M. JOSEPH-EUGÈNE SCHNEIDER
M. Schneider quelles ont été les mesures de sécurité prises les 3 et 4 septembre pour le Corps législatif? En même temps, je prierai M. Schneider de nous dire s'il n'avait pas averti M. le général Trochu de la situation difficile qui se dessinait, et s'il ne lui avait pas demandé un concours actif dans l'intérêt de la sécurité du palais législatif ?
M. Schneider : Il était de mon devoir de me montrer essentiellement soucieux de la sécurité du Corps législatif.. Dans le Conseil de la veille, dans ceux des jours précédents, j'avais pu témoigner d'une certaine préoccupation. Tout le monde sait, en effet, qu'à ce moment, non-seulement, dans l'enceinte du Corps législatif, les esprits étaient extrêmement émus, mais au dehors, on apercevait des signes d'inquiétude et d'agitation qui étaient de nature à préoccuper le président. Nos règlements m'obligeaient à communiquer directement avec le ministre de la guerre, et à aucun degré je n'étais autorisé par ces mêmes règlements à entrer officiellement en communication avec M. le Gouverneur de Paris. J'ai donc prévenu d'abord M. le ministre de la guerre , qui me donna, sous le rapport de la sécurité, les assurances les plus explicites.
Mais ce ne fut pas assez, et, pour ma satisfaction et mon complet apaisement, il me parut de prudence et de convenance d'envoyer dans l'après-midi du 3, chez M. le Gouverneur de Paris, le secrétaire général du Corps législatif, M. Valette, pour le prévenir que je n'étais pas sans inquiétudes. Cette démarche fut faite. Je ne crois pas qu'on ait vu M. le gouverneur de Paris en personne, mais je puis assurer en tout cas que la communication fut faite dans les bureaux de M. le général, et j'ai quelque raison de penser, en recueillant tous mes souvenirs, que ce fut à la personne de M. le général Schmitz que M. Valette a fait la communication dont il était chargé.
L'après-midi et la soirée ajoutant aux inquiétudes que j'avais, mes préoccupations m'engagèrent à faire renouveler cette démarche par M. Valette, le lendemain, à neuf heures du matin.
Cependant à dix heures et demie, je ne voyais point arriver de troupes. Je convoquai à ce moment les deux questeurs. J'envoyai M. le général Lebreton chez le ministre de l'intérieur, et M. Hébert au second Conseil du gouvernement, pour insister sur la nécessité d'envoyer des troupes au palais. J'avais ainsi affirmé, autant qu'il dépendait de moi, sans y être obligé, uniquement par prévoyance, les mesures de sécurité et de convenance qui étaient dans la situation des choses. Je le faisais d'autant plus, que quelque temps auparavant nous n'avions pas été sans inquiétudes. M. le maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui commandait alors les troupes, s'était tout de suite rendu au palais et n'avait pas cessé de se tenir au Corps législatif et de se mettre en communication avec le président. Il m'avait paru, les circonstances étant les mêmes, que je ne pouvais mieux faire que de prévenir M. le Gouverneur de Paris, et de me mettre dans une certaine mesure à sa disposition. Je n'ai rien vu. Je n'ai reçu personne ; dans la matinée, dans la journée, on ne m'a fait parvenir aucune communication en réponse à celles que j'avais faites.
Cependant des troupes sont venues. Par les ordres de qui? comment? dans quelles conditions? Je ne sais. Il est évident qu'il y a eu des faits
qui se sont passés ; mais je ne puis répondre que de ce qui me concerne ; je n'apprécie pas ce que je n'ai pu savoir, c'est-à-dire ce qui s'est produit en dehors de moi ; mais j'affirme que M. le général Trochu n'a fait au président du Corps législatif aucune communication, qu'il ne lui a pas fait connaître quelles étaienC les mesures qui se prenaient ou ne se prenaient pas , par qui elles étaient prises , commofnt elles étaient exécutées.
Je n'ajouterai qu^un mot. II y avait dans l'intérieur du Corps législatif une quantité de troupes assez faible. Je n'en avais pas demandédavantage. J'avais indiqué que, du moment où le Corps législatif aurait été envahi, il serait trop lard ; que le seul moyen de protéger le palais était de défendre les ponts, depuis le Pont-Royal jusqu'au pont dléna; puis de placer des postes par derrière, à de certaines distances. Je faisais là quelque chose qui n'était point de mon métier, j'en demande ici pardon aux autorités militaires, mais il m'avait paru nécessaire de faire connaître que je ne comptais pas sur les forces qui ne servaient qu'à l'intérieur.
Je ne me trompais pas sur ce point, car lorsque j'ai fait dire d'agir au général qui commandait ces forces, — je ne sais pas le nom de ce général, — il a fait cette réponse à la personne que j'avais envoyée en communication avec lui : « Je ne suis pas maître de mes troupes; je no pourrais pas agir efficacement. » Et on n'a pas agi.
Cela ne m'a pas surpris ; je n'en fais pas ici un grief à ce général ; je vous l'ai dit, je ne comptais pas trop sur ces troupes, et j'avais prévu qu'on serait impuissant à partir du moment où le Corps législatif serait envahi.
Je rapporterai encore un détail, auquel je ne voudrais pas qu'on a! tachât trop d'importance, mais que je tiens à indiquer. Je voudrais qu'on connût bien que le président du Corps législatif était à l'égard de M. le général Trochu dans des conditions tout exceptionnelles de déférence et de confiance. Je vais en donner une preuve.
M. le général Trochu m'avait fait demander d'avoir à sa disposition, en permanence, deux cartes, pour que quelqu'un de sa maison pût toujours assister aux séances. Je me suis empressé de déférer à ce désir. et ce sont les deux seules cartes permanentes qui aient été remises. Les places auxquelles elles donn?ient droit se trouvaient dans la tribune du président. Eh bien, le jour du 4 septembre, j'ai des raisons de croire, je dois môme affirmer d'une manière précise et positive que dans cette tribune depuis le commencement de la séance jusqu'à la fin, jusqu'au moment où Témeule a complètement triomphé et a fait évacuer le Corps législatif, il s'est trouvé là un des représentants qui d'ordinaire étaient envoyés par M. le général Trochu.
Je vous ai dit, messieurs, ce que je savais.
M. JOSEPH-MARIE PIÉTRI. i03
M. PrÉTRi (Joseph-Marie), né a Sartène, propriétaire, membre du
CONSEIL général DE LA CoRSE, ANCIEN PRÉFET DE POLICE,
M^ Laciiaud : Je prierai M. Piétri, qui était préfet de police au moment des événements, de dire à MM. les jurés s'il n'est pas à sa connaissance que des visites, sinon très-fréquentes, tout au mcins renouvelées quelquefois, ont eu lieu de la part des principaux membres de l'opposition chez M. le général Trochu.
M. Piétri. Je vais dire ce qui est à ma connaissance.
Pour répondre à la question qui m'est adressée paf M. l'avocat, je dirai qu'en effet j'ai su que M. le gouverneur de Paris recevait chez lui des membres du Corps législatif appartenant à l'opposition radicale. Ces messieurs y allaient fréquemment et avaient des conférences avec lui.
M® Lachaud : Je voudrais aussi demander à M. Piétri s'il n'a pas remarqué des différences très-grandes entre les mesures de sécurité prises par M. le maréchal Baraguay-d'Hilliers et les précautions qui ont été prises pour la journée du 4 par les ordres de M. le général Trochu autour du Corps législatif.
M. Piétri : Mon Dieu, je vais ici entrer dans un ordre de faits tout à fait différent. Dès le 9 août, date de l'ouverture de la session du Corps législatif, je fus convaincu que, pour empêcher de voter les mesures nécessaires à soutenir la guerre, l'opposition radicale voulait tenter un coup de main révolutionnaire contre le pouvoir. Le Gouvernement en a été informé ; des mesures furent prises, et certainement, bien que les circonstances fussent alors moins graves qu'au 4 septembre, les périls étaient peut-être les mêmes, car les passions étaient très-surexcitées. M. le maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui à ce moment commandait l'état de siège, jugea prudent et nécessaire de se rendre de sa personne autour du Corps législatif. Son attitude fut très-nette, très-résolue, et, en présence de sa volonté bien exprimée de réprimer vigoureusement toute entreprise criminelle, l'opposition abandonna ses projets, qui étaient do faire enlever ce jour-là le Corps législatif.
M^ Lachaud : Je voudrais, en troisième lieu, entendre les explications de M. Piétri sur ce qui s'est passé le 3 septembre à l'hôtel du Gouverneur ; tout au moins ne sait-il pas qu'il y avait là une foule très-nombreuse, à laquelle M. le général Trochu s'est adressé ? Sait-il ce qui a été dit?
M. Piétri : Voici comment les faits m'ont été rapportés par les agents que je pouvais avoir dans la foule :
Le 3 septembre, après la nouvelle de Sedan, nouvelle qui fut portée à la connaissance de la population de Paris par une proclamation du Gouvernement tout entier, la population éprouva un certain frémissement ; une vive effervescence régnait dans les rues de Paris. En rentrant le soir des Tuileries, vers huit heures et demie, je pris immédiatement les mesures les plus urgentes et les plus fermes pour maintenir l'ordre dans la rue.
Dans la soirée du 3 au 4 septembre, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, une première tentative de sédition se produisit. Une bande de trois à qua-
tre cents émeutiers voulut attaquer le poste de police qui se trouve à cet endroit. Les sergents de ville qui l'occupaient, au nombre de vingtcinq, sortirent, et, avec une résolution prompte, une énergie soudaine, ils dispersèrent cette bande, dont ils arrêtèrent deux cTiefs.
Le môme mouvement se produisit plus bas, sur le boulevard Montmartre. Cette fois les séditieux étaient beaucoup plus nombreux. D'après les rapports qui m'arrivèrent dans la nuit, il y avait de deux à trois mille personnes. Les sergents de ville sortirent de nouveau, se mirent en bataille sur la chaussée, et, après une vive résistance, cette bande fut également dispersée. Parmi ces émeutiers il y avait des gardes mobiles du camp de Saint-Maur. i
Un de ces gardes mobiles prétendit avoir reçu dans la mêlée une blessure à l'oreille. Alors, comme dans tous les mouvements révolutionnaires, la bande voulut avoir son cadavre. On prit cet homme et on le transporta au palais du Gouverneur de Paris. La bande s'était reformée dans les rues qui conduisent au Louvre ; elle était redevenue fort nombreuse. Une députation s'en détacha et demanda à voir M', le Gouverneur de Paris. Cette députation fut introduite ; elle cria beaucoup contre la police, accusa les agents de l'autorité d'avoir exercé les plus grandes brutalités, et d'avoir « blessé le peuple », dans 1 émission de sa volonté.
D'après les rapports qui me parvinrent dans la nuit à la préfecture de police, il fut dit que M. le général Trochu aurait répondu : « Les brutalités cesseront; justice sera faite; d'ailleurs le peuple sera armé, et c'est le peuple qui fera lui-même sa police. »
Sur cette assurance, tous les gens qui étaient présentscrièrent : « Vive le général Trochu! vive le Gouverneur » ! et se retirèrent.
M^ Mathieu : Je prierai la Cour de vouloir bien demander à ]\r. Piétri si, soit à ce moment, soit à un autre, on n'aurait pas crié dans la cour du Gouverneur de Paris : « La déchéance! la déchéance! » Quelles auraient été et les paroles et l'attitude de M. le général Trochu en entendant ces cris?
M. PiÉTiii : Je n'ai pas connaissance de ce fait. Je sais que dans les rues la foule criait : « La déchéance! vive la République ! )i Mais quant aux cris qui auraient été poussés au Louvre et aux paroles qu'aurait prononcées M. le général Trochu, je n'ai aucun souvenir.
M*" Grandperret : Je demanderai à M. le Président de prier ^L Piétri de vouloir bien donner quelques explications sur les mesures qu'il a l)rises pour la protection du Corps législatif.
M. Piétri : En présence des événements qui s'étaient déjà produits, de l'effervescence de la population, des projets que nous savions exister chez les révolutionnaires, des mesures furent prises par l'autorité civile. Le i septembre, huit cents hommes furent envoyés autour du Corps législatif, car c'était le Corps législatif qui était l'objectif principal des menées révolutionnaires. Ces huit cents hommes de police, commandés par leurs officiers de paix, étaient dirigés par des commissaires de police, et choisis i)armi les agents les plus énergiques que je connusse à l'administration. Avant de les envoyer au Corps législatif, je les appelai d;ins mon cabinet, à sept heures du malin, et je fis un appel loyal à