M. LE GÉNÉRAL DE MALROY
la capitale aussi bien que le ministre, et il avait une surveillance à exercer.
M. le général comte de PalikAo : Le préfet de police était à la disposition du Gouverneur.
M^ Lachaud : M. Piétri l'a dit hier.
M'' Allou : Je voudrais bien que M. le général Soumain s'expliquât sur le reproche que lui adressait le général Palikao de n'avoir pas informé le général Trochu de la situation avec événements.
M. le général Soumain : J'adressais tous mes rapports, à l'exception d'une situation et sans événements, qui était envoyée à M. le général Trochu, j'adressais, dis-je, tous mes rapports au ministre delà guerre. Les événements, les arrestations, tous les détails étaient envoyés chaque matin au ministre de la guerre.
]VP Allou : Y avait-il une irrégularité à opérer ainsi ?
M. le général Soumain : Je crois que c'était une irrégularité, parfaitement. (Mouvement.)
M. le général comte de Palikao : Avais-je défendu de transmettre ces rapports à M. le général Trochu, avant le 3 septembre?
M. le général Soumain : Non, jamais.
M. Achille-Charles-Louis de Malroy, général de division.
M' Allou : Il s'agit exactement des mêmes questions qui ont été posées à M. le général Soumain, et qui se rattachent à l'isolement dans lequel était tenu le Gouverneur de Paris.
M, le général de Malroy : Je ne puis pas apprécier l'isolement en ce qui concerne M. le général Trochu, en dehors des fonctions que j'ai remplies.
J'étais chef d'état-major du 8^ corps, qui était alors réuni à la 1'"*' division militaire. A ce titre, je recevais par l'intermédiaire du général Soumain, ou directement, des ordres de service. Ces ordres passaient toujours par le ministère. Peut-être, et par exception, quelques ordres insignifiants sont-ils arrivés par le Gouverneur de Paris. Mais j'ai le souvenir présent que tout ordre important venait directement du ministère. Je n'ai pas à apprécier quelles étaient les relations du ministère avec le Gouverneur de Paris, je ne puis apprécier que les relations qui existaient entre le ministère et moi pour les indications de service. '
Me Allou : Au point de vue des règlements militaires, n'y avait-il pas dans cette situation quelque chose d'irrégulier?
M. le général de Malroy : Je constate que les ordres de service ne passaient pas par le Gouverneur de Paris, mais j'ajoute que cette dérogation aux lois de la hiérarchie n'est pas insolite, et qu'elle a lieu en maintes occasions, et selon les besoins du service. Le règlement prévoit même ce cas-là, car il est dit que lorsqu'on recevra des ordres d'un chef supérieur, sans que ces ordres aient passé par la voie hiérarchique, on doit obéir à ces ordres, en prévenant toutefois l'échelon hiérarchique dont ils ont été affranchis.
Je sais pertinemment que le ministre de la guerre avait écrit au général Soumain, le 3 septembre au matin. Vers dix heures, lorsque j'arri-
vai dans le cabinet du général Soumain, en me remettant diverses pièces officielles, il me communiqua un ordre du ministre de la guerre, qui disait positivement que la défense de l'Assemblée et le maintien de l'ordre dans Paris étant en dehors de la défense extérieure de la place, n'étaient pas de la compétence du Gouverneur; et que les ordres devaient être adressés exclusivement du ministre de la guerre au général Soumain, Je ne sais pas si ce sont là les termes exacts, mais c'est l'esprit de la lettre écrite par le ministre au général. J'ai lu cette lettre, et j'en suis sûr.
Le lendemain matin, le 4, une nouvelle lettre du ministre, dont je ne me rappelle pas les expressions, fut, je crois, envoyée au général Soumain et portait particulièrement sur un point. Les dispositions prises la veille pour la sécurité de l'Assemblée ne lui semblaient pas suffisantes ou complètes. Il demandait, je crois, l'emploi d'un régiment de gendarmes. Ce qui nous frappa le plus, ce fut le détail concernant le Gouverneur.
Me Allou : Savez-vous quelle était l'importance des forces militaires de Paris à ce moment, et comment se décomposaient ces forces?
M. le général de Malroy : Ceci demanderait qu'on eût sous les yeux la situation du moment. On peut l'avoir facilement, je crois, au ministère.
Il y avait à ce moment à Paris, si je ne me trompe, les troupes sédentaires de la capitale, les troupes permanentes, composées de la force publique, la garde de Paris, aujourd'hui garde républicaine, la gendarmerie de la Seine. Il y avait en outre des dépôts de différents corps, répandus dans les casernements de Paris. Toutes ces troupes n'étaient pas endivisionnées. Il faudrait avoir sous les yeux la situation pour connaître exactement les forces de la capitale à cette époque. Je ne puis donc dire les choses qu'à peu près.
Il y avait des forces endivisionnées, formant plusieurs divisions; la division placée sous le commandement du général de Caussade; les troupes qui étaient déjà revenues, appartenant au corps du général Yinoy.
M. le général Trochu : Elles n'étaient pas encore rentrées.
M« Allou : Je remercie le témoin. Je ne lui demandais qu'une indication générale?
M. le général de Malroy : Il n'y a qu'une situation qui puisse donner des chiffres précis.
M« Allou : C'était le général de Caussade qui commandait les troupes chargées de la protection de l'Assemblée, et les ordres qu'il avait reçug venaient du général de Palikao?
M. e général de Malroy : Oui, et môme des ordres directs du ministre de la guerre.
M. le général comte de Palikao : Je diMiiande à dire un mot seulement en réponse à ce que vous avez' entendu tout à llieure de M. de Malroy. Le chef d'état-major se trompe en disant (jue j'ai écrit une seconde lettre au général Soumain. Le iî, n'ayant j)as \ u le général Trochu, j'ai écrit la lettre cpie vous savez. Le général Soumain aurait pu s'émouvoir et venir me demander i[uelles étaient ces circonstances exceptionnelles dans lesquelles je le plaçais. H n'est |);is venu. Le lendemain je suis allé voir le général Soumain dans la matinée, prévoyant que lénieule allait grossir et que nous pourrions avoir une catastroi^he. Je lui ai demandé
iM. LE GÉNÉRAL DE GHABAUD-LATOUR. 167
quelles étaient les mesures qu'il avait prises. Il m'a répondu : « Les mômes mesures que la veille. »
Quant aux troupes qui étaient dans Paris, le chef d'état-major n'a pas la mémoire bien précise. On a parlé de gendarmerie. J'avais fait venir de Versailles le régiment de gendarmerie qui y était en formation. Quand ce régiment est venu bivouaquer sur la place du Ghamp-de-Mars, il y avait aussi les dépôts de la cavalerie et de l'infanterie de la garde, placés sous les ordres du général Mellinet. Ges troupes n'étaient pas endi visionnées. Quant aux troupes qiii étaient placées sous le commandement du général Vinoy, elles n'étaient point encore arrivées.
Puisque j'ai l'occasion de parler du général Vinoy, j'ajouterai un seul mot. J'ai entendu dire que les troupes du camp de Ghâlons n'avaient pas de solidité. Gependant elles constituaient un corps qui avait été formé de la même manière que le 12e corps; elles composaient ce 13e corps d'armée qui a fait cette belle retraite de Mézières à Paris sans se laisser entamer. 11 y avait donc de bons soldats.
M. LE BARON DE ChABAUD-LaTOUR, GENERAL DE DIVISION, PRESIDENT DU GOMITÉ DES FORTIFICATIONS, MEMBRE DE l'AsSEMBLÉE NATIONALE.
M* Allou : Monsieur le Président, un témoin est venu dire à la barre que M. le général Trochu avait impérieusement réclamé la présidence du Gomité de défense, et qu'il l'avait enlevée au maréchal Vaillant. Je voudrais demander au général si le droit de présider le Gomité de défense n'est pas un des attributs des fonctions de Gouverneur. Je lui demanderai, en outre, de- nous dire en quelles circonstances le Gomité de défense aurait été qualifié de Comité de défaillance, si tant est que le mot ait été prononcé.
M. le général baron de Ghabaud-Latour : Mes souvenirs ne sont pas absolument présents, je tâcherai de répondre à la question du mieux que je pourrai.
Si je m'en rapporte à ma mémoire, non-seulement le général Trochu n'a pas réclamé la présidence, mais il y eut au contraire une lutte de courtoisie entre le maréchal Vaillant et lui. Je n'ai jamais su, ni entendu dire, ni vu que le général Trochu ait réclamé la présidence; dans ma pensée, elle lui revenait de droit. Mais je ne sais pas si la question n'est pas restée indécise plusieurs jours, par suite de la déférence qu'il montrait pour le Gonseil de défense, et de la délicatesse extrême qu'il a apportée dans ses rapports avec le maréchal Vaillant. Maintenant, je dois ajouter que, dans le Gonseil de défense, le mot de défaillance a pu être prononcé une fois, mais que ce mot a rencontré un sentiment unanime de réprobation.
Le Gonseil de défense, au contraire, a toujours cru à sa mission, et il s'est attaché à l'accomplir autant qu'il l'a pu, de la manière la plus loyale et la plus ferme.
Je puis citer quelques-uns des points sur lesquels le Gonseil de défense a insisté.
A cette époque, M. Thiers, le général Trochu et moi, nous sommes de
ceux qui ont demandé — et en insistant de la manière la plus absolue — que Paris fût approvisionné de vivres pour un an, ce qui, avant l'investissement, était possible. J'ai môme donné au Conseil de défense l'état des approvisionnements des docks et des entrepôts du Havre. J'ai demandé qu'on accumulât dans Paris tout ce qu'il était possible d'y faire venir, et aux personnes qui pr' tendaient que la résistance ne se prolongerait pas très-longtemps, je répondais que l'entrée des vivres en quantité considérable dans la place ne pouvai,t, en tous cas, avoir qu'un résultat favorable, celui d'éloigner le terme fatal de la reddition.
J'ai donc demandé, en complet accord avec le général Trochu, un an de vivres, trois millions de kilogrammes de poudre, un an de charbon. Une autre demande, qui fut vivement appuyée par le général Trochu, ce fut de faire venir trois cents paires de meules de la Ferté-sous-Jouarre, car nous comprenions au' un approvisionnement en grains ne suffirait pas, et qu'il fallait pouvoir le moudre. J'ai soutonu dans le Conseil de défense qu'il se^-ait possible de faire monter ces meules. Elles furent demandées, et elles arrivèrent avant l'investissement, grâce à l'appui que je trouvai auprès des principaux membres du Conseil, le maréchal Vaillant, M. Thiers et le général Trochu.
L'amiral Rigault de Genouilly nous demanda qu'on fît venir des ports des pièces de fort calibre, des pièces de 30 de la marine. J'en vis venir d'abord 30, puis un plus grand nombre. Nous avons tous insisté, tous u'un commun accord, pour que la plus grande quantité possible nous en fût envoyée.
Enfin, — et ce fut notre suprême demande, demande faite les larmes aux yeux et le cœur gonflé, — à trois ou quatre reprises, M. Thiers d'abord, M. le général Trochu ensuite, M. Jérôme David et moi, nous avons fait les instances les plus vives pour que l'armée du maréchal Mac-Mabon fût ramenée sous Paris. — Etait-ce là de la défaillance? — Il me semble qu'un peu plus de justice nous est due. Nous avons toujours cru à la possibilité d'une résistance très-longue. Nous avons cru alors — et je le crois encore aujourd'hui — que si l'armée du maréchal était venue sous Paris, avec des vivres pour un an et une armée de secours comme celle-là, la résistance eût pu être indéfinie.
Nous nous déchirions tous malheureusement les uns les autres, au lieu de nous unir et de nous respecter. Si les 140,000 hommes de Mac-Mahon s'étaient repliés sur Paris, s'appuyant sur les forts, pouvant manœuvrer autour de Paris, occupant ces magnifiques positions de Châtillon et de Versailles, oii nous n'avons pu nous maintenir, la défense aurait été tout autre. Ces positions, — elles nous ont été enlevées du premier coup. — Le général Ducrot a fait des efforts surhumains pour garder Châtillon. Hélas ! les hommes qu'il avait à mener au feu ne savaient pas même tenir un fusil ! Un peu plus tard, aguerris par les luttes du siège, ils se sont héroïquement battus sur la Marne...
M" Allou : Les paroles que vient de prononcer le général nous ont tous frappés d'une émotion très-vive. Ce qui en résulte, c"e.>it que dans cette défense de Paris, dont il a droit de revendiquer l'honneur pour une grande part, il a trouvé toujours le général Trochu associé à ses sentiments et à son action.