‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 20 sur 65 · M. DE COSSÉ-BRISSAC — M. D'ANDELARRE · texte numérisé non relu

M. DE COSSÉ-BRISSAC — M. D'ANDELARRE

eue avec M. le général Trochu, le 7 août, le lendemain ou le surlendemain du désastre deReischoffen.

M. le comte de Cossé-Brissac : Je me rappelle en effet une conversation de M. le général Trochu, qui m'a excessivement frappé, je dirai même très-ému, parce qu'il y mit beaucoup de chaleur et d'éloquence.

C'étaitle7 août, sur les quatre heures. M. l'amiralJurien de laGravière, en sortant du Conseil, amena M. le général Trochu dans le salon de service, et lui adressa cette question : « Croyez-vous que nous puissions encore sauver la France et arrêter l'invasion allemande? »

M. le général Trochu parla longuement de politique, dit qu'il avait prévu tous les malheurs qui devaient frapper la France, et que sa voix n'avait pas été écoutée. M. l'amiral Jurien de la Gravière lui répondit : « Je ne parle pas politique; je m'adresse au capitaine, je m'adresse au soldat; pensez- vous que l'Empire puisse encore sauver la France? »

M. le général Trochu, entraîné par la chaleur qu'il apportait dans cette conversation, répondit en termes qui me sont restés assez présents à la mémoire, et qui dans la circonstance étaient très-graves. « Je ne sais, dit-il; on ne peut pas séparer la guerre de la politique; la guerre est ce que la politique la fait. Mais, dans des conjonctures aussi graves, j'ai voulu me réserver devant la postérité^, je ne sais ce qui m'est destiné. Je vois devant moi s'élever tristement la pensée du maréchal Marmont et du général Dupont. J'ai voulu prendre les devants, et j'ai consigné dans un testament toutes mes prévisions. Ce testament est déposé chez M^Ducloux, notaire àParis. ..Ce n'est pas pour ma fortune, ajoutait le général, car j'ai cent francs de rente, et onze enfants. »

Cette conversation, à l'heure où la France était menacée, nous frappa beaucoup. Elle fut tenue devant M. l'amiral Jurien de la Gravière que son rang et sa position rendaient naturellement le principal interlocuteur de M. le général Trochu. Il y avait en outre M. le prince Poniatowsiîi et M. Conneau, lieutenant de vaisseau, officier d'ordonnance de l'Empereur.

Voilà tout ce que je me rappelle de ces événements.

M. LE MARQUIS D'AiVDELARRE, MEMBRE DE l'AsSEMBLÉE NATIONALE.

M^ Lachaud : Je prierai monsieur le Président de demander à M, le marquis d'Andelarre s'il se rappelle le fait suivant :

Un jour, dans un des couloirs du Corps législatif, M. le marquis d'Andelarre n'aurait-il pas causé avec un des membres importants de l'opposition; dans la conversation, ce personnage aurait-il dit qu'il ne connaissait pas M. le général Trochu ; M. d'Andelarre lui aurait-il répondu : « Mais, ce n'est pas possible, je vous ai vu chez lui ! » Je ne cite pas le nom de cette personne^, M. d'Andelarre la nommera, s'il le croit utile.

M. le marquis d'Andelarre : Je me suis trouvé en effet, il y a environ trois mois, dans un couloir, non du Corps législatif, mais de l'Assemblée nationale, au milieu d'un groupe de personnes. Il y avait là plusieurs membres de l'opposition radicale du temps du Corps législatif.

Un des membres de cette réunion disait, — je crus du moins que c'était lui: — «Je ne connais pas M. le général Trochu.» Je me tournai

vers lui. «Mais, mon cher collègue, répliquai-je,pcrmetlez-moide vous dire que je vous ai vu chez lui. » Mon honorable collègue répondit alors, en tournant sur son talon : «Ah! vous m'en direz tant, qu'il faudra bien que j'en convienne! »

Voilà toute la conversation qui a eu lieu à ce moment-là. Elle était relative à une circonstance qui s'était passée huit jours avant le 4 septembre. Je m'étais rendu chez M. le général Trochu pour avoir l'honneur de le voir. J'attendais dans son antichambre pendant que, de mes collègues du centre gauche, les uns étaient déjà introduits chez M. le général Trochu, les autres attendaient également dans l'antichambre. Je vis entrer, par une porte au fond de la salle, un certain nombre de membres de l'opposition de la gauche du Corps législatif qui traversaient l'antichambre. Ils ne passèrent pas du côté du cabinet de M. le général Trochu, mais bien du côté opposé, celui où se trouvait, je pense, son secrétaire. Venaient-ils de voir le général, ou bien avaient-ils l'intention d'aller plus tard chez lui? Je ne sais.

Quand je fus admis près de M. le général Trochu, je le trouvai avec M. le comte de la Monneraye. M. Plichon entra après moi. Je conclus de ce que je venais de voir, que M. le général Trochu recevait tout le monde, les membres de la gauche et ceux du centre gauche, groupe dont je faisais partie.

Je trouvai M. le général Trochu très-inquiet, très-préoccupé de ce qui se passait. Je l'étais moi-même beaucoup. Dans la conversation, je lui demandai des nouvelles de l'armée du maréchal Bazaine. Il me répondit : «L'armée du maréchal Bazaine, mon cher marquis, est une armée perdue; ne comptez plus sur elle. En ce moment je ne cherche qu'une chose, c'est d'empccher l'armée du maréchal de Mac-Mahon de rallier celle du maréchal Bazaine, comme on le veut. Si ce mouvement s'effectue, ce sera encore une armée perdue. Je m'occupe de la faire revenir sous les murs de Paris; là, seulement, elle peut nous rendre les plus éminents services. J'ai malheureusement contre moi le cabinet tout entier. Un seul de ses membres, — je vais le nommer, — un seul de ses membres est avec moi. Nous allons travailler toute cette nuit pour chercher à obtenir une décision contraire à celle qui paraît prévaloir jusqu'ici. Le personnage qui partage mon sentiment est M. Jérôme David. Demain matin, à huit heures, la question sera tranchée. Si demain vous entendez dire que l'armée du maréchal Mac-Mahon marche sur Sedan ou sur Metz, vous pouvez vous dire que c'est une armée perdue. » [Mouvement.)

W Laciiaud : J'ai une question à adresser à monsieur le marcjuisd'Andelarre,non sur les faits de guerre, nous en parlerons quand le mcmcnt de les discuter sera venu, mais sur un autre point.

Je suis obligé d'ôtrc un peu curieux, monsieur le marquis, et de vous demander le nom du membre de la gauche avec qui vous avez eu la conversation que vous avez racontée tout à l'heure. Ce n'est pas pour moi, je le connais, mais MM. les jurés ne le savent pas, et je suis oblige de le leur apprendre.

M. le marquis d'Andel.vrre : Je suis ici pour dire toute la vérité, et je la dirai

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