M. L'AMIRAL FOURICHON. — M. BRUNET
« Le général Trochu à l'amiral Founchon.
« Paris, le 5 septembre 1870.
« Mon cher ami ,
« Les événements se succèdent autour de nous terribles et inévitables, créant à chacun de nous des périls et des devoirs. Voilà comment, à la veille d'un siège qui sera sans précédents dans l'histoire des sièges et que de grands efforts n'ont qu'incomplètement préparé, je me trouve à la tête d'un Gouvernement républicain !
« Le sentiment unanime de ce Gouvernement a été de vous appeler au ministère de la marine, bien avant que mon propre sentiment fût exprimé à ce sujet. Je ne comprends que trop la vive contrariété que vous en éprouverez, et Anna apprenant l'événement est venue me dire à ce sujet des choses que je savais à l'avance. Mais, cher ami, il n'est plus permis à aucun de nous de choisir la voie et le genre de fin qui nous conviendraient.
« Votre dévouement aux intérêts qui sont en péril, et, je le crois aussi, à un vieil ami dont vous éprouverez quelque satisfaction à partager la fortune, vous conduira à courber 1^ tête devant la destinée qu'il vous offre.
« Mille amitiés.
« Général Trochu. »
M. l'amiral Fourichon : Quelque regret que j'éprouvasse à quitter le commandement de l'escadre^, je ne pouvais répondre par un refus à un appel qui m'était fait dans ces termes par un homme en qui j'ai toujours vu le modèle de l'honneur dans la vie publique, et le type de la vertu dans la vie privée. Je n'hésitai donc pas. Et ce ne sont pas les accusations dirigées aujourd'hui contre le général Trochu , accusations aveugles ou intéressées, qui peuvent altérer mon respect pour son caractère^ et ma vieille amitié pour sa personne.
M. Brunet (Richard-Louis), chef de bureau au ministère de l'intérieur, ANCIEN capitaine d'ÉTAT-MAJOR DE LA GARDE NATIONALE.
Me Allou : Monsieur le Président, j'adresserai encore, si la Cour le veut, à M. Brunet les mêmes questions que j'ai déjà posées aux précédents témoins, relativement aux conciliabules qui auraient eu lieu chez le général, aux scènes de violence qui se seraient passées devant l'hôte] le 3 septembre, et à la sortie à cheval du général se rendant au Corps législatif. Je lui demanderai, en outre, des explications au sujet de ces deux cartes permanentes donnant droit d'entrée dans une des tribunes du Corps législatif, qui auraient été réclamées par le général, au dire de M. Schneider dans sa déposition.
M. Richard Brunet : J'ai été, à partir du 20 ou du 22 août, attaché au cabinet du Gouverneur ; j'avais l'habitude de suivre les séances du Corps législatif : je parta.s entre une heure et deux heures, au moment oi\ les séances commonçaient, et je rentrais à la fin. J'ai très-souvent vu, avant
ou après les séances, un certain nombre de députés, d'hommes politiques appartenant aux différents groupes de la Chambre et plus particulièrement peut-être au tiers-parti, venir à l'hôtel du Gouverneur. Si mes souvenirs me servent bien, M./Keller, M. de la Monnerayc, peut-être aussi M. Barthélémy Saint-Ililaire, certainement M. Plichon, voilà les personnes qui ont surtout frappé mon attention. Ces messieurs venaient chercher des nouvelles, communiquer leurs impressions. Je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à des conciliabules.
J'allais à la Chambre dans l'après-midi. M. le Président avait mis à la disposition du général deux cartes; elles étaient envoyées chaque jour à l'état-major général. Je me souviens que, sur la demande de cartes permanentes qui avait été faite par le général, M. Schneider avait répondu qu'il n'en existait pas de cette espèce, mais que tous les matins l'étatmajor recevrait deux billets pour les séances. Jamais ces billets n'ont servi à d'autres personnes qu'aux officiers attachés au cabinet ou à l'état-major du Gouverneur.^
Le 4 septembre, je suis allé à l'Assemblée comme d'habitude; le capitaine Thory était avec moi. Au moment où la Chambre s'est réunie dans ses bureaux pour délibérer sur les trois propositions faites par M. Thiers, par M. Jules Favre et par M. le général de Palikao, je suis sorti avec le capitaine Thory, espérant pouvoir rentrer au Louvre et faire connaître la situation. Nous trouvâmes autour du Corps législatif une très-grande affluence. Le pont de la Concorde était, je crois, protégé par la garde nationale et n'avait pas été à ce moment envahi par la foule. Nous fîmes quelques pas du côté du quai d'Orsay, et, au bout de très-peu d'instants, ayant compris que nous n'arriverions à l'hôtel du Gouverneur qu'après beaucoup de temps et d'efforts, et que sûrement nous ne pourrions pas revenir à la Chambre, nous prîmes le parti de rentrer et de reprendre nos places dans la tribune du Président. C'est là que nous étions quand l'envahissement a eu lieu. Pendant plus d'un quart d'heure il nous a été impossible de sortir; quand nous avons pu le faire, la Chambre était complètement envahie. Nous avons eu les peines les plus grandes à nous frayer un passage à travers la foule, et, après avoir traversé le pont de la Concorde, pour éviter le flot humain qui se précipitait sur le quai le long des Tuileries, nous sommes descendus le long de la berge de la Seine et nous avons repris le quai à la hauteur du pont de Solférino. Du point où nous étions nous apercevions, un peu en avant du pavillon de Flore, le général et deux ou trois de ses aides de camp qui étaient littéralement noyés dans la foule. J'ai cherché à m'approcher de lui, à faire des signes pour lui dire les faits dont je venais d'être le témoin. Je n'ai pas pu y réussir. De guerre lasse, j'ai dû y renoncer. J'ai continué ma route et je suis rentré à l'hôtel du Gouverneur.
M'' Allou : Où le Gouverneur n'a pas tardé à rentrer lui-même.
M. Richard Brunet : Il est en effet rentré quelque temps après.
M" Allou : Vers quelle heure?
M. Richard Brunet : J'ai dû quitter le Corps législatif entre deux heures et trois heures; mais il m'est impossible de préciser.
W ÂLLou : Et le général a dû mettre un certain temps pour retourner au Louvre.