M. L'AMIRAL JURIEN DE LA GRAVJÈRE
M. l'amiral Jurien de la Gravière ; Oui, l'Impératrice pensait que si l'on mettait à la tête de l'armée un général populaire, il était d'une bonne politique de rappeler des princes dont elle avait toujours regretté l'exil.
M* Allou : Letémoin a-t-il vu de la répugnance de la part de l'Impératrice à l'égard du général Trochu, et a-t-il remarqué, de la part de ce dernier, une insistance pour arracher quelque décision à laquelle l'Impératrice aurait été contraire ?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Je n'ai cbnnu aucun fait de pression de la part du général Trochu sur les décisions de l'Impératrice et d'un autre côté, je n'ai vu aucune répugnance de la part de l'Impératrice à l'égard du général Trochu. Mais j'ai vu une grande hésitation de la part de M. Chevreau, ministre de l'intérieur, une très-grande hésitation vis-à-vis de M. le général Trochu.
M^ Allou : Cette hésitation n'a-t-elle pas été provoquée par M. le ministre de la guerre lui-même?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Je n'en sais rien.
M^ Allou : Le témoin allait souvent au Louvre chez le Gouverneur de Paris; pourrait-il nous renseigner sur des conciliabules qui y auraient eu lieu, avant ou après le 4 septembre, entre le général Trochu et des membres de l'opposition extrême ?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : J'ai été souvent, constamment, chez M. le général Trochu, Gouverneur de Paris, par ordre de l'Impératrice, et je me suis expliqué avec elle à cet égard. Je lui ai dit que je ne voulais pas rester solidaire du général Trochu si l'on avait le moindre soupçon sur sa loyauté.
L'Impératrice me donna l'ordre de continuer mes visites.
M^ Allou : Je voudrais qne le témoin précisât. Il y avait eu un grand mouvement chezle général Trochu, dès qu'il eut été nommé Gouverneur de Paris. Nous établirons qu'à partir de ce moment, les allées et venues chez lui étaient continuelles de la part des députés qui, soit en allant, soit en revenant de la Chambre, entraient chez le Gouverneur de Paris pour prendre des nouvelles ; c'était la seule préoccupation à ce moment.
Le témoin attribue-t-il ce mouvement aux circonstances politiques dans lesquelles on se trouvait ?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Je n'ai pas connu de conciliabule au Louvre. Je crois faire une déclaration plus explicite : si j'avais un seul instant soupçonné les intentions du général Trochu, je me considérerais comme très-coupable, car c'est la confiance que j'avais en lui qui a pesé sur la décision relative à sa nomination.
M^ Lachaud : Le témoin ne" sait-il pas que le général Trochu a assuré l'Impératrice de son entier dévouement?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Oui.
M^ Lachaud : Le témoin ne se rappelle-t-il pas que l'Impératrice a rencontré le chef d'état-major du général Trochu, le 4 septembre, et quelle est la conversation qui a été tenue par elle avant son dé part?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : En effet , le 4 septembre, à
trois heures, lorsque l'Impératrice était arrêtée sur l'escalier, au moment où on l'entraînait, au moment où nous étions dans la plus vive anxiété pour sa sûreté personnelle, car la grille du pont des Saints-Pères était assiégée par une foule menaçante, on a fait rentrer Sa Majesté sur l'escalier en !a suppliant de ne pas bouger, et j'ai dit : « J'y vais. »
Je me suis présenté à cette grille qui était assiégée et qui menaçait de céder; elle eût cédé certainement, si un piquet de garde nationale ne fût pas passé à ce moment sur le quai, et n'eût arrêté les efforts de la fuole.
Je désire vivement que ces paroles puissent arriver aux oreilles de ces braves gens qui se placèrent devant la grille en criant : « Vive la France ! vive l'ordre ! Personne n'entrera » ! et en disant : « Voulezvous parler à notre officier? »
Pendant ce temps, l'Impératrice était partie. Mais, à un moment, notre anxiété était immense; nous nous demandions si un conflit n'allait pas s'engager sous ses yeux, si du sang français n'allait pas être versé pour elle.
Pendant que ces faits se passaient, j'aperçus le général Schmitz ; je lui dis : « Dites donc à cette foule que l'Impératrice esfe partie. » Le général prononça quelques mots, et il y eut un instant de sécurité. Quand je vis que la garde nationale faisait assez bien son devoir, je le fis remarquer, et on la fit entrer dans la cour où elle resta l'arme au pied.
Je cherchai alors l'Impératrice, croyant qu'elle était cachée dans les appartements, lors(iue j'appris par les domestiques qu'elle était partie saine et sauve.
M'' Allou . A quelle heure a eu lieu le départ de l'Impératrice?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : A trois heures, trois heures et demie.
M" Allou : Je demanderai encore au témoin, qui est si digne de respect, si, depuis la révolution du 4 septembre, il n'a pas entretenu des rapports de tous les jours avec le général Trochu?
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Oui.
Me Laciiaud : Auriez-vous la bonté de nous dire dans quelles circonstances la phrase, qui annonçait le retour de l'Empereur à Paris, a été supprimée dans la proclamation du général Trochu ?
M. l'amiral Juriein de la Gravière : C'est là un détail qui ne m'a pas frappé; cette phrase devait disparaître, l'Empereur ne revenant pas.
M° Allou : II faut préciser qu'à la suite du général Schmitz, l'amiral était venu au Louvre annoncer le départ de l'Impératrice, et c'est à ce moment qu'il aurait été indiqué ({ue les troupes devaient abandonner les Tuileries que !a foule a ensuite envahies.
M. l'amiral Jurien de la Gravière : Gui, à ce moment, la foule envahissait les Tuileries.
M* Allou : Le général Trochu fait appel aux souvenirs de l'amiral relativement aux sentiments d'estime qu'il a manifestés à son égard dans ces derniers moments.
M. l'amiral Jurien de la Gravière : En partant, les dernières pa-
M. LE GÉNÉRxiL BERTHAUT. 133
rôles de l'Impéralrice avaient été celles-ci : « Je désirais me consacrer sans réserve au service du pays, »
Quant à moi, je n'ai vu dans le général Trochu que le défenseur de Paris, que l'officier vaillant que j'avais vu en Crimée, et j'avais mis en lui tout mon espoir pour défendre la capitale.
M. LE GÉNÉRAL DE DIVISION BeRTHAUT (JeAN-AuGUSTE).
W Allou: Messieurs les jurés n'ont pas oublié que M. le général Berthaut était un des personnages importants qui figuraient dans la conférence de Châlons.
Je prierai le témoin de vouloir bien nous dire à quel titre il prenait part à cette conférence, et de nous donner des détails sur cette conférence même, depuis le commencement jusqu'à la fin.
M. le général Berthaut : J'étais à Châlons comme commandant de la garde nationale mobile de la Seine. Le 17 août on me fit appeler pour assister au conseil. L'Empereur me demanda ce que je pensais du camp de Châlons., et quelle serait l'attitude de la garde mobile. Je répondis que le camp de Châlons était un camp d'études, de manœuvres, mais qu'il ne pouvait être considéré comme une positio!^ défensive; qu'il n'était pourvu d'aucune fortification; qu'il pouvait être enveloppé de tous côtés; qu'enfin c'était une position très-dangereuse.
Quant à la garde mobile, je répondis que, bien qu'elle fût composée de jeunes gens qui, en très-grande majorité, étaient résolu.:, à faire leur devoir, comme ils l'ont prouvé pendant le siège de Paris, elle n'était pas encore assez instruite pour aller au feu, en rase campagne, contre un ennemi bien organisé. D'ailleurs, la garde mobile n'était pas armée complètement ; quatre bataillons seulement avaient des armes.
On attendait des fusils pour les autres. Lorsque le général Trochu passa en revue la garde mobile au camp de Saint-Maur, le 26 ou 27 août, il y avait encore six bataillons non armés.
Je dis à l'Empereur que si l'on voulait occuper, en arrière du camp de Châlons, les positions entre Épernay, Vertus et Nogent-sur-Seine^ positions qui pouvaient devenir très-belles en étant fortifiées, je répondais delà garde mobile.
Je proposais encore de l'envoyer en garnison dans les places fortes du Nord, où elle compléterait son instruction et deviendrait capable, plus tard, de tenir en rase campagne.
L'Empereur fit remarquer que, puisque je répondais de la garde mobile placée dans des positions défensives, il valait mieux l'envoyer à Paris où elle trouverait, pour se battre, les conditions indiquées, et où elle pourrait défendre ses foyers.
La question du retour à Paris de la garde mobile fut donc décidée dans le conseil de guerre.
Plus tard, à la fin de la conférence, l'Empereur, résumant les décisions qui avaient été prises, — il devait partir pendant la nuit pour rentrer à Paris, — dit : J'ai donc trois décrets à faire : un pour nommer le maréchal de Mac-Mahon comnandant en chef, un pour nom-
mer le général Trochu Gouverneur de Paris, et le dernier pour faire rentrer la garde mobile à Paris.
Je fis remarquer à l'Empereur qu'il suffisait, pour faire rentrer la garde mobile à Paris, de m'en donner l'ordre. Je fis donner les sacs des gardes mobiles aux soldats du maréchal Mac-Mahon qui avaient perdu les leursà Frœschwiller; je pris l'ordre de l'Empereur de faire rentrer la garde mobile à Paris, et je l'y ramenai.
Me Allou : Je crois avoir lu dans une brochure que, sur 16 à 18,000 hommes que comptait la garde mobile à Châlons, les deux tiers étaient armés de chassepots.
M. le général Berthaut : 11 n'y avait que trois bataillons, représentant 2,500 hommes environ, qui étaient armés; des armes m'étaient annoncées de Paris, mais elles n'avaient pas été distribuées au moment du départ.
Me Allou : Ainsi la garde mobile à Châlons, placée sous les ordres du général Berthaut, n'était pas armée.
M. le général Berthaut : Trois bataillons seulement étaient armés : les 10e, 11'= et 12e.
M« Allou : Les faits n'ont pas été présentés de cette manière. Le Figaro nous a montré une armée de 18,000 prétoriens accompagnant le général Trochu, formant comme un cortège et, d'après les explications de l'honorable témoin, il résulte que c'est l'Empereur qui a donné l'ordre de faire rentrer à Paris les gardes mobiles, ordre donné, sans décret, au chef très-distingué de la garde mobile.
M^ Lachvud : Nous discuterons et nous n'oublierons pas les déclarations de M. le maréchal de Mac-Mahon.
En ce moment je prie monsieur le Président de faire revenir M. le général de Palikao, pour donner des détails sur l'armement de la garde . mobile.
M. le Président : Monsieur de Palikao, veuillez vous avancer, vous avez entendu la question posée par le défenseur de M. de Villemessant.
M. le général comte de Palikao : Parfaitement. Je déclare ici que les armes de la garde mobile ont été mises en caisse et envoyées au camp de Châlons. Le directeur à la guerre peut être appelé et il certifiera le fait. Du reste, je crois avoir une lettre qui m'annonce que ces armes ont été reçues.
Quant au retour des mobiles, je n'admetspas qu'on pût les faire revenir avec un ordre verbal, il fallait un ordre écrit. C'est pour cela que je ne voulais pas recevoir les mobiles à leur arrivée à Paris, et que j"avais l'intention de les faire partir dans le Nord. Un ordre verbal n'a jamais suffi et l'on ne me présentait pas d'ordre écrit.
M'^ Allou : Le seul point à bien constater devant la justice, c'est que ce n'est pas M le général Trochu qui a ramené les 18,000 mobiles à Paris, L'ordre do retour a été donné par M. le général Berthaut, leur chef véritable, d'aj)rès les ordres de l'Empereur.
Je voudrais (pie M. le général Berthaut précisât un pou. 11 n a une phrase de sa proclamation qu'on a reprochée au général Trochu, c'est celle-ci : « Vous revenez à Paris, c'est votre droit. « Si nos souvenirs sont exacts, ce sont les paroles mêmes de lEmpereur.