M. JULES-AUGUSTE LAIR
Ces personnes étaient très-exaltées. Elles disaient au général qu'elles n'avaient plus d'espoir qu'en lui, qu'il fallait qu'il prît la dictature.
Le général leur répondit qu'il ne se laisserait pas imposer une ligne de conduite; que ceux qui parlaient de liberté devaient commencer par respecter la sienne ; et que, sur ce ton, il ne pouvait continuer de s'entretenir avec eux. Il a parlé ensuite de la défense de Paris, qu'il ne fallait pas compromettre par de regrettables agitations. La conversation s'est alors adoucie. Comme l'une de ces personnes avait annoncé une manifestation en armes, le général lui répondit vivement qu'on n'avait pas le droit de prendre les armes, que ces manifestations ne serviraient qu'à troubler et effrayer la population ; qu'elles pouvaient faire couler inutilement le sang dans Paris. Après ces paroles du général, les délégués se retirèrent.
Voilà tout ce que je sais sur la manifestation du soir du 3 septembre, à laquellej'assistai.
M^ Allou : Le témoin sait-il quelque chose de la sortie du général Trochu se rendant au Corps législatif dans la journée du 4 ?
M. Lair : Il est sorti avec deux ou trois de ses officiers par la porte de la rue de Rivoli, et a tourné dans la cour du Carrousel. Le capitaine Brunet a été coupé par la foule, et séparé du général, qu'il était impossible de suivre, à moins d'écraser les gens. Je suis sorti sur la place, et j'ai vu la foule qui allait entrer aux Tuileries. La garde en sortait, mais je ne sais sur quel ordre ; c'était un bataillon de voltigeurs ; ils se retirèrent sans discussion. Nous étions pressés par la foule, et c'est dans ce moment que M. l'amiral Jurien de la Gravière est venu annoncer que rimpératrice était partie.
M« Allou : Pouvez-vous préciser l'heure à laquelle M. le général Trochu est monté à cheval ?
M. Lair : A deux heures, deux heures et demie, je crois ; car, on le comprendra, je n'ai pas pu, dans ce moment-là, prendre exactement les heures auxquelles tout ce que je voyais s'accomplissait.
Me Allou : Dans tous les cas, il est incontestable que le général est monté à cheval, qu'il a pris par le guichet donnant sur la place du Carrousel, et qu'il n'a pas tourné par la rue de Castiglione?
M. Lair : Nullement. Le général a tourné sur la place du Carrousel, et c'est là que la foule l'a séparé de ses officiers.
IVP Allou : Le témoin sait-il dans quelles circonstances aurait été faite la proclamation dans laquelle se trouve cette phrase : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas."»
M. Lair : C'était vers le 5 ou le 6 janvier. Dans la matinée, M. le préfet de police est arrivé à l'état-major, très-préoccupé des commencements d'agitation qui avaient lieu à Belleville, à la suite d'une affiche, dite Vaffîche rouge, et signée de beaucoup de noms qui ont [paru plus tard dans la Commune. Le préfet pensait qu'une proclamation pouvait calmer les esprits. Il est entré dans le cabinet du général, et il en est sorti avec la proclamation qui se terminait par cette phrase : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. »
Depuis quelques jours, le bruit circulait que le général Trochu était en négociation pour traiter de la capitulation de Paris avec les Prus-
siens. Nous recevions de tous côtés des lettres à ce sujet. On nous en envoyait des tombereaux. C'est à ces bruits qu'avait pour objet de répondre la phrase de la proclamation dont il est question.
On n'en a peut-être pas alors calculé toute la portée ; on allait au plus pressé.
M" Allou : On a reproché au général d'avoir donné sa démission. A-t-il donné sa démission à l'occasion des faits qui ont suivi l'affaire de Buzenval ?
M. Lair : Le général n'a pas donné sa démission, on a exigé son départ. La première rédaction était dans ce sens-là.
Louis-Arthur-Richard Brunet, capitaine d'état-major.
Me Allou : Les questions que nous adresserons à M. Brunet sont les mômes que celles que nous avons adressées au témoin précédent. Le témoin était attaché comme aide de camp au général Trochu ; il peut parler des conciliabules qui auraient eu lieu au Louvre, de la manifestation du 3 septembre, du départ du général pour le Corps législatif.
M. Brunet : Je n'ai jamais vu au Louvre aucune espèce de réunion pouvant mériter le nom de conciliabule. Le cabinet que j'occupais était envahi toute la journée par des personnes de toute sorte. Il y avait trèssouvent parmi elles des députés, particulièrement aux heures où ils se rendaient à la Cliambre ou lorsqu'ils en sortaient. J'en ai vu venir ainsi beaucoup dont je ne savais môme pas les noms. Les uns entraient en faisant passer leur carte, — ceux-là nous pouvions les connaître et les recevoir; — mais il y en avait d'autres qui pénétraient sans se faire annoncer, et, comme quelquefois ils ne parlaient à personne, nous ne pouvions môme pas savoir ce qu'ils voulaient, ce qu'ils étaient venus faire. Ils entraient et sortaient. Nous pensions qu'ils venaient, comme tout le monde, pour savoir des nouvelles.
Me Allou : Avez-vous le souvenir d'une manifestation très-violente, et du langage qu'aurait tenu le général à la foule ameutée dans la soirée du 3 septembre?
M. le capitaine Brunet : Le 3 septembre au soir, dès mon arrivée à l'hôtel du Louvre, — je rentrais d'une tournée dans les forts du Sud, dans laquelle j'avais accompagné le Gouverneur, —j'appris que, depuis le matin, la foule qui stationnait dans la rue de Rivoli demandait des (explications, criait : « Vive Trochu ! La déchéance ! » C'était beaucoup plus bruyant que menaçant. Le général s'approcha de cette foule, et la calma le mieux qu'il put. Il lui dit qu'un bouleversement au milieu de la situation serait un malheur de plus. Les groupes s'apaisèrent très-facilement et partirent bientôt après tout à fait calmés.
Me Allou : Avez-vous eu connaissance d'une déj)utation qui aurait pénétré auprès du général ?
M. le capitaine Brunet : Je me rappelle très-bien ce fait (jui ma été rapporté, mais je n'y étais pas. J'étais à ce moment monté dans ma chambre pour changer d'uniforjne.
Me Allou : Le lendemain du i septembre, n'y a-t-il pas eu des adieux entre le général et ses officiers d'ordonnance? Avez-vous le souvenir des