‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 36 sur 65 · DU CADRE DE RÉSERVE · texte numérisé non relu

DU CADRE DE RÉSERVE

Me Allou : Il est un point que je voudrais livrer au jury sans ambiguïté, que je voudrais voir parfaitement éclairci.

La prétention de M. le général Trochu est que, dans les derniers temps surtout, ses relations avec le Gouvernement, avec un témoin qu'on a déjà entendu, M. le ministre de la guerre, étaient devenues très-difficiles; que les rapports qu'on avait avec lui étaient accompagnés d'une grande défiance; que le Gouverneur, au milieu des membres du Conseil, faisait tout pour désarmer cette défiance ; mais que le ministre de la guerre avait pris si bien la direction des pouvoirs militaires, qu'alors même que ces pouvoirs appartenaient au généra', il ne pouvait en disposer. Il était tenu dans une sorte de quarantame, dans l'isolomenl. placé en dehors de tout ce qui se faisait pour la défense de la Chambre et même de la capitale. Nous croyons que M. le général Soumain peut nous donner des renseignements relativement à cette situation, et quà cet égard même il aurait une pièce assez importante.

M. le général Soumain : Je ne prendrai les faits qu'au .'{ septembre. Ce jour-là, dans la prévision de troubles, j'ai re(.'u directement du ministre de la guerre l'ordre de prendre les mesures et les dispositions nécessaires pour protéger le Corps législatif. Des cordons de troupes garnissaient les abords de l'Assemblée, et avaient 1 ordre d'éloigner le*

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plus possible ceux qui pourraient porter atteinte à la représentation nationale.

Je crus devoir, en recevajit la lettre de M. le ministre de la guerre ( ce qui était contraire aux habitudes, je devais recevoir les ordres par le Gouverneur de Paris), je crus, dis-je, devoir informer M. le général Trochu des dispositions que j'allais prendre. Je lui écrivis une lettre dont le général a parlé dans son discours à l'Assemblée.

Quant au fait de suspicion dans laquelle le Gouverneur était tenu, je réponds à la question qui m'a été faite sur ce point, que je possède la lettre du ministre de la guerre, me donnant l'ordre de ne recevoir d'ordre que de lui et de ne faire de rapports qu'à lui. (Mouvement.)

Me Allou : Je prie M. le Président d'autoriser le témoin, s'il a cette lettre sur lui, à la déposer à la barre.

M. le général Soumain : J'ai apporté cette lettre avec moi, et la voici.

(^La lettre est remise à M. le Président.)

M. LE Président ; Audiencier, veuillez passer cette lettre à M. le comte de Palikao.

■ M. le général comte de Palikao : Je la connais; je ne l'ai pas niée.

M. LE Président : Veuillez néanmoins jeter un coup d'oeil dessus. J'ai le devoir de la faire passer sous vos yeux.

M. le général comte de Palikao, après avoir examiné la lettre : Je ne la nie pas davantage.

Me Lachaud : Monsieur le Président, vous voudrez bien donner lecture de cette lettre .

M. LE Président : Je la lirai en vertu de mon pouvoir discrétionnaire. (M. le général comte de Palikao demande une seconde communication de la lettre, et la remet à l' audiencier après l' avoir examinée de nouveau quelques instants.)

M. LE Président : Nous allons donner lecture de cette lettre, en vertu de notre pouvoir discrétionnaire et à titre de renseignement :

« Paris, le 3 septembre 1870.

« Mon cher général,

• a Je sais d'une source certaine qu'une manifestation se prépare pour ce soir dans Paris.

« Cette affaire étant entièrement en dehors de la défense de Paris, veuillez me faire savoir directement les mesures que vous aurez prises pour assurer la tranquillité publique. Vous recevrez également mes ordres directement pour la répression des désordres , s'il s'en produis.

tt Le général Mellinet sera également prévenu par vous, et il sera à votre disposition avec les dépôts de la garde.

«) Agréez, mon cher général, la nouvelle assurance de mes sentiments affectueux et de haute considération.

« Comte DE Palikao. »

M. le général Soumain : Je n'ai rien à ajouter à ma déposition.

Me Allou : Les dispositions qui étaient prises en dehors du Gouverneur de Paris pour la protection de l'Assemblée, n'étaient-elles pas prises aussi en dehors du Gouverneur pour les Tuileries ?

M. le général SoUxMAin : C'est M. le général Mellinet qui, avec les troupes de la garde placées sous son commandement, devait prendre les dispositions nécessaires pour protéger les Tuileries, le 4 seulement.

Me Laciiaud : Je demanderai à M. le général Soumain si ce n'est pas le 3 septembre, pour la première fois, qu'il a reçu des ordres directs de M. le ministre de la guerre?

M. le général Soumain : Je suis obligé d'entrer dans quelques détails sur le service de la division tel qu'il était constitué nouvellement.

C'est le 14 août que je pris le commandement de la division, au moment où les grands commandements militaires étaient supprimés, comme le fut aussi celui de M. le maréchal Baraguey-d'Hilliers, qui commandait, on le sait, le premier corps d'armée, et non pas la division seulement. M. le général Trochu est arrivé peu de jours après, le 18 ou le 19. M. le maréchal Baraguey-d'Hilliers communiquait directement avec le ministre de la guerre, sans intermédiaire. En prenant le commandement de la division le J4 août, je suivis les mêmes errements. Je communiquais constamment, et pour les affaires de service, avec le ministre de la guerre. Après l'arrivée du Gouverneur, il n'a pas été changé grand'chose à ces habitudes.

J'envoyai, autant que mes souvenirs sont précis, une situation de troupes à M. le général Trochu. Les' déplacements, et tout ce qui était justice militaire, recrutement, police, discipline, étaient envoyés directement au ministre de la guerre.

M*" Allou : Est-ce que cet état de choses n'était pas une violation des règlements militaires, de la loi même ? Est-ce que la position de Gouverneur, la position qui lui avait été faite par le décret de nomination, n'entraînait pas pour lui, dans une place en état de siège, toutes les attributions dont vient de parler M. le général Soumain?

M. le général Soumain : Cette situation s'est régularisée plus tard ; jnais à l'époque dont nous parlons, aux 3 et 4 septembre, j'opérai comme avaient opéré les maréchaux Baraguey-d'Hilliers, Mac-Mahon, Canrobert. Il n'y avait pas encore eu d'instructions. Les attributions du Gouverneur n'étaient pas encore bien indiquées. Plus tard, les rapports ont été bien plus fréquents entre le Gouverneur et la division, quand tout a été régularisé. Mais jusqu'à cette date, je ne communiquais quavec le ministre, et pour très-peu de choses avec le Gouverneur.

M. LE Président, s adressant au témoin : Nous conservons votre lettre au dossier, général.

M. le général Soumain : Parfaitement.

M" Laciiaud: Il serait peut-être nécessaire, puisque M. le général Soumain est là, de faire appeler le ministre de la guerre, M. le comte (le Palikao. H y a des détails de service que nous avons besoin de connaître.

M. LE Président : Si M. de Palikao est là, nous le prions de vouloir bien s'avancer.

[M. h général comte de Palikao s'avance à la barre, et se tient à côté de M. le général Soumain.)

W Laciiaud: Je voudrais, monsieur le Président, demander à M. do Palikao dans quelles circonstances, contrairement à ses habitudes, il a,

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e 3 septembre, adressé des ordres à M. le général Soumain ; et je lui demanderai aussi de nous dire si l'un des motifs qui l'ont engagé à le aire n'était pas le silence dans lequel le laissait le général Trochu.

M. le général comte de Palikao : Je voudrais d'abord demander au général Soumain s'il m'a jamais adressé de lettre ou si je lui en ai jamais adressé, après ou avant le 3 septembre, relativement au service?

M. le général Soumain : M. le général de Palikao dit une chose trèsjuste, je n'avais jamais reçu de sa main de lettres relatives à un service tout spécial, mais je recevais du ministère, des bureaux du ministère, toute la correspondance courante, nécessitée par les besoins du service,

M. le général comte de Palikao : Ce n'est pas là une question. Je désire maintenant savoir si le général peut répondre quelle heure il était, le 3 septembre, quand il a envoyée M. le général Trochu la lettre que je lui avais adressée.

M. le général Soumain : Je ne lui ai pas adressé la lettre ; je lui ai rendu compte, en lui écrivant de mon côté, des ordres que j'avais reçus par la lettre qui a été lue.

M. le général comte de Palikao : A quelle heure?

M. le général Soumun : Je ne me le rappelle pas; c'est, je crois, dans la journée, vers deux heures.

M. le général comte de Palikao : A deux heures, et le général Trochu à déclaré qu'il n'avait trouvé cette lettre que chez lui, en rentrant à huit heures du soir, ce jour-là. Je ne pouvais donc pas, pour donner des ordres, m'adresser à lui dans la journée, puisqu'il disait qu'il était absent, qu'il allait visiter les fortifications et les forts.

Il y a une circonstance plus grave. Le général Trochu m'a-t-il une seule fois adressé les rapports prescrits et ordonnés par le règlement de 1863 ? Pas une seule fois, pas un seul rapport. Par conséquent, en présence du silence du général et apprenant qu'une manifestation pouvait avoir lieu, j'ai dû m'adresser à l'homme qui était à sa place^ au commandant de place ; et c'est alors que j'ai écrit cette lettre , parce que je ne pouvais pas attendre à huit heures du soir pour prendre ou faire prendre les mesures nécessaires.

Le général avait l'habitude d'adresser ses rapports au Gouverneur. Je devais en avoir connaissance,

M. le général Soumain : Je n'adressais pas des rapports, mais une simple situation de troupes.

M. le général comte de Palikao : Laquelle situation portait '.Événements ?...

M. le général Soumain : Evénements, non ; c'était porté au ministre.

M. le général comte de Palikao: Vous étiez fautif comme comman-, dant de place. Vous deviez adresser vos situations avec événements au général Trochu qui était fautif aussi, en ne m'adressant pas des rapports basés sur les situations avec événements. Le règlement est formel, la loi est précise. En cas de trouble, d'émeute, le commandant de place doit informer le général commandant supérieur qui, dans cette circonstance, était le général Trochu, et celui-ci le ministre de la guerre, des mesures qu'il a prises, des dispositions et de l'emplacement des troupes.

Or, tout cela, toutes ces dipositions devaient être prises, et c'est ce

que, d'après le règlement, le commandant de place devait écrire, car c'est lui qui est chargé de la police de la place. Le commandant de place devait son rapport au général commandant supérieur, et celui-ci me devait le sien. Il ne m'en a jamais envoyé. J'ai dû prendre l'initiative, puisqu'une la prenait pas.

M^ Allou : Avant le 3 septembre, quelles agitations, dans la pensée de M. de Palikao, pouvaient nécessiter des rapports directs de M. le général Trochu au ministre de la guerre ?

M. le général comte de Palikao : Mais il y avait toujours des rassemblements devant la Chambre. Je ne dis pas qu'il y ait eu des faits à poursuivre, ayant amené une émeute, cependant il y avait une certaine agitation.

M*^ Allou : Y a-t-il eu un seul fait assez grave pour motiver un rapport ?

M. le général comte de Palikao : Le ministre de la guerre ne peut connaître les faits graves que par l'intermédiaire du commandant supérieur. [Mouvement en sens divers.)

Le ministre à cette époque avait une responsabilité qui ne peut être risible, qui était très-lourde au contraire, et pour laquelle il n'a pas été secondé. Il n'avait pas le temps d'être partout et d'entrer dans tous les détails. Il lui fallait aller au Conseil, à la Chambre, et se préoccuper encore de grandes mesures qu'il y avait à prendre. Ses agents devaient le seconder, et ils ne l'ont pas fait. Ce que je reproche au général Trochu, c'est de ne m'avoir pas adressé un rapport.

M* Allou : Il faut nous entendre. Ou les événements dont parle M. le comte de Palikao. c'est-à-dire la situation avant le 3 septembre, n'avaient aucune gravité, ou bien ils avaient un caractère très-sérieux, et alors je me demande comment il se fait qu'il ait attendu jusqu'à cette époque pour adresser directement des ordres à M. le général Soumain. Et je m'étonne également que M. le ministre de la guerre n'ait pas demandé compte plus tôt au général Trochu du silence qu'il lui reproche aujourd'hui.

M. le général comte de Palikao : Le ministre ne peut pas connaître si les faits sont graves ou s'ils le deviendront. Il y a eu des rassemblements, il ne fallait pas attendre que ces rassemblements aboutissent à une émeute, il fallait avertir le ministre. On ne l'a pas fait. Au lieu de cela, on partait, on allait faire le tour des fortifications; on remplissait un métier qu'on n'avait pas le droit de faire, on visitait les approvisionnements. C'était le métier du commandant de place.

M* Laciiaud : Nier l'agitation avant le 3 septembre, c'est nier l'évidence. Nous dirons comment elle se produisait, noi-s parlerons de cette foule, de ces bataillons de mobiles, de ces excitations, de ces appels des journaux ; nous indiquerons les points sur lesquels se parlaient les rassemblements ; tout cela viendra dans la discussion des faits.

M* Allou : Parfaitement ; il s'agira seulement d'en apprécier la gravité. Nous discuterons aussi à qui revenait la responsabilité de cette situation, à qui il a|>partenait de faire cesser ou de laisser se produire ces appels de la presse, dont on |)arle.

M* Laciiaud : Le Gouverneur de Paris avait l'administration tli>

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