et même pour le travail d'orfèvrerie.
Par le langage et probablement par la race, les Peï, de même que les Khamti, se rapprochent des Laos de l'Indo-Chine, tandis que les Lolo parlent divers dialectes plus ou moins mélangés de barman, de chinois, de tibétain et se rattachant probablement à ce dernier idiome.
Une tribu, parente des Peï, les Pape, est le reste d'une nation, jadis puissante, que les annales nous disent avoir été condamnée par les « Fils du Ciel » à lui envoyer en tribut des objets d'or et d'argent, des cornes de rhinocéros et des défenses d'éléphant : la faune des grands mammifères aurait donc changé dans le pays depuis un petit nombre de siècles.
Ni les Peï ni les Pape n'ont d'idoles; mais quand ils viennent chez les civilisés, ils entrent volontiers dans les temples, font des offrandes et brûlent des parfums comme les autres fidèles; ceux d'entre eux qui savent écrire n'emploient que les caractères chinois.
Quelle que soit l'énergie de plusieurs des peuplades non chinoises du Yunnan, qu'elles ne contractent pas d'alliances matrimoniales avec les Chinois, ou qu'elles en contractent le moins possible comme les Lolo, qu'elles acceptent déjà, contraintes et forcées, ou bravent encore la civilisation chinoise,
QUATRIÈME Lc Yiiiinan.
celle-ci fait peu à peu tache d'huile : sa supériorité lui donne trop d'avantages pour qu'elle n'ait pas définitivement raison de ces nations, même de la grande nation des Lolo, à laquelle il a fallu et il faut toujours abandonner du territoire devant l'ascension du flot envahisseur. Ce qu'il leur reste de leur autonomie passée c'est, çà et là, des tonse ou « maîtres de la terre », chefs héréditaires qui sont de leur race.
Aussi, bien que lentement, les types originaires s'effacent graduellement par les mélanges. Diverses peuplades sont nées de ces croisements, et dans le nombre il en est plusieurs qui, tout en n'ayant d'autre langue que le chinois, rappellent encore la provenance indigène par la vigueur de leurs muscles, leur esprit d'indépendance et leurs coutumes rustiques : « Nous ne sommes pas Chinois, disent-ils fièrement; nous sommes du Yunnan. »
En maintes occasions ils se sont rangés du côté des rebelles mahométans ou indigènes pour se débarrasser des mandarins. Ils diffèrent aussi des « enfants de Han » par leur esprit jovial et leur amour de la musique : presque tous les muletiers ou conducteurs de charrettes portent des mandolines en bandoidière, et dès que leurs chevaux sont en marche, ils accompagnent le bruit des grelots du son de leur aigre musique. On pourrait se croire en Espagne; comme les muletiers de Castilie, ceux des plateaux du Yunnan portent un veston court aux boutons d'argent, mais un large turban s'enroule autour de leur tête.
Dès l'époque des premiers Mérovingiens, la Chine avait autorité dans le Yunnan par l'intermédiaire d'un prince venu du Setchouen occidental; puis intervint sans hâte l'immigration, surtout de cette même province de Setchouen, et peu à peu la miscégénation. Venus, dit Leclère, à la suite de l'administration chinoise, les Yunnanais n'ont pas le dialecte spécial du Sud; ils parlent, sauf quelques différences d'accent, la langue mandarine officielle. Ainsi en est-il dans tous les pays de colonisation : les Russes de Sibérie usent du grand russe, bien que pour la plupart natifs de la Petite Russie, et les Algériens parlent le pur français, quoique le plus grand nombre de beaucoup provienne des départements de la Provence et du Languedoc, comme aussi de la Corse.
A vrai dire, le dialecte « mandarin » du Yunnan, apporté dans cette province comme dans celle du Koeïtcheou par les colons du Setchouen, n'est pas absolument semblable à l'idiome de Peking : il s'en distingue, entre autres variantes, par l'affixation du g devant certains monosyllables et la muta-
tion de n en l : ainsi dit-on Ningiuèn, au lieu de Linguien, et Yunlan pour Yunnan, Yunlang sen pour Yunnang sen; mais en somme, la dissemblance n'est pas grande.
Tel qu'il résulte de son ascendance chinoise avec mélanges d'indigènes, spécialement de Lolo, le Yunnanais est hautain, méprisant pour les étrangers, qu'il abaisse tous, Européens compris, au niveau des aborigènes ses voisins, méprisés de lui depuis tant de siècles. Il est, d'après Madrolle, peu hospitalier, point généreux, et il aime à faire «. mousser » sa qualité de Chinois.
L'élément mahométan a une grande importance en Yunnan. On estime que les Musulmans sont au nombre d'un million dans la province, et l'on dit communément qu'ils ont à eux seuls autant d'énergie que tous leurs co-provinciaux ensemble : en tout cas ils les méprisent souverainement.
L'insurrection qui éclata en 1855 et qui eut pour résultat de constituer pendant quelques années un État indépendant dans le Yunnan occidental, commença par une simple dispute entre mineurs bouddhistes et musulmans, les uns et les autres exploitant des veines d'argent à Chiyang, vers les sources du fleuve Rouge.
Dans aucune province de la Chine, la religion mahométane n'avait fait autant de progrès que dans le Yunnan. Issus de quelques émigrants arabes venus peu de temps après l'Hégire et de soldats bokhares qu'amena Koublaï khan dans une expédition de guerre au milieu du xiir siècle, les Hoï-hoï du Yunnan ne se distinguent pas physiquement des autres Chinois de la province, auxquels les ont mêlés de continuels croisements. Mais la différence de la nourriture, surtout la haine fanatique des Mahométans pour la viande de porc, la différence des cultes, et bien plus encore les luttes d'intérêts entre les groupes de mineurs, ont fait surgir des conflits et causé des massacres.
Toutefois les éléments les plus divers se rencontrèrent parmi les rebelles, désignés d'ordinaire à l'étranger par le nom barman de Panthé : à côté des Mahométans se trouvaient des Chinois bouddhistes et taoïstes, ainsi que des Lolo, des Paï, des Miaotze de toutes les tribus ; d'autre part, des musulmans étaient restés fidèles au gouvernement, et c'est un Hoï-hoï qui, après avoir fait triompher les siens, ramena la victoire du côté des Chinois.
Un assez grand nombre des Panthé vaincus allèrent s'établir dans les montagnes de la frontière de Siam et de Barmanie parmi les Chan et les Katchyen; mais les vides se sont
QfATRiÈME Le Yunnan.
comblés par des immigrants du nord, venus pour la plupart du Setchouen, qui fut toujours pour le Yunnan le grand réservoir des hommes.
La guerre civile et religieuse, la famine, le typhus et autres épidémies qui suivirent, ne sont pas les seuls fléaux c[ui aient visité le Yunnan dans la seconde moitié du xix^ siècle : la lèpre s'est répandue dans le pays. On a prétendu que cette maladie était inconnue au Yunnan et que son apparition coïncida avec l'arrivée des Européens; mais il faut peut-être voir l'origine de cette rumeur dans la malveillance des mandarins pour les étrangers.
La peste a fait aussi de grands ravages dans la contrée, à la fois sur les hommes et les animaux. Il paraît que l'épidémie commence toujours par les rats.
La capitale du Yunnan a nom Yunnan sen.
IV Sen signifie à la fois jDrovince et chef-lieu de
VILLES province : Yunnan sen équivaut donc tout sim-
ET LIEUX plement à « chef-lieu de la province du Yun-
REMAR- nan ». Et en rétablissant la signification de
QUABLEs Yunnan, il se trouve que ces trois syllabes
répondent à : « la capitale de la province qui est
au Sud des nuages » — d'un côté trop de concision, et de l'autre
trop de particules.
Yunnan sen, à près de 2 100 kilomètres au sud-ouest de Peking, à 1 9G0 mètres au-dessus des mers, avoisine la rive septentrionale de la nappe d'eau majeure du Yunnan, le Tien che ou Tien haï, la « merde Tien », ainsi nommée d'un antique royaume occupant jadis la plus grande partie du plateau. Ce Tien che, sorte de Léman dont le croissant se courbe du sud au nord, au lieu de l'est à l'ouest, peut avoir 150 kilomètres de tour, à 1950 mètres d'altitude entre monts de 2 000. Ses campagnes riveraines sont riches en céréales, en champs de lin et de tabac, en vergers; çà et là des troupeaux de moutons, de chèvres, de bœufs et de bufiles paissent sur le flanc des collines. La culture du pavot a fait disparaître une denrée très importante, la cire : les gens racontent que les abeilles, attirées vers la fleur du pavot, comme le sont les Chinois vers l'opium, ont toutes fini par succomber après la deuxième saison, empoisonnées par le suc délétère delà plante. Les eaux du lac s'écoulent vers la rive droite du Yangtze kiang par une rivière qui devient peu après un torrent rapide à la descente des monts. L'illustre Garnier attribuait 50 000 habitants à Yunnan sen,
La Chine. livre
la Mission Lyonnaise et Monnier parlent de 80 000 à 100 000 (contre le double ou le triple avant les désastres de la guerre civile et religieuse) ; Madrolle de 46 000, dont 30 000 dans la ville murée, qui a 5 900 mètres de tour, mais où les espaces vides prennent autant ou plus de place que le bâti.
En s'en tenant au minimum avec Madrolle, la population flottante en fait une ville de 60 000 à 100 000 âmes. Les jours de foire, de fête et, tous les trois ans, pendant dix journées, quand 5 000, 6 000, 7 000 bacheliers, dans autant de cellules, « se disputent au concours les soixante-quatre titres de licencié affectés au Yunnan », avec leur suite de parents, d'amis, de domestiques, de fournisseurs, etc., c'est tout d'un coup 20 000 à 25 000 personnes de plus.
Yunnan sen, d'origine fort antique, est déchue de sa grandeur passée; mais cette Yachi de Marco Polo (comme l'admettent les commentateurs) regagne un peu de sa prospérité depuis le rétablissement de la paix. Centre de l'une des principales régions minières du Yunnan, elle est le marché régulateur du cuivre pour la Chine entière et possède de grands ateliers métallurgiques : sa fabrique de monnaies, fondée il y a plus de deux siècles, livrait au commerce avant la guerre cent millions de sapèques par an, masse de métal qui ne représente pourtant qu'une valeur de 100 000 francs. Au nord-est, sur le sommet d'un monticule, se voit un temple complètement en cuivre, jusqu'aux plaques du toit; il a été respecté pendant la guerre, parce qu'il rappelle la mémoire du roi national Ousankoueï, qui osa résister à Kanghi. Yunnan sen a d'autres industries que celles du métal : on y prépare des tapis, des couvertures, des feutres, ainsi qu'une étoffe particulière dite a satin de la mer d'orient », que Francis Garnier croyait être tissée, du moins partiellement, des fds d'une araignée du Yunnan méridional; cette étoffe, très renommée, est très solide et d'un noir mat.
En attendant l'ouverture, probablement peu éloignée, du chemin de fer d'Hanoï à Yunnan sen, qui facilitera les relations des Français du Tonkin avec les habitants de la capitale du Yunnan, ceux-ci peuvent admirer à leur aise un monument des plus curieux, non par son architecture, mais par son origine.
C'est la tour « commémorative élevée par le vice-roi Tseniuin pour célébrer des victoires à venir sur les Français », victoires qui consistèrent, comme résultat final, à battre en retraite sans avoir pu s'emparer de Tuyen Quang, défendue par les quelques centaines de légionnaires du commandant Dominé.
Les environs de Yunnan sen se recommandent par des
QUATRIÈME Lb YunuaTi.
sites pittoresques, de fort beaux points de vue sur le lac, le plateau, les montagnes. Ainsi l'on admire le Tienché du haut du Sichaii (2 300 mètres), mont de la rive occidentale avec pagodes taillées dans le roc en l'honneur du Bouddha; plus près, au nord de la ville, on c pèlerine » fréquemment à la pagode d'Ousan koui ou « du Palais d"Or », et à celle d'Heïlong tan ou « source du Dragon Noir ».
Une cité qui a beaucoup de ressemblance avec Yunnan sen par son altitude, son climat, son lac, son importance stratégique et commerciale, Tali fou, n'a guère que 25 000 âmes malgré ses nombreux avantages.
Elle s'est établie à plus de 2 000 mètres au-dessus de la mer, à 3 kilomètres de la rive gauche du lac homonyme, à la base orientale d'une chaîne de montagnes de 4 000 mètres, longtemps neigeuses.
Tali ne s'est pas encore relevée du désastre qui l'a frappée lors de la destruction du royaume des Panthé ou musulmans du Yunnan : beaucoup de ses rues sont encore bordées de décombres ; nombre de villages des environs laissent encore voir ou deviner les ravages, incendies et saccagements; dans ces malheureuses campagnes pas un arbre n'a été laissé debout; en maints endroits toute culture a disparu sous les ronces et les cactus épineux.
C'est à sa forte position militaire que Tali doit tous ses malheurs : au nord, au sud, la plaine se termine par un étroit défilé entre les montagnes et le lac, et ces deux passages, Chang kouan au nord et Hia kouan au sud, ont été coupés de fortifications qui font de tout le littoral de Tali une vaste citadelle.
Au temps de Marco Polo, cette ville était, sous le nom de Carajan (Karayang), la « capitale de Sept Royaumes » et l'un des grands centres de la Chine méridionale; pour les tribus environnantes, c'est une « cité sainte ».
Récemment elle a de nouveau pris rang de capitale, et c'est là que résida le roi des mahométans, Tuwhenhsia, que des proclamations arabes répandues dans les États voisins désignaient sous le nom de sultan Soliman. Lors de 1 entrée des troupes impériales en 1873, plus de la moitié des habitants de Tali, qui étaient au nombre de 30 000, furent égorgés et le général put envoyer à Yunnan sen vingt-quatre grands paniers remplis d'oreilles humaines. Les faubourgs furent incendiés et la ville à moitié détruite. Même dans les campagnes environnantes, on évalue seulement au tiers de l'ancienne population celle qui en occupe de nouveau les villages.
La. Chine. livke quatrième
Mais dans un pays de population plus que surabondante comme est la Chine, la réparation et revivification ne tarde guère, et il semble improbable que Tali fou ne se relève pas promptement de sa ruine. Outre l'importance administrative, elle a la fécondité naturelle de sa plaine, des carrières de marbre, des mines de sel et de métaux précieux; elle est aussi l'entrepôt naturel du commerce entre Bhamo et Ningyuen, c'est-à-dire entre la Barmanie et le Setchouen.
Et surtout elle jouit d'un admirable climat : l'altitude y compense le voisinage du tropique. Tali n'a pas d'hiver, en dépit des montagnes hivernales de son occident.
Plus encore que tout cela, les difficultés opposées au transport des hommes et des marchandises par les plis des montagnes, sur le chemin de la Chine centrale à l'Indo-Chine et à l'Inde, sont moindres qu'ailleurs dans la contrée voisine de Tali fou, au sud-ouest. Par ici ces grandes et grandissimes sierras se sont notablement abaissées entre leurs aigueverses; en maints endroits elles se trouvent même oblitérées et le relief du sol est constitué par un plateau de grès rouge et par des collines morniniques, avec lacs nombreux dans leurs dépressions.
C'est autour de ce massif que les grands fleuves rayonnent en éventail : Yangtze kiang, Si kiang, fleuve Rouge, Mékong, Salouen, Irraouaddi, Brahmapoutra. Une route transversale franchissant toutes ces vallées commanderait ou commandera donc autant de chemins divergents de la mer du Japon au golfe du Bengale, en permettant d'éviter une circumnavigation de 6 000 kilomètres à travers des passages souvent bouleversés par les typhons.
De là l'importance que ne pourra manquer de prendre un jour Tali fou, point vital qui domine, des bords de son lac, cette extraordinaire digitationdes grandes voies historiques et commerciales.
Son lac, plus connu sous le nom d'Errhaïou Eulhai, aurait 50 kilomètres de long, sinon 60 ou 70, et 9 à 10 de large, sinon 10 à 15. Dans ses parties creuses la profondeur dépasse 100 mètres, mais elle est fort inégale et quelques îles se montrent dans la partie méridionale. Les pluies, très abondantes sur le versant des montagnes qui entourent l'Errhaï, en élèvent parfois le niveau à 5 mètres au-dessus de la ligne des basses eaux et transforment en une puissante rivière le torrent qui porte l'excédent au Yangpi kiang, et par ce lleuve au Mékong. Dans sa cluse de sortie, près de Hiakouan, l'émissaire du lac passe sous un porche naturel de roches, à côté duquel on a dû percer un tunnel pour le passage de la route.
Fig. 20. — Tali fou.
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La Chine. livre
L'Errhaï est très poissonneux, de même que les rivières et les ruisseaux qui s'y jettent. Plus habiles encore que les pécheurs du Yangtze kiang, ceux de Tali fou ont su s'associer les oiseaux des bois pour la capture du poisson. Ils partent de grand matin et avec bruit, pour éveiller les oiseaux pécheurs qui dorment dans les fourrés du bord, et laissent dériver leurs barques le long du courant en émiettant des boules de riz dans le sillage. Les poissons montent du fond pour happer la nourriture; de leur côté les oiseaux se mettent enchâsse, et viennent déposer leur proie dans le bateau. En échange de leurs services, l'homme leur laisse une faible part du butin.
Les deux villes les plus importantes, les plus réputées du Yunnan relèvent donc, Tali fou du bassin du Mékong, Yunnan sen de celui du Yangtze kiang. Terre haute, montagneuse, sauvage, la région dont les eaux gagnent le fleuve Bleu ne montre aucune cité maîtresse; les bourgades même y sont rares, aucune route praticable ne suit la vallée dans toute sa longueur; le grand fleuve, obstrué de rapides, coule dans de « noires » profondeurs et la route commerciale ne le rejoint qu'à 400 kilomètres en aval.
Au delà d'un col ouvert à plus de 3 000 mètres dans la montagne, ce chemin passe par Toungtchouan, peuplée de 20 000 habitants, dans une région « bourrée » de cuivre et autres métaux, A 20 ou 25 kilomètres, dit un rapport de la Mission Lyonnaise, un énorme bloc de cuivre natif que les indigènes s'efforcent en vain d'entamer, est enfoui près du lit d'un torrent. L'amiral Boudard de Lagrée, le chef de la grande expédition française du Haut Mékong, y mourut en 1868 : son monument s'élève près de la ville, dans une cour de la pagode de Kouangouang. Toungtchouan, qui fabrique en grand les sapèques, a son site à 2 200 mètres d'altitude, à 30 kilomètres seulement de la rive droite du fleuve Bleu, mais à une hauteur « prodigieuse » au-dessus de ses eaux. Sur le froid plateau du Yunnan c'est une véritable oasis que le bassin de Toungtchouan, « tellement bien abrité des vents, dit Monnier, que les rayons solaires réverbérés sur les parois rocheuses y maintiennent une température d'une douceur exceptionnelle, une végétation demitropicale, des lauriers-roses, des figuiers, voire quelques palmiers ï, très inattendus à pareille altitude.
Plus loin sur cette même route, à 2 120 mètres, Tchaotoung fou, que les uns dotent de 50 000 habitants, les autres de 70 000 à 80 000, s'élève dans une plaine entourée de monts, en un pays de mines de plomb, d'argent, d'étain, de zinc; elle fait le commerce de ces métaux, de sel, de coton, de cotonnades,
QUATRIÈME Lc Y unuan .
d'opium; victime de la révolte des Mahométans, « elle contient moins d'habitations que de décombres.... piteuses, sans caractère et sans grandeur ».
Plus loin cette route, que suivra certainement une voie ferrée continuant le chemin de fer d'Hanoi à Yunnan sen, cette route emprunte les gorges sauvages de la rivière de Takouan ho, appelée aussi Hoang kiang ou « rivière Jaune », qui se jette dans le Yangtze entre Pinchaii et Sutcheou. Le port d'embarquement auquel un rapide a valu le nom de Laouan t'an, est un bourg très animé, situé dans une contrée riche en mines de plomb argentifère.
Sur la montagne entre le Hoang kiang et le Yangtze, à 1 400 mètres d'altitude, Longki est un évêché catholique, avec une « cathédrale, un séminaire et une école », ensemble de constructions dont les missionnaires catholiques ont fait une véritable forteresse pour se mettre à l'abri des incursions des Mantze.
Le Yunnan septentrional ayant été si malheureusement ravagé par les Panthé, au nord de Yunnan sen et de Tali, il en est tout autrement du Yunnan oriental, sur les Leang chan ou montagnes Froides, dans les lieux de contact de la province avec le Setchouen et Koeïtcheou. Ici pas de villes éventrées, de campagnes flambées, de populations fauchées : pendant les dix-sept ans de guerre civile, les habitants de la contrée, bouddhistes et mahométans. Chinois et I jen, ne cessèrent de vivre en parfaite harmonie et les travaux des mines ne furent pas interrompus. L'un des principaux produits de l'exploitation minière est un sel de plomb que l'on emploie pour la peinture sur porcelaine et que l'on expédie à dos de mulets au Yangtze kiang, d'où il est porté en barque aux fabriques de Tchingte tcheng, dans le Kiangsi.
Cet orient de la province appartient au bassin du fleuve de Canton; les vallées supérieures du Houng Choui et de ses affluents y entourent les promontoires avancés du plateau central du Yunnan. La principale ville de ce versant, Kouangnan fou, renferme de 15 000 à 20 000 personnes.
Au midi de la mer de Tien ou lac de Yunnan sen, une rangée de lacs moindres se prolonge dans les dépressions du plateau : lac de Tchingkiang ou de Fouhien, à 1700 mètres d'altitude; lac de Kiangtchouen, un peu plus élevé; lac de Tounghaï ou « mer Orientale », à i 600 mètres environ, près de la ville homonyme, peuplée peut-être de 20 000 personnes ;'lac de Leang, à moins de 1800, lac de Cheping, à 1377; d'autres encore sont emplis d'eau douce, quoiqu'ils n'aient pas d'écou-
La Chine. "vrb
lement, à moins toutefois que des ruisseaux souterrains n'emportent le trop-plein des eaux, car cette région est traversée dans tous les sens de grottes et de galeries où disparaissent les rivières.
Deux de ces lacs, celui de Tchingkiang et celui de Kiangtchouen, sont réunis par un canal artificiel de 1 700 mètres de long, creusé à travers une colline de grès quartzeux. Les agriculteurs conquièrent chaque année de nouveaux terrains sur les lacs en ramenant les vases du fond, et tandis que les champs de tabac et de pavot bordent les rives, les rectangles inégaux des rizières s'avancent au loin dans les eaux, pareils à des îles flottantes. Chacune des mers intérieures donne son nom à la ville principale des campagnes riveraines. Des mines d'argent, de cuivre et de fer, des usines métallurgiques, surtout les aciéries de Laolu kouan, ont valu une certaine importance commerciale à ce district. Au nord-est du Toung haï, la ville de Ningtcheou est peuplée de potiers.
Les cités du versant méridional, qu'arrosent le fleuve Rouge et ses affluents, sont aussi des entrepôts miniers.
Ce fleuve Rouge, que nous croyons appeler de son vrai nom annamite en le traitant de Song Coï, Song Koï, tandis qu'il s'appelle vraiment le Song Chao (même sens que les deux mots français), ce Rouge (aux eaux rouges en effet), courant de 1 200 kilomètres de longueur, commence à 20 kilomètres au sud-est du bout méridional du lac de Tali, au pied d'un massif de 2 600 mètres d'altitude, au nord-est de l'héroïque Menghoa ou Mounghoua, située dans la région de ses sources. Aucune des villes du Yunnan ne se défendit mieux, à la sagonte, à la numance, à la saragosse, contre les Musulmans Panthé. Sa population, renforcée par les fuyards de Tali, résista longtemps avec la fureur du désespoir, puis, comprenant qu'une plus longue résistance serait impossible, elle résolut de ne rien laisser au vainqueur. Tous les objets précieux furent rassemblés à la hâte dans un bloc de maisons auquel on mit le l'eu; du poison fut distribué aux femmes, aux enfants, aux vieillards. Quand les hommes valides furent restés seuls, ils mirent le feu aux quatre coins de la ville et se précipitèrent sur les assiégeants pour s'ouvrir un passage; quelques-uns réussirent à se frayer une issue, mais la plupart tombèrent sous le fer ou dans les flammes.
Le fleuve Rouge coule vers le sud-est et prend déjà, par endroits, des largeurs de 150 à 200 mètres quand il arrive à sa première ville un peu notable, à Yuen kiang, où il passe sous le nom chinois de Hoti kiang.
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Yuen kiangest un grand marché agricole; elle est entourée d'admirables cultures appartenant déjà à la flore tropicale, car l'altitude de la plaine est seulement de o20 mètres, à l'est de monts de 1 648, veinés d'argent et d'or; dans cette contrée, les plantes du midi se mêlent à celles de la zone tempérée, et les paysans alimentent les marchés de mangues, de goyaves, de cédrats, d'oranges aussi bien que de pêches, de pommes, de poires, de noix et de châtaignes. Au sud-ouest, surtout aux alentours de Pou or fou (Pou ehr, Pou ol), ville à 1 755 mètres, on recueille sur les pentes du Koang chaû ou « mont Nu » une espèce particulière de thé très appréciée dans le Yunnan et dans toute la Chine, malgré son odeur de musc, mais beaucoup trop chère pour trouver son chemin jusqu'à l'étranger. On exploite aussi de riches salines dans les environs.
Au sud de Pou or, la ville frontière de Sumao fut ouverte au commerce international en 1897; la position de cette ville sur les confins de la Chine avec le Tonkin, le Siam, la Barmanie faisait espérer un très grand mouvement commercial; mais cet espoir ne s'est point encore réalisé, Sumao manquant de chemins et les fièvres y arrêtant tout trafic pendant quatre mois de l'année. La ville n'a que 9 000 habitants, presque tous d'origine chan ou lolo.
Pas très loin de la rive gauche du fleuve Rouge, près du faîte avec le fleuve de Canton et déjà dans son bassin, Lingan fou, place murée, s'entoure de verdure; de toutes parts des collines de marbre la dominent, contrastant par leurs croupes stériles avec les riantes campagnes de la vallée.
Le fleuve chinois-tonkinois descend rapidement sa pente; aux approches du Tonkin, à Manhao ou Manghao ou Mangko, il ne se trouve plus qu'à 150 mètres d'altitude, la sierra voisine, au nord, sur la route de Moungtse, montant à 2 300. Les gens du plateau yunnanais ne s'y fixent pas volontiers : ils y dépérissent ou meurent; le climat, lourd et chaud, si diflérent de leur climat sec et « roborant », les y accable tout aussitôt.
A Manhao commence la navigation régulière, non sans quelques difficultés lors des eaux basses, et à ce fait la ville doit d'être l'entrepôt des thés, des cotons et des soies de tout le sud de la province. Des négociants cantonais, prévoyant l'importance que cette région pourra prendre un jour dans le commerce général, se sont établis à Manhao et en ont monopolisé le trafic. A l'époque où l'expédition française de l'Indo- Chine visita la contrée, un chef cantonais s'était même constitué une sorte de principauté indépendante à Laokaï, sur la frontière de la Chine et du Tonkin; la douane qu'il avait
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installée sur le fleuve lui rapportait, d'après Garnier, un million et demi par an.
De Laokaï, ville frontière tonkinoise, non chinoise, où se termine un chemin de fer parti de Hanoï, la capitale de la colonie française, part la ligne de 468 kilomètres, déjà commencée, qui va relier l'Indo-Chine française à Yunnan sen, puis sera prolongée de là jusqu'au Yangtze kiang d'abord, ensuite jusqu'au cœur du Setchouen. — Tel est du moins le programme de la « pénétration » française.
Moungtze, Mengtse ou Mengtsen, ouverte comme Sumao au commerce international depuis 1897, a mieux prospéré : c'est le lieu d'expédition de l'étain. Son mouvement d'échange a dépassé 21 millions de francs en 1899, surtout à destination de Hongkong par la voie du Tonkin français. Moungtze est par rapport au fleuve Rouge dans la même situation que Lingan fou : point éloignée de cette artère de vie et de mouvement, mais outre monts et hors de son versant, sur un plateau lacustre du bassin de la rivière de Canton, à i 375 mètres d'altitude. On n'y arrive qu'après ascension rude, par la fameuse route des Dix mille Escaliers, qui monte de 150 mètres à un col de 2150 en 30 à 35 kilomètres au plus : « route invraisemblable où passent néanmoins par an 87 000 bêtes environ, chevaux, mulets et, dans les temps de presse, bœufs porteurs; ce qui fait près de 240 bêtes par jour, malgré le ralentissement de juin en septembre, à cause des grandes pluies ». A peine s'il y a 10 000 habitants à Moungtze; la guerre « musulmane » a passé par là, et presque tous les ans, la peste bubonique y sévit à partir d'avril, peut-être à la suite du t lavage » d'une plaine aux innombrables sépultures située en contre-haut de la ville; — à part quoi, le climat est vraiment excellent.
Au sud-ouest, à l'ouest de la province, aucune grande ville, mais quelques cités intéressantes dans les autres bassins indo-chinois, c'est-à-dire, de l'est à l'ouest, dans les monts et vaux — vaux c'est ici gorges et précipices — des fleuves Mékong, Salouen, Irraouaddi.
Le Mékong passe du Tibet en Chine près de Yerkalo, par 2 600 mètres environ d'altitude : là jaillissent des sources salines thermales.
En aval de ce Yerkalo, bourg du Setchouen, le fleuve revient en Tibet et s'enfouit dans des gorges étroites, obscures, peuplées de goitreux pour un tiers; puis il entre en Yunnan près d'Atentze, Atuntsu, qui est ici la gardienne de la frontière du Grand et Pur Empire.
Dans ce pays des Moso et autres tribus indigènes, la
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majorité des habitants civilisés se compose de Chinois, mais presque tous parlent le tibétain mieux que leur langue maternelle, les relations de commerce amenant sans cesse un grand nombre de Bod au marché d'Atentze. A d'autres égards, on pourrait se croire aussi dans le Bod-youl. Comme les villes tibétaines, Atentze est dans la région des froidures, au milieu d'une plaine de 3 360 mètres d'altitude; ses maisons à toit plat sont bâties comme celles des Bod, et la ville est dominée par des couvents, dont les lamas obéissent au grand prêtre de Lassa. Les marchands d'Atentze vendent aux Tibétains du thé, du sucre, du tabac, en échange de poches à musc, de peaux et de parchemins ouvrés et de « chenilles de terre » sur la tète desquelles poussent des champignons, et que les Chinois achètent à grand prix à cause des propriétés médicinales qu'ils leur attribuent. La montagne de Doker la, dressant sa tête neigeuse au sud-ouest d'Atentze, de l'autre côté des gorges du Lantzan kiang, est une des cimes vénérées du Tibet, et les pèlerins s'y rendent en foule.
Aux Mosou succèdent les Lisou et métis chinois dans les canons du lleuve, qui n'est plus qu'à 1 241 mètres d'altitude au pont de Feilong, à l'ouest-nord-ouest de Tali. La profondeur de sa coupure en énormes montagnes est de 1 200 mètres en moyenne : deux fois le creux des étroits du Tarn. Le fleuve y est contenu à 100-150 mètres de large, mais avec 40, 50 mètres et plus de profondeur : il passe donc malgré les apparences un grand flot d'eau dans ce courant de 4 500 kilomètres de longueur, dont 2 600 en pays français, et de 81 millions d'hectares de conque allongée. La plupart des villes, non pas de sa rive
— car l'entaille est trop stricte pour des champs et des cités,
— mais de son bassin dans le Yunnan méridional, Chunning fou, Yuntcheou (à 2 288 mètres), Sumao (à 1 388 mètres) ont été « lugubrement » dévastées par les Chinois lors de la reconquête du pays sur les Mahométans.
En aval de Xienghong, le Mékong, qui n'est même plus à 600 mètres au-dessus de la mer et a notablement élargi son val et son lit, passe du Yunnan dans le Laos, autrement dit dans rindo-Chine française.
Le Salouen abandonne le Tibet pour la Chine, la province de Kham pour le Yunnan, sous le nom de Loutze kiang ou Lou kiang, et longtemps parallèle au Mékong, coule vers le sud, dans un sillon creusé à grandes profondeurs entre montagnes de haute ascension, à 400 ou 500 mètres plus bas que le Mékong sous les mêmes parallèles, dans un bassin fort resserré entre le Mékong trois fois nommé à l'est et l'Irraouaddi à l'ouest.
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On lui croit 3 000 kilomètres de cours, on lui suppose 32 500 000 hectares de territoire, et, moins accessible aux pluies que son voisin d'orient et son voisin d'occident, il roule par cela même beaucoup moins d'eau.
Point de villes non plus au bord de ce « vaste » torrent qui s'ouvre à des eaux sulfureuses thermales près du pont de Pupiao, où son lit n'est plus qu'à 741 mètres. Mais Youngtchang fou, sur un des courts affluents du fleuve, tributaire de gauche, à \ 770 mètres d'altitude, n'a pas moins de 8 500 mètres de tour. A dire vrai, cette enceinte n'est pas remplie; toutefois, bien située sur la route de Chine en Barmanie, dans une plaine de rizières, elle commerce activement et se relève des désastres de la guerre des Panthé. Parmi ses habitants il y a des fugitifs de Nanking, assez nombreux pour que leur dialecte soit devenu celui de la ville : de là son nom de « Petit Nanking ». Les commentateurs de Marco Polo identifient Youngtchang avec la ville de Vochan (Vontchan, Voncian), que visita le grand voyageur, et où quelques années auparavant, en 1272 ou 1277, les douze mille Tartares du grand khan des Mongols, Koublaï, avaient mis en déroute les soixante mille soldats du roi de Mien ou Barmah, accompagnés de 2 000 éléphants.
Il est probable qu'à cette époque il existait de meilleurs chemins que de nos jours entre le pays bas de la Barmanie et le haut plateau du Yunnan, car des éléphants ne pourraient passer par les sentiers périlleux des escarpements et des cluses où les voyageurs doivent actuellement s'aventurer à pied ou montés sur de hardis petits chevaux, souples comme des chamois. Cependant les deux fleuves Loutze kiang etLantzan kiang sont traversés par des ponts suspendus en fer sur la route de Bhamo à Tali fou : ce sont probablement les dernières constructions de ce genre qui se voient sur les deux puissants cours d'eau en remontant leurs vallées.
Cette route de la Chine à l'Inde par le Yunnan paraît avoir été beaucoup plus fréquentée qu'on ne le croirait, à la voir d'un si difficile parcours. On doit dire qu'au temps jadis le commerce était bien moins brutalement exigeant que de nos jours. Tandis que maintenant les négociants, anxieux de réaliser leurs gains en un court délai, tendent de toute la force de leur activité et volonté à ne vouer que quelques jours ou semaines, ou mois au plus, au faire et au parfaire d'une opération, même de très haute importance, et qu'ils la confient à un minimum d'employés, le commerce d'autrefois s'en allait tout doucettement, de tribu en tribu; il se propageait, pour ainsi dire, à la façon des mouvements de translation qui déplacent les eaux marines d'un continent à l'autre, et des années se passaient
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avant que les marchandises lassent arrivées du lieu de départ au lieu de destination.
Il paraît que même encore dans la première moitié du xix^ siècle, quand les Anglais n'avaient pas annexé la Barmanie, la route du Yangtze kiang à Tlrraouaddi voyait passer des marchands chinois en grand nombre : on la désignait sous le nom de « voie d'or et d'argent », probablement à cause des mines de tous métaux, dits ou non métaux précieux, qui dorment dans les gangues du Yunnan.
Kounloung, où un bac traverse le fleuve — d"où le nom de Kunlon ou Koolong's Ferry sur les cartes anglaises, — est provisoirement le terme de la grande ligne ferrée de Mandalé (Barmanie) à Yunnan sen et au Yangtze kiang, calculée par les Anglais pour enlever, s'il se peut, aux Français les avantages du trafic avec les provinces de la Chine méridionale et le Setchouen.
Cette ville borde le Salouen à la frontière même du Yunnan et des États Chan que l'Angleterre a incorporés à ses possessions hindoues ou indiennes.
Dans le bassin de l'irraouaddi, Momeïn ou Tingyuehting lève ses murailles de trachyte, carré de 2 kilomètres de côté, à 1 889 mètres au-dessus de l'Océan, dans une vaste plaine de rizières qu'entourent des monts escarpés de 2 000 à 3 000 mètres daltitude.
Cette ville, qui n'a peut-être que 5 000 âmes, est la porte delà Chine sur l'Indo-Chine barmane et sur llnde lointaine; on n'a qu'à descendre son Ta ho ou Grand Fleuve, affluent gauche de llrraouaddi, pour arriver sans trop de peine à Bhamo, grande cité de Barmanie. C'est la dernière cité du Yunnan qui ouvrit ses portes aux troupes chinoises, en 1873, tout à la fin de la rébellion des Panthé.