M. JULES-AUGUSTE LAIR
M« Lachaud : Je prie monsieur le Président d'avoir la bonté de permettre que M. Rouher soit de nouveau entendu.
M. LE Président : Faites avancer M. Rouher.
M. Rouher : Je ne sais pas si les renseignements qu'on attend de moi doivent porter sur la question de la garde mobile ou sur la soirée du 3 septembre. J'ai deux faits à ma connaissance sur ces deux points.
En ce qui concerne la séance du soir, 3 septembre, à onze heures moins un quart, je reçus au Sénat la visite d'une personne très-considérable et fort émue de ce qui se passait à l'hôtel du Gouverneur. Cette personne est venue me dire : «Vous êtes là tranquille, et il y a 8 ou 10,000 individus qui sont devant l'hôtel du Gouverneur de Paris, poussant lescris de : «La déchéance ! Vive la République ! » Il est de votre devoir de vous rendre au ministère de la guerre pour savoir quelles sont les mesures à prendre dans cette situation. »
Les détails qui me furent donnés, ces appréhensions étaient d'une nature, je ne dirai pas étrange, mais caractérisée. On croyait que la République allait être proclamée et proclamée sous les yeux, en présence du Gouverneur de Paris.
J'arrivai au moment oii le ministre partait pour l'Assemblée ; il allait partir. Je le suivis à l'Assemblée de nuit, et je restai de onze heures et demie à minuit un quart au sein du Corps législatif. Je quittai l'Assemblée en priant un collègue de rester pendant la séance, parce que j'avais la pensée que si des mesures étaient prises par le Corps législatif, mon devoir, comme président du Sénat, était de convoquer pendant la nuit tous les sénateurs, pour prendre, en raison des pouvoirs que nous tenions de la Constitution, les mesures que la situation comportait. Je rentrai donc à la présidence du Sénat, et là, je pris des mesures préparatoires pour assurer cette convocation.
Je me souviens très-pertinemment que dans cette soirée du 3 septembre, entre dix et onze heures, les manifestations les plus révolutionnaires se produisirent devant l'hôtel du Gouverneur de Paris.
Quant au second point, qui est relatif aux mobiles, il me rappelle un souvenir des plus pénibles. Le 3 septembre, j'ai eu à dîner un commandant d'un des bataillons de la garde nationale mobile, un ami à moi, M. le baron Saillard, qui a succombé plus tard dans la lutte ; je lui demandai ce que c'était que cette troupe dont l'indiscipline nous paraissait si blâmable et dangereuse ; et lui, qui commandait un bataillon, exprima les appréhensions les plus douloureuses sur cette troupe exposée au milieu des agitations révolutionnaires dont nous étions menacés.
Voilà tout ce que je puis dire.
M. Lair (Jules- Auguste), sous-directeur a la Compagnie
DES MAGASINS GENERAUX A PaRIS.
M"" Allou : Le témoin nous fait connaître sa qualité d'aujourd'hui, et laisse de côté, modestement, son ancienne qualité, car il a été capitaine d'état-major de la garde nationale pendant le siège, et attaché à l'étatmajor de M. le général Trochu. Il peut donner des renseignements sur
lo6 DÉPOSITIONS DES TÉMOINS.
les faits qui se seraient passés, soit devant, soit à Tiiitérieur de l'hôtel du Gouverneur de Paris. Il n'a pas quitté le général. II peut nous dire ce qu'il pense de ces conciliabules politiques qui auraient eu lieu au Louvre, quelles étaient les personnes qui venaient chez le Gouverneur. Il peut aussi nous renseigner sur l'emploi du temps du général Trochu, de manière que MM. les jurés pourront être fixés sur ce qu'il restait de temps au général pour les conciliabules de cabinet. Il peut nous parler également de la scène du 3 septembre, et nous dire quelle a été l'allocution du général.
M. Lair : J'ai été attaché à l'état-major du général Trochu depuis le 18 août. Je n'ai jamais rien remarqué qui pût caractériser des conciliabules politiques quelconques.
Le matin, le général recevait des fonctionnaires, des officiers, et après ces réceptions, il allait en tournée dans les forts, \ isiter l'enceinte des fortifications, enfin tous les travaux entrepris en vue du siège. Quand il rentrait, il était une heure environ, et c'était à peu près l'heure à laquelle les députés allaient au Corps législatif; j'en ai vu venir plusieurs, ils désiraient avoir des nouvelles. Du reste, tout le monde venait à l'hôtel du Gouverneur pour savoir ce qui se passait. Vous savez, en effet, qu'à ce moment, on se rendait chez le Gouverneur comme on allait au ministère de la guerre ou au ministère de l'intérieur, pour avoir des nouvelles de notre armée.
En un mot, tout le monde venait au Louvre. On entrait, on sortait, on ne restait pas; ce qu'on voulait, c'était des nouvelles ; et jamais je n'ai remarqué, je le répète, l'indice de réunions qu'on puisse appeler des conciliabules, de réunions pendant lesquelles des personnes se concertent et font quelque chose de suspect. J'ai vu seulement une fois M. Jules Favre. Il apportait une pétition adressée par des électeurs.
M^ Allou : Le 3 septembre, le témoin, qui était au Louvre, a-t-il eu connaissance de la manifestation dont parlait M. Rouher, de dix mille, douze mille individus qui seraient venus devant l'hôtel du Gouverneur? A quelle heure cela se passait-il, et quelle aurait été la réponse faite par le général? 11 pourrait y avcir, en effet, selon l'heure plus ou moins avancée de la soirée à laquelle cette agitation aurait eu lieu, plus ou moins de gravité.
M. Lair : Le soir du 3 septembre, à six heures, la nouvelle du désastre de Sedan venait d'arriver. M. le général Schmitz la reçut le premier, je crois. M. le général Trochu était en tournée dans les forts. On était préoccupé de la manière de le faire rentrer à l'hôtel, en évitant la foule qui stationnait dans la rue de Rivoli, et qui criait :« Vive Trochu 1 Vive "Trochu dictateur! Vive la République! » Nous cherchions à ouvrir les grilles qui donnaient sur la cour du Carrousel.
Il est arrivé en voiture sans (jue la foulo se doutât (ju'il passait.
Vers neuf heures, la manifestation était devenue tellement animée qu'on jugea bon, pour détourner les violences, d'aller dire à la foule qu'il fallait envoyer (juelques déléguas, que tout le monde ne {pouvait entrer dans la cour de l'hôtel. C'est le commandant Taivre ([ui alla le leur dire. Dix ou douze personnes, peut-être. — et juirmi elles des officiers de la garde nationale en nr.ajorité, — entrèrent alors.