‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 19 sur 65 · M. PIÉTRI · texte numérisé non relu

M. PIÉTRI

leur honneur et à leur dévouement au devoir. Tous promirent qu'ils le feraient fermement, et je suis heureux de proclamer ici devant la justice qu'aucun d'eux n'a failli à son serment dans cette néfaste journée.

Le poste fut occupé à dix heures précises. Dès le matin, des bandes venaient de tous les points de la capitale pour s'engouffrer sur la place de la Concorde. De Believille, de Montmartre, de Ménilmontant, descendait une foule calme en apparence, mais disciplinée et dirigée par des chefs de section ; elle arriva sur la place de la Concorde, et là attendit les événements.

Le Corps législatif devait se rassembler à midi précis. Dès qu'il fut réuni, et quand la foule fut assez nombreuse, on tenta de forcer la consigne, et d'approcher du Corps législatif. Les hommes de police résistèrent très-énergiquement pendant deux heures et tinrent en échec toutes ces bandes qui voulaient tenter d'envahir l'Assemblée. Du haut du perron du Corps législatif, des membres de l'opposition faisaient des signes destinés à appeler le peuple, mais mes agents opposèrent une barrière infranchissable à son arrivée. Voyant que le coup pouvait manquer, on tenta de renverser cette unique barrière de l'ordre. Une voix s'éleva à la tribune pour dénoncer comme un crime la présence des agents de police autour du palais législatif. Cette motion n'eut aucun résultat. On s'adressa alors aux questeurs de l'Assemblée, et on les pria de vouloir bien donner des ordres pour que les agents de police et les gardes de Paris fussent renvoyés à la Préfecture de police, et que la garde du palais fût exclusivement livrée à la garde nationale. Les commissaires de police furent mandés par MM. les questeurs du Corps législatif, — je ne saurais dire si les deux questeurs étaient présents ou s'il n'y en avait qu'un seul, — et il leur fut enjoint de se retirer. Les commissaires de police auxquels cette injonction fut adressée répondirent,que la police de la place et des quais n'était pas du domaine de MM. les questeurs; qu'ils avaient une mission, qu'ils devaient remplir leur devoir, et qu'ils l'accompliraient.

En présence de cette fin de non-recevoir, on voulut tourner la difficulté, et on y réussit. On s'adressa au général qui commandait les forces autour du Corps législatif. On savait que ce général avait tous les pouvoirs, puisque nous vivions alors sous la loi de l'état de siège, et que, dans cette situation, toutes les forces de la police sont à la disposition de l'autorité militaire. On lui exposa que la police était, dans la circonstance, une cause de trouble et de désordre, et qu'en l'éloignant, toute l'agitation se calmerait. Le général appela autour de lui les commissaires de pohce et leur donna l'ordre de rentrer à la Préfecture pour livrer les postes que les agents occupaient à la garde nationale. Les commissaires de police furent très-émus d'une semblable détermination; ils voulurent représenter au général que les agents étaient le seul obstacle à l'envahissement du Corps législatif. On leur répondit de ne pas discuter et d'obéir; ce qui fut faiti Les agents furent retirés, et, après un simulacre de résistance par les gardes nationaux, le flot envahit le palais et pénétra dans l'enceinte.

J'ai appris ces faits, messieurs, par l'un des commissaires de police qui étaient là présents sur les lieux, et qui, rentrant à la préfecture et

me rendant compte de tout ce qui venait de se passer, s'en montra vivement ému; il criait à la traiiison, et il affirmait que si les 800 hommes de force municipale avaient été maintenus sur le poîjt de la Concorde et autour du palais, le Corps législatif n'aurait couru aucun danger et aurait délibéré en plçine sécurité.

Me Lachaud : M. Piétri peut-il nous donner quelques détails sur les derniers moments du séjour de l'Impératrice aux Tuileries, et nous dire si, dans sa pensée, l'Impératrice a couru quelque danger?

M. Piétri : Alors je vais poursuivre mon récit.

Dès que le commissaire de police, qui était venu me trouver, m'eut rendu compte des événements qui venaient de s'accomplir, — et il les raconta non-seulement devant moi, mais devant tous mes principaux collaborateurs, — on me demanda ce qu'il y avait à faire. Je répondis que nous devions défendre la Préfecture de police, et je donnai des ordres pour que toutes les issues fussent gardées, et qu'un commissaire de police assistât les hommes de l'autorité pour repousser les agressions dont la Préfecture pouvait être l'objet.

Mais dix minutes après, un quart d'heure peut-être, je reçus d'un chambellan l'avis que Sa Majesté me mandait aux Tuileries. Il pouvait être trois heures. Je prévins aussitôt mes collaborateurs que je leur laissais le soin de rester à la Préfecture, et je me rendis au château.

J'eus toutes les peines du monde pour arriver aux Tuileries, Les quais étaient déjà couverts par une foule mugissante. En arrivant près du palais, je m'aperçus qu'on essayait de forcer les grilles. La foule était déjà véritablement menaçante. La porte du guichet de l'Empereur était fermée et complètement obstruée. Nous parvînmes cependant à pénétrer dans l'intérieur de la cour. Comment? Il me serait fort difficile de le dire.

Je descendis de voiture, et je montai rapidement près de Sa Majesté. Je la trouvai entourée de personnages éminents : M. le prince de ^letternich, M. le ministre Nigra, d'autres encore. Tous suppliaient instam.ment Sa Majesté de vouloir bien quitter les Tuileries. L'Impératrice résistait très-nettement à ces supplications. On m'interpella alors, et on me demanda si je croyais que ^es Tuileries -étaient en sûreté. Je ne pus que répondre que les Tuileries allaient être probablement envahies, car les grilles étaient presque forcées à mon arrivée, et j'ajoutai que selon toute apparence, dans quelques minutes, le palais allait être livré à la foule. Alors sur mes instances, inixquelles se joignirent celles des ])ersonnages dont je viens d'avoir Thonneur de citer les noms, l'Impératrice, après de vifs efforts, consentit à quitter les Tuileries.

M' Allou : M. Piétri se rappelle-t-il le nom du général qui commandait les troupes dont il a parlé tout à l'heure?

M. PiiVriii : C'était, je crois, M. le général de Caussade. Je ne puis l'affirmer, mais on m'a dit qu'il s'appelait ainsi.

M. Li: COMTE DE Cossé-Brissac (Aimé-Mvurice-Arthur-Napoléon),

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