M. LE GÉNÉRAL BERTHAUT
M. le général Berthaut : Je ne me rappelle pas que ces paroles aient été prononcées par l'Empereur. Je me rappelle qu'il a dit que les mobiles auraient, pour se battre à Paris, le sentiment de la défense de leurs foyers et qu'en outre ils seraient placés dans des positions retranchées.
M^ Allou : C'est cela.
M^ Lachaud : Toutes les dépositions restent acquises, sauf discussion. MM. les jurés se rappelleront les dépositions de M. le maréchal de Mac- Mahon faites ici, ainsi que celles qui ont été faites devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale. Il y est dit que la condition sine quâ non de l'acceptation, par le général Trochu, des fonctions de Gouverneur de Paris, était le retour des mobiles à Paris; nous discuterons sur ce point.
Puisque M. le général de Palikao est ici, je prie M. le Président de me permettre de lui adresser une question étrangère à l'incident actuel, mais ce sera pour n'y plus revenir.
Hier, j'avais posé une question à M. de Palikao, à laquelle il a répondu avec une réserve extrême : il s'agissait de la journée du 4 septembre, et MM. les jurés se rappellent que M. de Palikao ne voulait pas répondre; il a seulement dit : « Ce qui m'a .surpris, c'est que l'homme qui, le matin, élait chargé de maintenir le Gouvernement régulier, était, le soir, à la tête du Gouvernement irrégulier. » M. de Palikao a, depuis, écrit une lettre au général Trochu, lettre qui semblerait présenter une contradiction entre ses sentiments personnels et la conduite qu'il a tenue à ce moment. Je prierai M. de Palikao de s'expliquer sur cette lettre.
M. le général comte de Palikao : Ce qui semble être une contradiction à M. Lachaud n'en est pas une par le fait.
Je suis obligé de remonter dans mes relations. J'ai écrit que mes rapports n'ont commencé avec le général Trochu qu'à l'époque où l'Empereur réunit le conseil des maréchaux et des chefs de corps d'armée, pour établir, après 1866, les nouvelles bases de l'organisation de l'armée. Le hasard me plaça, dans le conseil, à côté de M. le général Trochu, que je connaissais à cette époque, mais comme n'ayant eu ensemble que très-peu de relations. Nous partagions les mêmes sentiments sur certaines questions militaires, et notamment sur la question de la dotation de l'armée, dont nous demandions la suppression.
Permettez-moi, à ce sujet, un petit détail qui prouvera que j'ai dû un peu plus resserrer notre connaissance.
J'étais très-opposé, je l'ai dit, à la dotation de l'armée par des raisons que nous partagions, et le général Trochu me dit un jour : « Mais, mon cher général, savez-vous que la loi sur la. dotation de l'armée est l'œuvre de l'Empereur? — Oui, répondis-je. — Eh bien, vous compromettez peut-être votre position en la combattant. — Je puis compromettre ma position, mais je ne compromettrai pas ma conscience. »
Voilà le petit détail que je désirais faire connaître.
Depuis, comme je l'ai dit hier, nous nous sommes trouvés dans des circonstances où il y a eu de grandes divergences d'opinions entre nous Sur la façon de comprendre nos devoirs réciproques.
Le 4 septembre, le général vint me voir à cinq heures. A cette heure,
j'ignorais complètement tout ce qui s'était passé, et j'ai donné hier l'emploi de mon temps : je n'avais pas eu une minute à moi. Le général vint me voir, et, à son arrivée, il me dit : « Je viens vous remplacer comme ministre de la guerre. » Je ne trouvai pas extraordinaire que le général fût nommé ministre de la guerre; c'était un poste militaire à remplir; dans les circonstances où l'on se trouvait, il fallait que chacun eût un poste, et moi-même j'en ai sollicité un du Gouvernement de la Défense nationale.
Je n'avais donc aucun motif pour ne pas continuer à avoir de trèsbonnes relations avec le général Trochu, et lui-même a déclaré, dans un discours à l'Assemblée nationale, que nous nous quittâmes dans de bons termes.
Plus tard je partis pour Namur, pour les causes que j'ai indiquées. Après avoir été déba .Tassé de la préoccupation qui m'avait appelé à Namur, — j'en ai rendu compte à la Cour hier, — je pensai à mes devoirs de militaire. Les devoirs de famille qui m'avaient éloigné de Paris ne m'autorisaient nullement à quitter la France pour aller à l'étranger. Dans le premier moment, cédant au sentiment paternel, je n'avais pris aucune précaution, j'étais parti pour Namur, préoccupé du sort de mon fils. Rassuré de ce côté, le sentiment du devoir me revint; je me dis : « Cekii qui commandait hier doit obéir aujourd'hui. » Le général Trochu~était alors ministre de la guerre; je lui écrivis quelle était ma position, ce que je comptais faire. Cette lettre était formulée dans les termes habituels; je disais, en terminant : « Recevez, mon cher général, les sentiments affectueux »; enfin la formule d'usage.
Le général Trochu n'était pour moi qiie le ministre de la guerre, et je n'ai pas eu d'autre communication avec lui ; mais, postérieurement, j'ai su ce qui s'était passé, du moins ce que les journaux ont annoncé a'i public, et lorsque je me suis étonné que le général, Gouverneur de Paris le matin, fût le Président d'un autre Gouvernement le soir, c'est que j'avais appris que le général avait accepté d'être le Président de ce Gouvernement, c'est-à-dire qu'il avait accepté une position politique, et non pas une position militaire seulement qui ne le chargeait pas plus que les fonctions militaires occupées par les autres généraux. Cette acceptation de la Présidence du Gouvernement nouveau m'a fait changer d'idée en l'apprenant, et, depuis que je l'ai connue, jamais je n'ai eu la plus légère communication avec le général ni verbalement ni par écrit.
M^ Allou : Je voudrais bien préciser la situation relativement au retour des mobiles. On s'est réservé de dire que le général avait fait la condition sine quâ non de son acceptation aux fonctions de Gouverneur de Paris du retour des mobiles. Je demande à connaître dans (juelles conditions la discussion sur cette question s'est engagée devant l'Empereur; comment l'ordre de leur retour a été donné par l'Empereur, disant que la garde mobile devait quitter Châlons pour défendre, à Paris, ses foyers naturels? Je voudrais savoir enlin si l'ordre écrit du retour n'a pas fini par être donné par l'Empereur.
M. le général Rkuthvut : L'Empereur avait décidé que la garde mobile reviendrait à Paris. Je ne m? rappelle pas si l'ordre m'a été donné
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par écrit ; il m'a été envoyé par un officier d'état-major, par un général probablement.
Me Allou : Vous a-t-il apparu, dans ce moment, que l'Empereur, en donnant "l'ordre du retour de la garde mobile à Paris, se rendait au désir du général Trochu?
M. le général Berthaut : Je n'ai pas entendu la conversation.
Me Mathieu : M. le maréchal de Mac-Mahon l'a dit.
Me Allou : 11 n'a pas pu l'entendre, parce que c'est dans la première partie de la conférence de Châlons que la question du retour des mobiles a été agitée et que l'ordre a été donné.
Me Lachaud : Quand on nomme aux fonctions de Gouverneur de Paris un général comme M. Trochu, il y a certains pourparlers, et quand un maréchal de France vient dire qu'il y a eu des conditions, il faut s'incliner.
Me Allou : On n'oubliera jamais les services du maréchal de France; mais, dans le débat qui nous occupe, le maréchal est un témoin comme un autre, n'ayant que son autorité de témoin.
Sur cette question du retour des mobiles à Paris, le vrai témoin c'est le général Berthaut, leur commandant, recevant l'ordre de l'Empereur.
M' Mathieu : Je n'ai pas à discuter.
M® Lachaud : J'apprends à l'instant que M. le maréchal de Mac-Mahon est à l'audience; si M. le Président veut bien le rappeler, il déposera sur le point en question, et tout le monde s'inclinera.
M. le maréchal de Mac-Mahon, rappelé .• Il y a bien longtemps déjà que ces événements sont passés ; mais je crois bien me rappeler que l'Empereur ne désirait pas que les gardes mobiles revinssent à Paris ; il disait : «Voyez ce qui s'est passé : les gardes mobiles se sont révoltés contre le maréchal Canrobert au camp de Châlons ; ils ont crié : Vive la République ! Je ne peux pas les envoyer à Paris. » Mes souvenirs peuvent me tromper; mais je crois bien que l'Empereur disait qu'il ne pouvait pas les envoyer à Paris.
Il avait été question d'en envoyer une partie, les bataillons de Belleville et autres, dans les places fortes du Nord ,
M*" Allou : Depuis combien de temps durait la conversation sur ce sujet lorsque le maréchal de Mac-Mahon est arrivé ?
M. le maréchal de Mac-Mahon: Je ne le sais pas.
M^ Lachaud : Le point à établir est celui-ci : qui est-ce qui a voulu le retour de la garde mobile à Paris ?
Et, sur ce point, j'ai eu l'honneur de lirOj comme tout le monde, la déposition si remarquable qui a été faite par M. le maréchal ; or, tous les mots ont leur valeur quand ils sont prononcés par un homme aussi éminent.
M. le maréchal de Mac-Maho.\ : Il y a si longtemps que ces faits sont passés que je ne puis me rappeler exactement les paroles qui ont été prononcées, mais je me rappelle bien et ma conviction est que l'Empereur ne voulait pas le retour de la garde mobile à Paris.
M^ Allou: Nous sommes d'accord. Il s'agit de savoir d'où est venue l'impulsion.
Maintenant une dernière question.
Au moment où la conférence s'est terminée, était-il bien entendu que l'aimée se rabattait sur Paris?
M. le général Bertiiaut : Quand je suis sorti du conseil de guerre, il était convenu que l'Empereur marcherait sur Paris; le lendemain matin , j'ai appris que l'Empereur n'était pas parti, je ne savais pas pourquoi.
M. le maréchal de Mac-Maiio.\ : M. Chevreau, qui est présent, pourrait peut-être donner des renseignements sur ce point du retour de la garde mobile à Paris.
M. Henri Chevreau: Après avoir entendu cette discussion, j'affirme sur l'honneur que, dans la nuit où le général Trochu a eu sa conversation avec l'Impératrice, il a dit devant moi — non pas peut-être dans les termes mêmes dont je vais me servir — qu'il ramenait les mobiles à Paris, qu'il avait tenu à les avoir à Paris; qu'il avait confiance en eux. parce qu'ils étaient sous la direction du général Berthaut, homme en qui il avait la plus entière confiance.
M. le général Trochu : Parfaitement.
M^ Mathieu : Il y a un autre témoin, c'est le général Trochu luimême. Voyez ce qu'il dit dans sa proclamation :
« Gardes nationaux mobiles de Paris,
« J'ai demandé votre appel immédiat à Paris, parce que c'était votre droit, parce que votre devoir est là, parce que j'ai en vous la confiance la plus entière. »
M. le général Trochu : Parfaitement. (Mouvement dans V auditoire.)
M. le Président : Je crois devoir rappeler à l'auditoire qu'ici tous signes publics d'approbation ou de désapprobation sont formellement interdits.
]\r Allou : Quelle était la légitimité des craintes sur les soulèvements des gardes mobiles !
M. le général Berthaut : Ces soulèvements se sont produits bien avant l'arrivée de l'Empereur à Chàlons, à l'époque de l'envoi des six premiers bataillons. J'avais écrit pour qu'on fît mettre de la paille dansles tentes, parce que les hommes qui composaient cette troupe étaient habitués à certaines manières de vivre. Lorsqu'ils arrivèrent à Châlons, il n'y avait pas pour eux de tentes en suffisante quantité, et la paille manquait. Ils furent mécontents; le maréchal Canrobert vint les voir; il y eut des désordres; un garde mobile fut arrêté ; je demandai (lu'on le traduisît devant le conseil de guerre. J'étais encore à Paris lorscpie ces faits se passaient, m'occupant de l'organisation de ma troupe ; dès que je fus arrivé au camp, il n'y eut plus de désordres.
Je ferai rcmar(iucr que la garde mobile do la Seine n'était pas commode à conduire ; mais en s'y prenant d'une certaine manière, on lui faisait toujours entendre la voix de la raison. Il fallait savoir prendre ces jeunes gens.
M* Allou : M. le général Berthaut a-t-il vu le général Trochu embrasser l'Empereur ou solliciter l'honneur de lembrasser ?
M. le général Berthaut: Je n'ai jamais rien vu de semblable.
M. Pierre-Isidore Sciimitz, cinquante-un ans, général de brigade.
M* Allou : Je désirerais qu'il fût adressé un certain nombre de questions au témoin.
D'abord que s'est-il passé à la conférence de Châlons, ensuite qu'a-t-il été dit à propos du retour des troupes à Paris ; enfin est-ce le général Trochu qui a demandé la rentrée à Paris des gardes mobiles, et dans quelles conditions cette rentrée a-t-elle été décidée?
M. le général Schmitz : Pour répondre à des questions aussi considérables, j'aurais peut-être besoin de remonter à une époque antérieure aux faits sur lesquels on me demande des renseignements, et je devrai entrer dans* quelques explications. Je demanderai la permission de les donner si elles ne doivent pas fatiguer messieurs les jurés et la Cour.
J'ai été appelé à Paris par une dépêche télégraphique de M. le comte de Palikao, lorsque j'étais à Toulouse, commandant la subdivision sous les ordres du général de Géraudon, placé dans le cadre de réserve. Après la bataille de Frœschwiller, j'espérais qu'on penserait à moi; les cadres se vidaient et, en effet, on y pensa. M. le général comte de Palikao, dont j'avais été le chef d'état-major en Chine, et avec qui j'avais toujours eu les meilleures relations, me fit appeler à Paris; je supposais qu'il voulait m'attacher à son cabinet, il n'en fut pas ainsi.
Je me présentai au ministre qui me reçut avec son aménité ordinaire. « Je suis enchanté de vous voir, me dit-il ; je vous destinais une belle brigade, mais j'ai vu hier le général Trochu qui est nommé au commandement du 1^" corps, vous allez être son chef d'état-major. »
Je vis le général Trochu. Je ne répète pas les confidences que nous eûmes ensemble. Depuis la bataille de Frœschw^iller, la France était dans une situation politique et militaire bien difficile. Il fut convenu avec le général Trochu que je le précéderais de vingt-quatre heures à son corps d'armée, pour, m'assurer de son état avec le coup d'oeil qu'il m'accordait, — peu justifié depuis ! — Il croyait que ce 12' corps était extrêmement faible, sauf la division d'infanterie de marine, qui en faisait partie et qui était fortement constituée .
Je partis le 15 août pour Châlons. A mon arrivée, je me rendis chez le général de Linières qui commandait la division ; il m'apprit que l'ennemi venait de l'envahir, et qu'il envoyait une dépêche au général de Palikao pour lui demander s'il ne devait pas se retirer ailleurs.
J'arrivai au camp de Châlons. Je suis obligé de faire des efforts pour me rappeler mes souvenirs, mais je crois reproduire ici sincèrement mes impressions. Je fus frappé, douloureusement frappé du spectacle qu'offrait le camp de Châlons que j'avais vu précédemment dans toute sa régularité : c'était une sorte de plage sur laquelle les trains jetaient les épaves de la bataille de Reischoffen ; c'était un affreux spectacle à voir que ces soldats sans sacs, sans gibernes, et qui paraissaient avoir supporté déjà dix-huit mois de guerre. Les convois se succédaient en les jetant là, je le répète, comme sur une plage ; on leur donnait la soupe, le café, mais on était débordé par les arrivages de troupes.
Je fis venir auprès de moi le général Berthaut, qui commandait une
des fractions importantes du 12^ corps : j'avais intérêt à obtenir de lui des renseignements précis. Le général Berthaut est mon camarade depuis trente ans ; il me dit que ces mobiles n'étaient pas armés, et il ajouta que, dans les plaines de Châlons, nous étions exposés aux entreprises de la cavalerie prussienne qui pouvait arriver d'un moment à l'autre.
Je considérai ces paroles comme très-graves , mais, sans doute par une timidité naturelle à la subordination militaire, je ne pensai pas à autre chose qu'à reporter les renseignements que j'avais obtenus. Lorsque j'arrivai au chemin de fer, on me remit une dépêche du général de Palikao, — cette dépêche pourrait se retrouver; — elle était à peu près conçue en ces termes :
ft Le général de Linières m'écrit pour me demander s'il y a lieu pour lui de se mettre en retraite immédiatement sur Laon et Soissoos, l'ennemi ayant envahi déjà la tête de sa division. Je vous prie de me faire connaître imméaiatement votre impression sur l'urgence de ce mouvement. ))
Je fus très-étonné à la réception do cette dépêche. Le général de Palikao était renseigné sur ce qui se passait, et il voulait avoir d'autres renseignements avant de prendre une décision ; je considérai l'ouverture qu'il me taisait comme trop honorable pour moi ])Our ne pas lui manifester mes impressions comme je le faisais avec le général Trochu. Je répondis par une dépêche télégraphique conçue à peu-'près ainsi :
« Je crois qu'il est très-sage de la part du général de Linières de vouloir se mettre en retraite. La place de Châlons est ouverte; l'intérieur de la place contient des dépôts de cavalerie considérables qui sont exposés à toutes les surprises. Je crois qu'on est dans le vra:i en se mettant en retraite. » Et j'ajoutai : « Puisque Votre Excellence veut bien me consulter, je prends sous ma responsabihté de lui déclarer que l'armée qui est en voie de formation au camp de Châlons est exposée aux plus grands désastres. Il est absolument urgent, en outre, de délivrer le camp des éléments de désordre qui s'y trouvent réunis. 11 y a sept à huit mille isolés qui courent à travers le camp, n'appartenant à aucune troupe, et sont une cause permanente de désordre; il y a la garde mobile de Paris qui n'est pas contente et qui n'est pas armée. » Je terminai en disant que , « du reste , le camp de Châlons n'était pas une position militaire favorable à la réunion de troupes en voie de réunion; qu'il était nécessaire de prendre de suite un parti, en occupant, i)ar exemple, des positions entre la Seine et la Marne, de manière à faire la retraite classique de Napoléon F"" par Champaubert et Montmirail. »
Après l'envoi de cette dépêche, j'étais un peu ému, je craignais d'avoir été trop loin. Je fis i)révenir immédiatement par un cavalier le général Berthaut, et je lui montrai la copie de ma dépêche, en lui demandant (piel était son jugemen!. Il me répondit (ju'il en approuvait les termes et qu'il était prêt à la signer. J'étais donc couvert.
Le 16 août, vers deux heures ou deux heures et demie, j étais au quartier général, complètement désert, lorsqu'un officier vint me dire ; « L'Empereur arrive au camp de Châlons; il vient de Metz par Verdun. »
L'Empereur arriva effectivement ; il avait ordonné qu'on ne lui rendît pas d'honneurs. Je me trouvai à son arrivée, sans me présenter à lui, me gardant bien d'augmenter ses préoccupations. Je rentrai chez moi. Dans la soirée je fis une tentative pour voir le prince Napoléon, avec qui j'avais été en relations, ayant été désigné par lui comme chef d'état-major dans l'expédition de la Baltique. Je vis le prince. Il me dit : « Et Trochu, Trochu. où est-il? »
Je lui dis que le général Trochu arrivait le soir : « un accident l'incommode en ce moment, mais il va arriver.
— Je vous en prie, me dit le prince Napoléon, envoyez-lui une dépêche pour lui dire de venir tout de suite. »
Nous causâmes. Le prince Napoléon me dit : « Vous venez de Paris, vous connaissez les événements : l'Empereur peut-il rentrer à Paris ? » Je lui répondis : « Non, c'est impossible; il est dans une situation trèsfausse ; il est vrai que cette situation va devenir de plus en plus douloureuse; mais l'Empereur ne peut pas rentrer à Paris en ce moment.
— C'est aussi mon avis », me dit le prince.
Il me conta ensuite les embarras que l'Empereur avait éprouvés sur la route pour venir à Châlons.
Enfin le général Trochu arriva au camp, à pied, extrêmement fatigué de l'accident qui l'avait atteint. Il vint, dès son arrivée, chez le prince Napoléon, qui, avec sa vivacité habituelle, lui dit : « Il faut aller chez l'Empereur. »
Le prince Napoléon, le général Trochu, le général Berthaut et moi nous allâmes chez l'Empereur. Le maréchal de Mac-Mahon n'y vint qu'un peu après.
A notre arrivée, l'Empereur nous reçut avec sa bienveillance et son aménité habituelles ; il fut extrêmement aimable et poli avec nous. Il interrogea le général Berthaut sur le camp : le général développa devant l'Empereur le thème dont je viens d'indiquer le sens il y a quelques instants, seulement il employa des termes bien plus vifs; en parlant des gardes mobiles, il était dans sa partie, c'étaient ses ouailles en quelque sorte, et il expliqua qu'il était impossible, en ce moment, oe les envoyer au feu ; qu'ils n'étaient pas armés ; qu'enfin cette troupe pouvait être utilement employée à garder des positions militaires, mais non pas à se battre en rase campagne.
L'Empereur parut frappé de ces explications, et il dit au général. Berthaut : « Vous avez raison, ces troupes ne peuvent servir à rien ici. »
A ce moment je ne pris pas la parole.
Il fut convenu que la garde mobile serait dirigée sur Paris, et l'Empereur en donna Tordre. Il dit : « Il est juste que ces hommes défendent Paris, il faut qu'ils aillent à Paris. »
A ce moment le général Berthaut, je crois, s'absenta du conseil pour aller donner des ordres. La conversation en était là. Le prince Napoléon, revenant à la charge, parla de la situation de Paris en particulier. Il avait déjà fait connaître son avis et sa pensée, en disant qu'il falla't se servir des hommes qui étaient dans le courant de l'opinion. Je profitai alors d'un moment d'interruption dans la conversation pour me lever et dire à l'Empereur :
« Je crois, Sire, qu'il faut dire toute la vérité à Votre Majesté. Nous sommes dans une situation déplorable ; il y a à Metz une armée dont nous ne connaissons pas le sort, mais qui pourra toujours opérer sa retraite par le Nord.
« Quant à l'armée qui est ici, elle est composée du corps du maréchal deMac-Mahon,forméde troupes diverses; du corps du général deFailly, qui est très-atteint dans son moral, s'il n'a pas combattu; du 12* corps, qui n'a de solide que sa division d'infanterie de marine; du corps du général Douai,quiestàBelfort et qui devra faire, pour rejoindre, un mouvement de flanc dangereux. Après cet examen, je crois devoir assurer à l'Empereur qu'à cette date, 17 août, le salut, selon moi, est dans Paris que je viens de traverser, — le général Trochu était en ce moment à ma gauche. — On prétend que vous n'avez pas employé le général Trochu parce qu'on lui attribuait des sentiments d'opposition; eh bien, sire, il vous faut rentrer à Paris, dont le général Trochu serait nommé Gouverneur. »
A ce moment, je n'ai pas voulu dire toute ma pensée qui était celle-ci :
« Il vous couvrira de sa popularité auprès des Parisiens.» Et j'ajoutai : « La situation que vous vous faites ne peut durer, vous n'êtes pas sur votre trône.
— Oui, j'ai l'air d'avoir abdiqué », répondit l'Empereur.
A ce moment, le prince Napoléon se redressa et dit qu'il fallait revenir à Paris, et nommer le général Trochu Gouverneur de Paris; qu'ensuite on prendrait à Paris toutes les dispositions nécessaires, «car, ajouta-t-il, si nous tombons, il faut tomber comme des hommes. »
Je me rappelle cette expression.
Voilà le sens parfaitement exact de cette conversation.
Comme résumé, l'Empereur dit : «J'ai donc trois décrets à signer,, un décret poui- nommer le général Trochu Gouverneur de Paris, un décret pour nommer le maféchal deMac-Mahon commandant de l'armée, et un troisième décret pour ordonner le retour de la garde mobile à Paris.»
Le général Berthaut dit alors que, pour faire rentrer la garde mobile à Paris, il n'était pas nécessaire que l'Empereur signât un décret, qu'un ordre de lui suffisait. « C'est juste », fit l'Empereur.
J'ai entendu parler depuis d'accolade, d'embrassade, de mouvements extrêmement vifs qui se seraient produits au moment du départ. C'est tout à fait ridicule et je n'ai rien vu de pareil. Rien de cela ne se justifiait : nous partions, et nous devions tous nous revoir le lendemain à Paris. 11 n'y avait donc pas lieu à ces effusions.
Nous mangeâmes à la table de l'Empereur et nous nous séparâmes.
M^ Allou : Il y a un point que je voudrais préciser. En arrivant à Châlons, le général Troclm s'est rendu directement chez le prince Napoléon où il trouva lo prince et le général Schmitz. Le prince dit qu'il fallait aller tout de suite chez rEmjiereur ; on s'y rendit, et c'est dans la conférence qui eut lieu (pie, pour la première et seule fois, à cette époque, le général Trochu se trouvait en présence de l'Empereur; c'est dans cette conférence, en outre, que s'est engagée, pour la j>remière fois, la question du retour à Paris de la garde mobile, entre le général Berthaut et l'Empereur. Je ne vois place nulle part pour des explications prépara-
toires, entre le général Trochu et l'Empereur, relatives au retour de la garde mobile, dans cette conférence.
Je voudrais que ce point fut bien précisé.
M. le général Schmitz : Je croyais avoir dit que la question de la garde mobile avait été agitée dans le conseil avant la question du retour de l'Empereur à Paris. C'était une question indépendante qui se posait ainsi : la garde mobile est à Châlons, non armée ; il faut qu'elle disparaisse.
Me Allou : Le général Trochu avait-il déjà pu manifester à l'Empereur son désir de faire revenir la garde mobile à Paris, ou bien était-ce la première fois que la question était traitée dans cette conférence?
M. le général Schmitz : Le général Trochu n'a pas eu à parler de cette question ; je ne vois pas le moment où il aurait pu le faire.
C'est le général Berthaut qui a voulu, en la traitant, dégager sa responsabihté.
M^ Allou : Le témoin peut, je crois, donner des détails sur la proclamation du général annonçant le retour des gardes mobiles à Paris, et sa nomination au poste de Gouverneur. Le témoin peut aussi, je crois, nous renseigner sur l'entrevue du général avec l'Impératrice, dans la nuit du 17 au 18 août, ainsi que des modifications proposées par l'Impératrice à la proclamation.
M. le général Schmitz : Voici ce qui a trait à la proclamation du général :
Notre convoi était en retard; il était nuit. Le général Trochu dit : « Je vais rédiger ma proclamation » , — nous étions dans le train, — et il écrivit sur ses genoux. Après avoir écrit, il me donna lecture de la proclamation ; après ces mots : « Je suis nommé Gouverneur de Paris », je l'arrêtai. « Pardon, mon général, lui dis-je, vous venez de recevoir votre nomination de l'Empereur, il me semble qu'il faut faire figurer son nom dans votre proclamation. —C'est trop juste » ! répondit-il, et, immédiatement, prenant son crayon, il raya la phrase pour écrire ces mots: a L'Empereur m'a nommé Gouverneur de Paris. »
J'insiste sur ce point. Le général me dit, avec sa bonhomie habituelle : « C'est trop juste » ! et il changea la phrase comme je viens de le dire.
M^ Allou : Que s'est-il passé entre le général et l'Impératrice, et comment le passage de la proclamation annonçant lô retour de l'Empereur a-t-il disparu ?
M. le général Schmitz : Quant à ce qui s'est passé dans la conférence entre l'Impératrice et le général Trochu, je n'en puis parler que par ouï-dire ; je n'y assistais pas, j'étais resté dans le premier salon avec les officiers de la maison; il y avait là MM. Conneau et Piétri, je crois.
Nous avons entendu que la discussion était très-vive, ce qui ne nous étonnait pas, sachant que les circonstances étaient graves. M. Henri Chevreau et l'amiral Jurien de la Gravière sont peut-être venus. Le général est sorti pendant un moment, et il a dit au capitaine Brunet : « Voyons, Brunet! il faut recommencer la proclamation; il y a un changement à y faire; l'Impératrice en veut effacer quelques mots », que le général indiqua.
Je pensai en moi-môme qu'il n'y avait là rien de bien extraordinaire dans le changement qu'on voulait faire, attendu que, depuis plusieurs jours déjà, on hésitait, mCme à la Chamlire, à prononcer le nom de l'Empereur.
Le capitaine Brunet fit la correction indiquée et, pendant ce temps, je causais avec MM. Conneau iX Piétri.
M. Brunet pourrait donner des détails sur ce point.
En sortant de chez l'Impératrice, le général Trochu dit : « Quelles singulières choses se passent ! »
M' Allou : Quels souvenirs le témoin a-t-il conservés de l'entrevue du général Trochu avec le ministre de la guerre, le 18 août?
M. le général Sciimitz : C'est là une question d'impression. En sortant d'assister à la conversation qui eut lieu entre le général Trochu et le ministre de la guerre, j'éprouvai un sentiment triste et douloureux. Je me dis : « Voilà deux hommes capables, qui vont se heurter, qui vont se trouver en antagonisme, si je puis ainsi dire. »
La nomination nouvelle du général Trochu paraissait préoccuper le général de Montauban, c'est ce que je -compris; je me rappelle même les paroles qu'il prononça, à ce moment, paroles qui m'étonnèrent beaucoup de sa part, parce que je tiens le général de Montauban pour un homme très-mesuré. 11 dit :« Je suis dans une situation telle que, si je ne craignais pas de faire une révolution ce soir dans Paris, je dcnnerais ma démission. »
Je le répète, ces paroles m'étcnnèrent. Je cherchai à m'interposer. Je me rappelle qu'au moment où on se leva, je dis au ministre de la guerre : «Il ne peut être question de compétition entre vous et le général Trochu, c'est un Gouverneur qui vous arrive. »
L'impression que je ressentis de cette entrevue fut triste; il m'était pénible de voir ces deux hommes, qui pouvaient rendre de grands services, non pas en antagonisme, le mot serait trop fort, mais en délicatesse.
Je dois dire, et j'ai constaté que le général Trochu s'était présenté au général de Montauban avec la plus grande déférence, et en lui témoignant le plus grand respect.
M<5 Allou : Le témoin peut-il nous dire ce qu'il sait des conciliabules qui auraient eu lieu au Louvre, et dans lesquels les représentants de la gauche la plus avancée se seraient présentés à M. le général Trochu?
M. le général Sciimitz : Quelle est la valeur du mot conciliabule?
M^ Allou : Je vais expliquer la question. Entre le 18 août et le i septembre, dans cet intervalle, beaucoup ce députés, de personnages politiques, d'électeurs même se présentaient au Louvre pour demander des nouvelles; on venait aux nouvelles, comme on disait. Est-ce là seulement ce qui s'est passé 'au Louvre, ou s'y est-il tenu des conférences mystérieuses, alors des conciliabules, entre le général Trochu et des personnages importants?
M. le général Sciimitz : Si je m'explique bien, on appelle une conférence une réunion projetée; eh bien, il n'y a rien eu de pareil au Louvre. L'hôtel du Gouverneur était une espèce de champ ilo foire, où tout le monde venait, entrait, sortait, depuis les légitimistes jusqu'à M. Gam-
betta. On cntraitchez moi, on entrait chez le général, on fut obligé de fermer les portes pour empêcher d'entrer à certains moments; c'était une foire perpétuelle. Dans les derniers moments, le Gouvernement de Paris commençait à être ce qu'il a été depuis, c'est-à-dire qu'on ne pouvait se passer d'y venir. On entrait chez le général, on entrait chez moi, en allant à la Chambre surtout beaucoup plus qu'en revenant; on voulait avoir des nouvelles. On me faisait les questions les plus singulières auxquelles je ne pouvais pas répondre. Mes réponses, la plupart du temps, ne contentaient pas MM. les députés.
M^ Allou : Dans quelles circonstances le témoin a-t-il été envoyé par le général auprès de l'Impératrice, le 4 septembre, lorsque le général Trochu est monté à cheval de sa personne?
M. le général Schmitz : Le général Lebreton est arrivé à l'hôtel du Gouverneur de Paris, le 4 septembre. Il y avait aussi, je crois, M. de Dalmas et d'autres députés; il se produisit, à un moment, un grand mouvement. « La Chambre est envahie ! nous dirent ces messieurs; oii est le général Trochu? — Il est là, dans son cabinet », répondis-je, et je poussai ces messieurs dans un couloir. Ils entrèrent chez le général et eurent ensemble une conversation de quelques instants, à laquelle je n'assistais pas, parce que, de mon côté, j'étais très-occupé.
Après quelques minutes d'entretien, le général vint me dire : « Schmitz, allez chez l'Impératrice lui dire que vous venez près d'elle de ma part. Moi, je monte à cheval et je vais au Corps législatif. »
Je me fis accompagner par un ami d'enfance qui se trouvait auprès de moi, en ce moment, et je partis à pied pour aller aux Tuileries, ne pouvant y aller à cheval. J'arrivai, les grilles du Carrousel étaient fermées; j'y frappai pour entrer, les voltigeurs étaient en bon ordre dans l'intérieur de la cour du Carrousel. Autour des grilles, il y avait une foule considérable; elle faisait entendre des cris, comme dans une émeute, mais je ne fus pas frappé par son attitude.
A la hauteur du grichet de l'Empereur, il y avait des milliers de personnes. J'éprouvais l'anxiété la plus vive; je parlementai avec une troup de gardes nationaux qui vint à passer; je cherchais à entrer, lorsque survint l'amiral Jurien de la Gravière, qui me dit : « Ce n'est pas la peine d'entrer, l'Impératrice est partie. «
A ces paroles je fus frappé comme par un coup de foudre. Ma première impression, ma première idée fut celle-ci : « Mon Dieu ! que c'est heureux, elle est partie! »
Je me précipitai sur les gardes nationaux qui étaient là, et je leur adressai une allocution du mieux que je pus. « Vous êtes des citoyens de Paris, leur dis-je, et vous ne voulez pas de désordres.
— Vous avez raison, général, me répondit le capitaine, nous allons faire notre devoir, en gardant les portes et en empêchant tout désordre. »
Dans ces paroles je vis qu'il y avait un équilibre possible dans les circonstances oii l'on se trouvait.
L'Impératrice était partie par l'autre côté des Tuileries.
Je rentrai au Louvre au milieu d'une foule considérable; elle ne me fut pas hostile, elle était seulement excitée par la colère. A mon arrivée, une des personnes attachées au cabinet du général me dit que le géné-
rai était revenu aussi ; j'allai à lui, je le trouvai tout botté. « J'ai voulu aller à la Chambre, me dit-il, il m'a été impossible d'y arriver; je reviens, mon cheval a laissé en route une partie de ses harnais. »
Et puis le général posa son képi sur la table, je fis signe et nous restâmes seuls', le général et moi.
Voici mon langage. Je lui dis : « Mon général, nous sommes dans une situation bien singulière; les devoirs que vous aviez à remplir hier ne sont plus les mômes aujourd'hui, ils sont plus grands, et il n'y a qu'un seul homme en qui Paris ait confiance, connaissant son honnêteté ; il y a des devoirs militaires considérables à remplir, et il y a une révolution; mais entre la révolution et l'ennemi, il n'y a pas à hésiter : la révolution est un accident, on s'en débrouillera; les Allemands, voilà l'ennemi! »
Le général me dit : « C'est cela! C'est une révolution! Il faut aller audevant de cette révolution pour lui imprimer une rotation telle, qu'elle rassure les honnêtes gens. »
A ce moment, le général était assez ému. Il allait continuer, quand on vint lui dire qu'il était "demandé à l'Hôtel de ville.
Je lui dis : « Faites attention, mon général, le drapeau rouge sera sur le pignon de l'Hôtel de ville 1 »
Il me dit : «Adieu! je ne sais pas si nous nous reverrons; adieu! je vais aller faire le Lamartine là-bas! d (Mouvement.) -i
M" Laciiaud : Le témoin pourrait-il dire exactement l'heure à laquelle il a rencontré l'amiral Jurien de la Gravière près de la grille des Tuileries?
M. le général Schmitz : Il m'est bien difficile de dire l'heure exacte, mais je ne crois pas me tromper en disant qu'il pouvait être trois heures trente-sept ou trois heures trente-huit minutes. (Rires.)
Permettez, cela peut prêter à rire, mais c'est un détail important. [Marques d'assentiment.) g Q à^-'Y^ , M*" Laciiaud : C'est très-important, en effet, et très-exact. Je vous re-
^ "^ '' mercie de cette indication.
M^ Allou : Lorsque le général est parti du Louvre pour aller à l'Hôtel de ville, lorsque M, Steenackers est venu le chercher, était-il en ha- ^^''^ bit bourgeois ou en uniforme?
M. le général Scilmitz : Le général était en habit bourgeois.
Me Allou : Le général a été à l'Hôtel de ville en habit bourgeois; à ;^ , , ,,,/ , quel moment ensuite le témoin a-t-il revu M. le général Trochu?
)u ^ûhif^'' ■ ^^' ^^ général Sciimitz : Jel'ai revu le soir. Il m'a dit qu'il y avait un
Gouvernement à l'Hôtel de ville. Il avait vu M. Jules Favre, M. Garnier- Pagès . . .
Me Allou : Alors il serait embarrassant pour le témoin de dire qu'on , Z^' peut avoir vu le général en uniforme, à cinq heuYes du soir, entouré do ' gardes mobiles.
M. le général Sciimitz : Ce serait extraordinaire !
Me Laciiaud : T'e serait peut-être extraordinaire à cinq heures; mais ce ne serait qu'ordinaire, si l'on parle de la i)reniière sortie du général Trochu. C'est beaucoup plus lot que le témoin, cpii a rapj>orté le fait. Ta vu et bien vu.
Me Allou : Il faut bien préciser. Il résulte bien de la déposition en-
tendue, que le général est sorti du Louvre, à cheval et en uniforme, pour répondre à l'appel du général Lebreton, et qu'il est revenu au Louvre, à cheval et en uniforme, mais il n'en résulte pas que, après son retour au Louvre, le général soit remonté à cheval, environ dix minutes après le départ de l'Impératrice, et soit sorti de son hôtel.
Il résulte de la déposition du témoin qui vient d'être entendu que, après le départ de l'Impératrice, le général Schmitzen a apporté la nouvelle à M. le général Trochu, et que celui-ci s'est habillé en civil pour aller à l'Hôtel de ville.
Me Lachaud : Nous déterminerons de la façon la plus nette l'heure à laquelle M. le général Trochu est parti pour la Chambre. Nous savons à quelle hauteur, sur le quai, il a rencontré M. Jules Favre et d'autres députés et, quand nous discuterons, vous verrez que l'heure que vous indiquez n'est pas exacte. Les déclarations de témoins rendront certaine la fixation de l'heure.
Me Allou : Permettez-moi de bien poser la question. Nous sommes bien d'accord qu'il n'y a eu qu'un seul départ du Louvre en uniforme?
Nous sommes bien d'accord sur ce point et je tiens à établir que le général n'a monté qu'une fois à cheval.
Me Lachaud : C'est possible !
M . le général Sciimitz : Je déclare qu'il n'y a eu qu'un seul départ du Louvre en uniforme.
M^ Allou : Alors je demande quelle a été la direction suivie par le général à cheval?
M. le général Schmitz : Je né pourrais pas le dire, je ne l'accompagnais pas à ce moment.
Me Allou : Je demanderai au témoin de dire s'il a eu connaissance, dans la soirée du 3 septembre, d'une grande agitation qui se serait produite devant l'hôlel du Gouverneur, de la présence d'un blessé, sinon d'un cadavre, dans la foule, et d'un discours vraiment révolutionnaire qui aurait été tenu, à ce moment, par M. le général Trochu.
M. le général Schmitz : Je ne me rappelle pas ces faits. Le Gouverneur était allé ce jour-là au fort d'Issy, comme les autres jours. Nous avions reçu des dépêches importantes. Nous avons vu bien des scènes ; je ne me rappelle pas avoir entendu parler de ces faits.
Me Allou : Vous étiez au Louvre à ce moment?
M. le général Schmitz : Oui, j'y étais.
Me Allou : Et vous ne vous rappelez pas cette scène violente du cadavre ?
Me Mathieu : On n'a pas parlé d'un cadavre. M. Piétri a parlé d'un homme dont l'oreille était déchirée, et il a ajouté qu'on avait dit avoir vu un cadavre. Nous tâcherons de préciser.
M^ Allou^ : Le témoin ne nous apportant aucun élément sur ce point, nous chercherons ailleurs.
M. le général Schmitz : Je ne me rappelle pas ce fait, mais ce n'est pas une raison pour croire que cela soit ou ne soit pas. J'ai vu tant de scènes, qu'il me serait bien difficile aujourd'hui de préciser certains faits, de déclarer d'une manière positive si tel fait s'est produit ou non. .
Tous les jours, il y avait quelque événement nouveau, et les faits se
succédaient rapidement. Ainsi dans une journée on nous a amené M. le général Ambert ; puis à un autre moment, si je ne me trompe, M. le maréchal Vaillant, et enfin plusieurs autres personnes dont je n'ai pas à cette heure le souvenir.
M*' Allou : Le témoin peut-il nous donner quelques renseignements sur l'affaire de Buzenval?
M. le général Schmitz : L'expédition de Buzenval a été préparée tardivement, parce qu'on s'était décidé d'abord, pour la fm de décembre, pour les premiers jours de janvier, à l'opération de Châtillon.
Cette entreprise avait été proposée par M. le général de Chabaud- Latour, dans une conférence oii se trouvaient M. le général Vinoy et moi. Mais ce projet n'aboutit pas. J'étais opposé à cette affaire de Châtillon. Je pensais qu'on ne pouvait, à cause de la disposition et du peu d'étendue du terrainqui, sur ce point de Paris, nous séparaitde l'ennemi, facilement placer les troupes nécessaires à l'attaque, 60,000 hommes. Jeconsidérais que ces hommes engagés se trouveraient pour ainsi dire à découvert, et que, s'ils étaient obligés de se replier, ils seraient inévitablement foudroyés.
M. le général de Chabaud-Latour combattit mon opinion par des raisons qui pouvaient avoir sans doute une grande valeur, mais dans le détail desquelles je n'ai pas à entrer ici ; et, je dois le dire, je fus seul de mon avis. Sur l'ordre que j'en reçus, je préparai donc un projet d'attaque pour Châtillon.
Nous nous étions mis en rapport avec M. le général Vinoy, et nous pensions que l'attaque sur Châtillon allait avoir lieu. Toutes les dispositions avaient été prises dans ce but, lorsque M. le général Vinoy nous envoya une lettre par laquelle il nous faisait savoir qu'il se présentait un gros embarras; qu'il avait fait appeler un collaborateur, et que ce collaborateur disait que l'opération était irréalisable et qu'il désirait ne pas s'y associer.
La Cour comprendra qu'aux premiers jours de janvier, il était bien important de n'employer que des hommes qui voulaient bien s'associer aux manœuvres militaires décidées, et donrer un loyal concours.
M. le générai Vinoy nous dit donc : « Voilà une affaire qui ne se présente pas bien. » M. le général Trochu répondit au général qu'il allait arranger cette affaire, réunir les généraux, et qu'il chercherait à prouver les avantages et l'indispensabilité de cet effort. Nous convoquâmes pour le lendemain vingt-huit généraux, des généraux de division, parmi lesquels je citerai les généraux de Palurel, de Bellemare, Berthaut, Vinoy. il y avait aussi avec ces messieurs beaucoup d'autres officiers supérieurs dont les noms m'échappent en ce moment.
La conférence, car c'était une conférence, commença très-vivement. M. le général Trochu apostroi)ha le général on question dont la position était considérable, et celui-ci répondit cjuil trouvait lexpédition projetée mauvaise. M. le général Le Flô, qui était pour Châtillon, s'emporta vivement, mais on ne i)ut jias faire revenir le général interpellé aux sentiments qu'on désirait. Cependant il dit : « je le ferai; je ne désobéirai pas, mais l'allaireme paraît dans des conditions telles, que je veux mettre avant tout ma responsabilité à couvert. » M. le général Trochu fit une
M. LE GÉNÉRAL SCHMITZ. Ii9
allocution excessivement vive sur la nécessité de réaliser les efforts qui avaient été préparés, et prit la défense des intérêts de la garde nationale, comme on devait la prendre, parce qu'ils se rattachaient à rintérèt de Paris. A ce moment, M. le général Berthaut dit très-timidement qu'il aimerait mieux une opération sur Buzenval. Je fus de l'avis du général. J'avais déjà préparé un travail en vue d'une opération de ce côté, parce que cela avait toujours été mon rêve ; ma pensée en effet avait toujours été de marcher sur Versailles. J'exposai alors les points principaux de cette opération. Dans le cas d'un revers, car il fallait tout prévoir, nous avions à droite un fossé de 350 mètres, la Seine ; à gauche, un autre fossé de 350 mètres, la Seine encore. Et si l'on pouvait parvenir au plateau de la Bergerie, au bois Toutain, il y avait d'immenses chances pour le succès de cette entreprise. Je ne dissimulai pas néanmoins que c'était une opération qui présentait ses difficultés ; qu'on ne pouvait en garantir la réussite ; qu'il y aurait de grands efforts à faire, parce que les Prussiens devaient être retranchés d'une manière très-vigoureuse J'ajoutai : « On dit ici que l'état-major ne veut pas marcher (car alors l'état-major passait pour ne pas vouloir marcher) , eh bien, c'est lui qui demande le combat.... Et, ajoutai-je. il ne s'agit pas ici d'une question d'opinion publique. Il est naturel que, dans l'occasion, nous nous devions à tout. Comment ! vous voulez que les Prussiens viennent rançonner cette population de Paris, piller leurs maisons, et vous ne voulez pas que ces hommes organisés, armés, instruits, — je parlais de la garde nationale, — qu'on a excités par tant de moyens, ne se lèvent pas, ne marchent pas pour sauver leur famille, défendre leurs foyers ! Mais, messieurs, si vous ne le pensez pas, vous êtes dans le faux. Vous devez vous courber sous la nécessité des événements, sous l'empire de la situation que nous avons à traverser. »
Sur vingt-huit généraux qui votèrent, il y en eut vingt-sept ou vingtsix qui déclarèrent que l'opération de Buzenval devait avoir lieu. Mais, quel ne fut pas mon étonnement, lorsque le soir de cette affaire, ou le lendemain, je vis dans les journaux que l'opération n'avait pas réussi, parce que le général Schmitz en avait trahi le secret. Ceci dit entre parenthèses .
M^ Lachaud : Maître Allou a semblé mettre en doute l'incident qui s'esi produit le 3 septembre au soir, à la porte de l'hôtel de M. le Gouverneur de Paris. Je voudrais, monsieur le Président, afin de mieux éclaircir encore, s'il était possible, ce point, vous prier de rappeler M. Piétri, qui nous dirait quels sont les rapports qu'il a reçus ; s'il y a eu un rapport officiel qui a été rédigé, et qui lui a été envoyé relativement à ce fait. M. Rouhsr pourrait être aussi de nouveau entendu sur certains points que je serais désireux de voir de nouveau affirmer, mais M. Piétri d'abord.
M. LE Président : Monsieur Piétri, vous avez entendu la question, veuillez avancer.
M. Piétri : Le fait que j'ai raconté hier est de la plus exacte vérité. Je n'assistais pas à la réunion qui a été tenue au Louvre, mais le rapport qui m'a été adressé dans la nuit du 3 au 4 septembre confirme mes paroles. J'en pourrais même fournir la preuve écrite.
im DÉPOSITIONS DES TÉiMOINS.
Avant de déposer, .j'ai recueilli tous mes souvenirs. J'ai môme interrogé mon ancien premier collaborateur, pour savoir si mes souvenirs concordaient avec les siens, parce que je comprenais toute l'importance de ma déposition sur ce fait. J'ai donc interpellé mon secrétaire général, et j'ai une lettre de lui qui confirme en tous points ce que j'ai raconté hier à la justice. Si monsieur le Président m'y autorise, je donnerai lecture de cette lettre.
M. LE Président : Faites-en connaître seulement la substance.
M. PiÉïRi : J'ai écrit à mon secrétaire général ; je l'ai prié de recueillir ses souvenirs et de me dire ce qui s'était passé à sa connaissance dans la journée du 3 au 4 septembre, devant l'hôtel de M. le Gouverneur de Paris. Il me raconte par sa lettre, que dans cette nuit du 3 au 4- septembre, pendant que nous étions dans mon cabinet pour diriger le service de sûreté qui veillait au maintien de l'ordre, un rapport de police nous arriva à la préfecture, annonçant qu'un groupe considérable de monde, venant du boulevard Bonne-Nouvelle et du boulevard Montmartre, s'était rendu auprès du Gouverneur de Paris pour demander à être entendu ; qu'un garde mobile du camp de Saint-Maur ayant eu une égratignure à l'oreille, — il ne s'agissait pas d'un cadavre, — cette foule avait dit que les agents avaient" été d'une brutahté révoltante, qu'il fallait faire cesser ces brutalités, et que, sur ces paroles, le Gouverneur avait répondu que ces brutalités ne se renouvelleraient pas, qu'elles cesseraient;, que le peuple de Paris serait armé et qu'il ferait lui-môme sa propre police.
M^ Allou : Il serait facile aussi d'un autre côté de se renseigner sur ce point. On pourrait demander à M. le général Berthaut s'il sait quelque chose au sujet de ces gardes mobiles venus en bande à l'hôtel du Gouverneur.
M. PiÉTRi : Ils ne sont pas venus en bande, et, je le répète, je n'ai pas non plus parlé hier d'un cadavre. J'ai dit qu'il s'agissait d"une égratignure à l'oreille.
M*" Allou : Mais M. le général Schmitz, qu'on peut encore interroger sur ce fait, n'en a pas parlé ; il n'y a pas de témoin qui puisse en déposer. On pourrait cependant, comme le général était à l'hôtel du Gouverneur de Paris, lui demander ce qu'il sait de l'étrange langage qu'on prête au général Trochu dans cette soirée.
M. le général Schmitz, vivement : Je ne puis dire qu'une seule chose, c'est que c'est un rapport de police absolument mensonger, comme il y en a tant. {Mouvement dans l'auditoire.')
Je n'incrimine pas le moins du monde la loyauté d'un homme aussi considérable et aussi honorable que M. Piélri; mais quant à moi personnellement, je puis affirmer que je n'ai pas entendu le langage qu'on prête au général. Je serais bien étonné, —et j'en ris même, tant le fait rapporté mo semble extraordinaire, — je serais bien étonné, dis-je, qu'il ait tenu un pareil langage à quelques mobiles.
Quant aux agissements de la police, je dirai à M. Piétri qu'il n'y avait pas à ce moment d'hommi» ([ui fût plus en vuecpie lui au Gouvernement, dont il fût plus souvent question. Il y avait des plainlos continuelles à son égard. On venait à chaciue instant pour un fait ou pour un autre.
«Lepréfet depolice, disait-on, est un homme qui casse les têtes. «Eh bien, ceux qui se plaignaient, on les renvoyait comme on pouvait ; pour s'en débarrasser, pour avoir la paix, on leur disait d'aller se plaindre au préfet lui-même. Ainsi je citerai un fait assez significatif : je me rappelle qu'un matin M. Tirard, qui est devenu depuis un homme considérable dans la ville de Paris {Sourires dans l'auditoire)^ entra avec plusieurs individus et vint me rendre compte de faits abominables — c'est son expression —qui, disait-il, se passaient sur les boulevards : « La police casse les tètes, maltraite les gens. » Je lui répondis :
« Mon Dieu, monsieur Tirard, tout cela ne donnera pas au général Trochu beaucoup de raisons pour changer sa manière de penser à l'égard du préfet. On vient à toute heure se plaindre des uns et des autres, et c'est M. Piétri, le défenseur de l'Empire, dont je me sers avec le plus de plaisir, parce que c'est un homme très-loyal. — C'est là une chose abominable ! » s'écria M. Tirard en se retirant. (Mouvement.)
M^ Lachaud : Quand des agents font un rapport, et que ce rapport touche à des gens de l'opposition, on peut à la rigueur émettre quelque doute sur sa sincérité. Mais, le 3 septembre, dans la nuit, un rapport de police est arrivé à la préfecture sur un fait qui se serait passé à l'hôtel du Gouverneur de Paris, et sur des paroles qu'aurait prononcées M. le Gouverneur ; par conséquent, il est permis de penser que dans ce rapport les choses devaient avoir été fidèlement rapportées. Les agents de police s'occupaient évidemment, dans leurs rapports sur le Gouverneur de Paris, d'un des grands fonctionnaires de l'État, et ne pouvaient que sincèrement rapporter ce qu'ils voyaient ou entendaient.
M^ Mathieu : Je ne veux pas défendre ici les rapports de police attaqués par notre adversaire ; je veux seulement faire remarquer que ces rapports de police, contre lesquels on s'élève, se sont transformés, dans la commission d'enquête sur les événements du 4 septembre, en dépositions qui ont été faites devant une haute autorité chargée d'étudier les faits de cette époque et d'en rendre compte.
M^ Allou : Il est incontestable qu'on a dû faire parvenir à la commission d'enquête ce que M. Piétri est venu déclarer aujourd'hui. Nous aurons, du reste, sur ce point à entendre le témoignage d'un homme qui, lors des événements dont il est question, était le commissaire de police spécialement attaché à l'hôtel de M. le Gouverneur de Paris.
M. ScHMiTz : Oui, ce commissaire nous avait été donné, au général Trochu et à moi, par M. Piétri lui-môme. {Mouvement.) « J'ai, avait-il dit, une très-grande responsabilité vis-à-vis du Gouverneur. Voulez-vous un commissaire de police? le voulez-vous de ma main? — Mais je crois bien ! il ne sera jamais mieux choisi. »
M. Piétri nous envoya alors M. Pollet, avec lequel je suis resté dans d'excellents rapports depuis le commencement du siège jusqu'à la fin.
Un mot pour terminer ma déposition, et qui expliquera ma situation vis-à-vis du général Trochu. J'ai servi l'Empereur pendant l'Empire, comme officier d'ordonnance, et j'ai, d'un autre côté, toujours été trèsattaché à Sa Majesté. Je lui suis encore profondément attaché, malgré tous les malheurs du pays et malgré ses propres 'malheurs. Je croirais être moins digne de son estime si, dans un moment aussi solennel, je ne
venais pas protester devant la justice du pays contre les imputations de trahison dirigées contre le général Trochu, et déclarer que ces imputations , ces accusations sont absolument fausses. J'ai vécu depuis le 18 août jusqu'au 22 janvier dans l'intimité du général Trochu. Il n'est donc pas un seul acte de sa vie que je ne connaisse. Si j'avais pu voir seulement, dans l'un d'eux, la trace des injustes accusations portées contre lui, loin d'être aujourd'hui son témoin, il y a longtemps que j'eusse été son accusateur. [Mouvement prolonfjé.)
M. LE Président : L'audience est suspendue.
M* Lachaud : Monsieur le Président, avant l'appel de nouveaux témoins, je voudrais bien d'une façon complète établir un fait qui, tout à l'heure, d'après les observations de M* Allou, semblait n'avoir pas été suffisamment éclairci : à quelle heure M. le général Trochu est-il sorti de l'hôtel du Louvre?
Je vous demanderais la permission de rappeler M. Busson-Billault. Hier, le témoin a donné des indications très-précises sur ce point. Je désire qu'il nous fixe encore d'une façon très-nette sur cette sortie du général et sur les circonstances qui l'ont accompagnée.
M. BussoN-BiLLAULT : Je viens d'entendre la question. Je me rappelle et j'affirme de nouveau ce que j'ai dit hier.
Je venais de quitter l'Impératrice qui s'éloignait des Tuileries. Il y avait dix minutes, un quart d'heure, pas davantage; je ne peux pas préciser autrement l'heure. Il pouvait être par conséquent aux -environs de trois heures et demie. Comme je ne pouvais pas retourner à la Chambre, je me rendis chez moi, pour faire savoir à ma famille, qui était éloignée, ce que je devenais. Pendant que j'étais chez moi, j'ai entendu des cris; je me suis mis à la fenêtre, et j'ai vu M. le général Trochu, dont je connais les traits depuis douze années, et que j'avais vu aussi fréquemment dans les trois dernières semaines qui venaient de s'écouler. Il était avec son état-major. J'entendis les cris de : Vive Trochu ! vive la République! auxquels le général répondait[par des saluts. Il a suivi la rue de Rivoli, et je l'ai vu tourner dans la rue de Castiglione. J'en ai été tellement impressionné, que le soir même, me retrouvant avec des députés, j'ai racont''» cette scène. Je l'ai racontée, entre autres personnes, à M. de Talhouët. Le lendemain, j'ai répété ce que j'avais vu, en disant les souffrances que cette scène m'avait fait éprouver, à M. .\lfred Leroux; et, depuis encore, je l'ai racontée en y mettant tous les ménagements convenables.
J'ajoute que je sais qu'il y a dans l'auditoire" des personnes qui ont vu aussi, en partie du moins, ce que j'ai dit dans ma déposition devant la Cour, et qui pourraient, par conséquent, donner aussi quelques renseignements.
M^ Laciiaud : Pourriez-vous nous indiquer le nom de ces personnes ?
M. BussoN-BiLLAULT : J'ai entendu dire qu'il y avait une personne, M. Wachter, je crois, qui avait été témoin des faits, et qui était tout à l'heure à l'audience.
M' Laciiaud : Monsieur Wachter, si je ne me trompe, était chef d'étatmajor dans la garde mobile. Il est ici, — c'est un homme fort honora-