M. L'AMIRAL JURIEN DE LA GRAVIÈRE
de lui préparer une audience près de l'Empereur pour lui exprimer ses scrupules. J'allai aux Tuileries; je vis mon collègue attaché à la personne de l'Empereur; l'audience fut demandée, et j'appris au général Trochu qu'il serait reçu le lendemain matin.
Me Lachaud : Le témoin ne sait-il pas qu'après ce fait, qui honore à la fois le génétal Trochu et l'Empereur, il était offert quelque chose à la veuve du frère du général ?
M. le général Waubert de Genlis : Oui, [la belle-sœur du général était nommée titulaire dun bureau de tabac à Paris. Le général Trochu en fut informé.
M. Jean-Pierre-Edmond Jurien de la Gravière, cinquante-neuf ans
OFFICIER DE MARINE, VICE-AMIRAL, ANCIEN AIDE DE CAMP DE L'Em^ PEREUR.
M^ Allou : Je désirerais adresser une première question à l'amiral relativement à l'offre du ministère de la guerre faite au général Trochu offre dont on a entretenu la Cour, et qui se serait produite sous les auspices de MM. Schneider et Jurien de la Gravière, ayant la nomination de 1\L le général comte de Palikao.
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Je ne me rappelle pas très-exactement les circonstances qui m'ont amené à offrir au général Trochu de la part de l'Impératrice, le ministère de la guerre, ni l'époque à laquelle cette offre a eu lieu. Ce que je me rappelle très-bien, c'est que M. le général Trochu, après avoir pris connaissance de cette offre, m'a fait comprendre qu'il n'était point en situation de l'accepter. J'ai transmis cette réponse à l'Impératrice.
M^ Allou : Le témoin pourrait-il préciser les motifs du refus du général Trochu ?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : M. le général Trochu m'a fait remarquer qu'opposé comme il l'était aux doctrines militaires de l'Empire, il aurait le. devoir de faire comprendre au Corps législatif que la cause de nos revers devait être cherchée dans la mauvaise directon donnée à nos armées ou à nos institutions mihtaires. Je fis observer à M. le général Trochu, qu'à mon avis, ce serait faire là une communication inopportune et qu'il valait mieux, dans ce cas, ne pas accepter le ministère de la guerre.
Nous tombâmes parfaiteiiient d'accord qu'il n'y avait pas lieu d'accepter. M" Allou : Le témoin peut-il parler de l'entrevue qui eut heu dans la nuit du 17 au 18 août, et des circonstances dans lesquelles cette 'intrevue eut lieu?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : A cet égard, mes souvenirs sont très-présents.
J'étais couché, lorsqu'à trois heures du matin M. le lieutenant de vaisseau Conneau, officier d'ordonnance de Sa Majesté l'Empereur, vint me réveiller. Il était fort ému; il m'apprit que le général Trochu ramenait l'Empereur à Paris. Cette nouvelle me causa à moi-même une grande émotion. Il n'était point dans notre pensée que l'Empereur pût s'éloigner
de l'armée; nous ne croyions pas qu'il pût revenir sans péril à Paris, non-seulement pour ses jours, mais pour sa gloire.
Nous éprouvions le plus vif désir qu'il prît part à une grande bataille, sûrs que nous étions qu'il saurait y prendre sa place.
L'Impératrice me fit demander. Elle partageait mes sentiments à cet égard, et elle comptait sur mon influence sur le général Trochu, pour le dissuader d'un projet qu'elle considérait comme attentatoire à l'honneur de l'Empereur et à l'intérêt de la France.
La scène qui eut lieu fut pleine d'émotion. Le général Trochu, avec beaucoup de dignité, je dois le dire, maintint le droit qu'il avait eu de donner le conseil de rentrer à Paris, parce que, suivant lui, le camp de Châlons n'était qu'un camp de plaisance, oii l'Empereur était exposé à être enlevé par une division de cavalerie ennemie.
C'est alors que l'Impératrice dit au général Trochu : « Il y a une dépêche que vous ne connaissez pas, c'est celle que nous venons de recevoir du maréchal Bazaine : le maréchal est victorieux à Rezonville ; nous avons la nouvelle de la grande bataille, de la mémorable bataille du 16 août. »
Devant cette considération, le général Trochu comprit que l'Empereur n'avait plus besoin de revenir à Paris; ce fut alors qu'il céda et j'en fus transporté de joie.
Cependant, je dois le dire, avec un judicieux esprit de critique militaire, le général Trochu me dit : « C'est vrai, le maréchal Bazaine est
victorieux »
< f'A ce moment, M, l'amiral^ très-éînoiionné , verse des larmes,
ainsi que M. Vitu.)
M. LE Président : Monsieur l'amiral, remettez-vous ; nous comprenons votre émotion.
M. l'amiral Jurien de la Gr.vvière, après quelques instants : «... Le maréchal Bazaine est victorieux, mais cependant il est arrêté, et cette situation ne suffit pas pour qu'on re\ ienne sur la détermination qui a été prise. »
L'Impératrice avait un très-vif sentiment des dangers que pouvait courir l'Empereur en rentrant à Paris ; c'était aussi l'impression du préfet de police qui disait être bien renseigné.
Il me semblait que l'Empereur ne pouvait pas rentrer nuitamment dans sa capitale et avoir l'air de se cacher.
L'Impératrice croyait qu'il y avait des dangers qu'elle serait mieux en mesure de conjurer que l'Empereur, parce que, née dans un pays où l'on n'insulte pas les femmes, elle croyait pouvoir passer partout. Aussi, quand elle vit (ju'on renonçait au projet de ramener l'Empereur à Paris, elle en fut toute joyeuse.
Voilà ce que je sais.
M' Allou : Nous avons à parler maintenant d'un fait grave qui n'a pas encore apparu dans le débat. Nous pensons que le témoin a gardé un souvenir assez exact des faits, pour nous dire ce qui s'est passé dans cette conférence entn» rimpératrici> et le général Trochu. Ainsi, l'un des premiers mots de l'Impératrice au général Trochu ne fut-ii pas celui-ci: « Si nous rappelions les princes d'Orléans ? »