I. URBAINS ET RURAUX. Il II. PHYSIONOMIE DES VILLES
A population de la Chine a souffert extraori dinairement dans la seconde moitié du xix« URBAINS siècle, par les deux grandes révoltes des Taïping ET et des Musulmans ; surtout par celle des Taïping,
RURAUX qui n'a point ménagé le sang plus que la rébellion des Panthé, mais s'est répandue sur un espace beaucoup plus vaste.
Cependant tous les voyageurs s'accordent à dire que depuis quelques années la population a repris son mouvement ascensionnel, les villes se remplissent, les champs se recultivent, les provinces dévastées voient arriver en foule des
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colons de celles qui ont peu ou pas souffert, et le Setchouen, par exemple, qui est une sorte de province « clef de voûte », repeuple de son mieux le midi très éprouvé, le Koeitcheou, le Kouangsi, le Yunnan.
En temps normal, étant données les conditions de la vie chinoise, la population ne peut pas rester stationnaire. Les « fils de Han », race essentiellement pullulante, réparent très vite, immédiatement, dirait-on, les pertes de la guerre, de la peste, de la famine : dès qu'ils mangent à leur faim, dès l'épidémie éteinte et la querelle apaisée.
D'abord, en Chine, il est presque sans exemple qu'un citoyen reste célibataire ; les hommes se marient jeunes, toutes les jeunes filles trouvent un époux et le nombre des enfants par famille est plus élevé en moyenne que dans tous les pays de l'Occident. « 11 y a trois péchés contre la piété filiale, dit Mengtze, et le plus grand des trois est de ne pas avoir de descendants. »
Le célibat est même strictement défendu; les mandarins peuvent intervenir pour marier de force les hommes ayant atteint leur trentième année et les filles âgées de vingt ans : aussi la période de doublement de la population serait-elle de vingt années au plus, si la méchante fée ne levait parfois sa baguette pour évoquer les fléaux de la nature et les méchancetés de l'homme.
La paix est devenue générale dans le Che pa sen ou « les dix-huit provinces » : nous voulons dire la paix intérieure seulement, puisque ces dernières années ont vu la Chine se « colleter » avec le Japon d'abord, puis avec l'Europe aidée des États-Unis et de ce même Japon; mais ces conflits avec les étrangers ne comptent vraiment pas pour la perte de biens et de vies quand on les compare aux saignées, destructions, flamboiements de la guerre civile, telle qu'on la pratique dans le « Milieu ».
Cette paix a certainement ajouté les hommes par dizaines de millions à la population déjà existante; mais ce ne sont plus tout à fait les mêmes éléments qui composent maintenant en tout lieu la nation chinoise.
Les migrations intérieures ont en certains endroits grandement modifié l'ancien équilibre. Tandis que certaines régions, notamment les provinces du bas Yangtze et du bas Iloang ho, le Yunnan et le Kansou, avaient été partiellement dépeuplées, d'autres provinces, telles que le Setchouen, le Fo' kien, le Chaiîsi, n'avaient cessé d'accroître le nombre de leurs habitants, et ce sont ces contrées qui, dès la fin des guerres,
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ont envoyé des colons pour cultiver les champs et rebâtir les villages et les villes des territoires dévastés. Or les gens du Setchouen et du Fo'kien sont précisément les plus industrieux et les plus entreprenants des Chinois pour les travaux do l'agriculture et de l'industrie, et ceux du Chaiïsi ont des aptitudes très marquées pour le commerce, le brocantage et le colportage.
On peut dire que le sang du peuple chinois s'est renouvelé par le déplacement des habitants de province à province. Les mœurs changent aussi, car les émigrants échappent aux lois que leur imposaient l'esprit de famille ou les liens de la corporation du pays d'origine : ils entrent en de nouveaux groupes, et ces groupes sont d'autant plus différents de leurs premières associations qu'ils vivent eux, les « colons », en des pays plus éloignés de leur lieu de naissance.
Ainsi, d'un côté, des provinces d'oîi l'on part en foule pour aller coloniser les terres dépeuplées, et dans ces provinces, des districts, des villages, des recoins, que l'émigration dépeuple à mesure; et d'un autre côté, des provinces où l'on arrive par bandes, incessamment, et dans ces provinces-là, des régions où les arrivées sont plus fréquentes. Il en résulte que le croît de la population n'est pas du tout uniforme en Chine : par la loi des vases communicants, telle contrée se remplit, comme telle autre reste à son niveau, tandis que dans une autre même le niveau s'abaisse.
Il paraîtrait qu'au nord et au centre de la « Fleur du Milieu » la progression est faible ou très faible, ou nulle, par suite de l'énorme mortalité infantile. Les registres paroissiaux de certains missionnaires, soigneusement tenus à jour, ne témoignent pas d'une grande augmentation ; puis, comme de tout temps en Chine, il y a les épidémies, les famines, les invasions de plaines immenses par le flot destructeur, ensableur des rivières; un fléau contraire, la sécheresse, ravage souvent de larges contrées, et si la moisson promet d'être belle, parfois les sauterelles moissonnent avant le temps. Comme conclusion, 1' « assiette » de la population est très instable et si la Chine est un jardin, ses jardiniers ne sont pas toujours heureux dans leur jardinage.
C'est d'une manière partiellement hypothétique et d'après des recensements anciens, dont la valeur réelle n'est pas encore établie, que l'on peut tenter de figurer la densité des populations dans le Royaume du Milieu; mais on ne saurait encore essayer de connaître la proportion relative des habitants dans les campagnes et dans les villes. 11 est certain toutefois
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que la Chine ne peut se comparer aux États de l'Europe occidentale, ni aux États-Unis, à l'Argentine et à l'Australie pour l'importance relative de sa population urbaine.
Il est vrai que le royaume Central a de très grandes cités, telles que Canton, la triple Hankoou — Han yang — Outchang, Tchangtcheou, Foutcheou, Hangtcheou, Singan, Siangt'an, Tchingtou, Tientsin, Peking; mais ces villes ne sont que de deuxième ordre en comparaison de Londres, et même de Paris; relativement à l'immense territoire qui les entoure, elles ont exercé une bien moindre force d'attraction que les grands centres de notre Occident.
De deuxième ordre, a-t-on dit ci-dessus, alors qu'on pourrait presque dire de troisième ordre : les évaluations nouvelles, faites moins qu'auparavant à simple vue, ne nous montrent plus que 500 000 âmes au plus où l'on supposait 1 500 000 et au delà : à Peking, par exemple, et à Canton. Le « centre ï qu'on pensait égal à Paris, la triple ville du Yangtze kiang n'équilibre peut-être pas Vienne, et en descendant aux cités moindres, c'est un Bordeaux, un Rouen, une Toulouse ou moins encore, à la place d'un Liverpool, d'un Glasgow, d'un Barcelone, d'un Lyon ou d'un Marseille.
Heureusement pour elle, tandis que dans les pays d'industrie manufacturière les villes l'emportent sur les campagnes pour le nombre total des habitants, la Chine, encore principalement pays d'agriculture, n'enferme dans les enceintes des cités qu'une part de résidents bien inférieure à la foule des paysans : il n'y a rien ici de phénoménal comme Londres, qui contient le huitième de la population du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande; Paris, qui renferme le treizième des Français; Buenos Ayres, oîi vivent plus du cinquième des Argentins; Melbourne, qui concentre un grand tiers des Australiens du Victoria (!).
La centralisation politique de la Chine n'est ^i pas comparable à celle de la plupart des États
PHYSIONOMIE européens, et le manque de communications ^^s rapides ne permet pas aux marchés du royaume
VILLES Central d'attirer à eux un mouvement d'échanges pareil à celui des cités populeuses de l'Europe. En outre, il faut tenir compte de ce fait, que les Chinois dépendent beaucoup plus que les Européens de la production des denrées alimentaires : le dépeuplement des campagnes au profit des villes serait la famine en permanence.
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Considérée d'une manière générale et sans tenir compte de certains contrastes que présentent les diverses parties de l'Empire dans la forme et la construction de leurs villes, la cité chinoise — dont l'antique Singan, qui résista si bien aux mahométans lors de la récente insurrection, peut être prise comme type — n'appartient pas à la même période d'évolution que les cités européennes.
Par son enceinte quadrangulaire de hautes murailles crénelées, elle témoigne encore de la fréquence des guerres intestines, et la ville intérieure ou ville du palais, entourée d'une deuxième enceinte, rappelle la conquête du pays par les Mandchoux. A la moindre alerte, on ferme les quatre ou les huit portes de la cité, et des compagnies de soldats en garnissent les tours ; de même le quartier tartare est pourvu de tous les moyens de défense et peut en un clin d'œil s'isoler du reste de l'agglomération et se préparer à conquérir le quartier chinois ou à se défendre contre lui.
L'espace li mité par la deuxième enceinte renferme le yamoun (yamen), c'est-à-dire le siège de l'administration, avec ses bureaux et ses cours : c'est la partie la plus silencieuse de la cité, celle autour de laquelle et dans laquelle s'étendent les jardins et les parcs.
Le mouvement, le bruit, quelquefois la cohue, le vacarme, sont bien plus considérables dans les rues de la ville chinoise, d'autant que ces rues, à peine aussi larges que nos ruelles les plus étroites, ne sauraient suffire au rapide croisement des passants, des badauds, des brouettes, des chaises à porteurs; la voie publique, à certaines heures, ne se désencombre pas et si bien élevés que soient les Chinois, si soigneusement qu'ils évitent de se gêner, de s'injurier, de se cogner, c'est une foule étourdissante.
Cela pour la ville « essentielle », qui est la place murée; mais c'est en dehors des portes, dans les faubourgs, où l'on peut entrer à toute heure de nuit, sans souci des gens de guet, et où les règlements policiers et militaires sont peu gênants et facilement éludés, que la population industrielle et commerçante aime à s'établir.
Ces faubourgs extérieurs se prolongent à des kilomètres de distance au bord des chemins, des canaux, et deviennent peu à peu les véritables villes : c'est un phénomène analogue à celui qui s'est passé en Europe, lorsque les populations urbaines, descendant des acropoles, se sont graduellement répandues sur les pentes, puis à la base des collines, dans les plaines ouvertes.
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Ainsi la vie urbaine se déplace : de leur forme militaire, brutalement limitée par des remparts, les villes chinoises passent à une forme plus libre, plus souple, plus « élastique >, dont les contours suivent les reliefs et replis du sol et l'ondulation des rivières.
Durant les guerres civiles et les insurrections récentes la plupart de ces quartiers extérieurs avaient complètement disparu, mais la population s'est portée de nouveau vers la banlieue pour y reconstruire les demeures abattues, et déjà maint faubourg est devenu plus important que la cité près de laquelle il est bâti.
D'ailleurs, les maisons, simples cadres en bois léger et en bambous, avec ornements en papier, sont faciles à réédifier. Les constructions monumentales, comme celles des villes d'Europe, ne se rencontrent point dans les cités chinoises : aussi les tremblements de terre sont-ils beaucoup moins dangereux dans le Royaume Central que dans les contrées où prévaut l'architecture des Occidentaux; mais les incendies éclatent souvent au milieu de toutes ces maisons en bois. C'est pour cela qu'en été l'on ferme d'ordinaire la porte méridionale de la ville, afin d'en « interdire l'entrée au dieu du feu » : un reste de l'antique religion solaire, mêlé aux autres superstitions du feng choui, fait craindre que l'incendie ne pénètre dans l'enceinte par l'ouverture du midi.
Les maisons des riches sont en général d'une grande propreté, et des fleurs variées transforment les appartements en de véritables serres; mais les villes sont pour la plupart d'une indicible saleté et contrastent singulièrement avec les champs, si proprement tenus, sauf les villages, empestés de fumier et de guano humain. L'odeur qui s'échappe des rues, encombrées et bordées de sentines, est repoussante, et les soins d'édilité sont presque nuls : c'est au temps qu'on s'en remet pour faire disparaître les débris que les agriculteurs ne peuvent employer directement à la fumure de leurs terres.
Voilà pourquoi les épidémies, surtout la petite vérole, sont relativement bien plus fréquentes et meurtrières qu'en Europe; pourquoi des maladies endémiques, ayant la malpropreté pour cause principale, sévissent parmi les « enfants de Han ». La lèpre, l'éléphantiasis, sont des fléaux qui font beaucoup de victimes dans la région du littoral, surtout au sud de l'Empire. Probablement les neuf dixièmes de la population chinoise sont atteints de maladies de la peau, dont l'origine était attribuée à tort, il semble, aux exhalaisons des rizières, très dan-
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gereuses pendant la saison d'été : les femmes, obligées de piétiner dans la vase pour arracher les mauvaises herbes, ont le plus à souffrir de cet air empoisonné.
En compensation — et c'est une faculté précieuse — les hygiénistes s'accordent à reconnaître chez les Chinois une singulière force de résistance aux funestes influences du climat ; mieux que tout autre peuple, ils savent se plier aux variations extrêmes de la température, de l'humidité, de l'altitude; cette immunité s'est prouvée et se prouve encore tous les jours par les travaux de peine et de force qu'ils exécutent dans tous les pays du monde, sous l'Equateur, le Tropique, en terre froide, au plus dur et dangereux d'Afrique et d'Amérique.
On sait qu'un des faits remarquables de la démographie chinoise est que, tout en se répandant de l'une à l'autre extrémité de l'Empire et en se croisant à l'infini, les Chinois ne s'unissent jamais entre personnes appartenant à des familles de même appellation patronymique : ainsi la nation tout entière se trouve partagée en 400 groupes distincts — 150 seulement si Ton accepte un autre calcul, — qui ne peuvent s'allier qu'indirectement, par descendance féminine.