M. EMILE KELLER
bateaux; tous les moyens nécessaires avaient été mis en œuvre pour dépasser les hauteurs de Gennevilliers et franchir du côté de Sannois les lignes prussiennes. Cette entreprise nous paraissait offrir des garanties de succès, surtout si elle était combinée avec une marche en avant d'une partie des forces concentrées sur la Loire, par les chemins qui n'étaient pas encore au pouvoir de l'ennemi. C'était, à mon avis, une des meilleures opérations possibles pour le ravitaillement de Paris. Des approvisionnements avaient été accumulés au Havre dans ce but. Si quatre-vingt mille hommes de l'armée de la Loire avaient pu passer dans la vallée de la Seine, et nous donner la main, pendant que nous aurions nous-mêmes cherché à percer les lignes des Prussiens du côté de Sannois, peut-être le succès aurait-il pu couronner ce grand effort. Je crois que c'était l'opération la plus judicieuse qu'on pût tenter. Hors de là, faire ce qu'on a appelé la grande sortie, c'est-à-dire envoyer une partie de l'armée de Paris en rase campagne, où elle n'aurait pu arriver qu'après avoir consommé la presque totalité de ses vivres et de ses munitions, je crois que c'était envoyer de nouveaux prisonniers aux Prussiens.
Je me suis cru obligé de donner ces explications, parce que W Allou m'a posé une question sur Taccord de mes sentiments avec ceux de M. le Gouverneur, sans cela je n'aurais pas abordé cette question.
J'ajoute ceci, c'est que cette opération fut tout à coup bouleversée par les nouvelles qui arrivèrent de la Loire. La victoire de Coulmiers avait eu lieu. On nous faisait espérer l'approche d'une armée venant de la Loire, et se portant au-devant de nous, si nous franchissions la Marne. Il fallut se porter de ce côté. Il y eut là un mouvement très-difficile à combiner. Les batailles de la Marne eurent lieu dans des conditions trèsmauvaises, et elles furent de plus retardées par une crue inattendue de la rivière. Vigoureusement menées par le Gouverneur et le général Ducrot, elles ont eu du moins pour résultat d'imposer à l'ennemi le respect de l'armée de Paris. Ce sont certainement des combats qui l'honorent grandement.
M. Emile Keller, membre de l'Assemblée nationale.
Me Allou : Monsieur le Président, il s'agirait de demander à M. Keller s'il ne s'est pas présenté chez le général Trochu, comme beaucoup d'autres députés, à l'époque où le Gouverneur était en situation de donner des renseignements à MM. les députés.
M. Keller : Je connaissais M. le général Trochu depuis un certain nombre d'années, et tout naturellement, même avant qu'il fût.Gouverneur de Paris, lorsque nos désastres ont commencé, j'allais fréquemment le voir. Ayant en lui une grande confiance, il était tout simple que j'ahasse lui demander des nouvelles de nos armées. Nous en avions trèspeu au Corps législatif, et nous espérions chez lui en avoir un peu plus. Lorsque le général fut Gouverneur de Paris, je continuai à aller le voir, et, en effet, je rencontrai chez lui plusieurs fois des collègues du Corps législatif. Je me rappelle notamment y avoir vu M. Latour-du-Moulin, M. de la Monneraye, M. Estancelin ; j'en vis d'autres encore bien cer-
tainement, mais je puis être afïïrmalif pour ceux que je viens de nommer.
M. DE LA MONNERAYE, ANCIEN DÉPUTÉ AU CORPS LEGISLATIF, MEMBRE DE l'AsSEMRLÉE NATIONALE.
M^ Allou : No\is ne voulons que répéter à M. de la Monneraye la question que nous avons faite au précédent témoin. Il est venu chez le Gouverneur comme M. Keller. A-t-il souvenir de quelques conciliabules, de quelques complots dans lesquels auraient intervenu centains membres de la gauche, ou, au contraire, ne s'y est-il aperçu d'autre chose que d'allées et venues inquiètes et agitées, comme celles qu'il y faisait lui-même.
M. DE LA Monneraye : Je suis allé en effet plusieurs fois chez le général Trochu, dans les jours qui ont précédé et suivi les événements du 4 septembre. Mais j'ai eu très-peu l'occasion de séjourner dans ses antichambres, parce que, quand je ne voyais pas le général, je connaissais M""" Trochu qui voulait bien me recevoir. Je me rappelle avoir rencontré un jour chez le général Trochu le marquis d'Andelarre, un autre jour M. Keller. C'est à peine si je trouve dans mon souvenir d'autres noms que ceux-là.
M. Jules Favre, avocat a lv Cour d'appel, membre DE l'Assemblée nationale.
M« Allou : Nous n'avons que deux questions à poser au témoin. La première a traita une contradiction apparente entre le langage tenu à l'Assemblée par le général Trochu, et une page d'une volume publié par M. Jules Favre. M. le général Trochu a prétendu n'avoir pas connu M. Jules Favre avant la rencontre au pont de Solférino ; M. Jules Favre au contraire a raconté qu'il avait gardé le souvenir très-vif d'une entrevue qu'il avait eue avec le général antérieurement au 4 septembre. La deuxième question est celle-ci : nous voudrions savoir de lui dans quelles conditions le général Trochu a quitté le Gouvernement de l'Hôtel de ville et s'il va annoncé qu'il voulait se présenter chez le minisire de la guerre, pour dégager sa responsabilité avant d'accepter la mission que le Gouvernement de l'Hôlel de ville voulait lui confier.
Me Jules Favré : Ma réponse sera très-simple. Je n'ai pas à m'e\i)liquer sur les causes qui ont pu effacer du souvenir de M. le général Trochu, la visite que j'ai eu l'honneur de lui rendre. M. le général Trochu a dû certainement reconnaître, en interrogeant ses souvenirs, qu'il avait involontairement commis une erreur. Mais cette erreur peut s'expliquer par cette raison que je n'ai pas eu l'honneur de voir le général Trochu seul. Dans la situation où nous étions,— c'était, je crois, vers le 30 août, — il était tout naturel que, coin[)renanl le danger qui nous menaçait, nous nous missions en rapport avec un homme qui, par ses antécédents, son caractère, son autorité et surtout par sa réputation très-légitime de loyauté, devait nous inspirer uni' entieri x\)ntiaiuv.
Je me suis donc entendu avec deux de mes collègues; à ces collègues
M. DE LA MONNEKAYE. — x\L JULES FAVKE. 173
ont été adjointes des personnes honorablesde Paris; si je ne me trompe, nous étions six ou sept. Je ne me rappelle pas exactement le nombre. Mais plusieurs noms me sont restés dans la mémoire. Nous nous sommes rendus chez le général Trochu après l'avoir prévenu de notre visite, car nous comprenions très-bien qu'étant fort occupé, il ne fallait pas qu'il fût pris à l'improviste, et l'un de nous — mais ce n'est pas moi — lui avait adressé, pour lui demander audience, un billet, que je n'ai pas lu, mais qui certainement ne nous désignait pas nominativement, et n'annonçait qu'un groupe de députés et de bourgeois de Paris. Le général nous répondit qu'il nous recevrait un matin. Nous vînmes et la conversation s'engagea d'une façon générale. Je ne connaissais pas M. Trochu personnellement, et je ne l'ai vu que cette fois-là antérieurement au 4 septembre. Nous avons causé de la situation de Paris ; on s'attendait à un siège, nos armées avaient déjà subi des désastres malheureusement trop connus, et il était tout simple qu'on redoutât de nouveaux p.érils. C'est là-dessus que la conversation s'engagea. Je ne pense pas que ni la Cour ni messieurs les jurés désirent que je m'explique sur cette conversation que j'ai publiée.
Me Allou : Le journal le Temps a publié un manifeste signé par 'les électeur^ des troisième et quatrième arrondissements. Etaient-ce ces électeurs qui accompagnaient M. Favre? est-ce cette adresse qui a été présentée? >
M. Jules Favre : En aucune façon. Il n'y a pas eu d'adresse. Nous nous sommes présentés chez le général Trochu pour nous occuper de la situation de Paris. A ce moment, l'opinion à Paris était très-tourmentée. Il y avait beaucoup de gens qui affirmaient qu'ils ne se défendraient pas si l'Empereur restait à la tête des affaires. C'était pour bien des personnes un très-grave sujet d'inquiétude, on le comprend trèsbien, et c'est ce qui fait, pour ma part, que j'ai réclamé, et très-énergiquement, qu'il ne conservât pas le commandement. J'étais convaincu qu'il perdrait la France, et je l'ai dit très-haut à mes collègues : « Nous serons battus si vous abandonnez le commandement à cet homme incapable de conduire l'armée. » C'est là ce qui me préoccupait. Je voulais connaître la situation de Paris; je voulais savoir quelle était l'opinion du général. C'est sur ce sujet si grave, et de nature à intéresser si vivement les patriotes, que nous nous sommes expliqués avec lui.
M^ Allou : Le témoin connaissait-il les personnes qui l'ont accompagné?
M. Jules Favre : Je les connaissais, mais je n'ai pas retenu leurs noms à tous; je me rappelle ceux de M. Tirard, du docteur Montanier, de Jules Ferry et de Picard.
Me Allou : M. Jules Favre peut-il répondre à la seconde question, celle de savoir si, lorsque le général Trochu s'est rendu à l'Hôtel de ville, il n'a pas demandé, avant d'accepter la présidence du Gouvernement, à aller voir le ministre de la guerre, et si en effet il ne s'y est pas rendu.
M. Jules Favre : Sur ce point mes souvenirs sont moins fermes. M. le général Trochu est venu à l'Hôtel de ville ; il l'a quitté en disant qu'il se rendait au ministère de la guerre. Il a dû en effet y aller ; mais je
ne me rappelle pas qu'il ait fait de cette démarche une condition d'acceptation des fonctions qui lui étaient offertes.
Me Allou : A partir du moment où le général Trochu s'est présenté à l'Hôtel de ville, il n'y est pas resté sans interruption...
M. Jules Favue : M. le général Trochu est venu à l'Hôtel de ville ; il a fait une déclaration, nous l'avons acceptée, et, à partir de ce moment, je l'ai considéré comme le président du nouveau Gouvernement.
M^ Allou : II me semble que, dans le récit fait par M. Jules Favre lui-même, il est dit que le général Trochu s'est présenté une première fois à l'Hôtel de ville, qu'on lui a fait des propositions, qu'il a demandé à voir le ministre de la guerre, qu'il s'est retiré, est revenu une seconde fois, que c'est alors qu'il aurait posé ses conditions, en disant : « Voulez-vous me permettre de défendre la famille, la propriété et la religion? »
M. Jules Favre ; Je ne crois pas que les choses se soient ainsi passées. Je ne connais que le fait général, qui est celui-ci : c'est que le général Trochu est venu, nous a posé des conditions aujourd'hui publiques, et que c'est à ce moment, quand ces conditions ont été acceptées, qu'il s'est rendu au ministère de la guerre, comme M. Picard s'est rendu au ministère des finances, et d'autres dans les différents ministères.
M. LE Président : Avez-vous quelques questions à poser au témoin, maître Lachaud?
Me Lachaud : Aucune, monsieur le Président; la déposition de l'honorable M. Jules Favre est parfaitement d'accord avec le récit de son livre.
M. Jacques-Philippe -Henri Usquin, lieutenant-colonel du génie,
PROFESSEUR A l'EcOLE POLYTECHNIQUE.
Me Allou : M. le colonel Usquin était attaché à l'état-major du Gouverneur; nous voudrions lui demander ce qu'il sait des conciliabules dont nous avons parlé tout à l'heure, du départ du général à cheval pour le Corps législatif, et ce qu'il peut savoir des rassemblements qui auraient eu lieu dSns le Louvre le 3 septembre.
M. Usquin : J'ai été attaché le 22 août à l'état-major du Gouverneur de Paris, et, à partir de ce moment-là, je n'ai plus quitté mon poste. Par conséquent, en dehors des heures de nuit, pendant lesquelles il m'est arrivé souvent de ne pas être au quartier général, j'ai vu tout ce qui s'est passé, d'autant plus qu'en raison de la disposition des lieux, — ces messieurs le savent sans doute, — il était impossible que qui que ce soit entrât dans le local occupé par le général, sans que nous, les officiers d'état-major, nous en fussions instruits. Or, jamais, je puis le déclarer, je n'y ai vu personne, en dehors de quelques officiers ou attachés militaires qui nous étaient connus individuellement.
Quant à la sortie du général, c'était le dimanche. Je m'absentai une heure i)our aller déjeuner chez moi. En rentrant au ([uarlier général, vers midi et demi ou une heure à peu près, j'apoi\'us un grand tumulte, des bataillons nombreux, plus ou moins armés, qui tous descendaient de l'est de Paris et se dirigeaient vers la place de la Concorde. En arrivant