M. LE GÉNÉRAL DE CHABAUD-LATOUR
M. le général comte de Chabaud-Latour : Je vais plus loin. A mon arrivée à Paris, dès que je connus les événements qui se préparaient, je me suis mis à la disposition du ministre de la guerre, M, le maréchal Lebœuf. On me confia les fonctions de président du Comité des fortifications, et je m'occupai de ce qu'il y avait à faire pour en compléter 1 organisation.
Il y avait mille travaux à effectuer. Je ne voudrais pas les détailler devant la Cour; mais dans le nombre, il y en avait de très-importants : des casemates à construire, des abris à recouvrir de terre, des magasins à poudre à organiser, etc.
Dans les travaux de fortification, beaucoup de choses sont faites à l'avance, mais beaucoup d'autres ne peuvent être exécutées qu'au dernier moment, ainsi les abris sur Iss remparts, destinés' à masquer les hommes et à les préserver des obus et des boulets de l'ennemi. De plus, il y avait des lacunes dans les fortifications. Ces lacunes, on les connaissait; l'étude des travaux nécessaires avait été faite. Je désignai spécialement six points : Gennevilliers, Montretout, Châtillon, la redoute des Hautes-Bruyères, celle du Moulin-Saquet, le Port-à-l'Anglais, comme devant être mis en état de défense le plus promptement possible. J'eus l'honneur de voir à cette occasion le général Trochu.vJe voulus lui soumettre ces études, et il vint voir les plans d'ensemble que j'avais préparés dans les bureaux du Comité : il y donna son adhésion. Seulement je ne pus commencer ces ouvrages tout de suite. J'avaisrmis la main à l'œuvre pour tout ce qui était possible, avant les tristes nouvelles qui nous arrivèrent de notre armée du Rhin, pendant le courant du mois de juillet. Ce fut dans la nuit du 8 au 9 août — nuit fatale — que l'on reçut à Paris la nouvelle des batailles de Reischoffen et de Forbach. Nous fûmes appelés à délibérer devant l'Impératrice. Le général Trochu était avec nous et tous les chefs de ^l'armée. L'Impératrice tint le langage le plus noble et le plus digne. Je regarde comme un devoir sacré pour moi de lui rendre ce témoignage. « Il ne s'agit plus, dit-elle, — car ses paroles sont restées présentes à mon souvenir, et je suis heureux de les répéter devant la Cour, — il ne s'agit plus de sauver l'Empire, il faut sauver la France. » L'état de siège fut décidé, et je pus alors m'emparer des terrains où devaient être établies les redoutes, ce que, sans l'état de siège, nous ne pouvions faire qu'en suivant les formalités de la loi de 1831. Dès lors, nous nous mîmes au travail avec une ardeur extrême. Je demandai en même temps et j'obtins de pouvoir faire fermer les portes de Paris et d'en organiser la défense, ce à quoi je n'avais pas pu arriver avant ce jour-là. Les travaux furent entrepris et poussés avec la plus grande activité jusqu'à la révolution de septembre.
Mais à ce moment, les ateliers furent désorganisés. J'occupais 9,000 à 10,000 travailleurs. Il fallut passer huit jours à les retrouver. L'exaltation produite dans les têtes des ouvriers leur faisait quitter les chantiers. J'eus beaucoup de peine à reconstituer les ateliers, et je trouvais toujours le plus ferme appui auprès du Gouverneur dans ces circonstances difficiles.
Quelque temps après, un arrêté de la Préfecture de police ordonna que les portes ne seraient ouvertes qu'à huit heures du matin, et se-
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raient fermées à huit heures du soir. Cet arrêté eut pour résultat de désorganiser encore une fois les ateliers. Les ouvriers, qui avaient souvent à parcourir de longs espaces pour se rendre de leurs domiciles aux lieux de travail, ne voulaient plus travailler dans ces conditions. Je fus obligé d'avoir recours au Gouverneur. Le soir môme l'arrêté était rapporté.
Quelques jours après, autre incident. Ordre fut donné de rentrera Paris tous les vivres. C'était un ordre très-sasre. Mais cet ordre fut appliqué, par un malentendu, aux cabarets, où les ouvriers trouvaient la nourriture sur place. Nouvelle désorganisation des ateliers. Ce fut encore au Gouverneur que je m'adressai, et le soir même le mal était réparé.
J'ai toujours trouvé chez le Gouverneur le concours le plus actif à tous les travaux que j'ai pu entreprendre. J'ai obtenu de lui les réquisitions de toute nature, nécessitées par les exigences du service spécial que j'avais à diriger; tout a été mis par lui à ma disposition, — et c'est grâce à son énergique volonté que j'ai pu donner à ces travaux toute l'activité possible, hélas! pas assez efficace cependant, car les retards qui se sont fatalement produits ne nous ont pas permis d'achever les redoutes. Si nous avions pu, par exemple, terminer celle de Châtillon, et la relier aux villages voisins, malgré la faiblesse de l'armée , je crois que nous aurions pu nous y maintenir et préserver Paris d'une partie des ravages qu'il a subis.
C'est le Gouverneur qui m'a demandé de réoccuper les redoutes des Hautes-Bruyères et du Moulin-Saquet, qui avaient une action en avant des forts d'Ivry et de Bicêtre; et c'est grâce à l'occupation de ces redoutes que, malgré la faiblesse des troupes, on a pu préserver quelques parties de Paris du bombardement.
M** Allou : Le témoin vient de parler de la communauté des travaux, a-t-il toujours été avec le Gouverneur en parfaite communauté de sentiments ?
M. le général baron de Ciiabaud-Latour : J'ai toujours été en parfaite cohimunauté de sentiments avec le Gouverneur. J'ai toujours trouvé chez lui l'accueil le plus bienveillant et le plus sympathique. Il était toujours tout disposé à subvenir à tous les besoins que je lui signalais. Quand le bombardement a été commencé sur les forts de l'Est, le premier soin du Gouverneur a été de se transporter sur les lieux qu'atteignait le bombardement. Je lui demandai deux sorties pour préserver le fort d'Issy, et ces deux opérations ont été faites à petite distance. Quant aux grandes opérations de guerre qui ont pu être projetées, je n'en dois parler qu'avec la plus grande réserve, parce qu'elles ne rentrent pas tout à fait dans ma spécialité. J'ai été cependant ai)pelé à les connaître, et je crois que M. le général Trochu avait conçu une opération fort bien combinée, et qui pouvait présenter quelques chances de succès pour retarder la prise do Paris et, pout-èUv, faire éprouver un échec aux armées allemandes. Cette opération consistait à passer la Seine et à se porter, en suivant la vallée, à la rencontre d'une armée qu'il aurait rencontrée le long du lleuve et (pii serait venue sur Paris. Cette opération avait été préparée avec beaucoup de soin; M. kr.intz, lingénieur très-distingué du service de la navigation, avait préparé des ponts de