M. CHANGARNIER
1859, et c'est l'année suivante que je rencontrai dans le monde le général Trochu ; c'était un homme charmant, très-séduisant, avec lequel j'ai toujours eu les relations les plus cordiales. En vérité, je suis extrêmement surpris d'avoir été appelé ici.
En ce qui concerne le gouvernement de Paris et la révolution du 4 septembre, je déclare ignorer absolument les faits qui s'y rapportent.
Quant aux propos de société, quant aux conversations, je vous en prie, ne me diminuez pas à ce point d'être obligé de les répéter ; et puis j'irais trahir les personnes qui m'ont parlé ! Mais ce n'est pas moi qui ai prononcé ces paroles; je les ai peut-être entendu prononcer. Comment voulez- vous que je vienne livrer des paroles dites par des personnes dans des salons? La Cour n'attend pas cela de moi !
M« Allou : Je n'ai plus rien à demander au général, car il vient de dire qu'il n'a pas prononcé les paroles.
M® Lachaud : Prenez garde ! la déposition du général est la plus digne qu'on puisse entendre sortant de la bouche d'un homme aussi parfaitement élevé. Vous êtes heureux de sa déclaration ; eh bien, moi aussi.
Me Allou : Il faudrait pourtant préciser un peu. J'ai relevé les paroles très-significatives de l'honorable général Changarnier. Je demanderai au général ceci : n'éprouverait-il pas un certain étonnement à voir affirmer par mes trois adversaires qu'il avait prononcé les paroles que lui attribue l'article du Figaro, et en prendrait-il personnellement la responsabilité?
M. le général Cha>'garnier : Je répète que je ne prends aucune responsabilité des propos de salon.
M^ Lachaud : Vous pouvez être certain, général^ qu'on ne vous prêtera que des paroles convenables, et que, lorsqu'il s'agira de parler de vous, on ne le fera qu'avec tout le respect qui vous entoure; on dira aux jurés : a Vous avez entendu la déposition d'un des plus grands généraux de France »,et tout le talentdeM* Allou ne changera pa: la nature de cette déposition.
W Allou : Pardon! ne changez rien. Il semblerait vraiment que c'est nous qui avons attribué au général Changarnier les paroles blessantes dont il s'agit, — et embarrassantes pour lui, — quand nous ne faisons pas autre chose que de lui demander de les répudier.
Voilà quel est le terrain vrai.
Maintenant vous envelopperez de toutes les caresses possibles la déposition de l'honorable témoin, soyez tranquille, nous on rappellerons les termes lorsque la discussion sera venue.
W Lachaud : Et nous serons d'accord pour discuter.
Me Allou : C'est possible, mais nous ne serons d'accord que sur ce point.
Un juré : Comme le propos qui est attribué au général Changarnier me paraît être un des points les plus importants du procès, je lui demande pardon de m'associer à la demande de M'' Allou, en priant le général de répondre sur un fait : le général a-t-il prononcé les paroles qui lui sont attribuées par le Figaro?
Je fais cette demande au nom du jury.
M. le général Cii angarnier : A quelle époque aurais-je prononcé ces paroles? En quelle année? Est-ce que je note mes paroles?
M. LE Président : Vous avez entendu, général, la question posée par l'un des membres du jury. C'est par oui ou non que vous avez k répondre. Avez-vous tenu le propos ou ne l'avez-vous pas tenu?
M. le général Ciiangarnier ; Je vais bien étonner la cour.
J'honore le courage avec lequel le journal le Figaro défend les principes conservateurs qui sont les miens ; mais je suis tellement occupé, que je le lis rarement ; or, j'aurais probablement ignoré l'article dans lequel figurent les paroles qui me sont attribuées, si, quelques jours après son apparition, le général Trochu n'avait découpé cet article et ne me l'avait envoyé dans une lettre. Sans cette circonstance j'aurais ignoré qu'on m'attribuait ces paroles.
Je vous assure que vous m'humiliez en m'obligcant, c'est-à-dire en voulant m'obliger à répéter des conversations. A quelle époque auraisje tenu ce propos et sous quelle forme?
Le Figaro a beaucoup d'esprit, il en a tant qu'il en prête aux autres, et il m'a peut-être prêté plus d'esprit que je n'en ai.
Il m'est impossible de répondre; c'est une appréciation sur laquelle il m'est impossible aujourd'hui de répondre.
Je répète que je ne connais aucun fait ni quant à la révolution du 4 septembre, ni même quant au coup d'État du 2 décembre, où je n'ai joué qu'un rôle passif; je ne sais rien de ces époques qui puisse intéresser la Cour.
On veut m'obliger à traduire, à répéter ici des paroles que j'aurais dites , des conversations que j'aurais eues. A quelle date ces paroles ont-elles été prononcées''* Qu'on me cite une ou plusieurs personnes qui m'aient entendu prononcer ces paroles, et j'éviterai à tout jamais de me rencontrer avec elles. La société est perdue si l'on veut m'obliger à entretenir la Cour de bavardages de salon.
Un autre juré : Je demande pardon d'insister.
Je comprends très-bien que le général est un homme trop Bien élevé pour répéter un propos dans les termes où il est rapporté par le journal le Figaro, mais je demande au général Changarnier, appelé comme témoin, s'il a donné une appréciation quelconque sur le Gouverneur de Paris.
En deux mots, on demande au général Changarnier de déclarer si, dans une conversation quelconque, il aurait émis un jugement défavorable au Gouverneur de Paris.
M. LE Président : La question ainsi posée est un peu trop générale. La question (jui nous occupe est celle de savoit* si un propos, qui constitue un outrage grave pour le général Trochu, a été tenu.
M. le général Ciiangarmeu : C'est mon opinion sur le général Trochu que M. le juré me demande. J'ai eu avec lui des relations toujours trtscourtoises; c'est un galant homme que j'estime beaucoup. Comment voulez-vous que je sache autre chose? J'étais bloqué sous les muraille> de Metz.
Je ne suis i)as une vieille commère, je ne répèti> pas les propos de salon .
M. BAZE. il9
M. Jean-Didier Baze, avocat, âgé de soixante-douze ans,
MEJIBRE DE l' ASSEMBLEE NATIONALE ET QUESTEUR DE CETTE ASSEMBLEE.
Me Allou : Monsieur le Président, voici le point sur lequel nous désirerions que la Cour appelât les explications de M. Baze.
Parmi les accusations du Figaro, auxquelles M. le général Trochu veut répondre, figure celle d'avoir été l'un des collaborateurs du coup d'État du 2 décembre; je voudrais que M. le Président demandât au témoin ce qu'il sait des revues de Satory quant au rôle de M. le gérai Trochu, alors chef d'escadron et aide de camp du général Neumayer.
M. Baze : A l'époque des revues de Satory, l'attention de l'Assemblée
— et particulièrement la mienne, à cause de mes fonctions spéciales de questeur et de membre de la commission de prorogation — fut appelée sur ce qui se passait au camp de Satory.
J'avais connu, dans le département de Lot-et-Garonne, le général Neumayer, qui commandait ce département alors que j'étais placé moimême à la tête de la garde nationale d'Agen ; nous eûmes naturellement des rapports ensemble, et ensuite je perdis de vue M. le général Neumayer pendant quelques années-. En 1848, je fus nommé membre de l'Assemblée constituante ; je vins à Paris, où je rencontrai le général Neumayer, qui commandait alors une division de Paris. Nous nous fîmes quelques visites, mais nous n'eûmes pas de relations habituelles.
Après la dernière revue de Satory, le général Neumayer vint chez moi, et me remit une lettre à mon adresse; cette lettre m'était adressée par lui-même et était écrite en entier de sa main ; elle me rendait compte de diverses choses, à lui personnelles, à l'occasion de ce qui s'était passé à Satory. Elle était accompagnée de pièces et d'une correspondance échangée entre le général Neumayer et le ministre de la guerre. ,
En mêm^ temps que le général Neumayer me faisait ce dépôt, je voulus avoir avec lui une conversation; il me donna des renseignements verbaux, et il résultait de ces renseignements — qui sont très-présents à ma mémoire — qu'à l'une des revues de Satory ses troupes n'ayant pas crié : « Vive l'Empereur » ! le prince-président avait piqué sur lui, et lui avait dit : « Général! pourquoi vos troupes n'ont-elles pas, crié?
— Parce que, avait répondu le général Neumayer, les troupes ne doivent pas crier sous les armes, parce que les règlements militaires s'opposent à ces démonstrations. — Si, monsieur, les troupes crient quand on veut » ! avait répliqué le prince-président,
A la suite de ces faits, le, général Neumayer avait été l'objet d'une mesure qui lui enlevait son commandement d'une des divisions de l'armée de Paris; on lui offrait en échange le commandement de deux divisions en Bretagne, je crois. Le général avait répondu qu'il ne voulait pas accepter ce qui ressemblait à un-marché dans lequel sa conscience était en jeu.
^ Il me dit alors : « Voici une copie de ma correspondance; je vous la remets afin que, si mon honneur était engagé devant l'Assemblée, vous
puissiez le défendre; vous vous servirez de ces pièces s'il y a lieu. »
La discussion sur les faits qui s'étaient produits ne vint pas, on ne parla pas de ce qui s'était passé à Satory, on mit même beaucoup d'affectation à ne pas s'en occuper.
Je ne pris pas copie des pièces qui m'avaient été confiées, parce que je ne me crus pas autorisé à le faire ; je n'en ai donc aujourd'hui que le souvenir, mais ce souvenir est tres-fidèle et très-complei.
Quelques jours après que ce dépôt m'avait été fait, le général Neumayer m'écrivit une autre lettre qui me fut apportée par M. le chef d'escadron Trochu. M. Trochu, que je ne connaissais pas encore, me dit qu'il venait de la part du général Neumayer, et la lettre qu'il me remit m'autorisait à lui rendre les pièces et correspondances qui m'avaient été confiées par le général. M. le chef d'escadron Trochu connaissait la situation et les relations qui avaient eu lieu entre le général Neumayer et moi ; il entra même dans quelques détails. Je lui remis les pièces demandées.
Voilà ce qui s'est passé.
Je ne puis pas produire les lettres qui m'ont été écrites par le général Neumayer, je ne les ai plus. La première n'avait pas été prise lors de l'invasion de mon domicile dans le palais de l'Assemblée, le 2 décembre; ma femme la trouva dans une poche d'habit; mais des personnes timorées et craintives lui dirent de brûler cette pièce, qui, en effet, fut brûlée.
Je me souviens de la teneur de cette lettre comme si je venais de la lire ; elle contenait ce que je viens de dire à la Cour, sauf les derniers détails qui me furent donnés de vive voix.
Quant à la seconde lettre du général Neumayer, lettre qui m'avait été apportée par M. le général Trochu, et en échange de laquelle j'avais remis la correspondance qui m'avait été confiée, elle me fut volée chez
moi, en mon absence, quand je ne dirai pas la jystice mais des
scélérats, conjurés pour violer la Représentation nationale, firent irruption dans mon appartement, et, après m'en avoir arraché violemment, firent main-basse sur tout ce qui m'appartenait.
M. LE Président : S'il n'y a pas d'autres questions à adresser au témoin, il pourra se r?Lrer?...
M. Baze : La Cour me permet-elle de me retirer?
M. le Président : Oui, monsieur.
M*" Laciiaud : Et de ne pas revenir.
M. Baze, à M" Lachaiid : Et de ne pas revenir! Je reviendrai si
cela me convient!
M. Armand, comte de Maillé, cinquante-cino ans, propriétaire,
MEMBRE DE l'AsSEMBLÉE NATIONALE.
M" Allou : Depuis do Ioniques années, M. le comte do Maillé n"a pas perdu de vue le général Trochu; je voudrais qu'il fil savoir quelles confidences politiques ont pu être échangées entre eux, soit à l'occasion