M. ADOLPHE VUITRY
M* Lachaud : Je le sais, monsieur le marquis.
M. le marquis d'Andelarre : M. Picard est le collègue avec qui je causais.
M. Adolphe Vuitry, membre de l'Institut, ancieix mlmstre.
M^ Lachaud : Monsieur Vuitry voudrait-il nous donner des renseignements sur une conversation qui lui aurait été rapportée et qui aurait été tenue par un personnage considérable, dans une maison d'Orléans que je ne veux pas indiquer autrement?
M. Vuitry : J'étais à Orléans, vers la fin d'octobre ou les premiers jours de novembre, au moment où M. Thiers, revenant de Versailles et se rendant à Tours, passa par Orléans et y fit un court séjour. La ville d'Orléans à cette époque, et depuis trois semaines, était occupée par des troupes bavaroises. On n'avait plus de communication avec le dehors ; la tristesse, l'inquiétude étaient grandes. On s'informa donc avec beaucoup d'anxiété de tout ce qu'avait pu dire M. Thiers sur les négociations auxquelles il venait de prendre part. Le bruit, alors accrédité dans Orléans, était que ces négociations avaient pour objet, non-seulement la conclusion d'un armistice, mais la conc'usion immédiate de la paix ; que M. de Bismarck avait proposé des conditions de paix dures et douloureuses, mais que cependant il eût été sage d'accepter. On disait qu'il s'agissait de 'la cession de l'Alsace et de deux milliards d'indemnité. On ajoutait que M. Thiers n'ayant pas pouvoir de conclure la paix , avait déclaré qu'il était obligé d'en référer aux membres du gouvernement de Paris, et que le lendemain il avait eu une conférence avec des membres de ce Gouvernement, dans une localité entre Versailles et Paris, à Saint-Cloud ou à Boulogne ; que là il n'avait pu vaincre les résistances qu'ils avaient apportées à l'acceptation des conditions qui étaient alors proposées. On disait enfin que M. Thiers en avait un profond regret, étant convaincu qu'on serait obligé plus tard de subir des conditions plus dures et plus douloureuses.
J'ajoute en terminant que l'exactitude de ce récit, qui aurait pu être contestée il y a quelques mois, se trouve aujourd'hui pleinement constatée par la déposition que M. le Président de la Républicjue lui-même a faite devant la commission de l'Assemblée nationale, chargée de procéder à une enquête sur le 18 mars.
Voilà tout ce que j'ai à déclarer à la Cour relativement aux faits sur lesquels mon témoignage a été demandé.
M* Mathieu : Je prierai monsieur le Président de demander à M. Vuitry s'il ne se souvient pas de la nature des conditions plus dures que M. Thiers prévoyait dans son patriotisme et son expérience, et que M. de Bismarck aurait annoncées?
N'ont-elles pas été formulées ? Est-ce que M. de Bismarck n'aurait pas dit : « Vous n'acceptez pas la paix ? Eh bien, vous l'accepterez dans une conférence prochaine, quand Paris, qui ne pourra pas tenir longtemps, aura capitulé. »
M. Vuitry: En effet, — j'avais omis ce détail, parce que je pensais que dans le débat actuel il n'avait que peu d'importance, — en même
temps on disait, — je no fais que rapporter à la Cour les bruits qui circulaient alors dans la ville d'Orléans, — on disait que M. do Bismarck avait déclaré que si les conditions de paix qu'il proposait n'étaient pas acceptées, Paris serait infailliblement obligé de capituler, et qu'alors il demanderait des conditions de paix plus dures; on mentionnait notamment la cession de l'Alsace, de la Lorraine, et les cinq milliards d'indemnité.
Voilà ce qu'on disait à celte époque à Orléans.
M. Joseph-Adhémar de Guilloutet, ancien député, propriétaire.
W Lachaud : Je prierai monsieur le Président de vouloir bien demander à M. de Guilloutet des détails sur une conversation qu'il aurait eue à Bordeaux avec un très-éminent personnage que je ne veux pas nommer. Qu'aurait-il appris à ce moment-là ?
M. de Guilloutet : Il y a certains détails de conversation qui ne peuvent pas se redire.
W Laciiaud : Vous ne direz, monsieur, que ce qui vous paraîtra convenable et possible. Nous nous en rapportons complètement à votre délicatesse.
M. DE Guilloutet: La seule chose que je puisse dire, — et je la dirai sans aucune espèce de crainte, parce qu'elle est tout à son honneur, — c'est qu'à la suite d'un entretien que j'eus avec M. Thiers, s'il faut le nommer, — et je puis, je crois, citer son nom, — M. Thiers, après m'avoir raconté les différentes phases de ses négociations politiques, et de sa mission à Paris au 31 octobre, résuma sa conversation en disant qu'il avait eu le regret de ne pouvoir faire aboutir les négociations de l'armistice, que le Gouvernement n'avait pas acquiescé aux conditions qui auraient permis de traiter de la suspension d'armes; qu'on s'était arrêté à des choses qui, selon lui, ne méritaient pas qu'on y attachât l'importance qu'on leur attribuait; que l'armistice était parfaitement possible dans les conditions auxquelles il l'avait traité dans sa négociation. Il termina cet entretien en me disant que la paix avait été également possible, (lu'il pouvait la faire, qu'il l'aurait faite, moyennant deux milliards au plus et — ici je répète presque textuellement ses paroles — une « bande de territoire en Alsace. » L'étendue de celte bande de territoire ne fut ni indiquée ni limitée ; M. Thiers resta dans ces termes vagues : « Une bande de territoire en Alsace. » Il avait regretté de n'avoir pas trouvé le Gouvernement disposé à entrer dans la négociation sur ces bases-là.
]\r Allou : M. de Guilloutet sait-il si l'éminent personnage dont il s'agit a ajouté que le lU octobre aurait été pour quelque chose dans l'avortement de ces négociations?
M. i)i: Guilloutet : Non, monsieur ; je n'ai pas ou connaissance de ce détail.
J'ajoute que M. Thiers paraissait agité, animé par une douleur Irèspatriotiquo et très-vive ; il était anxieux, et regrettait profondément que l'obstination duGouvornemont no lui eùt[)as pormisde faire aboutir une négociation dont il paraissait être maître.
MM. DE GUILLOUTET. — C. DOUGET. - Til. DE GRAVE. IM
M. DoucET (Charles-Camille), cinquante-neuf ans, membre de l'Institut, ANCIEN DIRECTEUR DE l' ADMINISTRATION DES THEATRES AU MINISTÈRE DES BeAUX-ArTS.
M" Laciiaud : M. Camille Doucet se rendant un jour auprès de M. ]e président de la République pour lui présenter un académicien, n'aurait-il pas entendu M. Thiers s'expliquer sur les démarches qui auraient été possibles, à un certain moment, pour arriver à la conclusion d'un armistice ou de la paix, et regretter qu'alors on n'eût pas accepté certaines propositions? Je rappelle ce souvenir à M. Camille Doucet, en le priant de nous dire ce qu'il n'a pas oublié.
M. Camille Doucet : La question ne m'embarrasse pas, cependant elle m'expose à paraître un peu indiscret.
Il est vrai qu'un jour, à Versailles, ayant eu l'honneur, en qualité démembre du bureau de l'Institut, d'aller présenter un nouvel élu à M. le président de la République, M. Thiers voulut tien se souvenir qu'il était, lui aussi, membre de l'Institut, et il invita ses confrères à déjeuner avec lui. Pendant ce déjeuner, ne se méfiant pas de nous, — ayant peut-être tort [sourires]^ — il parla des malheurs de la France dans les termes les plus honorables pour lui et avec des élans trèspatriotiques. Il nous dit que le 31 octobre il avait cru pouvoir obtenir des conditions infiniment meilleures que celles que depuis nous avons dû subir.
Voilà la vérité. Je ne sais pas autre chose.
M. de Grave (Théodore), homjie de lettres.
M« Laciiaud : Voici dans quel intérêt nous avons prié M. de Grave de venir à Faudience. MM. les jurés se rappellent qu'au commencement de cette audience ils ont entendu la déposition de M. général Péhssier. Ce général s'est retiré, mais c'était une erreur. 11 y a deux généraux de ce nom; nous espérons avoir le temps d'appeler devant MM. les jurés monsieur ou messieurs les généraux Péiissier, dont nous voulons faire entendre le témoignage; mais, en attendant, je prierai M. le Président de vouloir bien demander à M. de Grave de rapporter les observations que M. le général Péiissier lui a faites au sujet de la bataille de Buzenval.
M. DE Grave (Théodore) : Voici comment a eu lieu la conversation que j'ai été appelé à avoir avec M. le général Péiissier. C'était l'année dernière, à peu près à cette époque, quelques jours avant le 2 avril. Nous revenions de Versailles ; je me trouvai dans le même compartiment que le général Péiissier, que je ne connaissais pas alors, pas plus qu'il ne me connaissait, et les autres personnes qui étaient avec moi ne le connaissaient pas davantage. La conversation s'engagea sur tout ce qui venait de se passer, cela m'intéressait; j'avais à ce moment quitté Paris et même la France. Le général parla des événements, et tout naturellement il vint à parler de la bataille de Buzenval . Il s'exprima , à ce sujet, avec une verve excessivement chaleureuse, et il porta des pritiques très-sévères contre les faits d'armes du général Trochu, au
point môme que je crois me rappeler que je l'ai interrogé pour lui demander qui il était. Il ne me dit pas alors son nom, mais il me répondit qu'il était général d'artillerie. A partir de ce moment, nous apportâmes tous une attention très-grande à tout ce qu'il nous raconta, et bien que je n'aie pas présent à la mémoire le texte exact de ses paroles, l'impression qui m'est restée de cette conversation est tellement vive, que je puis affirmer, affirmer très-clairement et très-fermement, que les critiques que le général Pélissier adressaità la conduite du général Trochu, à propos de l'affaire de Buzenval, étaient des plus sévères, et sévères à ce point que, à ses yeux, la conduite du général Trochu pouvait passer pour une imprévoyance coupable.
Je ne sais, je le répète, si je me rappelle textuellement la conversation du général Pélissier, puisque cela se passait il y a un an, mais je puis affirmer ceci, qui nous a été rapporté par le général. Il nous a dit qu'il s'était trouvé dans une des pièces du fort du Mont-Valérien, avec le général Trochu et d'autres officiers qui formaient son état-major. Il était midi. Le général Trochu était appuyé contre la cheminée. Le général Pélissier se serait alors avancé vers lui et lui aurait dit : « Général, que pensez-vous...» ou même : « Que penses-tu... » — car je crois me rappeler qu'à ce moment-là, le général Pélissier nous dit qu'il le tutoyait, — « Général, que pensez-vous qu'il y ait à faire de cette bataille? » Le général Trochu lui aurait répondu qu'il ne savait pas ce qu'il allait faire. Le général Pélissier ajoutait que cela lui avait paru la réponse d'un homme qui n'aurait pas prévu qu'un jour de bataille nos malheureuses armées pouvaient avoir l'avantage jusqu'à midi, et dont, par conséquent, les dispositions en vivres et en renouvellement de munitions n'étaient pas prises pour continuer la lutte en cas de succès. Or, il était alors midi, et nous étions vainqueurs.
Je ne vous rapporte pas, je le répète, le texte des paroles, mais le sens était celui-ci, je l'affirme, et je l'affirme sur l'honneur.
J3 vous ai dit que nous étions plusieurs en chemin de fer, moi et d'autres personnes, qui ne connaissions pas le général Pélissier. J'avais eu en face de moi un monsieur qui avait observé le général avec une certaine intelligence. En sortant du chemin de fer, cette personne se dirigea du côté du général pour lui parler, et, quarid l'entretien fut terminé, comme nous savions que nous nous étions trouvés avec un général, mais que nous ne savions pas son nom, nous nous approchâmes de ce monsieur, pensant qu'il pourrait nous renseigner, et c'est alors qu'on nous a dit que c'était le général Pélissier, frère du maréchal.