M. LE CAPITAINE MONTAGUT. J
commandement. Il m'a donné ses dernières instructions. Elles portaient spécialement sur les moyens de transport, et sur l'interdiction formelle qu'il m'a signifiée, de faire accompagner les troupes par des voitures portant des vivres.
Je quittai le général Vinoy, et je rentrai à l'état-major pour compléter mon travail. Le matin à neuf heures, au moment où tous les colonels, tous les chefs d'état-major étaient réunis dans mon cabinet, et où j'allais leur donner leurs lettres, — je rrois même que j'en avais déjà donné à un ou deux de ces messieurs, — je reçus une dépêche télégraphique que le général Clément Thomas m'apporta lui-même.
Elle était ainsi conçue : « Affaire ajournée pour motifs intéressant la Défense nationale. » Je ne comprenais pas, je n'avais pas de renseignements à demander, néanmoins je soupçonnais bien un peu, d'après les incidents auxquels j'avais assisté la veille chez le général Vinoy, les motifs qui amenaient ce contre-ordre. Ces motifs échappant à ma compétence, je n'ai pas à les indiquer. Je me borne à dire que tous les préparatifs de cette bataille étaient faits, que la bataille devait avoir lieu dans le Sud, et avoir pour théâtre le terrain de Châtillon; que toutes les mesures étaient absolument prises, et que c'est le soir du jour où j'ai reçu contre-ordre que les troupes que j'avais l'honneur de désigner pour la bataille devaient partir.
Voilà ce que je puis dire sur cet incident.
M* Allou : Veuillez maintenant nous dire un mot seulement sur la bataille de Buzenval, les conditions dans lesquelles elle a été organisée, quels ont été les efforts du général Trochu et de la garde nationale qui s'y associait. . .
M. MoNTAGUT : Je voudrais pour votre question reprendre les choses d'un peu plus haut, au point de vue de l'organisation de la garde nationale.
M^ Allou : Quelques mots seulement, s'il vous plaît, au point de vue de l'action personnelle du général Trochu?
M. MoNTAGUT : Le concours de la garde nationale a été constamment demandé par le général Trochu. Depuis le 23 novembre, jour où les premiers bataillons ont été organisés, la garde nationale a toujours été dehors. Le 22 décembre, elle comptait 102 bataillons, et le 17 janvier nous en comptions 70 engagés dans la bataille et 77 dans les tranchées, ce qui fait 147. Le général Trochu n'a pas besoin de mes certificats. J'ai eu l'honneur d'assister au Conseil de guerre qui a précédé la bataille; son dernier mot a été d'ordonner aux chefs de corps de se servir de la garde nationale, et il leur a dit: « Cette troupe-là vaut mieux que vous ne ;pensez, je vous supplie de vous en servir » , et j'ajoute que je ne comprends pas que j'aie à m'expliqner sur un pareil fait, et si on avait assisté à toutes les conversations que j'ai entendues entre le malheureux Clément Thomas et le général Trochu, si on savait le désir de ces deux généraux (^9 se servir de la garde nationale, on trouverait bien étrange que je sois aujourd'hui obligé de le certifier.
La liste des témoins est épuisée. M. le Président annonce que les débats, à cause de la solennité du vendredi saint, seront renvoyés à samedi, dix heures du matin.
18t> DÉPOSITIONS DES TÉMOINS.
Audience du 30 mars.
M* Lachaud : Monsieur le Président, il y a un témoin que nous avions appelé par erreur, c'est M. Delchet; l'assignation aurait dû toucher non pas le témoin que nous avons appelé , mais son cousin. Nous avons fait assigner ce dernier; je demande qu'il soit entendu.
M. LE Président : Maître Deroulède, n'avez-vous pas aussi fait venir un témoin?
M« Deroulède : Oui, monsieur le Président, nous avons fait venir M. Blanche.
M. LE Président : Il n'y a pas d'opposition à ce que ces témoins soient entendus?
M* Allou et M^ Lachaud : Non, monsieur le Président.
[Les deux témoins se retirent dans la salle des témoins.)
M. le Président : Nous avons reçu une lettre du général Lebrun, qui demande à fournir quelques explications relativement à une contradiction au moins apparente, suivant lui, qui se serait produite entre ses déclarations et celles du maréchal Mac-Mahon, d'après le compte rendu qu'il a lu dans un journal.
Y a-t-il opposition à ce que !e général Lebrun soit entendu ?
M*" Allou : Pas du tout.
M^ Lachaud : En aucune façon.
[M. le général Lebrun, appelé par l'huissier audiencier^ ne répond pas à l'appel de son nom.)
M. LE Président : Si M. le général Lebrun se présente, l'huissier le fera entrer dans la chambre des témoins.
M^ Deroulède : Je demande à la Cour de vouloir bien faire entendre le général Berthaut. J'ai une question à lui adresser pour bien préciser sa déposition.
{Le général Berthaut est introduit.)
M* Deroulède : Je voulais vous demander, général, s'il n'avait pas été question au camp de Ghàlons de séparer les bataillons de mobiles de Belleville et de la Villette des bataillons qui étaient destinés à revenir à Paris.
Je vous prie de dire par qui la question a été résolue.
M. le général Berthaut : En effet, il en a été question dans la conférence, quand l'Empereur a décidé que les bataillons de mobiles reviendraient à Paris. Quelqu'un a fait observer que plusieurs de ces bataillons, ceux de certains quartiers de Paris, étaient animés dun mauvais esprit, et qu'il serait dani^ereux de les renvoyer à Paris.
L'Empereur dit qu'il fallait les diriger sur les places fortes du Nord. Mais alors on lit remarquer qu'une exception faite contre ces bataillons, leur séparation des autres, aurait peul-iMre plus d'inconvénients que leur envoi à Paris, et il fut décidé qu'ils seraient envoyés à Paris avec les autres.
Je pense que c'est là le dissident dont le maréchal Mac-Mahon a parlé.
M. ERNEST DELCHET. 187
M» Deroulède : N'y avait-il pas des mobiles qui n'avaient que des fusils à tabatière, d'autres qui n'avaient que des bâtons? Quel était le nombre des uns et des autres ?
M. le général Berthaut : La moitié, je crois, avaient reçu des fusils à tabatière, c'était un armement provisoire qui devait être remplacé par des chassepots. Le nombre pourrait en être fixé exactement : les capitaines-majors ont les chiffres. Ces fusils à tabatière ont été emportés au camp de Saint-Maur, et versés à l'arsenal de Vincennes. L'armement définitif des bataillons de mobiles a été fait au camp de Saint-Maur.
M^ Deroulède : N'y avait-il pas des bataillons qui n'avaient pas d'armes ?
M. le général Berthaut : Oui, six bataillons sont revenus sans armes, je les ai conduits de Châlons à Reims, je les ai embarqués dans le chemin de fer. Il n'y avait d'armés que les trois bataillons du quatrième régiment qui venaient des villes de l'Est, de'Langres, de Besançon oii des fusils leur avaient été délivrés.
Me Deroulède : N'a-t-on pas utilisé au profit des troupes les sacs des mobiles ?
M. le général Berthaut : Oui, ils ont été donnés aux troupes du maréchal Mac-Mahon qui avaient laissé les leurs à Frœschwiller.
M* Lachaud : On avait donné des ordres au ministère de la guerre pour que les armes arrivassent.
M. le général Berthaut : Oui, les ordres étaient donnés.
M. Ernest Delchet, vingt et un ans, rentier, demeurant a Paris.
M« Lachaud : M. Delchet était officier d'état-major dans le neuvième arrondissement. Le 4 septembre, vers onze heures ou onze heures et demie, on lui a donné l'ordre de faire réunir le bataillon des Blancs- Manteaux. Sur une certaine hésitation du témoin qui pensaitque ce n'était pas un bon bataillon, ne lui aurait-on pas dit : « C'est l'ordre formel du général Trochu? »
M. Delchet : Oui, le 4 septembre, j'ai reçu l'ordre vers midi un quart. Je montai dans le cabinet du général LaMotterouge, qui est à Fentre-sol, place Vendôme, et je trouvai son chef d'état-major. Je reçus l'ordre d'aller chercher le bataillon, le S6e, je crois, qui se réunissait sur la place des Blancs-Manteaux. Ce bataillon venait d'être formé il y avait à peine huit jours : ses cadres étaient à peine constitués, je n'avais pas confiance en lui. Je laissai percer mon étonnement. Il me fut répondu que ce bataillon avait été désigné, choisi par le général Trochu, que je pouvais le lui dire.
Me Lachaud : N'a-t-on pas dit au témoin qu'on lui enverrait des instructions sur le lieu oii il devait se rendre, et les instructions sont-elles venues?
M. Delèhet :,I1 me fut dit qu'à la place de la Concorde on m'enverrait des ordres : j'ai attendu jusqu'à cinq heures, il n'est pas venu d'ordre.
M. le général Trochu : Il y avait des raisons pour cela.
M. LE Président: M. le général Schmitz est-il à l'audience? L'Huissier audiencier : Non, monsieur le Président.
M. Blanche (Pierre-Alfred), cinquante-cinq ans, avocat a Paris.
Me Deroulède : M. Blanche, qui a repris le titre d'avocat, a exercé les fonctions de préfet de la Seine, quand M. Chevreau était ministre de l'intérieur. Je lui demande si M. Trochu ne lui a pas expliqué qu'on lui faisait une position qui le mettait dans l'impossibilité de rien^ faire pour le pays.
M. Blanche : J'ai eu plusieurs fois l'honneur de voir le Gouverneur de Paris, lorsque j'étais préfet de la Seine; c'était mon devoir. Un jour, je lui représentais les inquiétudes des maires de Paris, lui indiquant qu'il y avait des mesures à prendre. Le Gouverneur me répondit qu'il n'y avait pas de situation aussi pénible que la sienne, et il ajouta : « Que voulez-vous que je fasse? je n'ai aucune autorité, même sur la garde nationale. » J'insistai et le Gouverneur me dit : « Voyons, comprenezvous bien un Gouverneur dans une ville qui est le siège du Gouvernement, où est le chef de l'État ou son représentant, où il y a un Conseil des ministres, un ministre de la guerre? » Je répondis : « Non, je ne vois pas de place pour un Gouverneur et je m'étonne que la situation ait été créée. »
Voilà quelle a été ma conversation avec le général Trochu.
M. le Président : Nous avons à donner lecture d'une lettre qui nous a été adressée par M. le général Lebreton, questeur de la Chambre le I septembre, dont là déposition avait été invoquée par le général Trochu. M. Lebreton nous a écrit la lettre dont voici la teneur :
« Monsieur le Président,
« M. le général Trochu m'a fait citer comme témoin dans son affaire contrôle Figaro. J'ai quatre-vingt-un ans passés, je suis très-soufirant €n ce moment, et je vous aurais grande reconnaissance si vous vouliez bien ici recevoir ma déposition.
« M. le général Trochu, dans les explications qu'il a fournies à l'Assemblée, invoquait mon témoignage^ je n'ai rien à ajouter à ce qu'il a dit alors de mon intervention. En effet, j'étais très-pressé de venir délivrer l'Assemblée. Il se rendit à mon invitation et monta à cheval devant moi dans ce but. 11 m'a assuré depuis qu'il n'avait pu passer et arriver jus- (ju'à l'Assemblée. Je ne sais rien de plus et j'affirme sous la religion du serment l'exactitude de ce fait.
« Veuillez agréer, etc. »
M. l'amiral Fourichon : Voulez-vous me permettre, monsieur le Président, de relever des paroles que j'ai lues dans le F/^oro et qui auraient été prononcées par M" Lachaud. 11 aurait dit, quand vous lui avez demandé s'il avait quelque question à m'adrosser : «Oh, non, certes, c'est un ami qui parle, »
M« Lachaud, en prononçant ces paroles, a oublié ipiil avait devant lui un témoin qui, à défaut des égards que se doivent entre eux les hommes bien élevés, avait prêté serment de dire la vérité.