‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 44 sur 65 · M. CRESSON. ANCIEN PRÉFET DE POLICE · texte numérisé non relu

M. CRESSON. ANCIEN PRÉFET DE POLICE

M. Richard Rrunet : Oh 1 il était presque impossible de faire un pas par minute.

M" Allou : Le témoin a-t-il vu les rassemblements nombr'eux qui se sont portés, le 3 septembre au soir, à l'hôtel du Gouverneur, et a-t-il entendu celui-ci répondre aux députations?

M. Richard Rrunet : Le 3 septembre, le Gouverneur, vers huit heures, je crois, est rentré d'une tournée qu'il avait faite dans les forts, il avait appris la nouvelle de la capitulation de Sedan, et à son retour, le général Schmilz la lui avait confirmée. Il est entré immédiatement dans son cabinet. Au dehors, une foule très-nombreuse se pressait et cherchait à entrer dans la cour. Le Gouverneur détacha un de ses aides de camp, le commandant Faivre^ pour demander que des délégués fussent désignés, qui feraient connaître au Gouverneur ce que voulait ce rassemblement, et reporteraient la réponse qu'ils auraient reçue. Une quinzaine de personnes environ entrèrent dans le cabinet du général. Elles étaient fort animées, leur attitude révélait les plus violentes angoisses. Plusieurs avaient une physionomie renversée qui exprimait l'affolement de la colère et du désespoir. Je me souviens que le Gouverneur leur a dit qu'en fait de nouvelles il n'en savait pas plus qu'eux, qu'il rentrait des forts, qu'il avait besoin de se recueillir pour mesurer l'étendue et la gravité des désastres dont on parlait.

Il les a adjurés de se contenir, de renoncer à toute idée de manifestation en armes. — Des violences dans un pareil moment nous peindraient. — Je me souviens que ces paroles ont été dites; je me les rappelle parfaitement.

M. Cresson, ancien préfet de police.

M® Allou : Nous n'avons à appeler l'attention du témoin que sur un seul point,. Il s'agit de cette proclamation qui se termine par ces mots ; « Le Gouverneur ne capitulera pas. » Vous avez, messieurs les jurés, entendu un témoin qui a dit que M. Cresson avait joué un certain rôle dans la rédaction de cette proclamation. C'est à ce sujet que nous lui demandons des explications,

M. Cresson : J'ai eu l'honneur d'assister à une partie du Conseil de guerre tenu par le. Gouvernement tout entier, au commencement du mois de janvier. Je n'ai pas assisté à toute la séance, je n'ai entendu qu'une partie des opinions émises devant ce Conseil. Le général Trochu, après avoir résumé les différents avis exprimés, expliqué la situation, et exposé devant le Conseil ce qu'il avait jugé à propos de faire pour la défense, termina par celte déclaration, qui fit une grande sensation : a Le général Trochu, répondant aux sentiments exprimés par tous, déclare qu'il ne capitulera pas. » Un des membres du Gouvernement saisit sa main et lui dit : « Général, voilà une bonne parole » L'impression, je le répète, était générale, et tous les officiers présents la partageaient. Je me retirai moi-même très-ému et très-glorieux de prendre part à des ■ faits qui se produisaient avec cette décision et cette vigueur. On était résolu à ne pas capituler, et à se battre jusqu'au bout, jusqu'à la dernière extrémité. Quelques jours après, j'eus l'occasion de voir le généra-

Trochu, comme, d'ailleurs, je le voyais tous les jours, mais à l'occasion de faits plus graves que ceuxqae javais l'habitude de lui signaler. Les bruits de trahison du général Trochu, de son entourage, étaient universels; ils étaient sortis d'un club où chaque jour certains individus les répétaient, et ils étaient publiés par une presse que la Cour connaît, que tout le monde ici connaît. On affirmait chaque jour que le général trahissait. De plus, il s'était produit des circonstances qui intéressaient sa vie même. Des individus, une femme notamment, étaient montés à la tribune d'un club;, et avaient déclaré que le général serait assassiné. Cette femme avait même indiqué le moyen qu'elle emploierait. Il s'agissait d'une bombe Orsini. Je dus faire connaître ces faits au général. Je lui fis remarquer qu'il ne s'agissait plus de faits ordinaires, de ces accusations des clubs et de la presse, qu'il avait jusque-là toujours méprisées, et contre lesquelles il m'avait toujours empêché de sévir; et que ces bruits se répandaient non-seulement dans les groupes de la garde nationale sur lesquels l'ordre pouvait compter, mais encore aux avantpostes ; et je lui dis : « Pourquoi ne répétez-vous pas à la population parisienne ces paroles que vous avez dites au Conseil de guerre, qui vous honorent, qui honorent vos intentions; pourquoi ne pas dire à la population parisienne ce que vos collègues ont applaudi : « Le général Trochu « ne capitulera pas? «Nous étions dans son cabinet avec le commandant Bibesco, son aide de camp. Celui-ci joignit ses observations aux miennes, et alors, séance tenante, le général Trochu prit une feuille de papier. Je lui demandai de réduire sa proclamation à très-peu de lignes, et lui, le commandant Bibesco et moi, nous avons rédigé cette proclamation en trois lignes, qui a été imprimée et publiée.

M. Vaciierot (Etienne) , soixante-deux ans, membre de l'Institut. DÉPUTÉ DE Paris, maire du cinquième arrondissement.

W Allou : M. Vacherot élait maire, il l'est encore, il a connu les réunions qui ont eu lieu, et auxquelles assistaient la plupart des maires de Paris, les instances qu'on faisait aloi s auprès du Gouverneur pour obtenir un dernier effort avant Buzenval, et celles qui ont été faites encore après cette affaire, pour qu'il risquât une nouvelle tentative. Je crois que le témoin peut donner quelques explications sur les circonstances dans lesquelles on a demandé au gémirai Trochu de donner sa démission.

M. Vacherot: Messieurs les jurés, pendant le siège, j'ai eu occasion de voir et d'entendre deux fois le général Trochu dans doux circonstances graves et même douloureuses, comme maire de Paris. La première fois. ce fut à la suite d'une réunion chez M. le ministre des affaires étrangères. Dans cette réunion, quehiues-uns des maires avaient exprimé des inquiétudes, qu'ils croyaient partagées par la j)opulation, et dont ils se faisaient les organes, sur la manière dont était conduite la défense de Paris. 11 n'y avait pas i)armi nous, ou du moins on n'avait manifesté aucun sentiment de défiance contre le général Trochu, — mais il nous semblait que, dans son entourage, il n'y avait pas celte confiance et cette foi au succès qui sont nécessaires pour que le suc^'ès soit obtenu,

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