M. SCHNEIDER
trente-cinq ou quarante de mes collègues qui vinrent m'exprimer que, dans leur pensée, à leur avis, il y avait urgence à nommer un ministre de la guerre nouveau et à titre défmitif. Il n'était point alors question d'un changement de cabinet, mais de la nécessité d'avoir un titulaire pour le ministère de la guerre. Ces messieurs furent unanimes à me désigner le nom de M. le général Trochu, et subsidiairement, à défaut de M. le général Trochu, M. le général de Palikao.
Je reçus cette communication, à laquelle je ne crus pas alors devoir faire une réponse précise. Je dis seulement à mes honorables collègues: «Je tiens compte de votre démarche; et je ferai ce que les circonstances me paraîtront devoir conseiller. y>
Sans avoir pris- aucun engagement, libre de ma conduite, sachant d'ailleurs par avance quelle était la pensée de l'Impératrice à ce sujet, je nae rendis chez M. le général Trochu, m'y voyant autorisé par la demande d'un assez grand nombre de mes collègues , ne le connaissant point d'ailleurs à cette époque, n'ayant point eu jusque-là l'honneur de me rencontrer avec lui.
Ce fut avec une conviction complète que je remplis ma mission. J'ai eu l'honneur de demander à M. le général Trochu de vouloir bien tenir compte de l'opinion si générale, à mon avis, non-seulement de la Chambre, mais du public, et de le prier de se charger du ministère de la guerre dans les circonstances graves où nous nous trouvions.
M. le général Trochu me fit connaître son désir de ne pas être chargé de cette mission : je crus pouvoir insister. J'eus l'honneur de représenter à M. le général Trochu que j'avais la conviction que, dans les circonstances où se trouvait notre pays, il n'était permis à personne de décliner une situation , quelque grave , quelque difficile qu'elle fût, si on y était appelé par ses qualités personnelles, et si on pouvait avoir la pensée d'y rendre des services.
Cette conversation fut suivie d'une réponse très-longue, très-développée de M. le général Trochu. Je crus devoir insister de nouveau. M. le général Trochu m'exposa alors des motifs sérieux, à l'appui de la résistance qu'il mettait à accepter l'offre qui lui était faite. Il fit porter des critiques graves sur tout ce qui s'était passé dans l'organisation de la guerre, et il y mêla des griefs sur la situation qui lui avait été faite personnellement. Il me déclara qu'il ne pourrait pas accepter le ministère de la guerre sans que son premier acte, en entrant à la Chambre, fût de développer, dans un discours très-accentué, tout ce qu'il venait de me dire personnellement.
Je dois ajouter que je fis à M. le général Trochu l'observation que ce serait là un acte d'accusation en règle contre le Gouvernement dont il deviendrait le ministre ; que cette situation me paraissait fort anormale en toute occasion, mais qu'en présence de la gravité des circonstances où nous nous trouvions, alors que nous étions en face de l'étranger, nous avions besoin de nous unir, de nous resserrer, et qu'apporter le témoignage de nos faiblesses pourrait être un acte fort imprudent. J'insistai dans cet ordre d'idées.
M. le général Trochu persista de son côté dans sa conviction, que je dus respecter.
En nous quittant, il a été dit ceci : « Il est bien entendu que je ne puis porter à l'Impératrice une acceptation ni une espérance. »
C'est dans ces termes que la conversation, qui avait été fort longue, se termina. Je suis rentré dans mon cabinet. J'y étais impatiemment attendu par un grand nombre de mes collègues, cinquante ou soixante, qui venaient me demander compte de ma mission, ou de ce que j'avais pu faire, car je n'avais pas positivement promis de voir M. le général Trochu. Je dis que M. le général Trochu refusait d'accepter le ministère delà guerre. Je ne crus pas devoir entrer dans les détails de notre conversation.
Plusieurs de nos collègues objectaient qu'on pouvait douter qu'il en fût ainsi ; que l'opposition de M. le général Trochu n'avait pas toujours été aussi absolue; que sans doute il était facile de prévoir qu'il voudrait poser certaines conditions. Cette insistance me parut assez grande pour qu'en présence de cinquante ou soixante de mes collègues, je ne pusse considérer ma tâche comme accomplie, et j'allai immédiatement rendre compte à l'Impératrice du désir persistant manifesté par la Chambre ; et je tirai, de la généralité de vue des députés, la conséquence de l'importance qu'il y aurait à utiliser un talent comme celui de M. le général Trochu, une notoriété aussi élevée, et une popularité qui s'accusait d'une façon si éclatante. Je ne pus cependant dissimuler à l'Impératrice, d'abord que M. le général Trochu avait refusé le ministère; en second lieu, que, des explications qu'il avait fournies, il résultait pour moi le fait d'une situation assez anormale, assez grave, et qu'il ne m'était pas permis d'avoir personnellement la conviction que la nomination de M. le général Trochu ne serait pas accompagnée de très-sérieux dangers.
J'ajoutai que toutefois, comme ces appréciations de ma part résultaient de ce que j'avais entendu, je pouvais craindre de n'avoir pas compris exactement, que je pouvais avoir la pensée qu'une conversation de l'Impératrice modifierait dans une certaine mesure la résolution que moi-môme je n'avais pu faire changer, et je demandai à ITmpératrice de faire appeler immédiatement M. le général Trochu , d'abord pour s'assurer par elle-même de ses dispositions et ne pas faire conserver à moi seul la responsabilité de la situation; en second lieu, pour faire changer, s'il y avait lieu, les réflexions de M. le général Trochu, quelles que fussent ses convictions.
J'ai lieu de penser, parce que cola m'a été dit, que l'Impératrice a fait immédiatement appeler M. le général Trochu, qui aurait répondu ne pas pouvoir se rendre ce jour-là près de l'Impératrice, ne voulant pas avoir à fi\ire à une femme le refus qu'il m'avait déjà communiqué. Ce que je sais, et je suis autorisé à le répéter, c'est ce qui s'est passé le lendemain devant le Conseil. Je demande à n'en dire qu'un mot.
La question m'y fut elfectivemenl posée. Je répondis succinctement, d'une part, que M. le général Trochu refuserait le ministère, car il me l'avait déjà refusé, alors que j'étais venu près de lui au nom d'un grand nombre de députés; qu'ensuite je ne croyais pas cjuaprès les conversations qui avaient été échangées, il y eût lieu d'insister.] Voilà, je pense, la réponse à la première cpicstion:
M' Laciiaud : Je prierai M. le Président de vouloir bien demander à