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Seveste, Perelli, Montbrison, Lesseps, Coriolis, Rochebrune ! Pardonnezmoi, chers morts, de ne pas vous citer tous ! Mais si l'on pleurait, on ne songeait encore qu'à vous venger. On lisait avec plus d'étonnement que d'épouvante les dépêches en style macabre oii le gouverneur cherchait à méduser la population, en ne lui parlant que de blessés, de brancardiers, de morts et d'enterrements. Ripn n'y fit; les Parisiens demeurèrent stoïques.Ce que voyant, le Gouverneur et le Gouvernement prirent leur parti et se dirent : « Eh bien ! nous capitulerons tout de « même ! «
« M. Victor Hugo fait prononcer par la Guanhumara des Burgraves, qui croit tenir sa vengeance, le serment
Que ce cercueil d'ici ne sortira pas vide.
« Et comme sa victime lui échappe, Guanhumara, esclave de son serment, s'étend dans le cercueil et s'y tue. Le Gouverneur de Paris, qui avait juré de ne pas capituler, pouvait imiter ce suicide héroïque et captieux ; il donna simplement sa démission, et ne coucha dans le linceul que son honneur militaire. Nos pauvres morts du 19 janvier en furent pour leurs frais.
« Je me rendais hierà Versailles par le train de midi. Des députés, des journalistes se mêlaient, dans la gare, au commurudes voyageurs- Au milieu d'un groupe pérorait, en gesticulant, un homme de petite taille, à la tête osseuse et ronde, aux moustaches noires, cirées avec soin et ondulées en queue de rat comme celles de Scaramouche. (Bil vif, brillant ; la voix animée, joyeuse ; un air de contentement répandu sur toute la personne et circulant jusqu'au bout des doigts de la main gauche, qui battaient gaiement la mesure sur un portefeuille de chagrin noir.
« Je reconnus à l'instant même le personnage que j'avais vu de près à Londres, dans le musée de cire de M""^ Tussaud, entre Dumolard et Troppmann.
« C'était M. le général Trochu.
« — Voilà donc, pensai -je, où nous en sommes ! En ce pays, on peut « arriver au pouvoir par l'intrigue, la trahison ou l'émeute; saisir son pays a au collet comme une proie, lui extorquer sa confiance, son sang et son « or ; puis le rejeter pantelant, mutilé, courbé dans la misère et dans la « honte ; et se frotter les mains, et se glorifier, et monter au Capitole en « jurant qu'on a sauvé la patrie, et'rire encore, comme si le châtiment « n'était ni de ce monde ni de l'autre ! »
« Et personne ne s'émeut, et personne ne s'écrie, et personne ne demande justice! Et les mois s'écoulent et les années ! Et demain on nous répondra : « C'est de l'histoire ancienne ! D'ailleurs M. le général Trochu « s'est défendu devant la Chambre. Relisez son discours. »
« En effet, je ne vois rien de mieux à faire pour le moment; et c'est les yeux fixés sur ce volumineux plaidoyer que je veux renouveler la face de ce procès non encore jugé et pour lequel la prescription n'esl pas acquise.
a La notoriété du général Trochu , en dehors de l'armée, ne remonte pas plus haut (jue l'ainiée 18()7. On savait seulement qu'en ISrJl, aide de
camp du gc^néral de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, il avait été l'un des collaborateurs en sous-ordre du coup d'Etat du 2 décembre; le lendemain du succès, il fut nommé directeur adjoint du personnel au ministère de la guerre, fonctions qui comprenaient en première ligne « la correspondance avec les autorités civiles et militaires pour tout ce « qui concerne la sûreté intérieure de l'Etat, le maintien de Perdre et « de la tranquillité publique ». Ces attributians mirent dans les mains du lieutenant-colonel l'exécution des décisions rendues par les commissions mixtes, et les souvenirs contemporains affirment qu'il n'entrait pas alors dans ses sentiments d'en tempérer la rigueur — au contraire !
« Comment l'aide de camp de Saint-Arnaud, qui, lieutenant-colonel en 1852, se retrouve général de division en 1859 et pourvu d'un commandement à l'armée d'Italie, osa-t-il prendre, dès cette époque, après un avancement fabuleusement rapide, les allures attristées du mérite méconnu ? Je ne sais. Pendant six ans, le général Trochu travailla sous terre, avec tant d'adresse et de bonheur, que, lorsqu'il publia le trèsmédiocre opuscule qui s'appelle r Armée française en 1867, ce fut comme une explosion. Il semblait qu'un César, un Polybe, un Végèce ou un Jomini fussent éclos parmi nous. La vogue s'en mêla ; le livre se vendit comme un roman ; malheureusement il pénétra dans des régions où les romans d'ordinaire ne trouvent pas créance, je veux dire au Corps législatif.
« M. le général Trochu, dans son discours des J3 et 14 juin, n'a pas craint de prononcer les paroles suivantes : « En 1867, après Sadowa, « j'ai fait un petit livre intitulé : l'Armée en 1 67. Il avait pour objet « de montrer que, si la guerre éclatait, comme j'en avais la conviction, « nous ne serions pas préparés. »
« Il est temps que le jour se fa^se sur cette assertion audacieuse.
« Voici la vérité :
« L' mpereur, à peu près seul de son avis, proposait le service obligatoire, qui fut écarté à la presque unanimité.
« Au contraire, les idées du général Trochu, habilement défendues, par quelques esprits séduits, devant le conseil d'Etat et devant la Chambre, entrèrent intégralement dans le projet de loi qui fut adopté définitivement. 1
« En veut-on la preuve ?
« M. le général Trochu, dans le projet de loi sur le recrutement qui résume son livre, commence par déclarer que « le principe de la loi de « 1832, excellente parce qu'elle est dans nos mœurs, après avoir fait « ses preuves, avec le remplacement libre, est celui qui convient ex- « pressément à notre pays », sauf quelques réformes.
« Conformément à cet avis, la loi mihtaire du l*r février 1868 se borne à modifier les articles 4, 13, 15, 30, 33 et 36 de la loi du 21 mars 1832.
« M. le général Trochu demande un contingent annuel de 100,000 hommes.
« Le Corps législatif maintient le contingent annuel au chiffre de 100,000 hommes.
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« M. le général Trochu demande que le minimum de la taille soit abaissé de 1 mètre 56 à 1 mètre 54.
« Le Corps législatif l'abaisse, par transaction, à 1 mètre 55,
« M. le général Trochu demande que la durée du service dans l'armée active soit de cinq ans.
« Le Corps législatif fixe à cinq ans la durée du service dans l'armée active.
(^ M. le général Trochu demande que le service dans la réserve soit de trois ans.
« Le Corps législatif adopte le principe et en fortifie l'application en décidant que le service dans la réserve sera de quatre ans.
« M. le général Trochu demande que le service légal des jeunes soldats ne compte plus du P'" janvier, mais seulement de l'époque réelle de leur incorporation.
« Le Corps législatif décide que le service légal ne comptera plus que du l*"" juillet au lieu du l'^'" janvier.
(( Ainsi toutes les mesures. formulées par le général Trochu ont été converties en loi, fortifiées sur quelques points, affaiblies sur aucun.
(( On y ajouta la garde nationale mobile, à laquelle il n'avait point songé, et qui, si elle ne créait qu'une force insuffisante, n'ébranlnit en rien l'organisation de l'armée active proposée par le général Trochu et devenue loi de l'Etat.
« M. le général Trochu partageait alors l'opinion de M. Thiers, qui n'en a pas changé, qu'avec 550,000 hommes sur le pied de guerre, la France peut faire face à toutes les éventualités.
« Par conséquent, M. le général Trochu se moque de nous lorsqu'il se vante d'avoir tout prévu.
« Il n'a rien prévu du tout. La loi de 1868 est son œuvre ; et c'est parce que ses idées ont été adoptées que nous avons été battus.
« Voilà pour l'organisateur militaire.
« A demain l'homme politique.
« Ml. NOS. »
m janvier 187:2.
«La Révolution est une fille bien éhontée; maisson cynisme, ilfaut en convenir, est dépassé par sa bêtise. Depuis quatre-vingts ans, elle déblatère contre les tyrans et leurs sicaires, contre la force brutale, contre les conquérants qui distillent le sang des peuples pour en faire de la gloire. Mais, en réalité, elle a toujours besoin d'un général pour réussir; tous les dix ans, ou plus. souvent encore, elle cherche un général; et de deux choses l'une : ou elle ne trouve pas de général, auquel cas elle reste soumise, muette et tremblante; ou bien elle trouve un général, ot
ledit général, s'il n'est pas absolument une oie, s'empresse de prouver sa reconnaissance à la Révolution en lui donnant sa botte dans les reins et du plat de son sabre dans la figure.
«Donc, en 1870, la Révolution, fidèle à sa marotte, cherchait un général et ne le trouvait pas. Il faut dire aussi que cette fois la rencontre était difficile. Barras le 9 thermidor, Bonaparte le 13 vendémiaire, Augereau le 18 fructidor, Cavaignac après le 24 février, combattaient pour leur parti ou pour leur propre ambition; libres de tout engagement envers leurs adversaires, nul ne pouvait les accuser de duplicité ni de trahison. Après la déclaration de guerre de 1870, la situation était bien différente : la gauche n'espérait pas réussir sans le concours d'un chef militaire; mais elle ne disposait ni d'un Lamarque, ni d'un Cavaignac, ni même d'un Charras. D'ailleurs elle sentait qu'un général rouge, en supposant qu'il existât, n'entraînerait ni l'armée ni la population. En un mot, c'est dans l'état-major impérial qu'elle devait, sous peine d'insuccès, recruter une épée. Il lui fallait conquérir une complicité qui fût à la fois une adhésion pour la République, une défection contre l'Empire. »
« Par quelles voies mystérieusesle choix de la gauche révolutionnaire, socialiste et athée, fut-il guidé vers M. le général Trochu, c'est-à-dire vers un des fauteurs du coup d'État du 2 décembre, impérialiste, conservateur et catholique? Je ne saurais le dire : l'instruction n'a pas éclairci ce point mystérieux. On ne peut qu'indiquer auelques faits.
«J'ignore pourquoi M. le général Trochu, chargé du commandement de la division militaire de Toulouse, se trouvait à Paris au commencement d'août, quand arrivèrent les douloureuses nouvelles de Wissembourg, de Reischoffen et de Forbach. Le Corps législatif est convoqué le 7 août par l'Impératrice-régente pour le surlendemain 9 août.
«La session s'ouvre par un discours de M. Emile Ollivier, garde des sceaux, qui demande à la Chambre un concours unanime, et à qui la gauche répond en chœur : «Non, jamais! jamais avec vous! » Et la première proposition qui soit faite pour sauver la patrie est portée à la tribune par M. Célestin La Tour du Moulin, au nom du tiers-parti. Elle est ainsi conçue : « Nous demandons que M. le général Trochu soit « chargé de former un ministère. Signé : La Tour du Moulin, Carré- « Kérizouet, d'Andelarre, de la Monneraye, de Dalmas, marquis de « Grammont, Lefèvre-Pontalis, Guiraud, Mangini, d'Yvoire, Keller. »
«Le lendemain de cette proposition, qui n'excita aucune attention dans le public, mais dont la gauche fit silencieusement son profit, le général Trochu écrivit à l'un de ses amis, sans doute le général Schmitz, ancien officier d'ordonnance de l'Empereur, une lettre destinée à passer sous les yeux de Napoléon III, et qui, en effet, fut lue au cercle des officiers généraux, au quartier impérial de Metz. Elle contenait un plan de campagne, et posait implicitement la candidature de son auteur, soit au ministère de la guerre, soit au gouvernement de Paris. Mais les combi-