‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 35 sur 65 · M. LE CAPITAINE BRUNET · texte numérisé non relu

M. LE CAPITAINE BRUNET

paroles du général à ce moment ? ne parlait-il pas des périls dans les- ({uels tout le monde allait se jeter?

M. le capitaine Brunet : Il a réuni, à sept heures du matin, dans son cabinet, les trois officiers de son entourage intime : le commandant Nicolas Bibesco, le capitaine d'état-major Faivre et moi. « Avant d'être mes officiers, nous a-t-il dit, vous êtes mes amis. Vous êtes tous les trois mariés, pères de famille. Je ne me sens pas le droit de vous entraîner dans le gouffre où je vais être précipité. Vous savez ce qui se passe. A tous nos malheurs vient s'ajouter une révolution, un bouleversement social.

« L'ennemi s'avance sur Paris; les conditions dans lesquelles nous devions défendre la ville n'existent plus ; nous n'avons pas d'armée de secours, et la démagogie peut d'un instant à l'autre nous envelopper de toutes parts. Je vais tenter un effort effroyable dans lequel je suis assuré de périr. Je ne veux pas, je ne peux pas vous y associer, sans vous avoir donné les moyens honorables de sortir d'une telle situation, et sans vous avoir rendu votre liberté. »

]\F Allou : Pouvez-vous nous donner des détails sur le voyage du Gouverneur au Corps législatif le 4 septembre ?

M. le capitaine Brunet : J'étais dans le cabinet du général lorsque M. le général Lebreton, questeur de l'Assemblée, s'est présenté. Il n'est pas resté plus d'une minute. Il était fort ému et venait réclamer le concours du Gouverneur de Paris pour défendre le Corps législatif menacé. Le général lui répondit :

« Je suis ici sans autorité, je n'ai pas de troupes et je ne puis disposer que de ma personne et de celle de mes aides de camp. Mais vous êtes le questeur de la Chambre, vous avez le droit de me requérir ; vous réclamez mon concours, je marche. »

Nous nous sommes immédiatement disposés à partir. Nous avons eu toutes les peines du monde à parvenir jusqu'à nos chevaux, tant la foule qui inondait la cour était compacte. Il a fallu le dévouement de cinq ou six personnes, qui, se tenant par la main, faisaient la chaîne, pour nous frayer un sentier à travers la foule jusqu'aux écuries. Nous sommes enfin montés à cheval et nous sommes sortis par le guichet de la rue de Rivoli, pour entrer dans la cour du Carrousel. Nos chevaux, affolés, se cabraient et s'agitaient en tout sens. Une femme fut renversée par le mien. Je reçus un coup de baïonnette qui m'enleva ma casquette. Nous fûmes bientôt enveloppés de tous côtés, pressés, serrés par des gens tantôt bienveillants, tantôt hostiles. Tout mouvement nous était parfois impossible, et il fallait la plus grande attention pour n'écraser personne, car nos chevaux étaient souvent poussés au point d'en perdre l'équilibre. Nous atteignîmes, après des efforts incroyables, le guichet du pont des Saints-Pères, et il me sembla que jamais nous ne pourrions le dépasser. Il y avait là un double flot d'entrants et de sortants qui s'engouffrait en même temps que nous sous les voûtes.

On prit nos chevaux par la bride, et, grâce à ce secours, nous évitâmes les accidents et pûmes sortir. Mais nous avions été séparés du général. Il avait pu prendre les devants, en profitant d'une éclaircie. Lorsqu'il arriva au pont de Solférino, le général, qui avait gardé son avance

pouvait être à cent cinquante mètres de nous, de moi tout au moins.

W Allou : Quelle heure était-il lorsque le général est parti ainsi avec son escorte?

M. le capitaine Brunet: Il m'est impossible de préciser au juste l'heure, attendu que, dans cette journée, je n'ai pas eu la possibilité de compter les minutes ni les heures auxquelles s'accomplissaient les faits dont j'ai été témoin. Je sais que M. le général Lebreton est resté trèspeu de temps dans le cabinet du Gouverneur, et que le général Trochu est sorti en môme temps que lui, pour monter à cheval. Quand le générai est rentré au Louvre, il est allé changer de costume, et, au moment où nous rentrions, j'ai vu le drapeau des Tuileries s'abattre.

Me Allou : Le général n'a pas revêtu de nouveau son uniforme et n'est pas remonté à cheval ?

M. le capitaine Brumet : Jamais,

M" Allou : Ainsi il est bien entendu par la déposition du témoin, qui n'a pas quitté le général, que celui-ci, après être sorti de l'hôtel du Louvre pour aller à l'Assemblée, s'est rendu jusqu'au pont de Solférino, et, qu'après sa/entrée au Louvre, il a pris un costume bourgeois; qu'il n'est pas de nouveau sorti en uniforme et monté à cheval. C'est précis. Il n'est donc pas allé rue de Castiglione parla rue de Rivoli avec son étatmajor, et escorté par la foule ou la garde mobile.

Que savez-vous au sujet de cette phrase : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas ? »

M. le capitaine Brunet : Je n'étais pas présent; j'étais malade.

SouMAiN (Jules-Henri) , soixante-sept ans, général de division

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