‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 50 sur 65 · CABINET · texte numérisé non relu

CABINET

I (( Mon cher général,

« Vous savez que depuis longtemps l'éloignement de M. le colonel Eynard m'a laissé pour seul aide de camp M. le capitaine Trochu.

(( Dans les fonctions difficiles et importantes qu'il est appelé à remplir, soit à la guerre, soit dans mon cabinet, cet officier se montre de jour en jour plus digne de ma confiance et de mon attachement. Il est impossible de réunir à la fois plus de facultés éminentes : éducation première étendue et solide, jugement sûr, cœur droit et généreux, grande aptitude au travail , esprit d'ordre parfai t , coup d'œil prompt, vigueur d'action très-remarquable, enfin tous les instincts de l'homme de guerre alliés aux qualités qui peuvent faire l'administrateur et qui distinguent l'homme du monde. C'est une de ces précieuses organisations dont la nature est- malheureusement trop avare.

« Yous concevrez facilement qu'après avoir mis la main sur un pareil trésor, je suis très-décidé à ne pas m'en séparer et à en faire mon premier aide de camp. Mais son grade actuel n'est pas en harmonie avec la haute position qu'il occupe dans mon état-major. J'ai attendu avec impatience que la durée de ses services légitimât aux yeux de tout le monde la demande de son avancement. Le moment est enfin arrivé, et c'est avec les plus vives instances que je viens vous prier de vouloir bien le proposer immédiatement au choix du Roi, pour le grade de chef d'escadron dans son arme.

(( Trochu est âgé de trente-deux ans ; il compte onze an.

nées de service et six ans de campagnes consécutives en Algérie ; il est capitaine et légionnaire depuis trois ans. Dès ses débuts à l'armée d'Afrique, il sut conquérir les suffrages de tous ses camarades, et se signaler à l'attention de ses chefs, M. le lieutenant général de Lamoricière comprenant tput ce qu'il pouvait attendre d'un homme de cette trempe, l'attacha à sa personne et conçut bientôt pour lui la plus grande et la plus affectueuse estime. 11 considéra comme un véritable sacrifice de me le céder, lorsque, après la bataille d'Isly, je résolus de l'appeler près de moi. Le nom de Trochu, plusieurs fois mis à l'ordre de l'armée, avait attiré mon attention avant la campagne du Maroc; mais je ne le connaissais pas personnellement ; aucune recommandation particulière ne m'avait été adressée en sa faveur. C'est la voix de l'armée qui me le fit observer avec soin ; c'est après l'avoir vu à l'œuvre, que je fixai mon choix sur lui.

« J'éprouve, mon cher général, un besoin si impérieux d'obtenir tout de suite son avancement, que je me détermine à adresser directement à Sa Majesté la prière de vouloir bien s'y intéresser. Je demande cet avancement comme une récompense nouvelle de mes propres services, et j'ai la confiance que votre appui ne me manquera pas dans une circonstance qui m'intéresse à un si haut degré .

(( Recevez, mon cher général, la nouvelle assurance de ma haute considération et de mes sentiments affectueux.

« Le gouverneur général de l'Algérie, « Maréphal duc d'Isly. »

Voici maintenant la lettre du maréchal au Roi :

« Alger, le 3 juin 1846. ^ « Sire,

(c En même temps que je demande à M. le ministre de la guerre un avancement pour M. le capitaine Trochu,

mon unique aide de camp, confiant dans vos bontés, je m'adresse directement à Votre Majesté pour la supplier de m'accorder cette faveur. Je la regarderai comme une récompense personnelle des services que j'ai pu rendre dans cette crise de huit mois que vient de subir l'Algérie .

* <c Et cependant, Sire, en demandant le grade de chef d'escadron pour M. Trochu, je crois bien servir l'Etat. Quand on rencontre des hommes de capacité et de vertus militaires hors ligne, il ne faut pas les tenir dans l'ornière commune. En les laissant vieillir dans les grades inférieurs, on prive le pays des grands services qu'ils pourraient lui rendre dans une position plus élevée.

<c Trop d'hommes incapables arrivent au sommet en viéiUissant : leur nombre dans le cadre de l'état-major général est effrayant pour l'avenir de la patrie ; ils peuvent nous ramener plusieurs journées de Waterloo !

« Faisons donc surgir de bonne heure quelques capacités bien démontrées, pour que, jeunes encore, quand elles atteindront au grade d'officier général, elles soient une garantie pour la sécurité de la France et l'honneur du drapeau.

v( M. le capitaine Trochu répond parfaitement à ces vues d'avenir national.

c( S'il n'appartenait pas à une arme spéciale, il n'y aurait rien de plus simple : il a trois ans de grade, six aûs de guerre et de distinction en Afrique ; combien de capitaines de cavalerie et d'infanterie sont devenus officiers supérieurs en temps de guerre, avec moins de titres que cela. Mais dans l'état-major ce serait une exception largement motivée, il est vrai, par les considérations que j'ai exposées à Votre Majesté.

cv On ne doit s'adresser à vous, Sire, que pour les choses extraordinaires et d'un grand intérêt public ou

DE M-^ ALLOU. m^

privé. Je le fais avec confiance, assuré que je suis d'être bien compris.

(( Je suis avec un profond respect, Sirê, de Votre Majesté, le très-humble et très-dévoué serviteur,

(( Maréchal duc d'Isly. »

Puis, une note de la main même de Louis-Philippe :

« Mon cher maréchal, j'ai lu avec un intérêt bien réel la lettre que vous m'avez écrite en faveur de votre aide de camp, le capitaine Trochu. — J'en ai parlé au ministre de la guerre, et je rne fais un plaisir de vous dire que j'ai trouvé de ce côté les meilleures dispositions : vous pouvez compter aussi sur les miennes et espérer que M. Trochu ne tardera pas à obtenir l'avancement que lui méritent ses bons services et Je témoignage que vous lui rendez.

« Croyez, mon cher maréchal, à tous mes sentiments pour vous.

ce Votre affectionné. »

J'imagine que mon contradicteur éprouve déjà quelque embarras de ces mots qui lui échappaient au cours de Finterrogatoire des témoins, quand il disait : « N'est-il pas vrai que cette carrière a été exceptionnellement rapide dans l'armée? w Et le témoin interpellé répondait déjà : (( C'est vrai, Trochu a eu un avancement exceptionnel, mais personne ne s'en étonnait, parce qu'il avait une situation exceptionnelle , aussi, par sa valeur et par l'éclat de ses services. » Ne le voyez-vous pas mieux encore? Ah! il y a parmi les témoins, dans cette enceinte, des noms considérables ; devant eux, devant ce jury d'honneur, je dirai : Est-il dans la carrière de beaucoup d'officiers des souvenirs pareils à ceux que je rappelle en ce moment j cette lettre du maréchal Bugeaud demandant comme une sorte de récompense publique, pour les ser-

vices qu'il vient de rendre lui-môme au pays, l'avancement de Trôchu, cette lettre réclamant un grade nouveau pour ainsi dire au nom de l'avenir du pays, n'est-ce pas là un titre à part? Au milieu de ces alarmes douloureusement prophétiques sur la constitution de l'état-major général et sur les destinées de la France, ne sont-ce pas là de glorieux états de services et d'illustres parchemins ? Et ne sentez-vous pas maintenant ce qu'était le général Trochu, dès le début de sa carrière, comment elle s'est faite rapide parce que les distinctions se relevaient encore, pour ainsi dire, en s'attachant à un homme comme lui; on ne les lui donnait pas à titre de faveur, mais on avait besoin de lui, et les considérations développées si éloquernment par le maréchal Bugeaud sont le meilleur témoignage que je puisse apporter en faveur de Trochu, sur la distinction de sa carrière en Afrique.

En 1849, à la mort du maréchal, Trochu était chef d'escadron ; il fut nommé au Monitew — j'ai le numéro dans mon dossier — officier d'ordonnance du Prince-président ; c'est là que vous allez voir commencer les avances, les séductions, et c'est là que vous verrez pour la première fois la résistance si digne de Trochu ; il refusa sans exagération, sans éclat, une situation enviée de tous, et il demanda à devenir tout simplement l'aide de camp du général Neumayer, son beau-frère ; c'est là la position qu'il occupait en 1851.

Ici quelques détails : le général Trochu aurait été, dit le Figaro^ le collaborateur du coup d'Etat ; je ne crois pas, malgré les deux mois de recherches et d'investigations que M. de Villemessant avait imposés à M. Vitu, que ce dernier ait rencontré beaucoup d'éléments justificatifs en ce qui touche cette assertion de son premier article ; nous en aurions retrouvé la trace à l'audience dans l'interrogatoire des témoins ; il n'en est pas un dont on puisse invoquer le

témoignage pour établir qu'au coup d'Etat, Trocbu ait prêté à un titre quelconque sa participation, son concours.

Je fais appel aux souvenirs personnels de ceux qui m'entendent : est-ce qu'il n'est pas de notoriété publique que Trocbu, quand l'Empire lui a demandé son appui à l'beure dernière, non pas par sympatbie assurément et par affinité, mais pour s'abriter, pour se couvrir, pour se défendre, était, non pas l'ennemi de l'Empire, puisqu'il le servait, mais l'adversaire de ses idées, de ses traditions, notamment dans tout ce qui toucbait à l'organisation de l'armée ? J'en trouve la preuve cbez les témoins mêmes de M. Yitu . Que vous a dit le général Palikao? Quels étaient les motifs de la répugnance avec laquelle il vit arriver le général Trocbu à Paris? C'est qu'il passait pour être bostile à l'Empire. Voilà ce qu'il a dit, en parlant de ses impressions à l'égard de Trocbu à son retour du camp de Cbâlons .

Mais le cbef d'escadron Trocbu, aide de camp du général Neumayer, son beau-frère, était à la grande revue de Satory ; quels sont les ordres imposés aux soldats du gênérai Neumayer, dans des conditions où le cbef d'escadron Trocbu partage évidemment la responsabilité de la direction donnée? C'est de ne pas pousser de cris sous les armes ; vous avez vu avec quelle vivacité M . Baze racontait les faits de cette période douloureuse de notre bistoire : la division Neumayer, Trocbu à côté du général, défilant silencieusement, comme c'était son devoir. Cette manifestation eut un tel éclat qu'au lendemain on mettait en disponibilité le général Neumayer et Trocbu. On avait voulu déguiser le renvoi du général Neumayer sous la forme brillante d'une faveur ; on l'avait appelé à un commandement supérieur qui pouvait être considéré comme un avancement : on l'avait envoyé à Nantes, en réunissant sous ses ordres deux divisions.

Le général Neumayer ne voulut pas accepter, et j'ai le

droit de dire, en revendiquant pour Trochu sa part d'honneur et de résistance, que Trochu s'associa énergiquement à son beau-frère; la preuve, nous l'avons là : vous savez ce que disait M. Baze d'un dossier remis entre ses mains par le général Neumayer, pour le cas où un débat viendrait à s'engager à l'Assemblée sur le rôle du général. J'ai là la minute de la lettre adressée à M. Baze pour lui confier ces pièces ; la rninute est tout entière de la main de Trochu. M. Baze a déclaré qu'il se rappelait bien l'avoir vu à cette occasion^ et que le général Neumayer était encouragé à la lutte par son aide de camp.

Yoici ce que je lis dans la lettre adressée parle général Neumayer à M. Baze et écrite de la main de Trochu :

(( J'acquis en même temps la conviction que M. le général Ghangarnier^ mon chef et mon juge naturel, nonseulement n'avait pas provoqué mon remplacement, mais qu'il l'ignorait absolument et s'en montrait plus surpris et affligé que moi.

(( Je fus conduit par lui chez le ministre de la guerre, lequel, paraissant décliner toute participation à une mesure qu'il représenta comme arrêtée antérieurement à son arrivée aux affaires, déclara de nouveau que, dans son opinion, elle avait été déterminée par le défilé calme et silencieux de ma division à Satory et par l'opinion que j'avais moi-même exprimée à l'égard des clameurs sous les armes !

« Pouvait-il me rester un doute ? La dignité du commandement^ celle de mes troupes et de l'armée tout entière n'étaient-elles pas atteintes dans ma personne ? »

Voilà, messieurs, une première indication sur l'attitude de Trochu à cette époque. Nous avions pensé à vous apporter une démonstration plus directe encore.

11 y a eu, dans l'effroyable nuit où a été violée la repré-

sentation nationale, un brave soldat qui a admirablement fait son devoir et dont le nom est resté obscur et ignoré, c'est le chef de bataillon Meunier ; il défendait le poste de la Chambre lorsqu'il vit se glisser « nuitamment », comme dit M. Yitu, dans Tombre, deux bataillons conduits par le colonel de son régiment et qui pénétraient dans la place sans que le général Le Flô et les questeurs en eussent donné l'autorisation ; il s'élança au-devant de son colonel et lui dit : ce Vous me déshonorez !»

Et il brisa à ses pieds son éj>ée et arracha ses épaulettes ! le lendemain il entra dans une retraite dont il n'est pas sorti; il vit encore dans une petite ville de province où nous l'avons retrouvé. A l'occasion de cet acte si digne de courage et d'honneur militaires, Trochu fit parvenir au commandant Meunier le témoignage de sa sympathie et de son estime.

Est-ce là l'acte d'un collaborateur du coup d'État? Nous avions fait citer le commandant Meunier, mais il est âgé, malade : il n'a pu venir, j'indique seulement le témoignage que nous attendions de lui.

Ce n'est pas tout, il y a un fait à l'occasion duquel nous avons fait entendre un témoin dont je» rappelle la déclaration. On avait inventé, au moment où s'établissait l'Empire, la formule indigne du vote public et à découvert pour l'armée. Sur un registre, comme on le disait hier, il y avait quatre colonnes : le nom de l'officier, son grade, son vote et sa signature. Eh bien, le chef d'escadron Trochu en disponibilité vint voter à la première division militaire ; il vota sur le registre et dit devant tous : a Je vote non parce que c'est mon devoir » , et il signa à côté de son vote !

Est-ce là le fauteur et le collaborateur du coup d'Etat? Nous marcherons pas à pas, nous suivrons les faits, mais qu'on confesse déjà que les investigations de M. Yitu n'ont pas été bien attentives, ^que lorsque M. Ville massant lui

demandait avec raison de n'accepter la responsabilité que de ce qui serait bien établi, de n'avancer que des faits dont il aurait la justification, il s'est assez mal renseigné sur une situation cependant bien éclatante, bien publique! Comment! cette histoire du général Neumayer, les cris de Satory, l'abstention d'un seul corps de troupes au défilé, la disgrâce du général et de son aide de caitip, tout cela n'est pas assez éclatant pour que les recherches d'un grand historien comme M. Yitu [Rires) aient eu le devoir d'en tenir compte?

Ce que je vais lire, je ne demande pas à M. Yitu de le connaître;, il y a là une confidence dans l'intimité de la famille. Voici une lettre qu'écrivait Trochu à son père, qui a été publiée, et qui à l'époque où elle était adressée a eu une certaine notoriété en Bretagne.

Il écrivait à son père au lendemain du coup d'Etat :

« 15 décembre 1851.

« Votre lettre politique du i 0 de ce mois exprime, au sujet de la révolution militaire du 2 décembre, un sentiment de satisfaction intérieure et de quasi-enthousiasme que je m'explique sans peine. Vous êtes tous ensemble des type? bourgeois accomplis et vous avez dû conséquemment passer, avec toute la bourgeoisie parisienne que j'ai sous les yeux, par les impressions successives que voici :

(( Premier jour (avant la réussite certaine de l'entreprise), consternation et colère.

« Deuxième jour (après la réussite), rassérénement.

(( Troisième jour, retour à une sécurité absolue.

(( Quatrième jour, enthousiasme.

c( Cinquième jour, indignation conire les hommes restés dans Tellroi de l'avenir.

«La Bourse monte de JO fr., toutes les valeurs industrielles et commerciales suivent ce mouvement ascensionnel, rtiydre socialiste est anéantie, vive le président, vive l'Empereur !

c( Est-ce que je n'avais pas vu de mes yeux le préfet de police Caussidière, considéré comme le ferme rempart de l'ordre, caressé, fêté par tous les bourgeois conservateurs de Paris, et, finalement, réunissant, pour entrer à l'Assemblée nationale, le chiffre incroyable de cent quarantehuit mille voix, que personne n'a atteint depuis!

« C'est qu'en effet l'absence de croyances religieuses, les longues prospérités de la paix, le culte de l'argent ont livré la classe intelligente et raisonnante de notre pays, à l'homme ou à la chose qui lui assure la sécurité des intérêts matériels et la possession du moment, quel que soit l'homme et quelle que soit la chose.

(( Au milieu de tant de naufrages révolutionnaires, un principe avait cahin-caha surnagé, le principe de la légalité. Des hommes considérables dans le pays, tendant d'ailleurs à des buts politiques très-divers, avaient cherché à faire prévaloir ce principe autour duquel commençait à se faire un certain travail de l'esprit public. Ce travail et la force qu'y pouvait trouver un jour la société en péril sont anéantis en vingt-quatre heures !

(( D'autre part, l'armée avait puisé jusqu'ici dans sa mission, qui était d'assurer le règne de la loi, mission pleine de grandeur, d'austérité et indépendante des personnes et des choses, une ferme confiance en elle-même et un légitime prestige devant la nation. Aujourd'hui, l'armée n'est plus qu'un instrument politique. Elle défait la loi à coups de fusil, elle la refait le lendemain à coups de vote, et la voilà toute fière de la prétendue importance qu'elle vient d'acquérir dans l'Etat!

« 0 bonnes gens, gardez votre joie ! Vous m'avez traité

de visionnaire, quand je vous dénonçais le retrait par le pouvoir de la loi du 31 mai, en vue de préparer la ruine de l'Assemblée ; d'illuminé, quand je vous révélais l'existence probable d'un complot militaire prêt à éclater dans Paris. Aujourd'hui, je vous affirme que, à moins que la Providence ne change par quelque faveur spéciale le cours de vos destinées, l'édifice où vous allez vous abriter s'écroulera sur vos têtes et vous écrasera !

« J. Trochu. »

Lettre intime, messieurs, mais lettre de voyant, si je puis m'exprimer ainsi 1

Cette lettre dit mieux que je ne saurais le dire la valeur de l'homme qui l'écrivait, l'élévation, la sagacité de son esprit, et, quand je parle de l'élévation de son esprit, je n'entends pas parler de la pensée, de l'intelligence, je parle aussi de l'élévation morale, de l'inspiration austère qui se retrouve partout lorsque parle le général Trochu. La loi morale, le sentiment énergique du devoir, permettez-moi de le dire, c'est là l'inspiration de la vie tout entière du général Trochu.

Quel esprit philosophique d'ailleurs, et quelle merveilleuse perspicacité !

Il est impossible de ne pas être frappé aujourd'hui de cette lucidité, de cette clairvoyante appréciation des faits qui permettaient de prédire au lendemain du coup d'Etat, après le sommeil et l'engourdissement des prospérités matérielles, la ruine de l'Empire, la chute de l'Empire écrasé sous les débris de T Empire lui-même! (Mouvement.)

Voilà pour le coiip d'Etat.

Le lendemain du 2 décembre, dit M. Vitu, le chef d'escadron Trochu est nommé directeur-adjoint du personnel

au ministère de la guerre. Le lendemain, non ; mais je ne veux pas chagriner M. Vitu pour si peu de chose , la nomination n'est venue que cinq semaines après. Je veux bien admettre que, dans le style de l'historien, le lendemain peut comporter une certaine élasticité et un certain laps de temps ; soit.

C'est le 12 janvier 1852 que le chef d'escadron Trochu est appelé auprès de M. le maréchal de Saint- Arnaud. Le ministre lui a fait proposer la place de directeur-adjoint du personnel au ministère de la guerre ; il vient la refuser. Ici, je n'ai plus qu'à invoquer vos propres souvenirs. Vous avez entendu un témoin ; il vous a raconté ce qui s'était passé à cette époque, comment,, s'entretenant des intentions du ministre avec le chef d'escadron Trochu, celui-ci lui avait répondu qu'il ne pouvait rien accepter de pareil, c( Je vous compromettrais, disait-il, je suis dans une situation trop délicate ; je ne puis accepter. » Quelle fut la réponse du ministre? «Il s'agit d'un service spécial, et je vous ordonne de vous rendre à votre poste. » Je le répète, vous avez sur ce point entendu M. le général de Place. Trochu n'accepta cette fonction de directeui'-adjoint du personnel que sur l'ordre de son supérieur, sur l'ordre du ministre. « Je ne discute pas, je n'ai pas à savoir si le service vous convient, disait le ministre ; vous devez obéir. »

Il obéit. Situation honorable, mais qui ne comportait rien d'ailleurs de dirigeant. Le mot « adjoint » l'indique suffisamment. Lorsque Trochu l'accepta, la pensée qui l'inspirait était bien claire pour tous, il avait désapprouvé le coup d'Etat, mais il n'avait pas brisé son épée; il restait prêt à servir son pays.

Quand le régime nouveau fut consacré par le plébiscite, il se montra résolu à servir loyalement la France et le chef même qu'elle s'était donné. Il l'accepta avec ce sentiment qui était son idéal, le but de toute sa vie, que nous retrou-

vons partout dans sa conduite : servir le pays ! servir le Gouvernement, l'Etat, en servant son pays ! A partir de ce moment, il laissera soigneusement de côté tout ce qui pourrait l'engager d'une manière trop personnelle, trop directe, dans un ordre de choses auquel il n'appartient que par dévouement patriotique, mais auquel ne l^attachent pas les convictions intimes de son âme. C'est avec cette pensée qu'il prête son concours ; c'est là qu'est sa vie tout entière! Il se dégage soigneusement de toute situation dirigeante, de tout rôle important qui le rattacherait à la Constitution impériale, aux institutions de l'Empire dans leur essence, dans leurs principes, dans leur inspiration. Yous allez voir^ messieurs les jurés, avec quel tact, quelle dignité le général Trochu est resté jusqu'au bout fidèle à ce programme.

Le voici directeur-adjoint du personnel au ministère de la guerre ? Il avait, dit-on, dans ses attributions les commissions mixtes et on y a gardé le souvenir de ses ardeurs, de ses entraînements. C'est là un abominable mensonge ! Et la preuve, elle est dans les pièces officielles que j'ai là. Le directeur du personnel au ministère de la guerre, et plus encore le directeur-adjoint du personnel étaient complètement étrangers à la formation des commissions. On ne retrouve au ministère de la guerre qu'une seule circulaire relative aux commissions, et elle émane du cabinet particulier du ministre. Cette circulaire n'a pas passé par les bureaux ; elle avait pour cela quelque chose de trop confidentiel. Mais la création, le fonctionnement de ces commissions, triste justice d'alors, appartenait au ministère de l'intérieur et à la préfecture- de police. Laissons-en la responsabilité à qui l'a si bien méritée. Ah î ce sera un honneur pour notre époque si troublée, si orageuse, que cette justice impartiale et sereine assurée aux coupables du plus effroyable soulèvement qui ait jamais désolé une

grande cité ! Justice trop lente, dit-on ! Non, justice paisible, entourée de toutes les garanties de la Loi.

Oui, je le dis du plus profond de mon âme, c'est un grand honneur, pour ceux qui président aux destinées du pays, que cette noble résignation à toutes les nécessités de la justice et de la loi. [Mouvement ,)

L'enceinte de la justice est ouverte à Taccusé, il y trouve un appui, une défense ; les témoignages sont publiquement produits. Mais les commissions mixtes, cette justice sans instruction, sans témoignage, sans interi?ogatoire, sans défense, ah ! voilà des souvenirs auxquels le général Trochu pour rien au monde ne voudrait rattacher son nom ! Et parmi les accusations qui l'indignent, à travers toutes les insultes du Figaro^ celle-là est pour lui une des plus cruelles, des plus douloureuses et des plus imméritées !

Le général ne fit que traverser le ministère de la guerre.

En Grimée, vie active. Il est colonel et premier aide de camp du maréchal Saint- Arnaud ; il prend une grande part à l'organisation de Tarmée. Il avait adressé dès le début de la campagne, au ministre de la guerre, une note qui est dans mon dossier et relative à l'état de nos forces militaires ; il avait des défiances ; il y a, dans les souvenirs de beaucoup d'officiers éminents qui m'entendent, la conviction qu'à cette époque aussi, les inquiétudes étaient légitimes. Dans la campagne de Grimée comme dans la guerre d'Italie, il y a eu des moments terribles où les destinées de la France ont été déjà en péril.

Au bas de la note adressée au ministre, je vois une approbation de l'Empereur qui avait reçu communication du travail : très -bien.

Le colonel Trochu fut nommé général de brigade après la bataille de l'Aima.

On lui propose bientôt le poste de chef d'état-major gé-

lierai de Tarmée, la plus grande et la plus enviable de toutes les distinctions. On le nomme, il refuse. La vanité, l'ambition, tout cela n'est rien pour lui. Il faudrait, en acceptant la situation qui lui est offerte, l'enlever à Fhonorable général de Martimprey, un vieil officier, respecté, aimé de l'armée.

Il refuse.

J'avais raison de dire à l'ouverture de ces débats, en réponse à certaines réflexions qui accompagnaient l'interrogatoire des témoins, que Trochu avait encore refusé plus de dignités et d'honneurs qu'il n'en avait accepté.

J'ai parlé de sa nomination comme officier d'ordonnance du Prince-président. Premier refus !

Le voici nommé chef d'état-major général de l'armée de Crimée. Nouveau refus.

Le général reçoit le commandement d'une brigade du siège. Il est blessé à l'assaut, et vous allez voir dans quels termes laconduite dugénéral Trochu est signalée à l'armée:

(( Le général Trochu aussi valeureux qu'habile a été blessé sur les retranchements de l'ennemi, en se portant en avant des plus ardents de ses- intrépides soldats. » (Ordre du jour du 11 septembre 1855.)

Le général revient à Paris avec des béquilles. On lui offre cette fois la direction même du personnel au ministère de la guerre. Il y avait laissé, comme directeur-adjoint, les souvenirs les plus flatteurs, et voici les termes dans lesquels le directeur du personnel, le général de division Peyssard, parlait de lui à cette époque :

« Je ne puis exprimer en termes aussi chaleureux que je le voudrais, toute l'estime que m'inspire le colonel Trochu, comme homme, comme militaire et comme administrateur. Sentiments élevés et dignes, esprit juste, fin et orné ; juge-

ment prompt et sûr; élocution facile et toujours heureuse; caractère droit, loyal^ ferme, énergique et toujours bienveillant; puissance de travail extraordinaire ; esprit d'ordre et de classification ; connaissance approfondie des lois et règlements qui régissent l'armée telles : sont les brillantes qualités que possède à un haut degré cet officier supérieur si distingué. Je regrette vivement que les règlements ne me permettent pas de le proposer pour le grade de général de brigade ; mais, s'il m'était permis de faire en sa faveur une proposition en dehors de la hiérarchie militaire, je demanderais qu'il fût promptement désigné pour faire partie du Conseil d'État. Le ministre trouverait là, en lui, un habile et énergique défenseur de ses actes, et l'armée un des plus fermes soutiens de ses droits. Un homme de cette valeur ne peut être trop tôt appelé à siéger dans les grandes assemblées .

«Paris, le i\ novembre 18S3.

(( L Iiispecteur général^ a Peyssard. »

Ah ! vous trouvez que l'avancement est venu trop vite ; eh bien, on se désolait, là où on sentait la valeur de pareils services, des obstacles hiérarchiques, des règles militaires qui ne permettaient pas de faire marcher plus rapidement encore celui dont l'activité, l'intelligence, la supériorité véritable, promettaient au pays les plus utiles services .

J'ai là toute la correspondance qui se rattache à l'offre de la direction da personnel. Le maréchal Vaillant, le ministre lui-même écrit d'abord; Trochu refuse; il élude : c( Je suis blessé, j'espère me rétablir, et tout ce que je demande, c'est de retourner à l'ennemi.

— Acceptez en attendant » ^ lui dit-on. L'intendant général Darricau est chargé d'insister. Il n'est pas possible alors à Trochu de ne pas faire connaître ses sentiments. Il

les révèle dans une lettre dont le résumé est noté par lui en marge de la lettre de l'intendant général Darricau, et que voici :

(( 3 décembre 1855.

(f Je brûle mes vaisseaux Toutes les idées appliquées

à l'organisation de l'armée (notamment la loi sur Texonération), tous les projets en cours heurtent violemment mes convictions militaires et le résultat des études de toute ma vie. Je ne puis ni utilement pour l'armée, ni honorablement pour moi, me faire, comme directeur du personnel, l'instrument de ces idées et projets. »

Peut'On accumuler plus de preuves, je vous le demande, de délicatesse, de désintéressement?

En 1859, le général Trochu est à l'armée d'Italie, général de division. Il est mis à l'ordre du jour pour le combat de Ponte Vecchio di Magenta. Il se bat avec éclat à Solférino. Quand la chance semble, à un moment de la journée, nous être défavorable, il est envoyé, par le maréchal Canrobert, au secours du maréchal Niel sous un feu terrible.

Voici l'ordre du jour du 5 juin 1859 :

« L'ennemi ayant opéré un retour, la brigade Bataille a été lancée de nouveau, et conduite avec un admirable entrain parle général de division Trochu, a refoulé définitivement l'ennemi qui n'a pas reparu. La part prise par cet officier général au succès de la journée mérite d'être signalée tout spécialement et lui fait le plus grand honneur, yf

De 1859 à 1867, le général Trochu est tout ensemble .membre du comité d'état-major et inspecteur général d'infanterie. Toutes les avances lui ont été faites. S'il eût voulu être aide de camp de l'Empereur, s'il eût voulu être séna-

DE M» ALLOU. , il7

teur, conseiller d'Etat, il ne tenait qu'à lui de le devenir. Tout cela, messieurs, a été mis sous sa main, j^ai le droit de le dire ; il n'avait qu'un mot à prononcer, celui du dévouement personnel, celui de la servitude et de l'abaissement; celui-là, il n'a jamais voulu le dire. Il est resté respectueux, fidèle, mais indépendant et fier. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu là quelque sacrifice courageux. On peut deviner le rôle qu'aurait pu jouer le général Trochu dans une situation politique élevée^ par sa haute intelligence et ses capacités.

On a reproché au général Trochu de beaucoup parler, de beaucoup écrire. Ceux qui lui ont fait ce reproche sont peut-être les généraux qui ne parlent pas ! [Sourires dans l'auditoire.)

Eh bien, si vous prenez le général par son côté faible, je vous le demande, n'y avait-il pas pour lui, dans les grandes assemblées politiques, une issue plus large et une tribune plus élevée pouvant donner satisfaction à ses goûts, à ses instincts de haute discussion? Il n'a jamais voulu entrer dans cette sorte de collaboration intime avec l'Empire, se faire le défenseur d'idées qui n'étaient pas ses idées personnelles, et toutes les fois qu'une situation lui a été offerte pouvant l'engager trop profondément, il l'a refusée.

Le commandement en chef de l'expédition de Chine lui a été offert avant de l'être au général de Palikao. Assurément, la France n'a rien à regretter. Je ne méconnais pas les services rendus en Chine par celui dont je serai tout à l'heure l'adversaire quand j'aurai à discuter son témoignage. Peut-être le comte de Palikao aurait-il pu se montrer moins sévère, car enfin il n'a dû qu'au refus du général Trochu l'honneur de cette grande expédition, comme il n'a dû plus tard qu'à un refus nouveau du général Trochu le ministère de la guerre !

J'ai dans mon dossier la lettre adressée au général par

ordre du maréchal Randon pour lui proposer le commandement de l'expédition de Chine.

On avait également proposé au général d'entrer dans le conseil supérieur de l'Algérie dont on se rappelle les premiers essais. Voici un extrait de la lettre adressée à cette occasion au prince Napoléon par le général :

« Je considère la question algérienne, pour de

longues années encore, comme une question de force militaire et d'armée, et personne moins que moi n'est propre à figurer dans les discussions que fera naitre l'application d'un système différent. »

Il n'y a qu'une chose que le général ait acceptée, c'est hi distinction plus modeste que lui décernait le ministre de l'instruction publique pour les services par lui rendus à l'instruction dans l'armée, et cette distinction-là il en est fier ! C'est le brevet d'officier de l'instruction publique.

Je touche, messieurs les jurés, à un point très-délicat, et si je le fais, c'est parce que mon honorable confrère, M* Lachaud, alors que le fait apparaissait dans le cours des interrogatoires, a exprimé à cette occasion un sentiment tout à fait opposé au mien.

Vous vous rappelez ce qui a été dit : M. le général Trochu avait eu le malheur de perdre son frère; celui-ci laissait une veuve et onze enfants. Le général prit les onze enfants à sa charge et il n'a pas de fortune. Un des témoins rappelait qu'il lui avait dit à une certaine époque : « J'ai 100 francs de rente ! » Je crois qu'il n'y arien de changé depuis cette époque. Ce qui était vrai alors l'est encore aujourd'hui.

L'Empereur apprit cette grande affliction de famille. Le général Trochu était absent. On remet chez lui au nom de TEmpereurune somme de 20,000 francs pour la veuve et les enfants. Le général Trochu revient ; il avait été im-

médiatement prévenu par la générale de l'envoi de celte somme. Il demande une audience à l'Empereur et il rapporte les 20,000 francs en priant l'Empereur de les reprendre ; il indique lui-même qu'il y a une forme d'assistance toute simple, habituelle pour des situations de cette nature, un bureau de poste, un bureau de tabac, mais qu'une remise d'argent est inacceptable.

Mon honorable contradicteur s'écrie : « Démarche qui honorait autant la générosité de l'un que le désintéressement de l'autre. »

Je lui en demande bien pardon, je ne sens pas les choses ainsi.

Quoi ! c'est une chose toute simple que ces gratifications militaires, qui étaient une sorte de monnaie courante sous l'Empire ! quoi! c'est là un acte de générosité devant lequel il faut s'incliner respectueusement ! Ah! prenez bien garde. Quand on offre ainsi, est-ce qu'on n'encourage pas à demander ? Est-ce que ce n'est pas ce qui est arrivé de tous côtés sous l'Empire? Croyez-vous vraiment que ce soit grande et sainte chose que ce rôle attribué partout à l'argent, aux gratifications, aux présents? Est-ce que la dignité des caractères, Findépendance, tout ce qui fait l'honneur, ne s'abaissent pas dans ces tristes compromis. Le général le sentait, il accepta avec reconnaissance pour sa bellesœur un bureau de tabac, mais cette remise d'argent le révoltait.

Ainsi, quelles que soient les séductions, vous retrouvez le même homme partout ; il sert son pays, il sert l'Empereur, mais il le sert avec indépendance et fierté.

Le général voyait avec une profonde tristesse la situation de la France; il s'affligeait de la désorganisation morale de l'armée. Il voyait l'esprit de sacrifice oublié, la discipline relâchée, la légende militaire vaniteuse et fanfaronne, l'abandon des préparatifs de guerre, un esprit de jactance

hautaine remplaçant tout et tenant lieu de tout, et près de nous, des efforts plus sérieux, un sentiment plus viril des choses; après Sadowa, il disait à M. de Maillé en défendant le malheureux général Bénédek: «Nous seronstousun jour des Bénédek! » Il fit un livre : r Armée en 1867; l'ouvrage eut un immense retentissexiient. Le volume que j'ai entre les mains est la vingtième édition, et je ne suis pas sur que ce soit la dernière. L'ouvrage devait être aride, il traite de matières purement militaires ; mais il les traite avec une grande élégance de langage. C'est la philosophie de l'art militaire ; à chaque pas on rencontre un véritable penseur exposant fermement ses idées en présence de la France étonnée, perdue dans son admiration d'elle-même, inclinée devant le souvenir de sa gloire, éblouie du prestige de son passé, et convaincue qu'elle était invincible. Le général n^avait pas cet aveuglement.

Il était convaincu qu'en Crimée, qu'en Italie, nous avions été déjà bien près de notre perte !

A la première publication de cet ouvrage, le général n'attache pas son nom, par respect pour la discipline militaire; mais tout le monde sut bientôt qu'il en était l'auteur; je vous demande la permission de vous citer quelques passages de l'ouvrage.

Le livre est dédié au maréchal Bugeaud ; après une dédicace affectueuse et reconnaissante pour l'éminent homme de guerre sous lequel il avait servi, voici ce que -disait le général dans son introduction :

(( ... La France, jusqu'au dénoûment de la guerre de Bohème, se reposait dans la sécurité et dans la sérénité, sur son armée, du soin d'assurer le prestige militaire du pays et de faire triompher sa politique partout où les circonstances l'exigeraient . Les assemblées délibérantes avaient entendu, le pubhc avait lu, sur ce thème, les plus ré[iétées

et les plus brillantes affirmations. Si, dans ces dix dernières années, quelques-uns en contestaient la complète réalité, ils rencontraient l'incrédulité, le dédain, quelquefois l'indignation. On ne les admettait pas à la preuve, on leur opposait le triomphe des armes françaises en Orient et en Italie^ alors que ces contradicteurs du sentiment public, tous militaires ayant eu rôle de témoins et d'acteurs dans ces deux campagnes, y avaient expressément rencontré les avertissements, les leçons, les prévisions dont ils demandaient instamment et impuissamment que l'avenir tint compte!

« D'autre part, il était acquis que la constitution militaire de la Prusse^ « qui ne faisait que déjeunes soldats » en imposant à toutes les classes du pays des charges accablantes, était faible, et que l'armée prussienne manquerait d'équilibre le jour où elle rencontrerait l'ennemi qu'en réalité elle n'avait pas aperçu depuis 1815. Cette doctrine (1) était officiellement professée dans nos écoles militaires. Elle appartenait à l'armée, au public, à moi-même avec quelques hésitations.

c< Yient la succession si rapide des actions de guerre que couronne la décisive bataille de Sadowa. L'armée de conscrits réalise devant la vieille et bonne armée autrichienne, à qui son attitude en Italie avait valu toute notre estime, le fier adage militaire : a Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. ))

(1) « L'armée prussienne, dans laquelle le temps de service est trèscourt, n'est, en quelque sorte, qu'une école de Landwehr. C'est une organisation magnifique sur le papier, mais un instrument douteux pour la défensive et qui serait fort imparfait pendant la première période d'une guerre offensive.

ce L'Autriche, dont la population est d'environ trente-sept millions d'habitants, a une grande et belle armée, qui laisse loin derrière elle, comme organisation, les armées prussienne et russe. Après la France, l'Autriche occupe le premier rang comme puissance militaire. »

(Cours d'art militaire (1864), à l'école d'application de l'artillerie et du génie, à Metz.)

(( D'ailleurs, il n'y a pas à révéler l'armée française aux officiers étrangers. Instruits comme ils le sont presque tous, studieux, chercheurs, observateurs, particulièrement attentifs à tout ce qui se passe en France, ils nous savent beaucoup mieux que nous ne nous savons nousmêmes. Dans la guerre de Crimée, dans la guerre d'Italie surtout, ils ont parfaitement saisi nos imperfecions et spécialement le point vulnérable de nos habitudes de tactique sur le champ de bataille. Ils les dénoncent dans une foule d'écrits, et nous avons pu lire notamment une brochure prussienne attribuée à un prince prussien : Mémoire militaire^ avec un premier chapitre intitulé : Des moyens de combattre les Français, qui a provoqué parmi nous le sourire des uns, la colère des autres, et qui méritait en réalité d'être médité. Son auteur montre un rare esprit d'observation, im sens droit, une âme haute, et sans être fort expérimenté dans la matière militaire française, il fait voir qu'il l'a étudiée et qu'il l'a comprise. . . »

Dans le chapitre admirable de la préparation de la guerre, je lis plus loin :

(( ... Le mécanisme de l'armée française, malgré ses complications et quelque décousu, s'est prêté de tout temps aux exigences de la préparation de la guerre. Pourquoi donc cette grande tradition, ces habitudes si anciennes parmi nous, s'altèrent-elles? Des faits multipliés, très-divers, graves^ ont marqué dans nos dernières campagnes (Orient, Italie, Mexique) cette altération qui s'est invariablement manifestée sous des formes que je veux indiquer brièvement :

« La guerre paraissait imminente et occupait tous les esprits. On la niait, on l'affirmait, et, au milieu de ces incertitudes de l'opinion, elle éclatait. A ce moment, par terre et par mer, par wagons et par bateaux, dans la précipita-

tion et le pêle-mêle, les troupes, hommes et chevaux, le matériel, les approvisionnements, etc., étaient mis en mouvement, encomhraient toutes les voies et allaient s'accumuler un peu au hasard sur tel point ou sur tel autre. A chacun des groupes qui prenaient terre, avec des manquements et dans le désarroi qu'on peut imaginer, on disait : ((Débrouillez-vous », et il s'en allait insoucieusement du côté de l'ennemi, avec cette formule essentiellement française .

ce Le merveilleux, et c'est là peut-être la plus réelle origine de notre supériorité militaire, que nous attribuons à d'autres causes parce qu'elles ont plus d'éclat et caressent mieux l'amour-propre national, le merveilleux, c'est qu'on (( se débrouillait en effet. » Par toute sorte de moyens et par toute sorte d'industries, on se complétait, on se constituait un peu plus et un peu mieux, chaque jour, en cheminant. L'heure venue des premiers chocs^ si on n'était pas en mesure, quelques-uns seulement le savaient, personne ne s'en mettait en peine dans tous les cas, et on opérait absolument comme si on avait été armé de toutes pièces.

«Assurément, il est heureux que nos troupes aient à un si haut degré la faculté de « se débrouiller », — elle n'est pas en campagne médiocrement précieuse; — mais en venir au point de fonder sur cette faculté toute la préparation et une part de la pratique de la guerre, c'est un excès, et c'est trop donner au hasard.

(( Les militaires impartiaux reconnaissent que la Prusse, merveilleusement préparée, armée de toutes pièces, opérant dans l'unité, exécutant fermement toutes les parties d'un programme bien mûri et bien arrêté, sans crainte pour ses flancs et pour ses derrières, a saisi l'Autriche insuffisamment prête, médiocrement armée (infanterie), embrouillée dans les pénibles efforts du concert politique et

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militaire à établir au dernier moment entre des alliances et des armées multiples, engagée par le tiers de ses forces vives dans une guerre latérale, enfin aux prises avec cette situation critique que nous définissons, dans le langage technique, en disant « que les gouvernements sont surce pris en flagrant délit de préparation, les armées en flagrant « délit de concentration. »

« Si là n'est pas tout le secret, là est, je le crois, la plus grande part du secret de cette guerre pleine d'avertissements pour les gouvernements, bien plus que pour les armées. Après chaque campagne, les stratégistes et les tacticiens mihtaires et civils, opérant dans le cabinet les événements accomplis, se chargent de les expliquer. Ils montrent le bien jugé des conceptions et ils en montrent l'erreur. Mais combien de faits, créant dans l'exécution le possible ou l'impossible, échappent aux théoriciens de la guerre'. Assurément la stratégie autrichienne parait loin d'être irréprochable. L'ennemi se présentait à elle en groupes séparés par de sérieux obstacles, avec l'obhgation de pénétrer par d'étroits défilés dans les plaines où se réunissaient les bataillons autrichiens. Accabler au débouché des montagnes les groupes prussiens, l'un après Tautre, par une masse prépondérante, dans une initiative hardie, tel était le « plan indiqué )> d'une action de guerre dont les résultats auraient pu être, en sens contraire, aussi décisifs que ceux dont l'armée et la politique prussiennes ont recueilli le bénéfice. Mais ces prévisions et ces raisonnements sont dominés de haut, dans mon esprit, par le contraste que j'ai cherché à faire ressortir des conditions dans lesquelles les deux armées se présentaient au combat.

a Laissons à la foule toujours prête à l'adoration du succès etàl'insultede la défaite, le soin d'exalter les victorieux, d'accabler les vaincus. Un général qui avait vieilli dans le service et dans l'estime de son pays, que l'opinion publi-

que faisait le premier la veille, qu'elle faisait le dernier le lendemain, porte seul aujourd'liui, dans une retraite obscure et raillée, le poids de ce grand désastre. Et nous voyons les gouvernements, dans un sentiment que devraient leur défendre la vérité, l'équité et le respect d'eux-mêmes^ traîner à présent devant la justice officielle les chefs militaires que la fortune a trahis sur le champ de bataille ! Dussé-je rester seul contre tous, avec d'inébranlables convictions, je protesterai contre ces actes qui ne sont ni justes ni judicieux, et qui abaissent la dignité des armes dans Tesprit des peuples. Us ont pour but de déguiser et ils révèlent, à mon avis, l'incurable faiblesse des pouvoirs publics incapables d'assumer la part de responsabilité qui leur appartient, par la préparation, dans les événements de la guerre, capables, pour s'y soustraire, d'en faire retomber tout le poids sur les généraux des armées, en les vouant aux colères ou aux dédains de la multitude.

u Puissent ces témoignages sympathiques d'un inconnu, contribuer à adoucir les amertumes accumulées dans l'âme des généraux malheureux de ce temps. Je les plains sincèrement, parce qu'ayant vu la fortune à l'œuvre sur le champ de bataille, je sais par quels à-coup et par quel inattendu elle procède. Je les plains surtout, parce que je crois que cette épigraphe d'une relation allemande, remarquée parmi nous, de la bataille de Kœnigsgraetz : « Chertt chez les causes de la catastrophe dans les erreurs de l'Etat » , est trop souvent vraie. . . »

Le général arrive enfin à la conclusion et aux réformes nécessaires :

(( ,.. En fait de recrutement, cent systèmes, différents par les vues et par les détails, sont en présence et se disputent l'opinion; mais tous, en définitive, se réduisent à deux : Celui qui étend l'obligation du service militaire personnel

à tous les jeunes gens valides qiii iibont pas de motifs légaux d'exemption^ obligation compensée jjar une réduction notable de la durée du service. — Celui qui n'impose l'obligation du se?'vice qu'à un nombre li?nité de jeunes genSj avec une augmentation proportionnelle de sa durée,

c( Le premier est incontestablement le plus équitable, et, avec le temps ^ c'est-à-dire quand il est entré profondément dans les mœurs publiques, il est le meilleur. . . »

Je ne puis pas tout lire et je laisse de côté, sans insister davantage, une foule de passages intéressants. Il ne s'agit pas ici d'un des côtés les plus importants de ma cause ; mais après cette lecture, vous jugerez, messieurs les jurés, si celui qui avait été si clairvoyant, qui avait en quelque sorte tout deviné, tout prévu, n'avait rien prévu, rien deviné, comme le prétendent nos adversaires, et si tous nos malheurs ont été amenés, comme le dit M. Vita, par les doctrines militaires du général Trochu? Le général prévoyait nos malheurs, il indiquait les réformes dans l'armée, il voulait la paix, et pendant la paix l'organisation sérieuse pour les éventualités de l'avenir. Il nous montrait la Prusse menaçante, ayant, dans la guerre avec l'Autriche, révélé déjà une puissance formidable et donné de loin une effroyable leçon à la France; la préparation, c'est le mot décisif du livre tout entier, et en môme temps le service obligatoire est l'idéal vers lequel il faut tendre.

Voilà ce livre admirable, patriotique; il est insensé de dire en présence d'un pareil ouvrage que le général Trochu a été l'inspirateur de la loi militaire de 18G8.

Oui, une commission avait été nommée pour la préparation de la loi ; oui, le général Trochu en fiiisait partie, mais au bout de quelque temps il ne fut plus môme convoqué; la commission elle-môme cessa bientôt d'être

DE M'' ALLOn. ^^7

réunie. La loi de \Siy8 est l'œuvre d'une administration imprudente et toute-puissante.

Après la publication de son livre, la situation du général Trochu était compromise. Il était à cette époque dans une véritable disgrâce.

Au début de la guerre, il était presque le doyen de grade parmi les divisionnaires. Il avait demandé à servir partout et sous tous, mais il y avait une préoccupation ; on ne voulait pas qu'il fût maréchal de France, et on voulait que certains généraux le fussent. Les honneurs de la campagne étaient distribués d'avance; on donna au général Trochu une situation, je ne dirai pas absolument subalterne, mais véritablement ridicule. Dans cette grande épreuve par laquelle la France allait passer, au moment où elle avait le plus besoin de toutes ses forces, des services de tous ceux qui ne lui avaient jamais marchandé ni le sacrifice ni le dévouement, on donna au général Trochu le commandement d'un corps sur les Pyrénées, pour le cas où l'Espagne, à l'occasion de la question Hohenzollern, entrerait en campagne !

J'ai besoin de faire connaître le sentiment de désespoir que le général Trochu éprouva en recevant un pareil commandement, et surtout ses tristes prévisions sur l'issue de la lutte, qui ne furent que trop confirmées par les ^ événements.

On a beaucoup plaisanté à l'occasion du testament du général Trochu. Je reconnais que ces sortes de documents perdent quelque chose de leur importance lorsqu'on ne les lit pas sur un tombeau. Cela est vrai. Mais quand un homme a joué im rôle dans son pays, quand il peut être appelé à suivre ses frères d'armes sur le champ de bataille, et quand, dans la pensée de la mort qui va venir peutêtre, il adresse l'expression de ses sentiments à sa famille, à ses amis, à son pays, il y a toujours une certaine gran-

aaS PLAIDOIRIE

deur dans ces épanchements où la conscience se parle librement à elle-même .

Voici ce qu'écrivait dans son testament, • commencé à la veille des événements, le général Trochu :

« 21 juillet 1870.

(( ... En fidèle s^rviteur du Prince, de l'Etat et du pays confondus ensemble dans ma pensée, je me suis élevé autant que je l'ai pu contre ces dangereuses erreurs. Dans cette loyale attitude, on a vu l'esprit d'opposition politique. Et (comme font toujours les gouvernements exclusivement préoccupés d'eux-rnêmes) on a cherché dans quelle catégorie d'ennemis de l'Empire il convenait de me classer. La cour a trouvé YOrléanisme, Je veux montrer ici à quel point sont vaines, puériles et fausses ces défiances contre lesquelles viennent se heurter une foule d'hommes honorables, dévoués, sincères, qui avertissent le pouvoir dans son propre intérêt autant que dans l'intérêt public. Mon goût pour les principes, particulièrement pour ceux qui sont conservateurs du droit dans les familles, m'interdit absolument d'être orléaniste, et je n'incline à aucun degré vers la révolution de 1830 et vers ses conséquences que je considère comme la cause principale du grand déraillement qui a précipité notre pays. Mais il est vrai que j'ai de respectueuses sympathies, sans connaître et sans avoir jamais vu aucun d'eux^ pour les princes exilés des deux branches. Je trouve qu^ils ont bien vécu, qu'ils sont respectables autant que malheureux, et de bonne race française indigène sans mélange, ce que j'apprécie beaucoup. Toutes mes passions orléanistes et légitimistes se réduisent à cet innocent et théorique sentiment.

«Je crois avoir établi que, par ces déplorables procédés, le Gouvernement de l'Empereur a réduit la Francebien pensante aux ultra d'un parti, comme l'avaient fait avant lui

mais à un moindre degré, les gouvernements de la République, de 1830 et de la Restauration, tombés par le fait de l'étroitesse de la base qu'ils s'étaient donnée.

« A l'égard de la guerre qui va commencer, je déclare ici qu'elle me donne de graves inquiétudes, et je dirai pourquoi. Pour porter la dévastation au milieu des riches provinces du centre de l'Europe, où se sont condensés depuis cinquante ans, à la faveur de la paix, les efforts de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, des sciences et des arts; pour vouer à la destruction des milliers d'hommes et vouer au deuil des milliers de familles; pour raviver partout contre la France les haines ardentes, originaires du premier Empire, que le temps avait apaisées; pour entrer dans ces luttes terribles qu'il faut soutenir à la fois contre les armées et contre l'esprit public des peuples, il fallait que la France eût cent fois raison devant le monde ! 11 fallait prouver que son honneur était grièvement atteint ou que l'intégrité de son territoire était en péril. Mais naguère, vis-à-vis de la Prusse, on est resté muet et immobile, quand il y avait des raisons de parler et d'agir. Rien plus, à ce moment, on a cherché à montrer à la France, par des déclarations solennelles, que ce qu'avaient fait la politique et les armées prussiennes était conforme à sa propre politique, à ses propres intérêts, aux prévisions de l'empereur Napoléon I^^ Et à présent, sans cause appréciable (la candidature HohenzoUern écartée), sans examen suffisant, par un imprévu coup de tète, la France voit se réaliser la prédiction faite il y a quelques années par un membre de la Chambre des députés : « Si vous n'y prenez c( garde, on vous conduira avant longtemps à une guerre {( du Mexique en Europe. »

c< Car, je le crains, c'est là ce que nous allons faire, et tout indique qu'une coalition morale des nations se prépare contre nous.

-iliO PLAIDOIRIE

a Mais ce qui remplit mon âme de douloureux pressentiments, c'est que l'armée n'est pas aussi prête qu'on le dit à courir les hasards d'une telle entreprise. Sans doute elle vaut beaucoup, et de grands efforts ont été faits depuis quelques années pour qu'elle valût plus encore. Elle est notamment, ce qui est de haute importance^ pourvue d'un bon armement et convenablement approvisionnée. Mais reconnaissant que l'institution avait vieilli, on l'a troublée par de continuelles transformations de détail sans programme défini, sans plan d'ensemble. On a ébranlé le vieil édifice, on n'a pas construit le nouveau. Il y a beaucoup d'incertitude dans les esprits, que l'enthousiasme du moment tempère, mais qui reparaîtra si les épreuves viennent; et, comme dans les guerres précédentes, on part à l'impromptu, dans le pêle-mêle traditionnel que j'ai dépeint ailleurs [F Armée française en 18C7). Je sais que notre désordre français se heurtant à l'ordre allemand qui est compassé, nos chances de premier succès sont considérables, et c'est beaucoup. Mais les Allemands, soutenus par le sentiment publiC;, seront tenaces, et je n'ai qu'une confiance relative dans le renouvellement longtemps continué de nos efforts... »

Ainsi pensait le général lorsque la lutte allait commencer.

Une situation nouvelle lui fut bientôt offerte, grâce au concours du prince Napoléon. Le général tient à dire, et il ne peut me déplaire d'être son organe, quelles avaient été ses relations avec le prince Napoléon . Le prince, aujourd'hui associé courageusement aux malheurs de sa race, avait, aux jours de l'Empire, une situation enveloppée de défiance. C'était un Bonaparte, ce n'était peut-être pas un bonapartiste. [Mouvement.)

11 avait accueilli avec sympathie les idées militaires du général ïrochu.

Le général a toujours rencontré chez le prince Napoléon une grande sagacité^ un grand patriotisme. Il Fa vu énergiquement opposé à la guerre du Mexique et à la guerre d'Allemagne, ces deux désastres.

Lorsque le prince fut chargé du commandement de l'armée de débarquement dans la Baltique, il appela à lui le général Trochu ; le général prit son rôle au sérieux ; il allait et venait du ministère de la guerre au ministère de la marine; mais il s'agitait en vain, rien n'était préparé, rien ne se préparait, et l'amiral Dompierre d'Hornoy lui disait : « Votre commandement dans la Baltique est encore moins sérieux que votre commandement des Pyrénées! »

C'était vrai !

Et, maintenant que j'ai parcouru la première partie de ma tâche, maintenant que nous voici à la veille de la révolution elle-même, si je jette un regard en arrière, si j'interroge le passé de l'homme que je défends devant vous, qu'est-ce que je vois? La carrière la plus brillante, les états de service les plus glorieux, la situation la plus digne, la plus honorée et la plus respectée.

La vie privée, elle est simple, austère, pure, religieuse; le caractère, il est d'une grande élévation morale; l'intelligence, elle est véritablement supérieure.

L'homme politique, le citoyen, n'appartient à aucun parti. Il n'est pas orléaniste, légitimiste ; il n'est pas républicain ; c'est un homme d'ordre et de vraie liberté. Il aime son pays, il aime tout ce qui est grand, tout ce qui est généreux, tout ce qui est honnête !

Il n'y a pas d'amis dévoués du Gouvernement impéria qui ait servi ce Gouvernement avec plus de dévouement que l'homme qui est devant vous et que l'Empire accuse avec tant d'ardeur!

Il l'a servi par ses efforts militaires, par ses conseils, par

son livre de 1867, par son concours réservé, plus précieux que les dévouements aveugles!

Voilà ce qu^était l'homme dans la vie militaire, voilà ce qu'était l'homme dans la vie privée, voilà ce qu'était le citoyen dans la vie politique ! Voilà celui que le Figaro s'est cru le droit de flétrir!

Supposez que la publication de M. Vitu s'arrête ici, supposez que le second numéro du journal n'ait pas paru, je serais arrivé au bout de ma tâche et vous auriez à vous prononcer, messieurs; j'arrêterais ici mes efforts et votre rôle serait facile. Est-ce qu'il y aurait une hésitation quelconque dans votre esprit ?

Est-ce que le général s'est associé au coup d'Etat ? Est-ce qu'il a pris une part quelconque aux entraînements des commissions mixtes? Est-ce que M. Vitu a fait à cet égard la preuve qu'il annonçait ?

Le général Trochu a fait la sienne, sa preuve complète, entière, irrécusable. Nous sommes en présence de la diffamation et de la calomnie !

Oh ! je le sais, on nous dira que tout cela n'a qu'une importance secondaire dans le débat. L'accusation d'avoir pris part au coup d'Etat n'est pas une accusation bien grave pour M. Yitu. [Mouvement.) Quant à la participation au travail des commissions mixtes, c'est un péché véniel. Pourquoi donc alors en avez-vous parlé? C'est qu'il fallait dans cette introduction perfide chercher le point de départ de l'accusation qui allait suivre et la grandir encore par un semblable contracte ! Le général Trochu a trahi l'Empire et le général Trochu avait aidé à fonder l'Empire, voilà le thème. C'est dans ce rapprochement qu'est toute l'économie des deux articles poursuivis, et c'est ce lien artiiiciel qu'il fallait briser d'abord comme je viens de le faire.

Ecoutez, messieurs, le second article du Figaro :

« La Révolution est une fille bien éhontée ; mais son cynisme, il faut en convenir, est dépassé par sa bêtise. Depuis quatre-vingts ans, elle déblatère contre les tyrans et leurs sicaires, contre la force brutale, contre les conquérants qui distillent le sang des peuples pour en faire de la gloire. Mais, en réalité, elle a toujours besoin d'un général pour réussir; tous les dix ans, ou plus souvent encorcj elle cherche un général ; et de deux choses l'une ; ou elle ne trouve pas de général, auquel cas elle reste soumise, muette et tremblante; ou bien elle trouve un général, et ledit général, s'il n'est pas absolument une oie, s'empresse de prouver sa reconnaissance à la Révolution en lui donnant sa botte dans les reins et du plat de son sabre dans la figure. »

S'il est vrai;, messieurs, que toutes les images heureuses doivent pouvoir sereproduire par la peinture ou la sculpture, j'avoue que j'éprouve quelque embarras à comprendre comment celle-ci pourrait prendre un corps et une forme ? [Sourires,) Je continue :

(( Par quelles voies mystérieuses le choix de la gauche révolutionnaire, socialiste et athée, fut-il guidé vers M. le général Trochu, c'est-à-dire vers un des fauteurs du coup d'Etat du 2 décembre, impérialiste, conservateur et catholique? Je ne saurais le dire : l'instruction n'a pas éclairci

rsi PLAIDOIRIE

ce point mystérieux. On ne peut qu'indiquer quelques

faits. »

« Le général Trochu arriva de Paris au camp de Chàlons le 16 août, en même temps que l'Empereur y arri- .vait de Metz. La conférence solennelle du lendemain 17 août est trop connue pour qu'il soit besoin de la raconter ici. Il suffit de rappeler que le général Trochu y reçut de l'Empereur le Gouvernement de Paris, qu'il lui adressa ces paroles textuelles : « Sire, dans la situation « pleine de périls où est le pays, une révolution le préce cipiterait dans l'abîme ; tout ce qui pourra être fait (( pour éviter une révolution, je le ferai... », et qu'il embrassa deux fois l'Empereur en protestant de sa fidélité.

((Ce n'est pas sans perplexité que l'Empereur accédait au choix dicté par tout le Conseil et par le prince Napoléon : il avait des doutes, non sur les talents du général Trochu, mais sur son caractère. Il s'en ouvrit au maréchal de Mac-Mahon, et lui demanda ce qu'il pensait du général Trochu : a Sire, dit l'illustre maréchal, je crois que c( c'est un honnête homme. » Ce mot, qui répondait à la pensée secrète de l'Empereur, fît pencher la balance. Le général- partit immédiatement pour Paris, où il devait arriver à une heure avancée de la soirée ; il était convenu que l'Empereur partirait un peu plus tard, mais en tout cas serait de retour aux Tuileries le lendemain matin et reprendrait immédiatement les rênes du gouvernement.

« Yoilà ce qu'était le général Trochu en quittant le camp de Chàlons le 17 août au soir. On va voir ce qu'il était devenu en abordant l'Impératrice aux Tuileries et à quelques heures de là.

« L'Impératrice, en recevant, après minuit, le nouveau Gouverneur de Paris, ne lui cacha point qu'elle désap-

DE M^- ALLOU. 33:i

prouvait le retour de l'Empereur, et qu'elle allait le supplier par le télégraphe de changer sa résolution. Elle était sous le coup des déclarations du ministre de l'intérieur et du préfet de police, qui prévoyaient des scènes de désordre si l'Empereur se séparait de l'armée. C'était aussi, dans le fond, la pensée du ministère Palikao, qui ne se croyait maître de la majorité qu'à la condition d'exercer la plénitude du pouvoir et d'annuler l'influence de l'Empereur.

(( Cette détermination créait une première difficulté. Le général Trochu était en possession d'une lettre où l'Empereur lui disait : « Dès mon arrivée à Paris^ vous « recevrez notification du décret qui vous investit de vos a fonctions. » Il réclama de la Régente, à défaut de l'Empereur, un flécret qui consacrât immédiatement sa nomination.

« L'Impératrice lui assigna tout naturellement le Conseil qui devait se réunir le lendemain malin à dix heures. C'est ici que la situation commence à se dessiner sous son vrai jour.

« — Madame, dit le général, je ne puis pas attendre c( jusqu'à demain ; je ne puis pas sortir des Tuileries ce sans emporter avec moi le décret qui me nomme Gou- « verneur de Paris .

c( — Mais, général, objecta l'Impératrice, je ne suis c( qu'une régente constitutionnelle ; et je n'ai pas le droit (( de donner ma signature sans qu'elle soit couverte par (( celle d'un ministre responsable.

(c — Madame, repartit avec véhémence le général « Trochu, les plus grands malheurs peuvent résulter de « votre refus. J'ai donné l'ordre au douze mille mobiles « de la Seine de quitter le camp de Chàlons et de se diri- (( ger sur Paris par les voies rapides. Ils seront ici demain. (( Ils n'ont confiance qu'en moi. Si, à leur arrivée, ils ne

(( trouvent pas placardé sur les murs le d'^cret qui me « nomme Gouverneur de Paris, ils se croiront trompés, et « je ne saurais répondre des conséquences. »

« Devant ces menaces peu déguisées, l'Impératrice, malgré sa fermeté d'âme, céda.

« Une autre incident marqua cette sinistre entrevue.

(( Le général Trochu avait improvisé en chemin de fer la proclamation qui devait ouvrir sur les murailles cette longue série de feuilletons militaires dont les Parisiens ont tant ri quand ils n'en pleuraient pas.

« Cette première aux Parisiens commençait ainsi : c( Devant les périls qui menacent le pays, l'Empereur m'a a nommé Gouverneur de la capitale en état de siège, où je (( le précède de quelques heures. »

« — Il faut supprimer cela, dit l'Impératrice, puisque (( l'Empereur ne revient pas.

• (( — C'est juste », répondit le général Trochu.

(( La proclamation fut affichée dans la matinée. On remarqua qu'elle ne contenait pas le nom de l'Empereur. Les uns s'en réjouirent et portèrent le général aux nues ; les autres s'en indignèrent. A ceux-ci, le général Trochu répondait : « J'avais nommé l'Empereur, mais l'Inipéra- (( trice m'a fait supprimer le passage. »

« La première proclamation du général Trochu aux Parisiens avait éveillé les espérances des révolutionnaires ; la seconde les combla de joie. Elle était adressée aux gardes mobiles de Paris, revenus au camp de Saint-Maur, et leur disait: (c Je vous ai fait revenir à Paris : c'était votre droit. » Le général Trochu avertissait la révolution que douze mille prétoriens de l'émeute, déjà signalés par les scènes scandaleuses de Châions, étaient campés sous les mars de la capitale. Les faubourgs tresi>aillirent, et la gauche législative comprit que l'heure allait sonner.

(( Il n'y avait pas à s'y méprendre; après les deux procla-

mations se place une lettre adressée au Temps^ où le Gouverneur semble prendre l'engagement de ne pas réprimer par la force les désordres de la rue. Le Conseil des ministres s'émeut : on lui demande quelle serait son attitude si des manifestations hostiles se produisaient contre les Chambres. Le général parle pendant deux heures chaleureusement, éloquemment ; mais il évite de s'engager. Enfin un ministre lui pose cette question précise : « Si l'on (c menace d'envahir le Corps législatif, que ferez-vous ? » Le Gouverneur, mis au pied du mur, s'en tira par ces seules paroles : k Je défendrai l'ordre ! »

« Que se passait-il donc dans l'esprit du général Trochu? quelles espérances nourrissait-il ou favorisait-il? La réponse à cette question se trouve dans les événements du 4 septembre.

« Ce qu'il est permis d'affirmer, parce que le fait, tout immoral qu'il est, est indéniable, c'est que des relations intimes s'étaient établies entre la gauche révolutionnaire, qui méditait le renversement de TEmpire, et le chef militaire chargé de défendre le gouvernement dont il avait sollicité et surpris la confiance.

<k On a beaucoup répété la phrase célèbre : « Comptez c( sur moi, madame : je suis Breton, catholique et soldat. » Mais on ne sait pas dans quelle circonstance elle fut prononcée. L'anecdpte est curieuse, parce qu'elle appartient à rhistoire et parce qu'elle révèle une nuance de caractère assez abominable dans sa nouveauté : Basile dans la peau de Ganelon.

« Inutile d'ajouter que ce qui va suivre est d'une certitude absolue. L'ancien Conseil des ministres tout entier peut en attester l'authenticité.

« Un matin, M. le général Trochu apparut dans la salle du Conseil, avec l'attitude grave et étudiée d'un homme qui a préparé son entrée ; par exemple, le messager infer-

nal chargé de la provocation du prince de Grenade : « A

(( toi, Robert de Normandie ! »

Le messager infernal!.., M. Vitu s'y connaît, il signe Minos ! [Rires.)

a II salua, passa son chapeau d'ordonnance sous son bras gauche, et s'étant profondément incliné devant l'Impératrice, il lui tint ce petit discours :

(( — Madame, si votre police est bien faite, elle a dû vous (( dire que les députés de la gauche ont tenu chez moi (( plusieurs réunions ces jours-ci. Mais que Votre Majesté « n'en prenne point d'ombrage; mon dévouement pour (( elle .est sans bornes et s'appuie sur une triple garantie : « je suis Breton, catholique et soldat. »

Cette phrase-là, nous ne demanderons pas à M. Vitu où il a été la chercher. Nous l'avons retrouvée textuellement dans la déposition d'un des témoins les plus considérables appelés par nos adversaires. [Mouvement.)

« Prévenir les soupçons par une feinte franchise^, dénoncer la gauche en cas d'insuccès, se garder à pique en même temps qu'à carreau, et trahir tout le monde en se plaçant sous le saint nom de celui qui fut vendu treize deniers par Judas, tout cela en trois révérences et quatre membres de phrase : avouez que c'est un chef-d'œuvre.

c( Ceci nous amène au dénouement, c'est-à-dire aux journées des 3 et 4 septembre.

« Le soir du 3, le ministère venait d'apprendre la perte de la bataille de Sedan et la captivité de l'Empereur. L'Impératrice envoya l'amiral Jurien de la Gravière pour prier le général Trocliu de se rendre aux Tuileries. L'amiral arriva au Louvre au moment où le Gouverneur prononçait quelques paroles devant une foule agitée qui demandait

DE i\I« ALLOU. 239

la déchéance. Le Gouverneur fit répondre à l'Impératrice qu'étant rentré trop tard d'une visite faite aux forts, il ne pouvait se rendre présentement auprès d'elle, mais qu'il irait le lendemain .

« Ce qu'il ne dit pas à Tamiral Jurien de la Gravière se répétait librement ailleurs. « INotre affaire est faite, s'écriait c( entre amis un futur membre du Gouvernement de la c( Défense nationale : nous sommes d'accord avec Trochu. »

« Néanmoins, le lendemain du 4 septembre, le général se présente aux Tuileries. Il prévient l'Impératrice qîie (c l'heure des grands périls est venue » ; mais' il lui déclare « qu'avant d'arriver jusqu'à elle », on passera sur son corps.

« L'Impératrice fit remarquer que c'était surtout la Chambre qu'on menaçait, et qu'il était urgent de sauvegarder le lieu de ses séances plutôt que les Tuileries. Mais ceci est à noter pour l'historien, autant le général Trochu se montrait empressé et chaleureux pour ce qui regardait l'Impératrice, autant il parut peu explicite pour ce qui concernait la défense delà Chambre.

« On sait le reste : l'inaction du général Trochu contre les émeutiers, la visite du général Lebreton, questeur de la Chambre, au Louvre ; l'effet qu'il obtient en faisant entrevoir le pouvoir suprême au général Trochu, qui se décide à monter à cheval ; puis la rencontre du général et de .Iules Favre, qui détermine le Gouverneur de Paris à rebrousser chemin vers l'Hôtel de ville.

« Faut-il rappeler que le premier soin de Tintègre général fut de prendre à Jules Favre sa présidence pour se rappliquer à lui-même? C'était à prendre ou à laisser : président, le général Trochu s'engageait à servir la République; non président, il devenait capable de sauver la Régence.

« Pendant ce temps, l'Impératrice, demeurée aux Tui-

leries avec quelques amis fidèles, refusait de partir, et à toutes les instances n'opposait que ces simples paroles : « J'attends le général Trociiu. »

ce Mais enfin, lorsque le palais fut menacé, l'Impératrice fit chercher l'homme qui s'était oiiert à mourir pour elle, sur son honneur de Breton, de catholique et de soldat. On vint apprendre à la Régente que le général Trochu était passé devant les Tuileries, mais sans y entrer, et qu'il siéireait à FHôtel de ville, où la République était proclamée. Toit était fini : la trahison venait d'assurer le triomphe de l'émeute.

c( Je! m'en tiens là. Le siège de Paris compléterait cette biographie, il n'y ajouterait pas un trait saillant.

« L'homme est tout entier dans les faits qu'on vient de lire : faits attristants, écœurants, humiliants pour la nature humaine, et que j'ai recueillis directement de la bouche de témoins irréprochables et irrécusables.

« L'arrêt, je ne le porterai pas moi-même. Il a été formulé en deux mots sanglants^ 9^i6 je me borne à transcrire.

i( La première sentence appartient à M. le général Changarnier : « C'est Tartufe coiffé du casque de Man- « gin ! ))

(( La seconde, moins pittoresque, n'est pas moins accablante; c'est le mot de M. le maréchal de Mac-Mahon devant la commission d'enquête : « Je le croyais un honnête « homme! »

« MiNOS. ))

Yoilà le second article, celui dont M. de Yillemessant prétend qu'il a fait arrondir les angles : je me demande ce qu'il était dans sa forme première?

Voyons maintenant la situation à la date où nous voici arrivés.

Le général Trochu va être appelé au camp de Chàlons.

DE M" ALLOU. • 2il

Quels sont alors ses sentiments? Personne ne peut les contredire. Il les a manifestés d'une manière intime clans son testament ; il les avait fait connaître déjà à M. Daru, au commencement de juillet, au moment de la déclaration de guerre, comme il Ta rappelé dans la séance de l'Assemblée nationale, lorsque, dans un mouvement d'une grande éloquence, il s'écriait : « Comte Daru, soyez mon témoin ! » Le général disait dès le début : « Nous sommes perdus, la France n'est pas prête. Nous entrons dans une aventure au bout de laquelle sont la chute de l'Empire et la perte du pays. » L'avenir lui apparaissait dès ce moment clair, évident, incontestable»

De l'ambition, dites- vous î

Ehî quoi, à cette heure? Et laquelle? celle de se faire nommer ministre de la guerre ? Est-ce qu'on ne le lui a pas proposé? Est-ce qu'il ne l'a pas refusé, comme il avait refusé tant de choses; et ne perdez jamais de vue dans quelles conditions on est venu à lui. Jusqu'alors, le général Trochu n'avait pas servi l'Empire comme l'Empire demandait à être servi ; non, — et c'est là sa grandeur et son honneur, — il s'était tenu à l'écart, il avait servi, passez-moi le mot, à distance, réservant les sentiments de sa conscience, ses appréciations intimes, personnelles. Voilà l'attitude qu'il avait gardée jusqu'au dernier moment. La situation va changer; mais est-ce qu'il demande quelque chose? Est-ce qu'il sollicite quelque chose? Est-ce qu'il s'est jamais offert? Est-ce qu'il a jamais rien recherché des honneurs, du bruit, de la faveur? Est-'ce que l'Empire, lorsqu'il s'est adressé à lui, est venu le trouver comme un ami qu'on récompense, comme un serviteur dont on reconnaît la vieille fidélité? Non; on s'est adressé à lui comme à un adversaire, mais comme à un adversaire loyal, dont on appréciait le talent et le caractère, et dont la popularité était une protection et une sauvegarde.

Yoilà, messieurs les jurés, ce que vous n'oublierez pas. En s' adressant à lui, quand tout était compromis, on voulait se servir de son nom, emprunter quelque chose de sa réputation, de la dignité de son caractère, de son esprit de contrôle, de critique, qui devenait une force au milieu de l'ébranlement général et des accusations universelles 1

C'est dans ces conditions, le 7 août, que M. le garde des sceaux, Emile Ollivier, offrait déjà le ministère de la guerre au général Trochu. Voyons, pour cet homme qui a caressé depuis si longtemps, dites-vous, toutes ces espérances ambitieuses, qui était dévoré par tant de convoitises intéressées, rheure est venue! Il va satisfaire toutes ses avidités.

Qu'est-ce qu'il répond?

Vous avez entendu M. Schneider et M. l'amiral Jurien de la Gravière. Tous les deux ont été les intermédiaires soit de l'Impératrice elle-même, soit d'un grand nombre de députés. Que répond donc le général Trochu? « Je vous déclare, dit-il, que je ne puis accepter une telle position sans condamner résolument d'abord tous les errements du passé. On vient me demander aujourd'hui d'accepter une part du pouvoir. Soit, mais je veux alors dégager ma responsabilité. Je veux avoir le droit de dire hautement mon opinion. Ce n'est pas moi qui viens à vous, c'est vous qui venez à moi ; il faut me prendre tel que je suis, avec mes idées, avec ma conscience, avec mes convictions. Si je me donne, il faut au moins qu'il soit bien établi que je ne me vends pas ! »

On se retira fort surpris d'une prétention à laquelle on n'était guère habitué. « Mais, lui disait M. Schneider avec un étonnement que je ne comprends pas très-bien, il n'est pas nécessaire, à l'heure actuelle, de revenir sur le passé. Pourquoi le condamner? »

Le général Trochu ne pensait pas ainsi ; il voulait arriver tout d'une pièce. Il refuse le ministère. Voici ce que nous

DE iM^ ALLOU. 243

trouvons dans le recueil des dépêches télégraphiques qui ont été rassemblées et qui se rattachent à cette période des événements :

« Emile Ollivier à l'Empereur, a Dejean n'inspire confiance à personne dans le public ; il est probable que si nous ne prenons pas l'initiative, la Chambre le renverra. Je demande à Votre Majesté de m'autoriser à signer en son nom le décret qui nomme Trochu. L'effet d'opinion sera infaillible.

« Emile Ollivier. »

Vous le voyez bien, voilà ce qu'on espérait, un efîet d'opinion !

Puis, quand les démarches ont été faites et qu'elles ont échoué, alors que le générai Trochu avait tenu le langage sincère et loyal que je vous ai rapporté, M. Emile OUivier adressait à l'Empereur une autre dépêche, dont voici les termes :

« Le général Trochu vient de me déclarer qu'il ne peut pas prendre le ministère de la guerre, et qu'il faut le laisser. <

« Emile Ollivier. »

Arrêtons-nous un moment. Est-ce que, le 7 août, la situation, alors que tout n'était peut-être pas encore définitivement compromis, n'était pas plus enviable qu'elle l'a été plus tard, lorsqu'elle a été acceptée par le général Trochu, lorsqu'il s'est chargé du rôle formidable dont on lui imposait le fardeau?

Le 7 août, messieurs les jurés, des démarches instantes étaient faites près de lui pour lui faire accepter le ministère de la guerre; le 7 août, il refuse.

Ne l'oubliez pas !

Le 10 août, le général Trochu écrit, non pas au général Schmitz, comme l'a dit M. Vitu, ordinairement si bien informé, mais au général de Waubert, la lettre que voici :

« Paris, le 10 août 1870.

a Si haute que soit l'importance des événements qui paraissent devoir se passer entre Metz et Nancy, celle des événements complémentaires qui pourront se passer à Paris au double point de vue politique et militaire, n'est pas moindre. Il y a là, vous le croirez sans peine, des périls spéciaux qui peuvent faire explosion d'un jour à l'autre, par suite de la tension infinie de la situation, quand l'ennemi viendra déployer ses masses autour de la capitale. Il faut la défendre à tout prix avec le concours de l'esprit public qu'il s'agira d'entraîner dans le sens du patriotisme et des grands efforts.

(( Si cette défense est active et vigilante, si l'esprit public tient ferme, l'ennemi se repentira de s'être engagé si loin dans le cœur du pays.

« Dans cette idée, j'exprime l'opinion dont le développement suit : le siège de Paris peut être longuement disputé, à la condition nécessaire pour tous les sièges, impérieusement nécessaire pour celui-là, que la lutte soit appuyée par une armée de secours. Son objet serait d'appeler à elle tous les groupes qui seraient ultérieurement organisés dans le pays, d'agir par des «attaques répétées contre Farmée prussienne, qui serait par suite incapable d'un investissement complet, et de protéger les chemins de fer et les grandes voies du sud par lesquelles se ferait l'approvisionnement de la ville.

c( Cette armée de secours existe, dit-on au ministère. Mais ce sont là de futurs contingents, tout aussi incertains que ce qu'on a espéré des régiments de marche, que ce qu'on a espéré des régiments de mobiles, qui peuvent être et seront

DE Me ALLOU. 2i5

d'un grand secours plus tard, mais non pas dans le moment présent et immédiat.

« Je crois qu'il faut que l'armée de secours de Paris soit Farmée qui est réunie devant Metz, et voici comme je l'entends : le répit que vous donne l'ennemi veut dire qu'il évacue ses blessés, fait prendre leur équilibre à ses têtes de colonnes , et qu'il opère sa concentration définitive. Elle comprendra trois armées, dont l'une, au moins, aura la mission de vous tourner. L'effort lui coûtera cher, mais il sera soutenu par des forces considérables et incessamment renouvelées. Si vous tenez trop longtemps ferme devant Metz, il en sera de cette armée^, qui est le dernier espoir de la France, comme il en a été du premier corps qui a péri après de si magnifiques preuves. Je crois qu'il faut que cette armée de Metz étudie soigneusement et prépare la ligne d'une retraite échelonnée sur Paris, les tètes de colonne livrant bataille sans s'engager à fond, et arrivant à Paris avec des effectifs qui devront suffire pour remplir l'objet de premier ordre que j'ai indiqué : nous ferons ici le reste.

« Adieu, bon courage et bon espoir ! »

Si celui-là ne voyait pas bien^, si celui-là n'avait pas l'instinct patriotique, si celui-là n'avait pas le dévouement même à l'Empire, qui tenait un pareil langage, qui écrivait cette lettre à l'aide de camp de l'Empereur pour qu'elle fût placée sous ses yeux, je ne sais pas ce que c'est que la sagesse et la prévoyance ! [Mouvement,]

Le général Trochu apercevait bien tous les dangers de l'avenir, tous les périls que courait le pays, et il parlait hautement et loyalement .

La lettre du général Trochu produisit l'impression qu'il en attendait. Elle fut mise sous les yeux de l'Empereur, et le retour sur Paris fat énergiquement résolu ; vous en aurez

2iG PLAIDOIRIE

tout à l'heure la preuve. Pourquoi ne fut-il pas donné suite à ce projet? Vous verrez comment, politiquement, l'Empereur l'a expliqué dans sa lettre à sir John Burgoyne ; je dis politiquement, je ne veux pas dire dynastiquemênt, parce ^ que je ne cherche pas l'outrage, et que je veux laisser à ce débat, sans exagération et sans emphase, sa signification politique et sa grandeur historique. [Mit7'mure approba-

tif.)

Je me reprocherais de toute mon âme d'abaisser ce procès à des récriminations vulgaires ; j'exprime ici les sentinlents d'un patriote, d'un libéral, et j'espère les exprimer toujours avec respect pour toutes les situations, comme pour toutes les infortunes! [Sensation et approbation*)

D'après les termes de cette lettre, le général Trochu apercevait bien la perspective d'un siège. Dans les notes que j'ai là, il dit : « Nous marchons à un siège. » Mais il ne comprenait la résistance de Paris, avec tous les principes militaires, qu'appuyée d'une armée de secours dont le noyau devait être l'armée de Bazaine, — ISO, 000 hommes, — à laquelle viendrait s'adjoindre l'armée si glorieuse, malgré ses défaites, du maréchal Mac-Mahon, — 100,000 hommes, — complétée par les forces qui accouraient de tous les points du pays, de manière à constituer avec tous ces éléments l'armée de la France.

Le 16 août, le général Trochu, qui avait été appelé au commandement du' 12' corps par le général Palikao nommé ministre de la guerre, arrivait au camp de Châlons au moment même où l'Empereur, de son côlé, arrivait de Metz. Le 17 au matin eut- lieu cette conférence, cette sorte de conseil de guerre sur lequel il faut arrêter votre attention.

A cette conférence figuraient le prince Napoléon, MM. les généraux Berthaut, Schmitz, Trochu, et, je crois, un peu plus tard, le général d« (lourson, attaché ;\ l'état-

major de l'Empereur, qui, entré au cours de la délibération, resta jusqu'à la fin; enfin, dans la seconde partie de la conférence, arriva le maréchal Mac-Mahon, qui n'assistait pas au début du conseil. Cette conférence avait été organisée, on pourrait dire improvisée, avec toute la vivacité du prince Napoléon. Yous savez qu'il avait fait demander le général Trocliu en apprenant qu'il était arrivé, et s'était rendu immédiatement avec lui auprès de l'Empereur.

Quel fut l'objet du débat dans la première partie de cette conférence?

La première question discutée fut celle des mobiles; elle avait été posée parle général Berthaut. Yous avez entendu le témoin vous dépeindre à l'audience ce qu'était alors le camp de Châlons : un arrivage de troupes, appelées de tous les points de Thorizon, des soldats de toutes armes échappés aux désastres de Reischoffen, et qu'on s'efforçait de réorganiser; puis des approvisionnements considérables que le chemin de fer jetait dans la gare sans qu'on eût de place pour les recevoir ; enfin^ le trouble, la confusion, le désordre partout.

La présence des jeunes mobiles parisiens, si elle n'avait pas été un élément de perturbation grave, avait été une cause d'agitation. Est-ce donc à dire que ce fussent de mauvaises troupes? Non, non; le sentiment de tout le monde ici, même de nos adversaires, se révolterait contre une pareille asserjiion. Est-ce que ces bataillons ne comptaient pas parmi eux nos fils, nos frères? Et ces jeunes gens, pris dans les rangs de notre barreau^ et sur la poitrine desquels j'aperçois d'ici la médaille militaire ou la décoration, est-ce que c'étaient là vraiment des hommes d'agitation et de désordre ? Qu'il y ait eu des éléments mauvais dans certains bataillons, c'est possible; mais aux jours périlleux du siège, il est acquis que tous se sont admirablement conduits.

Quelle était donc la situation pour eux à ce moment? La vie militaire ne s'offrait pas à eux avec le brillant, l'éclat qu'ils croyaient y trouver. Ils ne fuyaient pas le péril^ ils auraient voulu la lutle, ils demandaient, avec Tardeur de leur âge, avec l'élan de leur patriotisme, qu'on les conduisit immédiatement à l'ennemi. Ce qu'ils voulaient, c'était le combat. Mais ily a à l'armée quelque chose de plus difficile à affronter que le danger, que la mort, ce sont toutes les misères sourdes, les ennuis, les fatigues lentes, les dégoûts de la vie militaire dans ce qu'elle peut avoir de plus rebutant. Quand ces jeunes gens étaient arrivés au camp, rien n'était installé pour les recevoir ; ils n'étaient pas armés ou l'étaient mal; quelques-uns avaient des fusils à tabatière, et ils avaient six cartouches par homme ; un grand nombre des bâtons ! A vrai dire, ils n'étaient pas armés, du tout, du tout !

Le général Berthaut, homme supérieur, qui s'occupait d'eux avec le dévouement et le patriotisme qu'il mettait à toutes choses, avait confiance dans ces jeunes gens, mais il sentait bien qu'on ne pouvait pas les laisser â eux-mêmes, sans armes; il sentait que l'ennemi pouvait d'un moment à l'autre venir les surprendre; et comment alors se seraient-ils défendus? Il posa donc cette question à l'Empereur, et c'est ainsi qu'elle fut examinée au début de la conférence : que faut-il faire des mobiles de la Seine?

Le général Trochu prit part à la discussion. Je n'ai pas entendu le moins du monde exclure le général Trochu de cet examen ; je ne le mets pas sur ce point en dehors de la conférence, et il a parfaitement pu dire plus tard dans cette proclamation qu'on agitait en quelque sorte triomphalement devant nous, au cours de l'interrogatoire des témoins ' « J'ai demandé votre retour â Paris, parce que c'était votre droit ! »

Dans cette discussion, le général Berthaut fut, de tous, celui qui montra le moins de dispositions à faire rentrer les mobiles à Paris. Selon lui, il valait mieux les envoyer dans les places du Nord. C'était une mesure effroyable et qui eut été très-mal prise assurément par les mobiles. Le bruit en avait déjà couru et avait été tumultueusement accueilli; on ne s'arrêta pas à cette idée. L'Empereur tout d'abord avait pensé au retour à Paris. Le général Trochu partageait son opinion. « Vous avez entendu, dit l'Empereur, le généralBerthaut affirmer que ces jeunes gens ne peuvent être utilement employés ici; renvoyons-les à Paris. » Je ne sais s'il a prononcé le mot : «c'est leur droit » ; mais à coup sûr il exprimait le même sentiment, — il faut que ces enfants aillent défendre leurs foyers, leurs familles; c'est là qu'est leur force, leur courage et leur énergie ; c'est là qu'est leur place! ce Soit, fut-il répondu, mais alors au moins choisissons : ces bataillons contiennefît des éléments divers ; envoyons les bons, — s'il est permis de se servir de cette expression, — envoyons les bons à Paris, et les mauvais dans les places du Nord. » L'Empereur répliquait : «Mais n'y a-t-il pas plus de péril à faire un pareil choix qu'à décider tout simplement le renvoi de tous à Paris? Le choix qui sera fait donnera lieu à de fâcheuses interprétations et soulèvera des mécontentements profonds. Si nous faisons revenir à Paris les bataillons de certains quartiers et si nous envoyons ceux de Belleville et de Montmartre dans les places fortes du Nord, à Lille ou à Yalenciennes, on dira que nous avons voulu faire un choix blessant pour les faubourgs, en ne renvoyant à Paris que des bataillons d'aristocrates. »

Le général Berthaut finit par se rallier à la pensée de ramener les mobiles à Paris. « Je suis sûr d'eux, dit-il, je les maintiendrai par le courage, la fermeté, le patriotisme. »

;i50' . PLAIDOIRIE

Ainsi, l'Empereur n'a pas cessé d'être d'avis de ramener les mobiles à Paris, sans distinction de bataillons.

La résolution fut prise à l'instant même. — Le général Berthaut vous Ta dit, l'Empereur parlait d'un décret. — Le général lui dit : « L'ordre de l'Empereur suffit. )^

Vous savez maintenant ce que valent les affirmations de nos adversaires ; vous vous rappelez comment M. Yitu a présenté la situation. Le général Trochu, dit-il, réclamait de l'Impératrice un décret qui le confirmât dans son poste de Gouverneur de Paris ; le général Trochu, en présence deshésitations de l'Impératrice, mettait en avant pour l'entrainer l'arrivée de ce corps de prétoriens qu'il n'avait fait revenir que pour assurer sa force et son triomphe ; il violentait la femme, la souveraine, en lui montrant, dans le lointain, comme une menace, ces 12,000 ou 15,000 hommes ardents, exaltés, qui accouraient à Paris pour acclamer leur général, et qui, s'ils ne voyaient pas le lendemain, à leur arrivée, son nom affiché sur tous les murs, allaient venir demander à la Régente elle-même compte de son refus et de son obstination!

Yoilà bien l'accusation, messieurs, la voilà tout entière, avec son sens précis, avec ses insinuations perfides, injurieuses, outrageantes, désespérantes pour l'honneur militaire de l'homme qui a attaché sa vie tout entière à l'honneur, qui n'a jamais eu pour idéal que ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est vrai, le devoir, le devoir ! [Vive sensation.)

J'aibien nettement, jele crois, établi le caractère de la première partie delà conférence. Est-ce qu'il y a un doute maintenant? N'est-ce pas là tout simplement une question militaire débattue militairement ? Est-ce que le général Trochu a fait une condition quelconque du retour des mobiles à Paris? Pas le moins du monde. Mais, dit-on, il y a bien quelque chose comme cela dans la déclaration de l'illustre mare-

chalMac-Mahon. Je demande respectueusement au maréchal la permission de combattre sa déposition. Lorsqu'il a été rappelé et pressé de questions sur ce point, qu a-t-il répondu ? c( Messieurs, mes souvenirs sont bien fugitifs; c'est peutêtre le lendemain que l'Empereur a paru opposé au retour des mobiles ( c'est-à-dire après le départ du général Trochu) ; mais est-ce le général qui a dit qu'il fallait renvoyer les mobiles à Paris, est-ce TEmpereur ? Je n'en sais rien ! »

Et rappelez-vous, messieurs, que cette incertitude du maréchal n'a rien de bien singulier. Il ne pouvait pas savoir ce qui avait été dit tout d'abord par l'Empereur, le prince Napoléon, le général Schmitz, le général Berthaut et le général Trochu, puisqu'à ce moment de la conférence le maréchal n'était pas encore arrivé . Et quant à la question de la nomination du général Trochu au poste de Gouverneur, elle n'a été abordée qu'après la discussion de la question des mobiles. Je vais en parler tout à l'heure ; n'est-il pas évident maintenant que la question des mobiles avait déjà été posée et résolue, et que le général Trochu n'a pas eu à en faire la condition de son acceptation des fonctions de Gouverneur ? Et, après tout, il l'aurait fait ? Eh bien, c'était une question militaire^ et vous voyez ce qu'en fait l'accusation de M. Vitu. Selon lui, c'est un corps de prétoriens que le général Trochu organise pour assister à sa rentrée triomphale à Paris, et forcer la main à l'Impératrice qui ne veut pas accepter le décret qui nomme le général Trochu Gouverneur. Le décret ? Mais il était tout fait, il n'y avait pas à le faire.

L'Impératrice a-t-elle été pressée par le général, menacée, entraînée ? C'est là la vraie question. L'amiral Jurien de la Gravière vous a dit qu'il n'y avait rien eu de semblable. Et pourquoi l'insistance, en efîet, puisque le décret de Ghâlons était dans la main du général ?

M. le général Palikao a dit dans sa brochure malveillante que ces mobiles étaient admirablement armés.

(( J'avais fait, dit-il, armer tous ces bataillons avec des châssepots, armes fort rares à cette époque »

Les mobiles armés? C'est-à-dire qu'on devait leur envoyer des fusils î Nous le savons maintenant par la déposition du général Palikao lui-même, les armes étaient dans des caisses. Yous deviez les armer, soit, c'était votre pensée, mais vous ne pouvez plus dire qu'ils l'étaient quand on a décidé qu'ils reviendraient à Paris.

On a donc fait partir ces jeunes gens, soldats inutiles malgré leur ardeur, et leurs havre-sacs leur ont été enlevés pour les donner à ces pauvres soldats délabrés, à ces glorieux débris de l'armée de Mac-Mahon, qui devaient être reconstitués d'une manière utile pour la défense, et qui l'ont été avec l'équipement des mobiles.

Telles sont les conditions dans lesquelles les mobiles sont rentrés à Paris . Vous voyez qu'ils n'y sont pas revenus les armes à la main, ces prétoriens ! Non, non, prenons les choses comme elles sont. Le retour des mobiles n'a pas été imposé à TEmpereur, il a été débattu en conseil, et tous ceux qui y assistaient, le prince Napoléon, le général Berthaut, le général Schmitz, le général Trochu, TËmpereur enfin, ont été d'accord sur ce point: les mobiles rentreront à Paris.

Immédiatement après, a été discutée la question de savoir ce qu'il convenait de faire, au point de vue politique et militaire.

Le général Schmitz, dans sa déposition si remarquable et qui m'a vivement frappé par la vie, le mouvement, l'accent si net et si loyal, rappelait qu'il avait dit à l'Empereur: c(Sire, il fautque vous entendiez la vérité tout entière;

il faut rentrer à Paris. L'Empereur n'est pas à la tête de son armée, il n'est pas à la tête de son Gouvernement. Retournera-t-il à l'armée? Il l'a quittée parce qu'il y avait pour cela de bonnes raisons. Tl faut alors rentrer dans Paris et reprendre d'une main ferme le pouvoir; il faut que quelqu'un prépare votre retour dans la capitale frémissante. Nommez le général Trochu Gouverneur de Paris, il y devancera Votre Majesté. L'Empereur n'est plus à la tête de son armée, il faut qu'il soit à la tête de son gouvernement ! »

Voilà l'idée du général Schmitz; elle fut appuyée et développée énergiquement et courageusement par le prince Napoléon.

Le général Trochu, Gouverneur de Paris !

A-t-il demandé ce poste? l'avait-il rêvé dans ses espérances ambitieuses ?

De l'ambition à cette heure !

Il a d'autres préoccupations que celle-là ! Il pense à l'ennemi qui s'avance, à la patrie envahie, à la France qui sombre. Quoi! l'ambition du général Trochu, de cet homme considéré comme hostile à l'Empire, c'est de couvrir l'Empereur de son corps ! L'ambition du général Trochu, c'est d'abriter sous sa popularité l'Empepeqr dpnt on ose à peine prononcer le nom 1 L'ambition du général Trochu, c'est de devancer l'Empereur à Paris, de rétablir l'autorité de l'Empereur dans la capitale.

Voilà, messieurs, l'ambition du général Trochu !

Ah! il n'y a qu'une ambition qui puisse inspirer de tels sentiments, c'est l'ambition défaire son devoir, de répondre aux inspirations de sa conscience, aux obligations que s'impose un honnête homme. Le général Trochu accepte le poste qui lui est ojffert. Il va rentrer à Paris. Lui qui a refusé le ministère de la guerre dans des jours relativement plus calmes, il accepte ce poste de Gouverneur de Paris aux jours de deuil et de tristesse! Il se dit: «Il y aune

question qui domine tout, c'est le salut du pays envahi par l'étranger, c'est une question de patriotisme, de dévouement, j'accepte! y)

L'Empereur remit au général Trochu la lettre que voici : c( Camp de Châlons, J7 août 1870.

(( Mon cher général,

c( Je vous nomme Gouverneur de Paris et commandant en chef de toutes les forces chargées de pourvoir à la défense de la capitale. Dès mon arrivée à Paris, vous recevrez notification du décret qui vous investit de ces fonctions ; mais, d'ici là, prenez, sans^lélai, toutes les dispositions nécessaires pour accomplir votre mission.

c( Recevez, mon cher général, l'assurance de mes sentiments d'amitié.

c( Napoléon. »

Vous voyez dans ce décret que le retour de l'Empereur avait été dès ce moment bien arrêté : « Dès mon arrivée à paris ^ vous recevrez notification »

La lettre est complète; les pouvoirs sont suffisants. Le général Trochu va rentrer à Paris comme Gouverneur avec le commandement le plus étendu, et il ne part que pour attendre l'Empereur qui le suit .

«Mais cen'estpas tout, dit le général Trochu, nous allons àun siège, à un siège formidable. J'accepte le poste de Gouverneur de Paris, mais à une condition, bien entendu : c'est que les idées que j'ai exprimées dans la lettre au général de Waubert Vont triompher. C'est là l'objet de toute ma préoccupation. L'armée 4^ Metz va se rabattre sur Paris, l'armwe du maréchal Mac-Mahou va se rabattre sur Paris ; nous allons avoir ainsi l'armée de secours, l'armée de la délivrance composée des 150,000 hommes du maréchal Ba-

DE Me ALLOU. 255

zaine, des 100,i)00 hommes du maréchal Mac-Mahon, qui va devenir le noyau d'une armée formidable accourue de tous les points de la France ; l'armée de secours est là ; la capitale est couverte, le général Trochu est Gouverneur de Paris, l'Empereur est aux Tuileries, et la lutte s'engage formidable avec l'étranger! »

Yoilà le programme du général Trochu, et, permettezmoi de le dire, voilà ses conditions .

Youlez-vous une autre autorité que la mienne. Tenez, voici un mémoire publié par le prince Napoléon, la Vérit à mes calomjiiateurs, dans lequel il rend compte de la conférence de Ghàlons.

Et qu'on me permette de répondre en passant à une accusation qui n'est pas dans le procès du général Trochu, mais que je relève cependant. On a reproché au prince Napoléon d'avoir abandonné l'armée de Ghàlons. Le prince est parti, oui, c'est vrai, mais il est parti pour aller chercher 100,000 Italiens qu'il espérait ramener au secours de nos armées.

« Je partis le 19 à midi pour l'Italie, en passant par Làgny et Meaux, avec ordre de ne pas aller à Paris. Je constate que mon départ avait lieu à la suite de r assurance et de la croyance que l'Empereur, avec V armée ^ se retirerait sur Paris, où je le rejoindrais; qu'il avait lieu sur l'ordre formel de mon souverain Napoléon III, et du général de l'armée, le maréchal de Mac-Mahon. »

Yoilà donc bien les conditions auxquelles le poste de Gouverneur de Paris va être occupé par le général Trochu, voilà le rôle qu'il accepte ; voilà le décret qui intervient, voilà les pouvoirs qui lui sont conférés ; les mobiles vont revenir à Paris, les armées de Metz et de Ghàlons vont se replier sur la capitale.

Voilà le programme, voilà le plan de campagne du gé-

néral Trochu, voilà les conditions auxquelles il accepte, dans son courage et dans sa loyauté, la tâche la plus lourde, la responsabilité la plus effroyable !

Le 18 août, dans la nuit, le général arrive aux Tuileries. Quand il se trouve en présence de l'Impératrice, conduit auprès d'elle par M. Chevreau, comme celui-ci vous l'a raconté lui-même, qu'est-ce qui se passe? messieurs, je ne parlerai de Sa Majesté l'Impératrice qu'avec un grand respect. Je parlerai d'elle avec un grand respect, parce que c'est une femme et que je suis un galant homme, parce que c'est une grandeur déchue et que je respecte toutes les infortunes, parce que l'Impératrice a montré dans la crise suprême un vrai courage et que j'admire la fierté et la vaillance. Je n'ai jamais trouvé dans la bouche du général Trochu, quand il parlait de l'Impératrice, que l'expression du même sentiment; il a trouvé chez elle beaucoup de fierté, beaucoup d'énergie, beaucoup de patriotisme ; ces sentiments, le général Trochu les respectait dans l'Impératrice et je les respecte à mon tour. Mais je demande la permission, en présence des faits, quand nous rencontrerons quelque part des déclarations qui ne concordent pas avec les souvenirs du général Trochu, de la part même de l'Impératrice, de m'expliquer librement et avec fermeté.

Voyons donc comment les faits se sont passés.

Le général Trochu, dans la nuit du 18, se trouve en présence de l'Impératrice ; elle a beaucoup de résolution, mais elle est aussi très-irritée, très-exaltée, et, permettez-moi de le dire, très-défiante. Vous vous ra[)pelez ses premiers mots ; elle s'avance, elle prend d'un mouvement nerveux les deux mains d,u général Trochu dans les siennes et lui dit : ce Général, si nous rappelions les princes d'Orléans?» Le général Trochu, quand il m'avait parlé de ce fait, très-étrange et très-grave, messieurs m'avait dit que dans sa pensée il croyait être seul alors

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avec l'Impératrice. Il ne savait pas quePamiral Jurien de la Gravière avait été témoin de cette scène. Vous avez entendu l'amiral Jurien vous rapporter le fait avec une émotion qui nous a gagné tous ; vous l'avez entendu vous dire que, de la part de l'Impératrice, il y avait là assurément un sentiment généreux pour des princes dont elle avait toujours regretté l'exil, pour lesquels elle avait toujours ressenti une grande estime, et qu'elle avait pensé que leur épée à cette heure si grave pouvait rendre des services chers à la France.

Messieurs, nous ne connaissions guère jusqu'ici le dévouement de l'Impératrice aux princes de la famille d'Orléans.. [Sourires,)

A première vue, le général Trochu ne vit dans cet effort de l'Impératrice qu'une manifestation nouvelle et trèsénergique de la défiance qu'elle éprouvait à son égard. Le général Trochu passait pour être orléaniste, et il crut entrevoir dans la proposition qui lui était faite, sous une forme très-féminine, une sorte d'épreuve à laquelle le soumettait l'Impératrice ; il la prit comme l'expression réfléchie d'un calcul.

Soyons de bonne foi, messieurs ! Est-il possible d'ad-' mettre un moment que cette parole ait été dite sérieusement? Eh quoi ! c'est à cette heure de l'écroulement, alors que tout s'effondre, c'est à cette heure que l'Impératrice songe à rappeler les princes d'Orléans! Et que répondit le général Trochu ? « Madame, il y a quelques mois, s'il eût été question d'abroger les lois d'exil, j'aurais été le premier à applaudir; mais aujourd'hui, vous ne pouvez pas rappeler les princes d'Orléans sans disparaître vousmême. »

Le général Trochu a donc pu avoir la pensée qu'il y avait là une tentative pour pénétrer ses sentiments intimes, et

querimpératriceavaitvouluvoirsi,parrempressementqu'il

mettrait à accepter la proposition qui lui était faite, il ne donnerait pas le témoignage de cette vieille foi orléaniste que dans l'entourage impérial on lui avait toujours supposée.

Le général Trochu annonce alors à Tlmpératrice qu'il précède l'Empereur de quelques heures.

A cette déclaration, l'Impératrice se révolte, ce L'Empereur rentrerait à Paris ! Il n'y a qu'un ennemi qui puisse lui donner un semblable conseil 1 L'Empereur ne rentrerait pas vivant à Paris ! » Et l'Impératrice rejette bien loin cette idée, elle la repousse avec toute la passion de la souveraine, avec toute la passion de l'épouse, avec tous ses sentiments de femme dont je respecte l'énergie et la conviction ; mais ce refus changeait toute la situation. Tout le plan du général disparaissait, il n'en restait rien ; il avait cru, lui, revenir Gouverneur de Paris précédant l'Empereur, et l'Empereur ne revenait pas ; il avait cru qu'on allait préparer cette armée de secours qui pouvait peut-être changer la fortune delà France, et l'Impératrice et le général Palikao allaient envoyer bien loin toutes les ressources qui nous restaiept encore et les éloigner de Paris. Dégarnir Paris pour accroître la puissance des armées en campagne , voilà le système en présence duquel se trouvait le général ïrochu î C'était la continuation des fautes qui avaient amené nos premiers désastres, c'était une folie.

Une folie ! Eh ! qui l'a dit plus énergiquement que l'Empereur lui-même dans sa lettre à sir John Burgoyne, lettre qui n'avait pas été écrite pour tout le monde, qui a été mise au jour par les héritiers du général, et je ne crois pas qu'on ait été trop satisfait de la publicité qu'elle a reçue. Voici cette lettre :

« Wilhelmshœhe, le 29 octobre 1870?

c( Mon cher sir John Burgoyne, c( Je viens de recevoir votre lettre qui m'a fait le plus

grand plaisir, parce qu'elle est une preuve touchante de votre sympathie pour moi, et ensuite parce que votre nom me rappelle les temps heureux et glorieux où nos deux armées combattaient ensemble pour la même cause.

c( Vous qui êtes le Moltke de l'Angleterre, vous aurez compris que nos désastres viennent de cette circonstance que les Prussiens ont été plus tôt prêts que nous, et que, pour ainsi dire, ils nous ont surpris en flagrant délit de formation. L'offensive m'était devenue impossible, je me suis résolu à la défensive; mais empêché par des considérations politiques, la marche en arrière a été retardée, puis est devenue impossible.

, ce Revenu à Châlons, j'ai voulu conduire la dernière armée qui nous restait à Paris. Mais, là encore, des considérations politiques nous ont forcés à faire la marche la plus imprudente et la moins stratégique qui a fini par le désastre de Sedan.

(( Voici en peu de mots ce qu'a été la malheureuse campagne de 1870. Je tenais à vous donner des explications, parce que je tiens à votre estime.

(( En vous remerciant de votre bon souvenir,, je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments affectueux.

(c Napoléon. »

Est-ce que cette lettre, messieurs, n'est pas la justification éclatante des idées du général Trochu? Est-ce que l'abandon des projets conçus à Châlons n'est pas venu des considérations politiques, et est-ce que les considérations politiques ne sont pas venues des Tuileries et du ministère de la guerre ? Est-ce que ce ne sont pas ces préoccupations qui devaient nous conduire au désastre de Sedan et au désastre de Metz ?

La situation se trouvait donc entièrement transformée à l'heure suprême. Le général Trochu avait accepté les bases

Ht-

d'une convention aux termes de laquelle il revenait à Paris comme Gouverneur et précédait l'Empereur qui remontait alors sur son trône, reprenait la direction du gouvernement, et préparait la défense de Paris, avec la perspective de ces armées de secours qui devaient revenir sous les murs de la capitale. De tout cela il ne restait rien; la convention était déchirée aux Tuileries, alors qu'elle avait été arrêtée dans ces termes formels, énergiques, à Ghâlons, par l'Empereur !

C'est ainsi qu'on arrivait, messieurs, au remaniement de la proclamation préparée par le général Trochu.

m'avait écrite en chemin de fer, sur ses genoux, à une station de la ligne de l'Est, à Epernay; il avait omis d'abord, sans intention et sans calcul, le nom de l'Empereur. Le général Schmitz, qui l'accompagnait, le lui fit remarquer : « Mais, mon général, vous revenez à Paris Gouverneur de Paris nommé par l'Empereur, et vous le précédez; il faut le dire. »

Le général Trochu répondit : a G'est vrai ; vous avez raison » ; et il rédigea ainsi le début de la proclamation :

« Nommé par l'Empereur Gouverneur de Paris, où je le précède de quelques heures »

Cette proclamation ainsi préparée, le général Trochu la soumit en arrivant à l'Impératrice, dans cette conférence de nuit qui avait pour témoins M. Chevreau et l'amiral Jurien delà Gravière. « Mais, dit alors l'I;î:>pcratrice, puisque l'Empereur ne revient pas, il faut effacer la phrase qui annonce son retour, yt Et on effaça la phrase.

Mais pourquoi, dit-on aujourd'hui, effacer la phrase tout entière? Après avoir supprimé : « Je le précède de quelques heures », ne pouvait-on pas continuera nommer l'Empereur ? Non ; on retranche tout, et la suppression est faite d'un bloc par l'Impératrice elle-même.

Est-ce qu'il n'est pas vrai que personne alors n'osait plus prononcer le nom de l'Empereur ? Et je ne m'adresse pas seulement aux souvenirs des ministres de la dernière heure ; mais la majorité de la Chambre elle-même, je vous le démontrerai quand je serai arrivé à ce point de ma discussion, n'allait-elle pas bientôt chercher partout un dictateur, et l'heure n'allait-elle pas venir où elle ne tiendrait pas plus de compte de l'Impératrice que de l'Empereur ?

Souvenez-vous donc de ce qui se passait à ce moment-là.

On ne nommait plus l'Empereur, on n'osait pas le nommer,

et c'est le sentiment que l'Impératrice exprimait en s'oppo-

sant au retour de l'Empereur, qui l'inspirait encore quand

elle effaçait son nom de la proclamation.

A ce propos, messieurs, il s'est passé quelque chose de bien étrange ; dans les journaux américains, sous la forme d'une lettre adressée par l'Impératrice à la princesse Anna Murât, une protestation avait été publiée contre le discours prononcé à l'Assemblée nationale par le général Trochu. Cette lettre parut pour la première fois dans le Neiv- York- Hérald. En voici un passage :

« Le général Trochu rappelle d'une façon inexacte cette dépêche reçue dans la nuit du 7 août, et qui contenait ces mots : « Le général revient et l'Empereur le suit. »

' « Cest lui seul qui^ prétextant à ce moment une proclamation qu'il avait déjà faite à l'avance, me demanda de supprimer le nom de ï Empereur . »

C'était par trop complètement le contraire de la vérité î On le comprit, et quelques jours après on fit insérer dans le journal le Gaulois une nouvelle" lettre , qu'on présentait cette fois comme officielle, dans laquelle on reconnaissait que c'était l'Impératrice qui avait fait supprimer le passage relatif au retour de l'Empereur, mais ce passage seul. Qui

donc avait publié la première lettre dans le journal américain, lettre dans ses autres parties tout à fait conforme à celle du Gaulois? Je ne sais, mais enfin il a bien fallu rentrer dans la réalité des choses.

La vérité est que l'Impératrice a fait effacer la phrase tout entière, et quand le général Trochu sortit de la pièce où l'entrevue avait eu lieu, pour faire recopier la proclamation, il ne put s'empêcher de dire à son aide de camp, en levant les bras au ciel : « Etrange temps que celui où, sous l'Empereur, c'est l'Impératrice elle-même qui fait effacer le nom de l'Empereur d'un acte public ! » Voilà la vérité rétablie sur ce point.

Maintenant, courtoisie parfaite de la part du général. Et cependant que d'insinuations à cet égard ! En fait, c'est lui qui rencontre beaucoup de défiance;, beaucoup de malaise ; les plans qu'il apportait ne cadraient pas avec ceux de la Régente et du ministre de la guerre ; le général Palikao recevait fort mal le général, M. Chevreau, très-froidement. Que se passe-t-il dans le Conseil ?

Le général Trochu s'y voit enveloppé de résistances ; l'opposition est sourde, mais très-sensible. Et, permettezmoi de le dire, il n'était pas possible qu'il en fût autrement. Quand on lui avait offert le ministère de la guerre, quand il avait été pressé de l'accepter, il avait annoncé qu'il ne pouvait l'accepter qu'à la condition de condamner le passé. Et voilà que revient de Chàlons cet homme qui n'a pas voulu accepter le ministère de la guerre huit jours auparavant, dont on s'est dit autour de l'Impératrice que les prétentions étaient inacceptables, qui est imposé tout à coup à l'Impératrice elle-même, comme Gouverneur de Paris ; ce n'est pas assez ; il arrive de Chàlons annonçant le retour de l'Empereur, et vous avez vu que l'Impératrice ne voulait pas que l'Empereur revint à Paris.

Yoici ce que disait l'Impératrice dans une dépêche quVlle

envoyait en ce moment à l'Empereur sous le couvert d'un chiffre privé :

« Pour des raisons que je ne puis expliquer dans cette dépêche, je désire que Louis reste à l'armée, et que r Empereur promette son retour à Paris sans le faire effectuer. »

Le général Trochu était donc suspect; politiquement, il était en contradiction avec l'Impératrice et son entourage; militairement , il se trouvait en contradiction avec le ministre de la guerre. Celui-ci ne voyait le siège que de loin, et il jetait toutes les armées de l'Empire là où elles devaient être un jour englouties. Mais est-ce que dans sa loyauté le général Palikao l'a dissimulé? Est-ce que vous ne l'avez pas entendu vous dire que, froissant le papier qu'on lui apportait et qui lui annonçait la nomination du général Trochu en qualité de Gouverneur de Paris, il s'était demandé s'il n'avait pas le droit de le renvoyer tout simplement d'où il venait ?

Peut-il y avoir une situation plus tendue, un antagonisme plus déclaré ? N'en trouve-t-on pas les racines dans loutes ces divergences de vues que je vous ai signalées, Yous avez entendu M. Magne : « On ne peut pas affirmer que le général Trochu fut pris en défiance ; ce serait peutêtre trop dire. » Non, ce n'était pas tcop dire, c'était la situation vraie. Il y avait défiance partout.

Quand le général Trochu assistait aux réunions du Conseil, une froideur invincible l'enveloppait. A l'occasion de la proclamation aux mobiles, une première scène eut lieu : (( J'ai demandé votre retour parce que c'était votre droit. » Comment peut-on tenir un pareil langage à une force armée ! Cela compromet la discipline î

Messieurs, il fallait pourtant prendre le général Trochu comme il était. Il arrivait avec ses convictions, il croyait

apporter une force à l'Empire en lui apportant la force morale, — quant à la force matérielle, il n'y a jamais cru, et je vous en parlerai à l'occasion du 4 septembre ; — il croyait que la situation n'était plus la situation du passé, et qu'on devait parler autrement qu'on n'avait fait parler l'Empire jusqu'alors. Il voulait faire appel aux masses en s'adressant à leurs sentiments généreux ; il voulait agir par l'entraînement des sentiments élevés ; il n'y avait pas d'autre force alors. Yoilà pourquoi le général disait à ces jeunes gens : k Vous êtes ici parce que vous avez le droit de défendre vos foyers, vos familles. » Comment! cette inspiration n'était pas généreuse ! Mais dans la situation où l'on se trouvait, il n'y avait rien qui put mieux assurer la force du général Trochu. Qu'est-ce qu'il fallait? Qu'il dominât ces jeunes gens, qu'ils fussent prêts à lui obéir! Est-ce que le langage qu'il leur tenait n'était pas le plus propre à se faire obéir, respecter, écouter? C'est une belle chose que l'autorité, quand l'autorité est la force ; quand elle est devenue la faiblesse, il faut qu'elle devienne la persuasion !

Bientôt, nouvelle lutte.

C'est dans le Temps que parut la lettre du général où il était question de la force morale. On lui a assez reproché cette lettre, il faut que je vous en donne lecture :

(( ... Je fais appel à tous les hommes de tous les partis, n'appartenant raoi-même, on le sait dans l'armée, ù aucun autre parti qu'à celui du pays.

c( Je fais appel à leur dévouement ; je leur demande de contenir par l'autorité morale les ardents, qui ne sauraient pas se contenir eux-niêmes, et de faire justice par leurs propres mains de ces hommes qui ne sont d'aucun parti, et qui n'aperçoivent dans les malheurs publics que l'occasion de satisfaire des appétits détestables.

c( L'idée de maintenir l'ordre par la force de la baïonnette

et du sabre, dans Paris livré aux plus légitimes angoisses et aux agitations qui en sont les suites, me remplit d'horreur et de dégoût.

« L'idée d'y maintenir l'ordre par l'ascendant du patriotisme s'exprimant librement, de l'honneur et du sentiment des périls évidents du pays, me remplit d'espérance et de sérénité. Mais le problème est ardu : je ne puis le résoudre seul. Je puis le résoudre avec l'appui de tous ceux qui ont les croyances et la foi que j'exprime ici.

c( C'est ce que j'ai appelé « le concours moral. » Mais il peut arriver un moment où Paris, menacé sur toute l'étendue de son périmètre et aux prises avec les épreuves d'un siège, sera pour ainsi dire livré à cette classe spéciale de gredins « qui n'aperçoivent dans les malheurs publics que « l'occasion de satisfaire des appétits détestables. »

« Ceux-là, on le sait, errent dans la ville effarée, crient : « On nous trahit ! » pénètrent dans la maison et la pillent. Ceux-là, j'ai voulu recommander aux honnêtes gens de leur mettre la main au collet, en l'absence de la force publique qui sera aux remparts, et voilà tout.

«Je vous prie de recevoir, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de ma considération très-distinguée .

(( Général Trochu . y>

Ce n'est pas là le langage des généraux de l'Empire, c'est vrai. (Ofi rit.) Et il n^y a rien^d'étonnant à ce qu'on ne l'ait pas compris aux Tuileries. Mais encore une fois, estce que le général Trochu n'apporte pas avec lui, au milieu des temps nouveaux, un langage nouveau, une autre manière de sentir et de parler? Faut-il lui en faire un grief? Est-ce là un langage sincère, patriotique, généreux? Voilà tout ce qu'il faut se demander. Il disait: « Je ne yeux pas faire appel à la force pour réprimer les passions mauvai-

ses ; je veux que chacun se protège et protège les autres, je veux que chacun devienne le gardien de la paix publique.» Y a-t-il un plus beau programme que celui-là ?

Ainsi, dans le Conseil, on a critiqué la proclamation aux mobiles, on a critiqué la lettre publiée par le Temps ; on insiste encore. On demande, en cas d'émeute^ de soulèvement, ce que fera le général ? « Si on attaque la Chambre, les Tuileries, qu'est-ce que vous ferez ? »

Le général Trochu n'a jamais hésité. Il a dit : « Je ne crois pas, dans les conditions où se Irouve Paris, que la défense du Gouvernement soit possible par la force matérielle. L'armée vaincue est sans force pour une lutte violente contre la population de Paris. Les soldats de Paris ont reçu le contre-coup de chacune de nos défaites sur le Rhin sur le Rhin !...., non, dans la lutte contre l'étranger sur le sol de la patrie ; la population est là, bouleversée, ardente. Croyez-le, vous n'obtiendrez jamais que des soldats abaissés par ces revers qui ont obscurci la gloire française, deviennent entre vos mains les instruments violents d'une lutte sanglante dans l'intérieur de la capitale. »

M. le général Trochu, Voilà la vérité !

M** Allou. Ne comprenez-vous pas que le général Trochu était dans la vérité môme des choses, dans la nécessité de la situation ? Est-ce que ces soldats, glorieux encore malgré leurs défaites, car il y a encore de la gloire dans des défaites qui s'appellent Wissembourg, Reischoffen, pouvaient défendre à main armée, dans les rues de la c<^pitale, le pouvoir qui avait déchaîné sur le pays les désastres militaires qui venaient d'amener cet abaissement inouï de la France ?

Le général Trochu a toujours tenu ce langage ; « seulement, a-l-il ajouté, le jour où le Corps législatif sera me-

nacé, le jour où les Tuileries courront un danger, je me ferai tuer pour défendre le Corps législatif, je me ferai tuer pour défendre les Tuileries et l'Impératrice ! »

Yoilà, aux méfiances, aux soupçons, la réponse du général: ce Je me ferai tuer pour défendre l'Assemblée et ITmpératrice! ))Iira dit ! il l'a répété, avec conviction, avec d'autant plus d'insistance que les méfiances et les soupçons qui l'enveloppaient étaient plus vifs et plus injurieux.

Et pendant ce temps que se passait-il? On faisait silencieusement le vide autour de lui, et sous le gouvernement apparent, nominal qui lui était concédé, on constituait peu à peu une force souterraine, occulte, qui était la force véritablement toute-puissante et agissante.

Il n'y a pas à douter de cela. Le général Palikao est venu vous dire à l'audience : a Mais j'avais à me plaindre du général Trochu ; il ne m'envoyait pas de rapports sur les faits graves qui pouvaient se produire, comme c'était son devoir.» Mais quel est donc le fait grave dont il a omis de vous donner connaissance ? Lui avez- vous fait à ce t égard un reproche ? Le général Trochu en a de plus sérieux et de mieux fondés à vous adresser. Est-ce que jamais le ministre de la guerre a daigné faire connaître sa pensée au Gouverneur de Paris? Lui a-t-il quelquefois donné un avis, un conseil, un ordre? Le général Trochu n'a-t-il pas été laissé par vous dans l'isolement, dans la solitude, dans l'oubli? Et le parti bonapartiste quia enchaîné son action vient lui dire aujourd'hui : « Pourquoi ne nous avez-vous pas sauvés ? »

Mais si j'avais mission de vous sauver, apparemment deviez-vous au moins me remettre entre les mains les instruments mêmes du salut. Mais rien, rien !

On a cité l'histoire du Prussien fusillé. Est-ce qu'elle n'est pas grave. Comment! voilà un lieutenant prussien, Hart, qui est fait prisonnier à quelques lieues de Paris; on le* soupçonne d'être un espion ; il est traduit devant un Con-

seil de guerre, condamné et fusillé. Eh bien, le Gouverneur de Paris n'a pas môme eu connaissance de la poursuite, du. jugement, de l'exécution ; quoi ! tout cela peut s'accomplir sous la direction du ministre de la guerre, sans que le Gouverneur de Paris en soit informé ! Mais c'est la violation formelle de la loi militaire. J'ai là les textes établissant que le gouverneur d'une ville en état de siège a seul la direction de la justice militaire.

Yoilà un fait d'une extrême gravité et qui démontre bien que les communications qui auraient dû être adressées au Gouverneur de Paris par le ministre de la guerre, ne lui étaient pas faites. On le maintient dans une sorte de commandement nominal qu'on ne lui a pas donné et qu'on subit; on ne le consulte pas, on lui laisse tout ignorer.

Le gé aérai Palikao a écrit dans son livre sur son ministère de vingt-quatre jours, que la preuve qu'il communiquait avec le Gouverneur était dans la lettre que celui-ci lui avait écrite, le 30 août 1870, pour le remercier « d'avoir pensé à l'informer personnellement de la circonstance très-imprévue qui avait motivé sa lettre confidentielle de la veille.»

Et le général Palikao ajoute : <( Pourquoi le général parle-t-il d'interruptions dans nos relations, puisque quatre jours avant la révolution il me remerciait si bien d'une communication que je lui avais faite dans son intérêt. »

Quel étrange langage ! Ne semble-t-il pas qu'il s'agit ici

d'une communication officielle? Vous savez main tenant qu'il

s'agissait tout bonnement d'une dénonciation relative à un

^des officiers de l'état-major du général. Il ne s'agissait pas

là d'un fait officiel, mais tout privé.

L'aurait-on imaginé à lire ce passage du livre du général?

Le ministre de la guerre, les membres du Conseil privé, •rimpératrice-régente, toutes les personnes qui étaient revêtues d'un caractère politique, no comptaient pas avec le

général Trochu, Il est réduit à un rôle subordonné, secondaire, et si le désastre de Sedan eût été une victoire, ij eût été chassé honteusement le lendemain. Les preuves abondent. Le 25 août, le général Trochu est obligé d'écrire au ministre de la guerre une lettre dans laquelle il se plaint de n'être pas même informé des mouvements de l'armée prussienne. Yoici cette lettre :

(( Paris, le 25 août 1870.

« Monsieur le ministre,

« Permettez-moi de vous assurer qu'il n'est jamais entré dans ma pensée de chercher à pénétrer les secrets «du Gouvernement, à quelque point de vue que ce soit. Je puis dire que je n'y ai aucun intérêt comme aucune prétention, et que j'ai bien assez à faire pour arriver à des informations précises sur la mission difficile et improvisée que le Gouvernement m'a fait l'honneur de me confier. <( Je me borne à établir les faits suivants : c( Au moment où je prenais possession de mon commandement, l'ennemi occupait la ligne de Nancy à Bar-le-Duc, où ses éclaireurs venaient seulement d'arriver. Je rapportais ces renseignements du camp de Châlons. Depuis huit jours que je suis installé, l'ennemi a tourné brusquement à gauche, marchant vers le sud-ouest, c'est-à-dire vers Paris. Les journaux ont annoncé qu'il s'était successivement montré à Saint-Dizier, à Joinville, à Vassy, etc. Ils disent aujourd'hui qu'il arrive à Troyes, à Sézanne, etc. S'il en est ainsi, il se porte sur la capitale avec une vitesse de près de cinq lieues par jour (qui me parait extraordinaire pour de gros effectifs), et quand je considère l'état des préparatifs de la défense, incomplète au plus haut point, malgré les efforts énormes qui sont faits, je dois reconnaître que la ville et ses défenseurs pourraient être surpris par l'arrivée

des colonnes ennemies, dans des conditions morales et matérielles on ne peut plus défavorables.

« Or, monsieur le ministre, pendant toute cette période, je n'ai reçu du Gouvernement ni verbalement, ni par écrit, ni directement, ni indirectement, à titre confidentiel ou autrement, aucune communication quelconque relative à ces mouvements de l'armée prussienne. La défense de Paris en est réduite sur ce point, qui est capital pour elle, aux « on-dit /> des journaux et des porteurs de nouvelles.

c( Telle est la situation que j'ai cru devoir vous signaler avec toute la respectueuse déférence que je dois à votre haute position de ministre de la guerre responsable et président du Conseil.

« Veuillez agréer, etc.

« Général Trochu. »

Je n'imagine, messieurs, rien de plus fort et qui atteste mieux la situation dans laquelle le général Trochu était maintenu. [Mouvement.)

Le 3 septembre au soir, le général Trochu revient d'une longue tournée dans les forts, une tournée de surveillance. Le général Palikao semble lui reprocher d'avoir étendu cette surveillance à trop de détails. Il regardait comme de son devoir de s'occuper de tout ce qui touchait au siég^ : armement, approvisionnements; c'était incontestablement son droit et son devoir.

Vous ajoutez : « Avec toutes ces promenades, je ne pouvais communiquer avec lui. » N'est-ce pas une dérision ? Et Fétat-major, et le télégraphe qui faisait communiquer les forts avec la place?

Quoi qu'il en soit, le 3 septembre au soir, la veille de la journée du 4, le général Trochu, en rentrant de sa tournée, reçoit du général Soumain la lettre que voici :

• ' ce Paris, le 3 septembre 1870,

« Mon général,

« Le ministre de la guerre vient de m'adresser une lettre par laquelle, en prévision des manifestations contraires à l'ordre qui pourraient avoir lieu ce soir dans Paris, il me prescrit de prendre immédiatement les dispositions nécessaires pour réprimer toute tentative de désordre .

« Je m'empresse d'avoir l'honneur de vous en informer , en vous faisant connaître que, dans chaque caserne, il y a un bataillon prêt à marcher ; les deux bataillons de gendarmerie à pied et deux escadrons du régiment de gendarmerie à cheval caserne au palais de l'Industrie doivent éga^ lement se tenir prêts. Je n'ai reçu aucun avis de M. le préfet de police, à qui je viens d'envoyer un officier pour être renseigné sur la situation.

« Le bataillon de garde au Corps législatif y a été maintenu, et il a reçu des vivres par les soins de M. le président Schneider.

« Le général Mellinet a été prévenu, ainsi que le général commandant le 14^ corps, des dispositions que j'ai prises.

•<( Veuillez agréer, mon général, l'hommage de mon respect.

(( Le général commandant la première division militaire,

* a SOUMAIN. »

Ce n'est pas tout, le général Soumain a déposé sur le bureau de la Cour la lettre même qu'il avait reçue du ministre ; laissez-moi vous la relire, elle a une importance considérable dans le procès :

«Paris, le 3 septembre 1870.

« Mon cher général,

« Je sais d'une source certaine qu'une manifestation se. prépare pour ce soir dans Paris.

(( Cette affaire étant entièrement en dehors de la défense de Paris y veuillez me faire savoir directement les mesures que vous avez prises pour assurer la tranquillité publique ; vous recevrez également mes ordres directs pour la répression des désordres s'il s"* en produit.

«Le général Mellinet sera également prévenu /?(5^r moi qu'il sera à votre disposition avec les dépôts de la garde.

« Agréez, mon cher général, la nouvelle assurance de mes sentiments affectueux et de haute considération.

« Le ministre de la guerre, « Comte DE Palikao. »

Comment, voilà le ministre de la guerre qui s'adresse directement à un des subordonnés du Gouverneur de Paris; il prend directement des mesures pour la sûreté de la capitale, et il se permet de les détacher, de sa pleine autorisé, des attributions du Gouverneur ! [Mouvement.)

Le général Soumain a cru qu'il manquerait à son devoir s'il ne prévenait pas le général ; il l'a prévenu. Et on vient lui dire aujourd'hui : (( Vous ne nous avez pas défendus î » Mais, défendus avec quoi? quelles étaient ses ressources, ses moyens d'action? La direction lui échappait; elle passait par-dessus sa tête ; les troupes de l'Assemblée et des Tuileries recevaient l'impulsion du ministre de la guerre en dehors du général Trochu, et le lendemain, vous allez lui demander compte du soulèvement révolutionnaire et de

la chute de l'Empire ! Du jour où il a mis le pied dans le Conseil, vous n'avez eu qu'une seule pensée : le circonscrire dans la position la plus modeste, ne pas lui faire connaître la marche de l'ennemi, les évolutions militaires, les évolutions politiques, lui enlever tout pouvoir véritable.

Il y a quelque chose de plus net encore, s'il est possible : c'est la déclaration du général Palikao à la tribune de la Chambre des députés le 4 septembre ; le ministre dit : <( De quoi vous plaignez -vous? que je vous fais la mariée trop belle? comment! je mets autour du Corps législatif un nombre de troupes suffisant pour assurer parfaitement la liberté de discussion, et vous vous en plaignez! Si je n'en mettais pas, vous vous plaindriez que j'expose le Corps législatif à des pressions extérieures. »

Qui est-ce qui commande, si ce n'est le général Palikao, quand il tient un semblable langage? Est-ce que c'est le général Trochu qui donne des ordres au général de Caussade, commandant les forces de l'Assemblée? Voilà le ministre de la guerre qui revendique la protection de la Chambre, devant la Chambre elle-même, et vous demandez compte au général Trochu de la défense de l'Assemblée! La direction secondaire, on la laisse au Gouverneur; la direction pnncipale^ elle est restée constamment aux mains de l'Impératrice et du ministre de la guerre, et vous venez d'entendre M. Blanche déclarer que, quelques jours déjà avant le 4 septembre, il avait entendu dire au général Trochu : «Que voulez-vous que je fasse? je n'ai pas d'action, pas d'autorité ; je ne suis rien! »

Messieurs, si vous saviez combien j'ai le désir d'abréger les explications que je vous impose, vous me pardonneriez les détails dans lesquels je ne cherche à maintenir que ce qui est impérieusement nécessaire au grand débat soumis à votre appréciation.

Au moment où le général Trochu s'est trouvé dans la

situation que je vous définissais tout à Theure, il aurait pu donner sa démission, et je regarde comme le plus héroïque sacrifice qu'il se soit imposé dans cette effroyable crise, la résignation ~avec laquelle il a conservé un poste qu'il pouvait abandonner, maintenant que la situation qu'on lui avait promise ne lui appartenait pas; il était délié des engagements qu'il avait pris à Châlons vis-à-vis de l'Empereur; on avait annoncé l'arrivée de l'Empereur à Paris, il ne revenait pas ; on avait annoncé le retour de l'armée à Paris, elle marchait sur Metz ; on lui avait promis le gouvernement de la grande cité, et on le maintenait dans une situation amoindrie, secondaire, et, par-dessus lui, on commandait et on gouvernait.

Le général Trochu est resté, il s'est imposé un cruel sacrifice, et c'est dans cette situation qu'on vient dire aujourd'hui qu'il conspirait, qu'il entretenait je ne sais quelles menées souterraines avec les hommes appartenant à l'opposition la plus avancée dans la Chambre ; c'est dans cette situation que Ton parle d'agitations populaires qui n'auraient pas été réprimées avec énergie par le général qui aurait pactisé avec la démagogie*! Expliquons-nous sur ces deux points .

On avait relevé une contradiction entre la déclaration faite par le général Trochu dans son discours à l'Assemblée et un passage du livre de M. Jules Favre sur les événements dans lesquels il a joué un si grand rôle. Le général Trochu avait dit : <.<. Quand je me suis rendu à la Chambre, j'ai aperçu un homme de grande taille qui m'a dit : a La « Chambre est envahie, il n'y a plus rien à faire. Je suis « M . Jules Favre ! »

Le général Trochu déclarait que pour la première fois il avait k ce moment vu M. Jules Favre, et M. Jules Favre racontait dans son livre qu'il avait été reçu par le général Trochu, au Louvre, lorsquil était Gouverneur, avant le dé-

sastre de Sedan, et qu'il avait été impressionné par la parole énergique, expressive du général.

Il n'y avait pas là de contradiction véritable ; M. Jules Favre disait la vérité, M. le général Trochu aussi. M. Jules Favre était venu une fois au Louvre, ainsi qu'il l'a expliqué dans sa déposition, avec d'autres personnages politiques; il n'avait pas eu à se nommer, il avait été reçu. Le général avait parlé presque tout le temps, il ne savait pas qu'il était en présence de M. Jules Favre.

J'ai vu dans un journal ces jours-ci : a Qui pourra croire que le général Trochu ne connaissait pas M. Jules Favre ? » Mais si vous saviez quelle était la vie du général! En dehors de la politique, s'abstenant de toute relation étrangère à son intimité et n'allant pas à la Chambre, il ne connaissait pas M, Jules Favre ni bien d'autres personnages considérables, et celui-ci a été véritablement reçu par lui sans que le général sût qu'il recevait M. Jules Favre. Il croyait l'avoir vu pour la première fois au pont de Solfé- ' rino, lorsqu'il se rendait à la Chambre : M. Jules Favre lui parlait bien d'ailleurs comme à un étranger en se faisant connaître lui-même et en disant : « Je suis M. Jules Favre. »

Mais ce qui importe dans tout ceci, c'est de caractériser la nature des relations que le général avait pu avoir avec M. Jules Favre : l'opposition de ces deux récits a été relevée avec une grande vivacité par les adversaires du général Trochu, dans cette pensée que la dissimulation de ce contact, de ces relations, était le meilleur témoignage des combinaisons coupables qu'ils avaient pu agiter ensemble.

Or, M. Jules Favre vous a dit quelle avait été sa conversation au Louvre avec le général. Vous savez ce qui s'y passait habituellement par les dépositions d'un grand nombre de témoins: le matin le Gouverneur se rendait aux forts,

il rentrait vers une heure; il recevait jusqu'à six heures les gens qui venaient aux nouvelles, les députés qui, soit au début, soit à la fin des séances, venaient lui demander ce qui se passait; des dames môme, anxieuses, se présentaient, les portes étaient ouvertes, tout le monde entrait. Ceux qui se présentaient le plus habituellement étaient ceux qui avaient le plus d'affinité avec les sentiments du général, qui appartenaient au tiers parti : MM. Latour du Moulin, Plichon, le marquis d'Andelarre, M. de la Monneraye; il y avait là un mouvement continuel, et quand nous avons demandé au préfet de police ce qu'il savait des conciliabules du Louvre, il n'a rien pu répondre, et M. Pollet, qui a été attaché au Gouverneur en qualité de commissaire de police, a déclaré qu'il n'avait jamais rien vu qui pût ressembler à des conciliabules politiques !

Et d'ailleurs est-ce que le général avait du temps à donner aux complots et aux menées souterraines ? Tout son temps était absorbé par ses devoirs militaires ; c'est quelque chose d'odieux que ces accusations, que ces soupçons !

Est-ce que ses idées enfin l'ont jamais rapproché des hommes auxquels on cherche ainsi à le rattacher?

Est-ce qu'il a jamais appartenu aux opinions extrêmes? Est-ce qu'il a jamais été Thomme de la démagogie?

Est-ce qu'il a fraternisé aveclo parti radical? Non, l'ordre, la sécurité, la paix publique, le salut de la patrie, il n'y avait pas alors d'autre inspiration dans son esprit; il n'en avait pas d'autre à Chàlons, il n'en avait pas d'autre en arrivant à Paris; il n'en avait pas d'autre au 4 septembre.

On ajoute que des rapports de police disent que le général a reçu avec bienveillance des députations populaires; qu'on a apporté le 9 septembre au Louvre dans la soirée un blessé dont on voulait faire un cadavre, pour parler comme M. Piétri; que le général a parlé à la foule et a cédé luimôme à ses entraînements, en lui adressant quelques parole

enflammées. Je ne veux pas faire une querelle à la police, ' mais encore faudrait-il, quand on parle de rapports de police, vous les présenter, messieurs les jurés; ils ne revivent aujourd'hui que dans les souvenirs peu bienveillants de M. le préfet. D'après le silence de M. PoUet lorsque je lui demandais si ce n'était pas lui qui avait envoyé les rapports, je suis disposé à croire que c'est bien le commissaire de police du Louvre qui s'était en effet acquitté de ce soin. Eh bien, vous avez entendu M. Follet lui-même.

Legénéral, affirmait-on, en présence d'un rassemblement tumultueux, aurait dit : (c Désormais le peuple sera armé et se fera justice lui-même ! » Jamais un pareil propos n'a pu tomber des lèvres du général Trochu ; il n'y a rien de plus antipathique à sa nature ; il n'y a pas d'émeute au monde qui puisse lui imposer le sacrifice de la loi, du droit, et plus le péril eût été grand, plus sa parole eût été hautaine et fière : il n'a pas tenu ce langage. Mais il a pu dire ce qu'a dit M. Pollet; le général, dit le témoin, est descendu dans la cour, il a dit : « Il faut faire cesser tout cela. » Il parlait dans une pensée de conciliation, il voulait calmer l'agitation, il a dit : « Tout le monde sera bientôt armé ! » Il ne s'agit pas ici de s'armer pour résister à l'autorité, il s'agit, à l'heure où le désastre de Sedan est connu, quand tout Paris demande des armes, d'en promettre à tous les défenseurs du pays ; la patrie fait appel à tous ses enfants! Yoilà ce qu'a pu dire le général, pensée de concorde et de patriotisme, pas autre chose.

Mais un nouveau rassemblement s'étant porté un peu plus tard à l'hôtel du Gouverneur, il a dit : <( Nommez une députation, choisissez quinze membres qui viendront à moi . » Le général les a reçus ; comment ? Avec fermeté : vous avez entendu ses officiers d'état-major, il y a là des hommes d'un grand courage et d'une grande loyauté ; vous avez entendu M. Lair, qui était attaché à l'état-major du

général et qui a vaillamment rempli son devoir de capitaine de mobiles. M. Lair s'est expliqué avec une grande netteté ; il vous a dit la vérité, il vous a dit tout ce qui s'était passé: « Le général a parlé très-net et très-ferme àladéputation. » Nous cherchions cependant quelque chose de plus. Messieurs, les amis de la vérité travaillent pour nous; j'affirme à MM. les jurés que les communications qu'on nous fait sont de chaque jour, de tout moment ; on nous adresse des indications, des notes, des journaux ; on nous olTre des témoignages ; voici un numéro du journal la Presse^ du 5 septembre 1870, qu'on a bien voulu m'envoyer ce matin et qui est décisif. C'est le numéro qui rend compte de la manifestation qui eut lieu, le 3 septembre au soir, devant riiôtel du Gouverneur, et le journal donne le discours même du général.

Ecoutez :

« Vers neuf heures, en effet, deux mille personnes venant du boulevard des Italiens se dirigent par la rue de la Paix et la rue de Rivoli, vers l'hôtel du Gouverneur de Paris, place du Palais-Royal. La foule est calme et recueillie, et, sauf quelques cris de : «Vive Trochu! la déchéance» ! elle marche en silence.

« A son arrivée chez le général, une députation s'en détache et est reçue immédiatement par M. Trochu qui, sur la demande à lui faite de prendre tous les pouvoirs concernant la défense nationale, a répondu en ces termes :

(( J'apprends à l'instant le désastre qui nous accable.

(f. J'ai été chargé d'organiser la défense de Paris; depuis (( huit jours j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour (( mettre la capitale en état de défense, et, malgré tout, « j'ai la confiance qu'avec vous, cette défense sera suce préme.

« Je ne puis accepter d'autres pouvoirs que ceux qui

c( m'ont été confiés, et malgré l'origine du Corps législatif, « c'est de lui seul que je puis en recevoir, et je ne consente tirai jamais à en devoir à la violence.

ce Le peuple de Paris doit en ce moment se dislinguer (( par son calme et n'avoir d'autre devise que : Concorde c( et patriotisme. »

A la bonne heure ! les amis du général Trochu reconnaissent là son cœur, son patriotisme, son honneur, sa générosité, sa conscience. Yoilà ce qu'il a dit. Dans cette soirée du 3 septembre, quand on parlait de scènes tumultueuses avec lesquelles aurait pactisé le général Trochu, voilà le langage qu'il tenait : «Respect au Corps législatif ! Yous demandez la déchéance ; ne pensez qu'au pays, qu'à la France !» A la bonne heure î voilà bien le généralTrochu.

J'imagine que je n'ai pas besoin d'insister davantage sur cette partie du débat, et j'arrive à l'accusation de M. Yitu, la plus douloureuse, la plus cruelle, parce qu'elle frappe en nous toutes les susceptibilités délicates, le culte chevaleresque de notre race pour la femme, pour la faiblesse, pour le malheur ! Ces sentiments, nous les avons tous dans le cœur, ils sont profondément dans le cœur du général Trochu; sa conduite y aurait porté atteinte si elle avait été celle que M. Yitu lui attribue.

Yoyons ce qui se passe. J'avais été frappé, dans la déposition de l'amiral Jurien de la Gravière et dans la déposition de M. Chevreau, de cette circonstance que le 3 septembre, vers huit heures, à la suite de la nouvelle du désastre de Sedan, M. Chevreau s'était présenté chez le général Trochu pour lui dire : «L'Impératrice a bien besoin d'appui, allez la voir. » Le général rentrait des forts, il aurait répondu :c( Je suis bien fatigué, je n'ai pas dîné, j'irai ce soir» ; il n'y aurait pas été, et M. Chevreau disait : a J'ai emporté en partant une impression pénible. »

Il faut bien comprendre la situation ; elle se caractérise parles explications que je vous ai déjà données. Le général Trochu rentre et apprend le désastre de Sedan, mais il reçoit en même temps la lettre du général Soumain que je vous ai lue qui lui révèle que le minisire, confisquant tous les pouvoirs du Gouverneur, a donné des ordres qui sont véritablement sa destitution politique et militaire. Ainsi c'est désormais au ministre de la guerre que le général Soumain obéira, le Gouverneur n'est instruit que par son sous-ordre, comme il l'a dit énergiquement, de la volonté du ministre de la guerre.

Est-ce que vous imaginez, messieurs, dans cette situation, quelque cliose de plus grave, de plus insultant?

Messieurs, en présence de cette lettre qui lui était adressée par le général Soumain, le général Trochu eut un mouvement de dignité, de fierté blessée et de découragement à la fois.

« Je ne suis plus rien, se dit-il, je n'ai plus de rôle à remplir; voilà donc le prix de mes sacrifices et de mon dévouement, je n'irai pas aux Tuileries ! »

Le lendemain matin cependant, il s'y rendit! les délicatesses de l'homme de cœur avaient repris le dessus; il trouve l'Impératrice courageuse et résignée. Il lui dit: «Madame, je ne vous abandonnerai pas, mais j'ai dit la vérité; je ne peux rien. 11 n'y a pas aujourd'hui de lutte possible dans Paris entre la force publique et la population. »

. C'est à ce sentiment que répondit ITmpératrice, quand, se trouvant un peu plus tard en présence de M. Chevreau, qui lui demandait le résultat de son entretien avec le général, elle lui fit un signe douloureux, ce Eh bien, madame» ? avait dit à voix basse M. Chevreau.

L'Impératrice secoua tristement la tète. Que voulait-elle dire?

— Il n'y a plus rien à espérer, oui ; mais plus rien à espérer

DE M'' ALLOU. i^81

du général Trochu, de son cœur, de sa générosité chevaleresque, de ses sentiments militaires, de son dévouement ? Ah! ce n'est pas ce qu'a pu dire Tlmpératrice. Le général avait repoussé comme impossible une lutte sanglante dans Paris : il sentait qae les soldats ne répondraient pas à l'appel du Gouvernement^ de l'autorité. La force de l'Empire était dans le prestige des armes, dans le sentiment de la gloire militaire, dans l'autorité ; tout cela venait de s'écrouler à la nouvelle de nos désastres.

Est-ce que l'armée, humiliée de ses revers, pouvait songer à prendre une sorte de revanôhe sanglante sur cette population effarée, où se confondaient tant de sentiments divers, sur laquelle planait le désespoir patriotique d'une grande nation qui tombe?

Voilà quelle était la pensée du général Trochu, et voilà quelle était son inspiration dans la matinée du 4 septembre.

Il avait, nous dit-on, accepté le double devoir de défendre l'Assemblée et l'Impératrice. Mais l'Impératrice avait dit elle-même qu'il fallait d'abord défendre l'Assemblée avant de songera elle. Elle s'était montrée courageuse ; elle avait le sentiment exalté de son devoir; je crois qu'elle eût volontiers cherché quelque grand sacrifice. Dans ces heures suprêmes, tout s'exalte, tout s'élève, et elle était à la hauteur des résolutions viriles. N'abaissons pas nos adversaires et laissons à leur véritable place ceux mêmes que nous combattons.

L'Impératrice avait donc dit : « Défendez l'Assemblée d'abord. »

he Figaro affirme, dans un numéro qui ne figure pas parmi les numéros poursuivis, qu^une démarche avait été faite auprès du général par MM. Lebreton et Hébert, questeurs de l'Assemblée, et qu'il les avait laissés se morfondre deux, heures à sa porte sans les recevoir ; à travers les attaques

que préparent ces trois adversaires que j'ai en face de moi quand un seul suffirait si bien à me combattre, je n'imagine pas que celle-là puisse être reproduite.

Dans l'article poursuivi,, c'est le général Lebreton seul qui est venu, et il a fait briller aux yeux du général le pouvoir suprême ! Je ne sais pas si la Chambre était le dépositaire du pouvoir suprême à ce moment-là, mais elle ne l'a guère montré.

Vous savez maintenant la vérité : le général Lebreton vient -dans l'après-midi, le 4 septembre, demander au général de se porter au secours de l'Assemblée ; le général n'est rien, ne commande rien, ne dispose de rien. Mais il est en uniforme, ses chevauxsont prêts, il ira où on l'appellera.

c( Je ne dispose d'aucune force, dit-il au questeur, mais vous m'appelez, et je ferai ce que je pourrai ; vous avez le droit de me requérir, et j'obéis. »

Le général monte à cheval avec ses aides de camp et part.

Quelle heure était-il exactement lorsque M. le général Lebreton vint à l'hôtel du Louvre ? Etait-il une heure et ' demie, deux heures ? Cela n'a pas d'importance ; je m'appliquerai à fixer la succession et l'enchainement des faits, plutôt qu'à déterminer l'heure exacte oii ils se sont accomplis ; les déclarations sont à cet égard vagues et flottantes; mais qu'importe l'heure, si la chaîne des événements est continue et ne peut être brisée dans le récit que je vous apporte .

Voici comment le général Trochu a raconté les faits, dans son discours à la Chambre ; le général Lebreton accepte textuellement le récit du Gouverneur :

(( Vers une heure de l'après-midi, le général Lebreton, questeur du Corps législatif, se présenta à moi inopinément^ — je vois d'ici le digne général Lebreton dans la tribune des anciens députés; il me contrôlera. — « Général,

(( me dit-il, le péril est à son comble. Une foule immense (( se presse autour de l'Assemblée et va Tenvahir ; les (( troupes se sont laissé immédiatement pénétrer par la (( multitude. Vous seul, par une intervention personnelle, c( pourriez peut-être dominer la tempête. »

« Je répondis au général Lebreton : « Général, je suis « ici la victime d'une situation sans précédents. En fait, c( je ne commande rien; en fait, les troupes que vous avez (( vues ont été postées par des ordres qui ne sont pas les (( miens. » — Messieurs, je ne veux pas prétendre que si j'avais donné ces ordres, la situation eût été difterente, et que si j'avais réellement exercé le commandement, l'évé^ nement eût tourné autrement. Je suis convaincu du contraire. Je veux dire seulement que j'ai été la victime d'une combinaison qui a donné lieu à des bruits abominables. Ces bruits ont tourné bien longtemps autour de moi, mais j'ai dédaigné d'en faire justice autrement et ailleurs que devant mes véritables juges, l'Assemblée nationale. — (( Vous voulez, dis-je au général Lebreton , que, seul, <i je puisse arrêter un demi-million d'hommes qui se pres- (( sent, me dites-vous, vers l'Assemblée ! Vous savez comme a moi, — votre vieille expérience, plus grande que la (( mienne, — sait qu'il y a là une impossibilité absolue. « Un seul homme n'arrête pas les foules en démence ; mais c( cet effort que vous venez me demander au nom du Corps (c législatif, convaincu qu'il ne peut aboutir, je le tenterai « néanmoins. »

c( Quelques minutes après je montais à cheval sous les yeux du général Lebreton, et je me dirigeais vers le Corps législatif, prescrivant au général Schmitz, chef de l'étatmajor général, de se rendre auprès de l'Impératrice, pour l'informer de ce que j'allais tenter. »

Et c'est alors qu'arrivé au pont de Solférino, il rencontre

M. Jules Favre qui lui dit: « La Chambre est envahie; il est inutile d'aller plus loin. Je suis M. Jules Favre. »

Et le général rebrousse chemin.

Est-ce vrai, tout cela? C'est l'évidence. M. le général Lebreton l'affirme avec le général Trochu. L'honorable général Lebreton, quand le général Trochu a prononcé son discours à l'Assemblée, était dans la tribune des anciens députés, et il fut pris comme témoin par le général luimême dont il entendait les paroles.

Le général Lebreton est très-âgé, il n'a pu venir à cette audience, il nous a écrit ; je demande à M. le président de permettre la lecture de sa lettre . La voici :

(c Je déclare que l'affirmation contenue dans le numéro du Figaro du j 8 mars 1872 est complétementinexacte, pour ce qui me concerne, ainsi que mon collègue Hébert, qui ne m'avait pas même accompagné chez le général Trochu.

c( Celle du numéro du 27 janvier 1872 est également inexacte, en ce que j'aurais promis le pouvoir suprême au général pour fixer sa détermination ; promesse aussi ridicule à faire qu'à recevoir ....)).

C'est bien vrai, promesse aussi ridicule à faire qu'à recevoir !

Il ajoute :

«Je déclare enfin, comme je l'ai écrit déjà à M. le président, que le récit fait à la tribune par le général Trochu de mon entrevue avec lui est parfaitement exact, et j-'en •confirme ici le détail que j'ai donné dans ma lettre à M. le président pour remplacer ma dépo>ition verbale que m'interdit l'état de ma santé, par cette déposition écrite que je lui adressais sous la religion du serment.

« Lerrëton. »

DE i\l« ALLOU. 285

J'imagine que les faits sont maintenant bien précisés.

Le général répond au premier appel de l'Assemblée représentée par un de ses questeurs. Il se fait accompagner par trois de ses officiers, et se dirige vers l'Assemblée ; il sort par la rue de Rivoli, rentre par le guichet du Carrousel qu'il traverse et arrive au quai. La foule portait en quelque sorte les chevaux soulevés par cette mer houleuse, les trois officiers sont bientôt éloignés du général. Le général a pris les devants ; il poussait jusqu'au Corps législatif. Il ne s'arrête que lorsqu'ilapprend que l'envahissement du Corps législatif est consommé !

Est-ce que le général n'a pas dégagé la première partie de son serment ? Ah ! je le sais bien, on dit : « Il avait promis de se faire tuer. »

Il y a des gens qui poussent bien loin l'amour de la logique. ( Sourires et approbation.)

Ce sont ceux qui répètent aussi, niaisement: «Le général Ducrot ne s'est pas fait tuer, il avait promis de revenir mort ou victorieux !»

Ah! Dieu soit béni si un grand courage, qui ne s'est pas ménagé, n'a pas succombé da'ns l'effroyable lutte et si la France n'a pas eu un deuil de plus à porter!

Le général Trochu avait dit qu'il se ferait tuer; mais pour se faire tuer, encore faut-il que quelqu'un vous tue ! où a donc été l'effort et la lutte? Voilà pour TAssemblée.

Mais pour l'Impératrice, qu'a-t-il fait ? Il ne pouvait pas être àla fois aux Tuileries et au Corps législatif. Est-ce qu'il oublie la souveraine, la femme ?En partant pour l'Assemblée, il envoie le général Schmitz aux Tuileries. Vous avez entendu son témoignage.

Le péril? Il est aux Tuileries, à l'Assemblée à la fois : on vient chercher le général pour Pappeler à l'Assemblée. C'est là que l'Impératrice veut elle-même que tous les efforts

se concentrent. Il va au Corps législatif ; aux Tuileries, " il envoie le général Schmitz.

Voilà les faits ! Est-ce que le militaire a oublié son serment, son devoir ? Est-ce que le chevalier français a oublié les engagements qu'il avait pris?

Quand il revient, vers trois (heures et demie, il aperçoit le drapeau flottant au sommet des Tuileries, qui s'abaisse.

L'Impératrice était partie ; ,était-elle à ce moment partie effectivement? était-elle encore arrêtée devant cette porte qui doit lui livrer passage, qui ne cède pas à la force et dont on n'a pas la clef? Quoi qu'il en soit, le signe était décisif, le drapeau tombait ; pour Paris, l'Impératrice n'était plus là. Vous avez sur ce point les déclarations des officiers attachés à l'état-major du Gouverneur de Paris .

Lorsque le général Trochu arrive au Louvre, la première personne, qu'il voit, c'est le général Schmitz, qui lui dit que l'Impératrice est partie ! Il a vu la foule se heurter contre la grille des Tuileries. lia aperçu l'amiral Jurien de la Gravière qui avait fait appel au concours de quelques gardes nationaux qui passaient sur le quai, et qui lui a annoncé que l'Impératrice était partie. De son côté, l'amiral Jurien de la Gravière était accouru aussitôt après au Louvre, et avant le retour du Gouverneur il avait vu M. Lair, dont vous avez aussi entendu la déposition, et lui avait dit avec émotion : « Grâce à Dieu, elle est sauvée ! »

Ici, messieurs, je rencontre sur ma route une déclaration bien étrange : c'est celle de M. Busson-Billault. Il aurait de sa fenêtre, donnant sur larue de Rivoli, vu sortir le général Trochu à quatre heures, quatre heures et demie, à cheval, en uniforme, comme enveloppé d'une sorte de triomphe populaire, et le général aurait tourné parla rue de Casliglione. M. Busson ne se rappelle pas l'heure exacte, mais c'était à coup sûr après le départ de ITnipératrice, puisqu'il venait lui-même de la quitter lorsqu'elle abandonnait les

Tuileries. A Dieu ne plaise que je doute de la sincérité de la déclaration ; mais il y a eu confusion, trouble, malentendu, carie fait est absolument impossible.

Je ne plaide pas un procès criminel, mais voyez si jamais alibi a été mieux établi dans cette enceinte que l'alibi de l'affaire actuelle.

Dans la journée, entre une heure et deux heures, il est certain que M. le général Lebreton est venu chercher M. le général Trochu, que le Gouverneur de Paris est monté à cheval, qu'il est sorti par la rue de Rivoli, qu'il a repris la place du Carrousel, qu'il a touché au pont de Solférino, et qu'il est revenu, tout cela lentement, péniblement.

Il est certain également que le général Trochu, revenant au Louvre, a appris à ce moment que l'Impératrice était partie. Tous ses officiers l'attestent. Il est positif que M. le général Schmitz avait rempli alors sa mission, que l'amiral Jilrien«de la Gravière lui avait annoncé le départ de l'Impératrice, que l'amiral Jurien de la Gravière était venu lui-même au Louvre pour annoncer au Gouverneur le départ de Sa Majesté. Gomment voulez-vous que, depuis le départ de l'Impératrice, depuis le retour du général au Louvre, le général soit de nouveau monté à cheval?

Le général rentre. Il apprend que l'Impératrice est sauvée.

Les événements marchent vite. C'est alors que M. Steenackers vient trouver le Gouverneur au nom du Gouvernement de la Défense nationale.

(c II n'y a que vous, dit M. Steenackers au général;, qui puissiez maintenir l'armée, la rallier, l'organiser; la démagogie va s'emparer de la rue, nous avons besoin de vous, venez. »

Le général Trochu entre dans le cabinet où était sa femme. « Que faut-il que je fasse ? lui dit-il; voici l'heure qui devait venir, venue. Tu as été toujours associée aux

actes de ma vie^ et tu as su mêler toujours, dans tes affections, le sentiment de l'honneur et du devoir à la tendresse et au dévouement : que faut-il que je fasse? »

Madame Trochu, en femme héroïque et Spartiate, répond à son mari : « Fais ton devoir, va à l'Hôtel de ville. »

Le général n'est pas parti à cheval. 11 a quitté son uniforme et il s'est rendu en bourgeois à l'Hôtel de ville. Il n'est donc sorti qu'une fois en uniforme, pour aller à la Chambre, et non pas pour tourner du côté de la rue de Castiglione ; où aurait-il été dans cette direction ? Est-ce que tout Paris ici ne nous servirait pas de témoin ?

Je suis persuadé que l'émotion, l'agitation ont amené Terreur sans doute involontaire du témoin, mais elle est éclatante .

Aucun officier de l'état-major du général n'est même sorti en uniforme. Le général en est certain. [M. le général Trochu fait un signe d assentiment ,^

M^ Allou : L'erreur est donc entière, absolue.

Continuons : le général va à l'Hôtel de ville ; il est reçu dans le cabinet où étaient rassemblés les hommes qui acceptaient le redoutable fardeau de la direction de nos destinées.

La foule révolutionnaire s'agite tumultueusement tout à l'entour de THôtel de ville : il y a là tous les coryphées de la démagogie qui se rappellent qu'en 1848 on a écarté de leurs mains le pouvoir, et qui sont bien résolus à ne pas se le laisser ravir une seconde fois. On dit au général au nom du Gouvernement qui s'organise : « Nous avonsbesoin de vous. Voulez-vous nous prêter le prestige de votre nom ? Vous seul pouvez avoir action sur l'armée ; venez à nous pour le maintien de l'ordre ; venez à nous pour combattre l'ennemi qui s'avance ! »

Est-ce qu'un refus était possible? Le général promet

DE i\P ALLOU. 289

son concours, mais il déclare qu'il veut avant tout aller dégager sa parole militaire.

M. le général Trochu se rend donc chez le général Palikao. Est-ce, comme on l'a dit, pour lui demander son autorisation? Il n'avait pas à la lui demander. Le ministre de la guerre n'était plus le chef de l'armée ; mais le général regardait comme un devoir de convenance, de dignité militaire, d'aller prévenir le ministre avant de prendre la place que lui assignait son devoir au milieu des événements qui venaient de se produire. C'est à cinq heures qu'il se rend chez le général Palikao ; c'est le ministre qui l'a déclaré lui-même. Voyez comme les choses s'enchaînent.

Est-ce que si M. Busson-Billault avait vu le général en uniforme dans la rue de Rivoli, tournant du côté de la rue de Castiglione, après le départ de l'Impératrice (ne parlons pas d'heure, parlons des événements) , le général aurait pu se rendre, quand il revenait du Louvre, quand on venait de lui annoncer que Tlmpératrice était partie, à l'Hôtel de ville, en bourgeois, auprès du Gouvernement nouveau, aller de là au ministère de la guerre, et retourner ensuite à l'Hôtel de ville, d'où il n'est pins sorti qu'à une heure avancée de la soirée?

La question est donc vidée.

Précisons maintenant un point qui a son intérêt. M. le comle de Palikao a dit en parlant de la visite que luiavait faite le général Trochu : a J'ai compris qu'il venait prendre le ministère de la guerre. J'étais très-ému. Je croyais alors à la mort de mon fils aîné. » Il fallait, en effet, que le général de Palikao fût un peu troublé pour penser que le général Trochu venait tout simplement le remplacer au ministère de la guerre. Le ministère de la guerre de qui? Est-ce qu'il ne connaissait pas les graves événements qui venaient de s'accomplir? Est-ce qu'il ne savait pas le départ de l'Impératrice ? Est-ce qu'il croyait

que l'Impératrice était encore Régente et qu'il n'y avait à ce moment qu'un changement de cabinet, pour parler le langage de la politique?

Le général Palikao était troublé, il vous l'a dit, et je respecte cette douleur paternelle que le général étouffait à l'heure des grands devoirs et qui débordait quand tout était fini ! Mais tout était fini, et il le savait bien! Le général Palikao se rappelle d'ailleurs un mot décisif ; le général Trochu lui a dit : « Qu'en pensez-vous ? » Mais celte question suppose nécessairement qu'il lui a fait connaître le rôle qui lui était offert, qu^il acceptait. Le général Trochu lui a nécessairement dit: « On vient d'organiser un Gouvernement, et on me demande de prendre la direction de ce Gouvernement ; on veut donner un caractère honnête à la défense nationale, et ne pas laisser la démagogie s'emparer de la grande cité éperdue. »

Mais dans tous les cas, supposez ce que vous voudrez, croyez ce que vous voudrez, est-ce que la démarche de M. le général Trochu auprès du comte de Palikao n'a pas toujours une signification honorable? Pourquoi fait-il cette démarche, si ce n'est pour dégager son honneur militaire? Qu'est-il allé faire au ministère ? En prendre possession? Mais il repart aussitôt. Si le général Trochu était le conspirateur qu'on vous représente, s'il tenait enfin le pouvoir suprême, objet de ses convoitises, s'il atteignait enfin le but de toutes ses espérances ambitieuses, il n'avait pas besoin d'aller chez M. le général de Pahkao. Dans les termes où il était avec le ministre depuis quelques jours, il n'avait pas de visite à lui faire ; il n'en était pas aux égards et aux délicatesses, après ces quinze jours de luttes etd'hostilité. Mais 'cette situation qu'acceptait le général Trochu, est-ce qu'elle était jugée sévèrement alors par le ministre de la guerre ? Le ministre de la guerre, au milieu de sa douleur, fut pour la première fois cordial et alfectueux.

Deux jours s'écoulent, et, de Namur, le général Palikao écrit au Gouverneur de Paris la lettre que voici, et qui ne révèle pas de la part de l'ancien ministre une bien grande sévérité à l'égard du général Trochu. M. le général Palikao connaissait au moins à ce moment les faits accomplis et la position qu'avait acceptée le général Trôchu, Gouverneur de Paris le matin pour la Régente, et le soir chef du Gouvernement nouveau pour l'émeute et la révolution ! Ecoutez :

« Namur, le 6 septembre 1870.

« Mon cher général,

« Lorsque j'ai quitté le ministère de la guerre^, par suite delà révolution qui s'est produite dans Paris, mon premier soin a été de venir dans ce pays chercher des nouvelles de mon fils dont le sort m'inquiétait vivement. Je viens d'écrire à Bruxelles, et je compte me rendre à Bouillon, si je puis obtenir un sauf-conduit.

« Je croyais en partant que vous me succéderiez comme ministre de la guerre, et, à ce titre, je vous ai recommandé les miens.

(( Quant à moi, j'ignore quelle position mQ sera faite, et je n'en sollicite aucune, n'appartenant par aucune attache aux membres actuels du Gouvernement. . . »

Alix mémoires actuels du Gouvernement^ vous entendez bien, par suite de la révolution, . .

Est-ce que le général Palikao croyait alors aux complots et à la trahison? C'est ici, j'imagine, qu'il fallait jeter à la face du général Trochu le souvenir de sa désertion ?

Je continue, et vous jugerez :

« Seulement, je crois pouvoir faire appel à d'anciens

souvenirs et aux services que j'ai rendus à mon pays, [lour vous dire que je n'ai aucune fortune et que ma solde de disponibilité m'est indispensable pour moi et ma famille.

« Je ne demande que ce qui m'est dû bien légitimement d'après toutes les lois. Je n'ai aucune ambition et je n'en ai jamais eu; je désire finir tranquillement une carrière déjà bien longue et traversée par bien des péripéties, dont la dernière est la plus douloureuse. Je termine cette lettre en vous disant qu'il existe à Namur une grande quantité (Je matériel : voitures, bagages, chevaux, qui arrivent à chaque instant et sont internés au camp de Beverloo ; hommes et chevaux para'ssent en très-bon état et sont l'objet des soins les plus sympathiques de la population belge.

« Je vous prie d'agréer, mon cher général, l'expression de mes sentiments d'ancienne affection et de hante considération. (Mouvement dans l'auditoire.)

(( Comte DE Palikâo. »

Est-ce que vous ne sentez pas le ton, l'accent^ Est-ce que le ministre de la guerre écrivait de ces lettres-la au général Trochu quand il était Gouverneur de Paris? Est-ce que les communications avaient alors cette effusion, cet abandon'^

Si je voulais être sévère, je rapprocherais de cette lettre certains passages d'un discours de M. de Janzé àlatribune, il y a quinze jours, et qui touche de près M. le général Palikâo, mais je veux apporter toute la réserve possible dans cette lutte, si ardente qu'elle soit. Il ne me déplait pas de placer notre modération en regard des violences de ceux que nous combattons , et je voudrais toujours pouvoir échanger sans embarras le lendemain un regard et une . parole avec mes adversaires de la veille (1 ).

(1) « Le budget de 1872 ikuis fait connaître un virement qui mérite d'ôtre relevé. Ce virement remonte à une époque éloignée, mais il a son

Au sortir du ministère de la guerre, le général Trochu est revenu à l'Hôtel de ville; M. de Rochefort, pendant son absence, avait été adjoint au Gouvernement. Il a dit à tous: « Affirmez- vous Dieu, la propriété et la famille? — Oui. — Eh bien^ je suis avec vous. »

On vous a dit qu'en quittant le Louvre, le général avait dit au général Sclimitz, je crois : « Allons! je vais faire le Lamartine à l'Hôtel de ville 1 »

Cri d'ambition et d'orgueil, disent nos adversaires! Non. Cri de désespoir, cri d'expiation et de sacrifice! Faire le Lamartine, cela voulait dire : « Je vais jeter au milieu de cette ébuUition révolutionnaire, je vais livrer à cette population

importance, car c'est seulement ce budget de 1872 qui nous le fait connaître après neuf années.

« Vous vous rappelez tous, messieurs, qu'en 1862, le Gouvernement impérial avait cru, à la suite de l'expédition de Chine, devoir proposer à la Chambre de voter une dotation pour le général de Palikao. La Chambre, par la voix de M. de Jouvencel, rapporteur de la commission, — et ce sera pour lui un éternel honneur d'avoir fait ce rapport, — fit acte de virilité et déclara avec raison qu'il ne fallait pas pour l'armée française ajouter à l'espoir des distinctions honorifiques l'appât'de récompenses pécuniaires. Après le dépôt de ce rapport, le projet de loi fut retiré; mais on trouva un moyen de* tourner la difficulté : on décida qu'un huitième de l'indemnité de guerre que nous recevions de la Chine, serait réparti au département des affaires étrangères pour servir à indemniser nos nationaux et les congrégations religieuses, et payer différentes dépenses spécifiées. Voilà ce qui se faisait pour le public.

« Mais un décret du 23 mars 1863 affecta 1,500,000 francs, reliquat présumé de ce huitième de l'indemnité, aux militaires et parents de militaires qui avaient pris part à l'expédition de Chine. En vertu de cette disposition, on préleva sur les 1,300,000 francs 589,500 francs qui sont portés au budget de 1872 comme payés à M. le général de Palikao à titre d'indemnité, c'est-à-dire qu'on est allé directement contre la volonté et le vote de la Chambre.

« Une fois le tour fait, un nouveau décret décida que le reste du crédit de 1,500,000 francs serait employé à compléter l'organisation de nos établissements civils et religieux en Chine.

« Certes, un pareil abus ne pourrait plus se reproduire aujourd'hui, mais il méritait de vous être signalé. »

(Discours de M. de Janzé à l'Assemblée nationale, dans la séance du 16 mars 1872. — Extrait du Jom'na/ Officiel du \1.)

29i PLAIDOIRIE

cirdente et déchaînée, ma réputation intacte, la popularité qui s'attachait à mon nom, mon honneur; je vais jouer tout cela dans cette grande partie où je n'ai même pas l'espoir de sauver mon pays î »

Pauvre Lamartine, pauvre grand homme ! Quand nous nous rappelons cette ivresse qui entraînait vers lui tous les cœurs, nous ne pensions guère alors que celui qu'entouraient tant d'acclamations siméritées se verrait un jouraussi odieusement outragé. Oui, le général Trochu allait comme Lamartine livrer sa gloire pure, le souvenir de ses grands services pour servir un jour de pâture aux articles de M. Vitu, et pour venir se défendre comme un coupable devant vous, devant la Cour d'assises ! [Applaudissements.) Le 5 septembre, le général fît ses adieux à ses aides de camp ; il leur dit : « Mes amis, je ne sais pas si j'ai le droit de vous entraîner avec moi, vous êtes tous les trois mariés et pères de famille ; reprenez votre liberté ! » Voyons, estce l'ambition qui parle ainsi ou le sacrifice et le dévouement? Est-ce l'ambition qui parle dans cette admirable lettre par laquelle le général Trochu offrait le ministère de la marine à son vieil ami> l'amiral Fourichon? Ce n'est pas là une lettre emphatique, puisqu'on accuse d'emphase les discours du général, comme si l'emphase n'était pas à certaines heures la forme même des grandes pensées !

Ecoutez-la :

<( Paris, le 5 septembre 1870.

(( Mon cher ami,

(( Les événements se succèdent autour de nous, terribles et inévitables, créant à chacun de nous des périls et des devoirs. Voilà comment, à la veille d'un siège qui sera sans précédent dans l'histoire des sièges et que de grands efforts

n'ont qu'incomplètement préparé, je me trouve à la télé d'un Gouvernement républicain!^ - , .

A la tète d'un Gouvernement républicain î Je me trouve moi, votre vieux camarade, à la tète d'un Gouvernement républicain. Il faut que la patrie soit bien menacée, il faut que le péril soit bien grand pour expliquer la situation de votre vieux camarade, devenu le chef d'un Gouvernement républicain !

c( Le sentiment unanime de ce Gouvernement a été de vous appeler au ministère de la marine, bien avant que mon propre sentiment fût exprimé à ce sujet. Je ne comprends que trop la vive contrariété que vous en éprouverez, et Anna (Anna, c'est M""** Fourichon), apprenant l'événement, est venue me dire à ce sujet des choses que je savais à l'avance. Mais, cher ami, il n'est plus permis à aucun de nous.de choisir la voie et le genre de fin qui nous conviendraient. Votre dévouement aux intérêts qui sont en péril, et^ je le crois aussi, votre dévouement à un vieil ami dont vous éprouverez quelque satisfaction à partager la fortune, vous conduiront à courber la tête devant la destinée qu'il vous offre.

« Mille amitiés.

« Trochu. »

Je ne connais pas de lettre plus digne et qui atteste mieux la pureté des sentiments qui animaient alors le général, et ce qu'il ne faut jamais oublier dans la grandeur de son dévouement, c'est que la perspicacité ne lui a pas fait défaut un jour, une heure; c'est qu'il n'a pas eu un jour, une heure d'illusion^ d'espérance ; c'est qu'il a tout vu, tout compris, tout deviné, et qu'il s'est cependant donné tout entier !

Et c'est là la trahison ?

La chute de l'Empire, une trahison?

Dans cette ville frémissante, sans pouvoir, sans direction, sans Gouvernement, le concours du général Trochu est demandé, et c'est une trahison de sa part que de consentir à le donner ? Mais il y avait à cette heure-là quelque chose de plus effroyable encore que la chute de l'Empire, c'était la démagogie s'emparant de la cité, c'était la Commune à l'heure où l'ennemi marchait sur Paris, c'était une ivresse sanglante déchaînée au milieu même de la lutte ; aveugle et ingrat qui ne le voit pas!

Ah ! vous ne pouvez comprendre la chute de l'Empire sans les complots et sans la trahison? A cette population afl'olée qui criait, quinze jours auparavant : ce A Berlm » ! sur nos boulevards, vous jetez la nouvelle des désastres de Wissembourg, de Reischoffen, de Forbach, de Sedan, qui sonnent, comme autant de coups funèbres, le glas de l'agonie de la France, et vous demandez au pays éperdu le respect de ceux qui l'ont conduit si follement à la ruine ? [Seîisation.)

L'Empire n'a pas été trahi ; il s'est effondré! il n'a pas été combattu ; il s'est affaissé dans la misère publique! 11 avait tout compromis. Au dehors, il avait créé l'unité italienne et l'unité allemande : il avaitaidé à accomplir en quelques jours le travail peut-être d'un siècle ; au point de vue militaire, il avait fait l^'expédition du Mexique et la guerre d'Allemagne; au dedans, il avait tout abaissé^ tout comprimé, et, au jour de sa chute, rien ne restait debout. La révolution du 4 septembre s'est faite toute seule; elle a éclaté spontanément, sans lutte, sans violence, sans résistance ! C'est que les peuples pardonnent tout à la gloire, témoin Louis XIV et Napoléon, mais ils ne pardonnent jamais à qui les a conduits à l'abaissement et à la honte !

( Vifs applaudissemen ts.)

M«' Allou : Ah ! je vous en prie, n'applaudissez pas, ne

DE Me ALLOU. 297

passionnez pas ce débat auquel je veux conserver son vrai caractère.

Et où étaient donc alors les amis et les fidèles ? Où sont les dévouements grandioses et héroïques ? Est-ce que vous avez eu seulement votre réunion du dixième arrondissement? Est-ce que vous avez eu votre Haute Cour de Justice? Qui donc s'est fait tuer pour l'Empire, puisqu'on parle de sacrifier glorieusement sa vie? Dèsl'arrivée du général Trochu à Paris, i'Emppreur était mis à l'écart, et Ton évitait même de prononcer son nom; à l'heure suprême, après Sedan, la majorité cherchait un dictateur, et mettait ellemême l'Impératrice à l'écart. Ecoutez la déposition de M. Thiers dans l'enquête : « La majorité, comprenant que c'en était fait de l'Empire, nous disait : ce 11 faut éviter une a révolution nouvelle ; notre honneur ne nous permet pas « de voter la déchéance, mais nous ne demandons pas (( mieux qu'on nous fournisse le moyen de la prononcer a effectivement sans employer le mot... »

Je vois près de moi un député qui s'agite et qui est le défenseur de mes adversaires, il n'était pas de ceux-là sans doute.

Et, dans son livre, le général Palikao écrit : ce Pendant que nous délibérions, plusieurs députés me firent prier de passer dans la salle attenante au salon du président. Je me rendis au désir de ces messieurs, et alors, au nom de la majorité des députés, ils me firent la proposition de prendre la dictature pour sauver la position . » C'est alors que le général Palikao montait à la tribune, dans la matinée du 4 septembre, proposant à la Chambre la nomination directe d'un Conseil de gouvernement, avec le général Palikao pour lieutenant général, et le projet présenté ne porte même pas de signature. Qu'était donc devenue la Régence?

Et c'est au nom de ceux qui délaissaient ainsi l'Empire, qu'on accuse le général Trochu qui s'était efforcé de le

i98 PLAIDOIRIE

sauver, en demandant la retraite de l'armée de Metz, en demandant le retour sur Paris de l'armée de Châlons et de l'Empereur, en retenant à Paris le plus de forces possible 1

Qu'ont donc fait à ce moment suprême ceux qui avaient véritablement l'autorité et le pouvoir ? Qu'a fait le préfet de police avec ses 8,000 agents? Qu'a fait Je ministre de la guerre avec l'armée? Comment, vous n'osiez pas même faire rentrer l'Empereur à Paris, à la tête de 100,000 hommes, et vous demandez au général Trochu comment il se fait que, seul, il n'ait pas suffi à vous défendre?

Ah ! condamnez les révolutions, pourvu que vous condamniez aussi ceux qui les amènent, condamnez les prédications violentes qu'on est obligé de désavouer quand on dirige j soi-même les destinées du pays, accusez le refus de faire ^ immédiatement appel à la nation, à l'heure de la crise suprême, vous aurez raison. Il n'y a pas de bonnes révolutions; elles ajournent toutes le progrès, la civilisation. Est-ce que 1848 était nécessaire? est-ce que 1830 était nécessaire? et en remontant toujours en arrière, est-ce que l'esprit ne s'arrête pas éperdu en présence de la grande révolution elle-même, en songeant à ces années où il était peut-être possible de prévenir la révolution française, et en se demandant si le salut n'était pas dans la grande trahison de M. de Mirabeau?

Mais est-ce que l'Empire a été renversé? Est-ce qu'il ne s'est pas affaissé ? Est-ce que c'est la trahison qui Ta perdu? Est-ce que celui qui l'a trahi surtout, c'est l'homme dont les efforts et les conseils avaient tenté de le sauver? Il n'y a pas un des amis de l'Empire, entendez-le bien, qui ait fait pour lui ce qu'avait fait le général Trochu par amour pour le pays, par patriotisme, par horreur de la démagogie !

Le 4 septembre est la date d'une révohition sans lutte, sans violences, sans représailles, sans proscriptions. La jour-

DE i\^ ALLOU. dm

née était splendide de lumière et de soleil. La foule se répandait presque joyeuse dans les ru-es. C'était comme la grande fête de l'expiation !

Ah! messieurs, je sais une journée plus sombre et plus lugubre que celle du 4 septembre, c'est celle du 2 décembre. Insensés qui nous la rappelez ! Je n'oublierai jamais cette matinée froide et brumeuse. Nous sortions de nos demeures, où le bruit de l'attentat de la nuit avait pénétré. C'était le moment alors des vrais prétoriens. Les soldats défilaient sur le boulevard au milieu de nos cris, de nos protestations. Bientôt le combat s'engageait, combat sans adversaires, au cœur même de la grande cité ; et puis les arrestations portent! Tous ces hommes que nous respections comme l'élite du pays, emprisonnés ou chassés et emportant avec eux dans l'exil le droit, la liberté et l'honneur de Ja France! En province, la délation, la proscription, les commissions mixtes; quel tahleàul {Applaudissements.)

Tenez, messieurs, permettez-moi un souvenir. Il y a quelques jours à peine, j'étais à la première chambre de la Cour. On y rendait un arrêt de réhabilitation en faveur d'un négociant de Glamecy. Il avait résisté à la violation de la loi, au 2 décembre; il avait été envoyé à Cayenne avec ses deux fils ; il en avait perdu un là-bas. Aujourd'hui il a soixante-douze ans. Savez-vous^ messieurs, ce qui était arrivé? Il avait été déclaré en faillite au moment où les vaisseaux de la proscription quittaient les rives de la France. Depuis l'amnistie, le fils a travaillé, ses affaires ont prospéré, et il a obtenu la réhabilitation de son père. Le pauvre vieillard a vu s'effacer cette tache ; il n'a conservç de son passée et cette souillure-là, ce n'est pas lui qu'elle atteint, que le souvenir douloureux de Cayenne ! Est-ce là ce que vous voulez nous rendre?

Ah ! ne récriminez donc pas contre le 4 septembre, car vous savez ce qu'on peut vous jeter à la face. Ne nous

parlez plus de violence. Nous en connaissons autour de nous, et combien ! qui se plaignent aujourd'hui et récriminent, dans le parti bonapartiste lui-même, et qui à ce moment applaudissaient avec 1^ plus d'ardeur. Ils nous disaient : « Notre douleur est bien plus grande que la vôtre, car elle s'aggrave du remords d'avoir soutenu l'Empire 1 »

Oui, à la première heure, la France fut unanime, coni'ondue dans un même sentiment ; le patriotisme dominait tout, et le patriotisme c'était la condamnation de TEmpire! Est-ce qu'un de vous s'est levé pour crier: «Yive l'Empereur!» Est-ce qu'il y eut un soulèvement, une émeute, une simple manifestation bonapartiste quelque part ? Est-ce que les honnêtes gens n'applaudirent pas au dévouement du général Trochu? Est-ce que le Gouvernement de la Défense ne fut pas accepté par tous avec reconnaissance?

Je ne peux pas interroger tous les journaux du temps, mais je veux feuilleter avec vous le Figaro d'alors.

Le Figaro a publié récemment ce qu'il a appelé la préface du « procès Trochu. » Il a découpé avec esprit tout ce que le Figaro a pu dire de désagréable au général Trochu depuis une année ; il a fait, bien entendu, son choix, et il a laissé de côté des passages très-signiûcatifs. M. de Yillemessant dit aujourd'hui qu'il était absent dans les premiers jours de la révolution, que c'était M. Dumont qui dirigeait alors le journal et qui le républicanisait.

M. DE Yillemessant : C'est pour cela que je me suis séparé de lui.

M^ Allou : Yous verrez tout à l'heure, si vous tenez à la constance politique, qu'il faudrait vous séparer de vousmême.

Yoici ce qu'écrivait le Figarole 7 septembre :

(( Le Gouvernement créé le 4 septembre 1870 par le peuple de Paris n'a donc pas eu besoin de renverser l'Empire :

le pouvoir était vacant, il s'en est saisi ; et s'il a l'énergie et la persévérance, sans lesquelles rien de durable ne peut se fonder, il aura rendu un immense service à la patrie, parce qu'il l'aura tirée du chaos on l'a jeté le second Empire. .

« La République est établie. Serrons-nous autour d'elle, et prouvons qu'elle renferme toutes les garanties d'ordre, de régularité, de grandeur morale et de force matérielle qui peuvent seules maintenir la France au premier rang des Etats civilisés. »

M. DE ViLLEMESSANT : Je u'élais pas au Figaro.

W Allou : Yous n'étiez pas au Figaro. Attendez, monsieur de Yillemessant, je vais lire ce qui s'écrit au Figaro quand vous y êtes.

Le 19 septembre 1870, dans un article intitulé : A mes lecteurs, M. H. de Yillemessant, rentré à Paris en toute hâte, fait une profession de foi dans laquelle il indique quelle doit être, selon lui, l'attitude de la presse, en présence de la situation.

On y litle passage suivant :

« Je ne vois qu'une chose à faire, qu'une ligne à suivre. C'est d'emboiter le pas derrière le groupe d^hommes qui, en acceptant le titre de Gouvernement de la Défense nationale, donnent une preuve de grand courage. Ils sont honnêtes, ils sont sages; je leur fais donc la promesse, tant en mon nom qu'en celui de mes rédacteurs qui veulent bien m'y autoriser, de ne pas nous livrer à la moindre opposition directe ou indirecte, tant que la paix ne sera pas signée.

« Ce que je souhaite de grand cœur à nos gouvernants.

:m)'± plaidoirie

c'est de ne pas trouver dans leurs rangs, chez leurs frères politiques, plus d'opposition que chez moi.

« II. DE VlLLEMESSANT. ))

C'est là une déclaration très-patriotique, très-franche, elle se complète encore dans le numéro du 20 septembre :

« Un des rêves qu'en des temps plus heureux je caressais volontiers, était celui de voir s'installer un Gouvernement auquel personne ne ferait d'opposition, qui n'aurait aucune tare dans son origine^ aucune faiblesse dans ses actes, à qui l'on ne pourrait reprocher ni les tripotages, ni le népotisme, ni le mensonge, ni l'intérêt personnel. Il est irèsévident que le Gouvernement de la Défense réalise, à trèspeu de chose près, ce programme. Sauf pour la nomination de quelques préfets, on n'a rien, mais rien du tout à lui reprocher, et encore pour ces préfets faut-il se -dire que, si l'on revoyait la liste de décembre 1851, elle serait probablement plus bizarre encore !

(( Tous les partis ont des gens sans bottes à qui il faut en donner, à qui même il ne manque que cela pour devenir d'excellents fonctionnaires ; les ministres de tous les régimes ont rencontré, les uns dans des salons, les autres dans des brasseries, des amis, des coreligionnaires politiques qu'il est absolument impossible de ne pas utiliser. Dans tout homme il y a l'étoife d'un préfet.

« Tout ceci n'a donc pas d'importance, et il est évident, pour qui n'a point de parti pris, que le Gouvernement fait ce qu'il peut et ce qu'il doit . 11 a par conséquent l'adhésion de cette masse flottante qui n'a ni le loisir ni l'occasion de se faire des opinions bien caractérisées, qui admet le pouvoir établi parce qu'il semble représenter l'ordre, la régularité, le fonctionnement des services publics, qui acceptait ri^npire, qui accepte la République telle que nous l'avons.

« Au milieu de ce concert universel, un petit groupe d'aboyeurs continue exactement le concert d'imprécations auquel il s'était habitué sous l'Empire. Quelques mots sont changés, mais les phrases subsistent. Cela dépend évidemment d'un tempérament particulier, d'une faculté que nous appellerons, si vous voulez, l'oppositivité, et contre laquelle il n'y a point de remède possible.

(( De Villemessant. »

Ainsi M. de Villemessant subissait même les préfets qu'il a tant de peine à accepter aujourd'hui, dont il nous donne chaque jour la caricature spirituelle ; généralement ils sont jolis garçons dans les portraits dont je parle, mais il ne faut pas trop leur demander autre chose.

Dans le même numéro du 20 septembre, en fait de respect des grandeurs tombées, voici ce que je lis :

a On fait courir le bruit que les Prussiens, en faisant la paix, exigeraient la restauration des Bonaparte sur le trône de France.

« Nous ne comprenons pas qu'on puisse ajouter foi à de pareilles absurdités. Le fait est tellement monstrueux que Tesprit public ne doit pas s'y arrêter un seul instant. Cette restauration est impossible. Il n'y a pas un citoyen, une femme, un vieillard, le plus trembleur, le plus indifférent^ le plus sceptique, qui consentirait à reconnaître pour souverain l'homme qui a rendu Sedan avec 80,000 prisonniers, qui a osé ainsi déshonorer l'armée française tout entière, qui a apporté cette honte dans notre pays et qui a déposé aux pieds de l'ennemi son épée vierge I

« Il y a une chose qu'on ne pardonne jamais en France, c'est la lâcheté. »

Je n'aurais pas prononcé le mot, l'accusation n'est pas méritée et je ne serais jamais allé jusque-là.

Voici un autre article qui est peut-être plus significatif encore. Il a l'apparence d'un véritable manifeste II n'est pas signé : a de Villemessant »> mais il est signé : « le Figaro. » On sait ce que veut dire cette signature collective. C'est une déclaration de principes :

^ « Le 23 septembre.

((Aujourd'hui une manifestation imposante aura lieu.

« La foule se rendra à l'Hôtel de ville, en armes, et là demandera que MM. Louis Blanc et Blanqui soient immédiatement adjoints aux membres du Gouvernement de la Défense nationale.

(c Nous disons en armes, car c'est en armes, paralt-il, que la manifestation aura lieu. Mais ce détail, on nous l'affirme et nous sommes heureux de le croire, n'enlèvera pas à la manifestation une parcelle de son caractère : composée des citoyens de Paris qui tous aujourd'hui sont soldats, elle se bornera à formuler un vœu, mais elle ne sera que l'expression calme et pacifique, bien qu'inexorable, d'une volonté basée sur un droit.

«Paris sait trop que l'union étroite, la solidarité fraternelle sont aujourd'hui, plus encore qu'hier, seront demain plus encore qu'aujourd'hui, la grande, l'unique condition de salut ; Paris sait trop que la moindre division intérieure serait la joie de l'ennemi et son triomphe ; Paris sait trop tout cela, pour que la manifestation qui l'emporte aujourd'hui soit autre chose que l'élan énorme de sa conscience, de sa colère contre un ennemi insolent, et de sa force.

« Nous acceptons cette manifestation ; nous adhérons à son but.

(( M. Louis Blanc est un écrivain illustre ; M. Blanqui est un homme de valeur aux yeux de tous les partis. Nous

DE ar ALLOU. 305

acceptons MM. Louis Blanc et Blanqui comme membres du Gouvernement de la Défense nationale .

« Nous les acceptons, parce que nous savons qu'il est une fraction considérable de la population parisienne, disons plus, de la population de la France, dont le Gouvernement actuel, avec les éléments qui le composent à cette heure, ne représente pas suffisamment les aspirations et les désirs ; nous acceptons MM. Louis Blanc et Blanqui parce que leur haute moralité personnelle est à l'abri de tout reproche, et parce que leurs noms donneront, nous Fespérons, satisfaction aux aspirations et aux désirs de cette importante fraction du pays.

u Puissent ces deux noms sceller la grande réconciliation de tous, et inaugurer pour la patrie l'ère de l'union, de la victoire et de la paix î

« Etpour que la manifestation ait le caractère plus précis encore du calme dans la force, que les fusils, comme pour l'hommage rendu hier à la statue de Strasbourg, soient ornés de fleurs et que toutes les boutonnières portent le ruban tricolore. Qu'en un mot, la manifestation ne soit pas une montre stérile et bruyante, mais l'expression du mandat pacifique d'un peuple calme et résolu. »

«: Le Figaro. »

Je n'ai pas encore fini. C'était si bien là la note du journal, que vous allez voir M. Jules Richard, un de ses rédacteurs les plus considérables, reprendre la plume quelques jours après, et sous l'autorité de sa signature exprimer la même pensée :

a ... Yoilà pourquoi je trouve mauvais qu'on irrite le parti avancé en lui contestant le droit à l'effervescence, à la colère; il vaudrait cent fois mieux lui démontrer que notre salut est dans l'union ou la démission de tous les parlis.

a Je sais bien que cela est difficile, qu'on risque d'être appelé endormeur, ou traité de traître, lorsqu'on prêche la conciliation au milieu d'une révolution. Mais la révolution du 4 septembre ne ressemble guère à ses devancières ; elle a éclaté et abouti sans qu'on lui fit la moindre opposition ; elle était la conséquence de la déchéance efi'ective, encore plus que de la déchéance proclamée, de l'Empire ; elle était la seule ressource, le seul salut du pays envahi par les forces ennemies.

« La proclamation de la République fut, le 4 septembre, une mesure du salut public ; il ne faudrait pas que ce fût autre chose, tant que l'ennemi aura un pied sur le sol français.

« Sans vouloir en faire l'objet d'une critique sévère, et en glissant légèrement,, je ferai remarquer que le Gouvernement de la Défense nationale n'a pas été très-éclectique ni dans sa composition personnelle, ni dans le choix de ses agents. Sauf M. H. Rochefort, dans le sein même du Gouvernement, et quelques membres de la commission des barricades, tous les gouvernants et tous les administrateurs sont pris dans les rangs ou parmi les adhérents de l'exgauche parlementaire. Nécessairement, quelques espérances légitimes, quelques ambitions justifiées, quelques personnalités populaires ont pu et dû s'irriter d'avoir été exclues, oubliées ou négligées.

« Il faut tenir compte de tout dans le gouvernement des hommes, et nous qui depuis tantôt sept années tenons quotidiennement la plume d'un spectateur, nous sommes en mesure de prouver historiquement que les combinaisons politiques les plus en mesure de réussir contentent généralement le plus de personnes possible.

« Ce sont donc, il n'y a pas à s'y méprendre, les personnes mécontentes que leur couleur ou leur nuance ne soit pas représentée dans le Gouvernement, qui sont impatientes

de voir se lever l'aurore du suffrage universel libéré et régénéré.

« Faut-il les blâmer outre mesure ? Non.

ce II vaut mieux que le Gouvernement se concilie avec elles. Gela sera meilleur pour la besogne difficile que nous entreprenons^ et ce sera, en outre, une immense leçon pour la Prusse, qui compte toujours sur nos dissensions intestines pour mènera succès son œuvre de destruction. »

Ainsi, messieurs, pour le Figaro^ ce n'était pas assez alors de M. Rochefort dans le Gouvernement; il fallait y faire entrer M. Louis Blanc, M. Blanqui, tenir compte de ces effervescences populaires qui ont leur raison d'être et qui doivent recevoir satisfaction dans les jours de crise.

Ce n'est pas tout. J'avais laissé de côté dans le numéro même du 27 janvier un article très-bien fait du reste, et dû à la plume d'un des rédacteurs importants du FigarOy de celui qui tient le plus près à M. de Villemessant. Cet article a été publié à propos de la circulaire de M. Rouher, se présentant aux électeurs de la Corse. Voici ce que disait M. Jouvin :

Tant pis si je jette un peu de désordre dans le camp de mes adversaires d'aujourd'hui î

(c Nous cessons malheureusement de nous entendre à partir du deuxième alinéa du manifeste bonapartiste : l'illustre candidat en appelle, avec une confiance étourdie, au verdict du suffrage universel pour faire justice de « certains actes » et de « certains hommes . » Lorsqu'on a soi-même des comptes si lourds et si terribles à rendre à ses contemporains, comment oser soulever ces mots de verdict et de justice^ qui, en retombant, peuvent nous briser en mille pièces ?

(( M. Rouher qualifie avec une sévérité indignée « l'abo- « minable insurrection » qui a jeté bas le second Empire. Ne * jouons pas sur les mots, allons au fond des choses. Le coup de main du 4 septembre a fait prévaloir l'ambition d'une poignée d'hommes au-dessous du médiocre sur la volonté de la nation loyalement consultée et constitutionnellement exprimée : voilà son crime et son abomination^ pour parler comme M. Rouher. Mais cette usurpation d'une minorité violente siégeant à l'Hôtel de ville n'avait plus à renverser la fortune de TEmpire : elle eût pris là un soin bien inutile après le coup de grâce de Sedan. On ne jette par terre que ce qui est resté debout. Or, dans quelle attitude l'insurrection de la minorité parlementaire, maîtresse de Paris au 4 septembre, surprenait-elle le Gouvernement de Napoléon III ? Dans l'évanouissement de toutes les forces de l'État. Ce grand naufrage ne laissait pas même après lui quelques épaves destinées à en constater l'étendue. L'effarement, la dispersion de la Régence n'était pas une capitulation moins irrévocablement désastreuse que celle qui livrait, en lui sauvant l'honneur, notre brave armée à l'ennemi.

« L'exercice de votre souveraineté, écrit le très-auda- « cieux M. Rouher à ses électeurs, sera une première ré- « paration pour les victimes, un premier châtiment de « l'offense. »

(( Les victimes l le châtiment ! Ne croirait- on pas entendre la voix d'un prophète faisant sonner les trompettes du Jugement dernier ! On n'a jamais déplacé des situations claires pour tout le monde avec la légèreté d'affirmation et la désinvolture paradoxale qui, dans cette pièce électorale, font violence aux faits accomplis. Comme le Fantasio de Musset , M. Rouher veut nous faire prendre des tulipes bleues pour des tulipes rouges. Comment ! l'Empire qui, par sa comédie du prétendu soufflet donné à

M. Benecletti, a amputé la France de deux de ses plus belles provinces, est U7îe victime ' et cette France, humiliée et vaincue, qui se saigne aux quatre membres pour acquitter une rançon de cinq milliards, va recevoir le châtiment de son offense / » .

Eh bien, avais-je raison, messieurs, de faire appel au Figaro ? Yoilà, à l'heure vraie de toute appréciation consciencieuse , à l'heure de l'impartialité , voilà ce qu'était pour le Figaro le Gouvernement du 4 septembre. Je n'ai pas à défendre le Gouvernement lui-même, mais seulement le général Trochu, qui n'appartient pas, à proprement parler, au groupe des hommes du 4 septembre, par ses sympathies, par ses convictions politiques, mais vous voyez ce que le Figaro pensait du dévouement et des services des hommes qui acceptaient alors ie fardeau de la chose publique.

Non, le -général Trochu n'a pas trahi !

Non, le général Trochu n'a pas perdu l'Empire !

11 n'y a que lui qui ait cherché à le sauver par ses conseils, par ses avertissements, par son concours désintéressé !

Il me reste un dernier point à traiter très-rapidement ; j'aurai bientôt fini. C'est celui que j'ai réservé et qui touche à la question même du siège. M. Yitu Ta traité le premier dans ses articles, et il semble que j'aurais dû d'abord y répondre, mais il m'a paru plus naturel de suivre dans mes explications la succession et l'enchaînement des laits .

Le siège même, il n'a été touché dans les articles de M. Yitu que par un seul côté : la proclamation annonçant que le général ne capitulerait pas, Buzenval et la prétendue démission.

Il semblerait aujourd'hui qu'on fût disposé à agrandir singulièrement le débat; un ancien journal a inauguré, il y a quelques jours, sa nouvelle rédaction politique par un article relatif au procès actuel, où il déclare tout bonnement que c'est puérilité dans une affaire de cette nature de s'en tenir simplement à la prévention elle-même, à l'acte d'accusation, à tout ce que nous regardons naïvement comme les éléments habituels et restreints d'un débat judiciaire ; que l'occasion est bonne pour juger le général Trochu et que ce qu'il faut faire c'est de le prendre depuis le jour où il a pris le Gouvernement de Paris jusqu'à la capitulation, et de lui demander compte de toute sa conduite dans cette période douloureuse ; c'est-à-dire que M. de la Ponterie demande à peu près la permission d'ôter du procès tout ce qui s'y trouve réellement et d'y mettre ce qui ne s'y trouve pas.

Le procédé est commode, mais peu juridique, et le Figaro se l'est bien vite approprié en reproduisant l'article, avec force remerciements à l'auteur.

Cette tendance nouvelle m'explique ce que je n'avais guère compris, ces témoignages produits devant vous, messieurs, pour établir que M. Thiers, vers le 31 octobre, avait cru la paix possible à des conditions moins douloureuses que celles que nous avons subies, et que le Gouvernement du i septembre n'avait pas voulu s'y prêter.

Qu'est-ce que cela a à faire dans le procès actuel? Ce point, qui n'est pas personnel au général Trochu, n'a pas même été effleuré dans les articles publiés. Nous ne l'avons pas par conséquent relevé. On n'a pas à en offrir la preuve, il n'appartient à aucun titre au procès.

C'est donc une récrimination de plus contre le Gouvernement du 4 septembre, une nouvelle dénonciation au pays, un élément d'appréciation et de moralité. Soit !

Eh bien, je dirai d'abord que je ne comprends pas la nécessité de ces témoignages recueillis, quand nous avons sous la main la déclaration de M. Thiers devant la commission d'enquête, très-complète, très-nette. M. Thiers parle bien de l'espoir qu il a pu avoir un moment de traiter la question même de la paix, et non pas seulement la question de l'armistice; mais il ajoute que c'est le 31 octobre, avec son effervescence, avec la surexcitation qui l'avait suivi, qui rendit impossible pour le Gouvernement de donner suite à ces négociations.

Pourquoi ne le dites-vous pas ?

Et quand vous parlez de paix à ce moment, de conditions meilleures, laissez-moi vous dire qu'il est facile de com- (jarer après coup la destinée qu'il nous a fallu subir, aux concessions bien hypothétiques que vous imaginez qu'alors nous aurions pu obtenir ; laissez-moi ajouter aussi que la France, exaltée dans son désespoir, n'était pas encore assez résignée à sa défaite et à son abaissement, pour consentir à accepter ce que vous appelez aujourd'hui les sacrifices raisonnables, moins cruels que ceux que nous avons portés. Qui donc, au moment de ce grand voyage de Ferrières, où nous suivions tous avec émotion M. Jules Favre, quia fait ce jour-là acte de grand et glorieux citoyen, qui donc eût accepté la paix au prix de l'abandon seulement de Strasbourg et de sa banlieue? Est-ce que vous avez oublié ce qui se disait, ce qui s'écrivait alors? M. Yitet, cet esprit modéré, pondéré, ce représentant de la bourgeoisie conservatrice, écrivait à ce moment dans la Revue des Deux-Mondes^ dans des pages brûlantes et en s'adressant à M. Jules Favre : « Nous ne vous pardonnons le voyage de Ferrières que parce que vous n'avez pas réussi î » {Mouvement .)

Et le 31 octobre, est-ce que la France, qui devait lutter près de trois mois encore, avait épuisé ses illusions, ses espérances, son courage V est-ce que Paris, au 31 octobre, se fût résigné à l'abandon de l'Alsace? est-ce qu'il y a un Gouvernement qui eut pu lui annoncer la paix sur ces bases, à ces conditions?

Ah! ne répudions pas ces souvenirs, ils sont notre' honneur, notre consolation. Est-ce que tout le monde ne Ta pas compris alors? Est-ce que les royalistes n'ont pas versé leur £ang? Est-ce que les hommes des idées avancées n'ont pas versé le leur? Est-ce que nos paysans n'ont pas marché en blouses, en sabots? Nous avons défendu le drapeau et sauvé l'honneur; nous ne pouvions pas tomber en quinze jours comme l'Autriche. [Mouvement prolongé.)

Ah ! vous croyez qu'il eût été facile de faire accepter la résignation à Paris frémissant, affolé de douleur! A Bordeaux même, après les désastres suprêmes, n'y a-t-il pas eu encore deux cents voix pour la continuation de la guerre ? Si, au mois de septembre, on eût convoqué une Convention nationale, et qu'on lui eût posé la question de la paix immédiate, j'affirme que ce patriotisme qui ne s'est pas démenti pendant tant de semaines encore ne se serait pas résigné à ces sacrifices mitigés, que la froide raison peut regretter aujourd'hui de n'avoir pas acceptés.

Mais là n'est pas le procès, écartons toutes ces choses ; j'ai le droit de refuser de vous suivre sur un terrain qui n'est pas celui de la prévention.

Sur l'attitude du général Trochu pendant le siège, voici seulement ce que je veux dire :

Le général Trochu n'a eu qu'une pensée quand il a pris le Gouvernement de Paris, faire durer la résistance et maintenir la paix publique, en attendant les chances heureuses, l'intervention diplomatique, l'elTort de la France au dehors. Il n'a pas cru à autre chose, il n'a pas espéré autre chose.

La résistance de Paris, il l'a fait durer au delà de tout ce que l'on imaginait ; il y est parvenu grâce aux efforts de ces hommes dévoués qui l'entouraient, comme le généreux M. de Ghabaud-Latour, dont vous vous rappelez ie patriotique langage !

, • La paix publique, il Ta garantie, à traversles plus effroyables difficultés; il fallait, dit-on, user d'énergie, emprisonner les chefs de section, fusiller les rebelles, étouffer la Commune dans son germe!

Que tout cela est facile à dire aujourd'hui î Vous avez donc oublié l'état de Paris, la force régulière absente, les éléments habituels de police, de vigilance, de sûreté publique, dispersés et impossibles à réorganiser.

Cette résistance prolongée de Paris, la paix publique maintenue^ quand M. de Bismarck, railleur, disait à Ferrières: a Le souffle populaire va vous balayer, » est-ce que ce n'est pas une grande chose ? Ah ! je n'en revendique pas tout l'honneur pour le général Trochu, mais confessez donc au moins qu'il y a bien été pour quelque chose !

Mais soit, qu'on discute tout cela ! par tous ces côtés,. la conduite du général Trochu appartient au jugement de tous. Son inhabileté, son insuffisance, tout le monde peut les accuser ; mais n'attaquez pas sa droiture, son honneur.

Le Figaro rappelle sa proclamation : « Le Gouverneur ne capitulera pas : or, il savait qu'il allait capituler. Six jours après il capitulait. »

Soyons exacts.

La proclamation est du 6, la capitulation est du 28 ; pendant vingt-deux jours encore la résistance s'est prolongée.

Mais vous savez maintenant, messieurs, dans quelles circonstances la proclamation a été rédigée.

Paris venait de voir des affiches rouges placardées sur ses murs, annonçant que la capitulation était résolue. Elles portaient des signatures que je ne vous rappellerai pas;

elles sont effroyables ! C'étaient celles d'hommes inconnus alors, mais qui ont aujourd'hui la notoriété lugubre de la Commune, deses pillages, de ses incendies, de ses assassinats. C'étaient celles des chefs de section, qui cherchaient alors à commencer l'ébranlement populaire. Le préfet de police, homme de grand cœur, M. Cresson, vint trouver le Gouverneur, et lui dit : «Voilà les bruits qui courent ; on dit que vous allez capituler! Pourquoi, ne pas répéter à cette population haletante, énervée, qu'on veut égarer, ce que vous avez toujours dit, que vous ne capituleriez pas? )) Et alors, pour calmer l'effervescence des esprits, pour les apaiser, la proclamation fut préparée, et voilà comment ce fut presque M. Cresson qui écrivit la phrase : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. »

Et cependant, dit-on, il a capitulé î

Oui, mais devant la disette. Est-ce qu'il avait pu promettre de ne pas capituler devant la faim? Est-ce que personne , a jamais pu penser que le général Trochu avait pris l'engagement de garantir Paris contre toutes les éventualités de la lutte? Est-ce qu'il lui avait assuré des approvisionnement» éternels? Est-ce qu'il ne disait pas à Paris, dès la première heure, qu'il pouvait lui promettre une résistance de deux mois? Est-ce qu'il n'a pas largement dégagé sa parole?

Mais ce n'est pc^s tout : le général, dit-on, quand la crise touchait à son terme, a conduit les Parisiens à une mort certaine ; il a organisé l'expédition de Buzenval, sans conviction, sans espoir, pour pouvoir imposer, au lendemain d'une défaite, à la grande cité héroïque et résistante, la capitulation elle-même et se sauver de l'indignation publique.

Ah! voilà ce qu'on vient dire à un homme de cœur! voilà ce qu'on appelle le droit de la presse et le droit de l'histoire ! Buzenval a été un assassinat calculé, combiné, une saignée pour la garde nationale trop altière et dont il

fallait humilier Torgueil pour la soumission de la dernière heure !

Accusation infâme !

Conciliez-la donc avec celle qu'on a jusqu'ici adressée au général Trochu, de n'avoir pas su tirer parti du courage et du dévouement de la population parisienne pendant le siège : c'est là le reproche qu'on lui adressait de tous côtés; encore aujourd'hui Paris^ qui était prêt pour tous les dévouements, qui sentait son héroïsme sans comprendre sa faiblesse militaire, ne peut pas s'expliquer qu'on n'ait rien fait de tant d'exaltation fiévreuse .

c( Mais alors, lui dit-on, si vous n'aviez pas confiance, pourquoi Buzenval?»

Le général Trochu ne rêvait pas, messieurs, dans ce dernier effort, la délivrance de Paris; il ne s'est jamais fait de semblables illusions. Ce qu^il espérait, c'était, dans un mouvement heureux sur Versailles, une action brillante qui pouvait aider à la conclusion pacifique de tant d'efforts* Voilà ce qu'il rêvait .

Et ce n'est pas à l'heure de Buzenval qu'il faut reporter le plan et la conception de la tentative suprême.

Quinze jours avant, par Châtillon, le mouvement devait se faire ; mais àl'heure fixée, les objections des chefs de corps surgirent, le mouvement de Buzenval fut proposé et il fallut retourner dans ce sens tous les préparatifs commencés ; c'est à peu près à l'unanimité du Conseil de guerre convoqué, que V assassinat de Buzenval fut résolu, etvous voyez que la date vraie du mouvement projeté doit être reportée à quinze jours en arrière.

Comment tout fut combiné, calculé, étudié, vous le savez par les témoi gnages que vous avez entendus à cette audience ; le général fit son devoir dans la préparation, il le fit héroïquement dans l'action, et vous flétrissez ses efforts glorieux !

Mais, au lendemain de Buzenval, l'ardeur de Paris n'était pas éteinte; les maires venaient imposer au général un nouvel effort! on parlait de toutes parts d'une sortie torrentielle, la population tout entière avec le Gouvernement au milieu !

Ah ! ces folies généreuses, le général les a toujours coarageusement combattues.

Et c'est alors qu'on convoquait au ministère de l'instruction publique une réunion composée des membres du Gouvernement, des maires ; on y appela des colonels, des chefs d'escadron, des chefs de bataillon. On demandait qu'un homme de génie, se révélant du milieu de cette foule, osât prendre sur lui la responsabilité delà défense de Paris. Personne ne leva la main, personne n'osa assumer cette tâche redoutable î

On avait réclamé du général Trochu sa démission : il l'avait refusée ; il voulait garder à la dernière heure toute la responsabilité; le Figaro a dit précisément le contraire, en l'accusant d'avoir déserté son poste quand tout était perdu.

Ah! combien les passions populaires sont injustes! que de véritable grandeur dans la conduite du général! quelle élévation d'esprit! que de cœur! que de dévouement ! Jl a veillé pendant ces cinq mois de siège dix-huit heures par jour! Que de courage! àChampigny, sur le front de bataille, sous une pluie de feu! à Buzenval, au cœur de la lutte! au 31 octobre, fumant son cigare, impassible, au milieu de l'orgie populaire ! Que de simplicité! Seul des membres du Gouvernement, le général n'a pas touché de traitement. M. de Rochefort avait annoncé fastueusement, sans le faire, ce que le général a fait sans le dire. Il avait reçu 20,000 francs pour ses frais généraux ; il a rendu ses comptes en déposant le pouvoir et restitué 6,525 francs. La grand'croix de la Légion d'honneur, le titre de maréchal de France, il a tout refusé après le siège.

DE i\P ALLOU. ^ 317

Je me mets en face des articles du Fujaro et je dis hardiment :

(( Voilà la diffamation ! » ,

Deux mots seulement sur l'outrage !

L'outrage, c'est l'injure, c'est l'invective ; l'outrage est dans ces trois mots: « Au musée de M'^'Tussaudjle général Trochu est entre Troppmann et Dumolard, comme à sa place naturelle ; » c'est bien entendu une invention ; mais peu importe.

Le maréchal Mac-Matîon, qui avait dit autrefois du général : ((Je le crois un honnête homme », aurait dit depuis devant la commission d'enquête : (( Je le croyais un honnête homme. »

Mais il n'y a pas eu un mot de cela dans la déposition du maréchal. Il vous a dit : (( rai répondu à l'Empereur que je [ecroyais un honnêtehomme. » Quand il parle ainsi, c'est à \ imparfait^ au passée comm.e dans sa déposition devant la commission d'enquête ; c'était une nécessité grammaticale de s'exprimer ainsi. Mais le maréchal n'a jamais cherché à établir un contraste entre son appréciation d'autrefois et ses sentiments d'aujourd'hui, il n'y a pas chez lui d'illusions perdues et il a gardé sa confiance et son estime au général Trochu.

Je suis plus embarrassé, messieurs, avec le propos qui est attribué au général Changarnier. S'il fautexprimer ma conviction, je crois maintenant que le mot a été dit.

Ce n'est pas cela qui aggrave le propos. Que voulez- vous, messieurs? si deux personnes l'ont dit, deux personnes ont eu tort de le dire. L'injure reste assurément, et j'ai le droit d'en demander compte à M. Yitu.

J'ai fini, messieurs.

Vous connaissez maintenant l'affaire, et je souhaite aux plus ardents ennemis du général Trochu de pouvoir supporter comme lui l'épreuve de cette vive lumière projetée devant tous sur sa vie tout entière.

Voilà ce procès, grand procès historique, pohtique : sommes-nous, oui ou non, en présence de l'outrage et de la diffamation ? Je n'ai pas voulu vous dire un mot de nos adversaires eux-mêmes ; j'ai pris la publication du Figaro^ et la publication seule. J'ai voulu conserver au débat toute sa dignité et toute sa sévérité. Le général Trochu vous demande justice. Enterminant une de ses grandes harangues, Démosthène, accusant ses diffamateurs, disait à ses juges : c( Vous allez au sortir d'ici rentrer librement chez vous, vous irez, vous viendrez, les uns se rendront au Forum, les autres aux bains ; ceux-ci iront surveiller le travail de leurs esclaves. Vous marcherez tous, confiants dans la protection de la loi, dans les garanties de la justice ; cette protection, ces garanties qui font votre sécurité, est-ce que vous pouvez me les refuser ?» Je dis à mon tour : « La loi qui nous défend, qui nous protège tous, est-ce que vous pouvez refuser d'en faire l'application à la cause actuelle ? »

La poursuite a été modérée: nous n'avons pas voulu mettre en cause l'imprimeur ; si M. de Villemessant n'eût pas revendiqué personnellement sa responsabilité, s'il eut dit un mot pour la dégager, il n'eût pas été retenu au débat. L'auteur nous eût suffi ; mais le Figaro a tenu à garder son attitude aggressive jusqu'au bout.

Ce que je reproche au Figaro, je vais vous le dire : ce n'est pas cette frivolité que les sages accusent. Je ne me plains pas d'entendre résonner les grelots de la gaieté française. Le Figaro disait lui-même un jour à ceux qui lui prêchaient l'austérité, en remaniant un mot qu'on applique maintenant à tout : « Les lecteurs ont le journal qu'ils méritent ! » C'est vrai. Le Figaro a sa Némésis qui s'occupe un(^

DE M« ALLOU. .'{Ul

l'ois par mois, en vers, du général Trochu ! On le met en ballades, en od^s, en vaudevilles! Ce n'est pas la Némésis vengeresse, la Némésis de Barthélémy,

Celle qu'André Chénier, poëte aux rêves d'or, Invoquait dans la nuit du sanglant thermidor!

Elle est spirituelle et point cruelle ; à la bonne heure ! Le Figaro est royaliste et religieux ! c'est aussi son droit et je le respecte. On peut bien sourire un peu quand il a la prétention de l'être assex pour devenir le journal du clergé, et quand il annonce triomphalement à V Univers ses 3,500 abonnements ecclésiastiques. [Rires.) Pauvres curés ! J'admets que quelque article vigoureux de Saint- Genest, au souffle honnête, généreux, puisse les charmer un moment ; mais je frémis en me demandant ce qu'ils deviennent à la seconde et à la troisième page ! [Hilarité.) Peu importe tout cela, c'est le droit du journal, et je n'ai rien à y voir.

Ce que je reproche au Figaro., c'est le caractère dissolvant, énervant de sa polémique actuelle ! Est-ce qu'il n'est pas évident, dans l'état dupays, qu'il n'y a de grand courant politique nulle part, que l'esprit public est fractionné, morcelé, que pas un parti n'a la force et ne peut sérieuse ment rêver un succès prochain? Eh bien, il y a quelque chose de pire encore que tout ce que nous avons vu, que l'invasion et que la Commune : c'est la guerre civile déchaînée à travers le pays tout entier, la lutte dans nos provinces, dans nos villes, dans nos villages ! Maudits soient ceux dont les préoccupations égoïstes pourraient un jour nous conduire à cette dernière humiliation ! [Sensation,)

Soutenons donc franchement, sans insinuations, sans réticences, le grand homme d'Etat qui a' pu faire de la France d'ily aun an la France d'aujourd'hui. Ce que chaque parti lui reproche, c'est de ne pas lui avoir apporté son in-

fltience et son prestige, et on ne veut pas voir que cet esprit de transaction, de conciliation qui l'anime, est aujourd'hui le salut môme du pays ! Est-ce que, sila presse aidait généreusement à cette grande œuvre, il ne se ferait pas partout un apaisement véritable? Le Fir/aro disait l'autre jour qu'il ne fallait plus faire de politique pendant trois ans, il avait bien raison, mais qu'il donne l'exemple ! L'ennemi est là, près de nous, l'ennemi du dehors et l'ennemi du dedans : une partie delà France est encore envahie, et les misérables qui ont fait la Commune rêvent la revanche et les représailles.

Chaque jour nous lisons l'histoire lugubre de ces assassinats infâmes de prêtres, de soldats, et il y a des hommes qui ont la prétention d'appartenir à des partis politiques sérieux, constitués, qui demandent à dégager de toute cette effervescence, alliage nécessaire des grandes créations, l'idée féconde qui bouillonne dans la fournaise révolutionnaire !

Messieurs, unissons-nous tous pour la fondation d'un grand parti national. Que tous les hommes d'ordre et de vraie liberté se rapprochent ! Pas d'exclusions étroites ! Pas de récriminations mesquines ! Qu'impoi'ted'où nous sommes partis^ si nous voulons tous aujourd'hui la même chose 1 Que les bonapartistes viennent servir le pays avec nous, sans intrigues, sans pratiques mystérieuses, sans rêver, eux aussi, leur revanche. L'esprit de parti nous divise, que le patriotisme nous rapproche ! Ajournons la politique , n'ayons qu'un seul programme, qu'un mot d'ordre et de ralliement : La libération du territoire et la paix publique, et ayons confiance, Dieu sauvera encore la France ! [Applaudissements et sensation prolongés.)

Messieurs les Jurés,

S'il ne s'agissait ici pour le ministère public que de soutenir une prévention, je n'aurais plus rien à dire après ce que vous venez d'entendre. Mais le rôle de la partie civile et la mission que nous avons à remplir ne sauraient se confondre, et se confondent moins que jamais aujourd'hui. Si l'action du ministère public demeure toujours absolument en dehors de tout ce que l'intérêt privé peut inspirer à ceux qui le défendent, il en doit être surtout ainsi dans un procès où, jusqu'au dernier moment, les magistrats ne peuvent attendre que du débat public et de l'imprévu d'une enquête exclusivement orale les éléments de leur décision. Nous arrivons d'ordinaire devant vous avec une information soigneusement élaborée par la justice, et avec une conviction préparée par les preuves recueillies et les témoignages entendus; rien de tout cela ici: jusqu'à cette audience, nous ne savions rien, rien du moins que ce que tout le monde sait ou croit savoir sur les événements qu'il s'agit pour vous d'apprécier ; en sorte que notre situation était identique à la vôtre, que nous avions à écouter comme vous, avec les mêmes inquiétudes que vous, ces témoins, ces interpellations, ces plaidoiries, et à nous faire, en quelques heures, une conviction sur ce procès, l'un des plus

solennels qui puissent se débattre, puisque les questions qu'il soulève touchent non-seulement à ce qu'il y a de plus émouvant, de plus douloureux, de plus brûlant dans la terrible histoire de nos deux dernières années, mais encore aux plus essentiels principes de la moralité de l'homme public.

C'est sur ce dernier point surtout qu'il faut que le ministère public dise son mot. Il eût voulu, si la loi ne lui eût ordonné de parler à ce moment déterminé du débat, ne pas parler encore^ puis"qu'il n'a pas encore tout entendu. Mais il en sait assez désormais, sinon sur de certains détails, du moins sur le caractère vrai de cette affaire, pour que son sentiment puisse vous être dit. Je vous apporte donc le tribut de mon indépendante opinion.

La première réflexion qui se présente à mon esprit est celle-ci :

S'il est un reproche que l'on n'a jamais songé à faire au général Trochu, c'est celui de manquer de courage: il lui en a fallu pour -faire ce procès. Il n'ignore pas qu'indépendamment des périls qu'un procès, surtout un procès de presse, par-dessus tout un procès en diffamation, présente toujours, il y a pour lui dans cette cause un danger particulier qui tient à sa situation, un autre danger qui tient à la situation de ses adversaires.

A sa situation, parce que, pendant la durée d'un régiaie politique et militaire où il a joué un rôle principal, sinon prépondérant, il a acquis une notoriété telle qu'il n'y a pour ainsi dire pas un citoyen qui n'ait sur lui une opinion déjà faite ; et comme ce régime, à travers des fautes incontestables et fatales, a abouti à la consommation de nos désastres, l'instinct, sinon le sentiment réfléchi d'une grande partie du public, plus attentif au dénouement qu'aux premières causes de nos revers, accuse surtout les mains entre lesquelles était le navire au moment du naufrage, et impute

au général, dans une large mesure, la responsabilité de nos malheurs.

Quant à son adversaire, je n'en dis pour le moment que ceci : c'est le journal le plus universellement lu^ celui qui pénètre partout, même là ourses allures sont le moins sympathiques, et qui, grâce à des industries que peut-être je vais être conduit à apprécier, a malheureusement, j'expliquerai ce mot, presque formé une génération à son image. Par son immense débit, et à la faveur de l'influence qu'il a acquise, il a déjà, longtemps avant le moment où l'on pouvait, après de longs délais de procédure, lui demander compte de ses attaques, préparé, pour ne pas dire plus, l'opinion publique; et cet avantage, il en use largement et sans scrupules : on eût pu espérer, par exemple, qu'à partir du jour où la justice se trouverait saisie, ce journal eût senti qu'il était pour le moins convenable d'arrêter !à tout ce qui n'était pas le débat commencé dans cette enceinte ; il eût été bien de n'avoir plus recours à d'autres armes que les témoignages qu'il vient de produire et les voix appelées à lui prêter leur éloquence, et de ne plus chercher d'autre publicité que celle de l'audience dont une loi récente permet de rendre compte au dehors. Mais non ; dans les jours qui précèdent la lutte judiciaire, on veut écrire encore ce qu'on appelle la préface du procès, et jusqu'au bout on s'adresse au public, ou plutôt, quoi qu'on en dise au commencement de cette nouvelle série d'articles, à ces juges, à ce jury, dont parle explicitement l'article d'hier. On ne se contente pas du déchaînement de la partie de la presse, qui, pour employer le mot en usage, se charge de faire Vatm.osphère; on va faire à une feuille alliée l'habile emprunt d'un article, et quel article ' signé d'un nom qui, récemment encore, figurait aux colonnes du Figaro^ et, le jour où vous commencez à siéger comme juges, on vous en donne la reproduction. Convenons

que, si le général Trochu employait de semblables moyen<i pour atteindre vos consciences, il n'y aurait qu'une voix pour l'accabler, et que si une réprobation unanime ne se soulève pas contre les procédés de ses ennemis, d'autant moins généreux qu'ils savent bien quel est déjà le courant de l'opinion, c'est un signe de plus de ce que cette presse a su faire de nous. Quoi qu'il en soit, on avait le droit d'agir ainsi, il n'y a pas d'autre loi que celle de la délicatesse qui le défende; je me contente de constater qu'on a usé de ce droit jusqu'aux dernières limites, qu'il eût été mieux de ne pas le faire, et qu'un adversaire capable de procéder ainsi était particulièrement redoutable.

J'ajoute que le lieu même où se juge l'affaire pouvait sembler au plaignant un motif de plus pour s'abstenir.

Le procès ne se poursuit pas en province, là oiî les choses, vues à distance et à travers le long isolement de Paris, ont laissé au général le presîige, au moins momentané, dont une décuple élection à l'Assemblée nationale a été la manifestation éclatante ; il se juge à Paris même, où ont été directement souffertes les choses dont on rend le général Trochu responsable, où le sentiment des masses est évidemment le plus hostile au chef du Gouvernement de la Défense nationale, où quelques-uns des jurés désignés par le sort sont peut-être de ceux qui ont été le plus cruellement frappés et ont le plus amèrement accusé l'homme en qui se personnifie ce Gouvernement. Qui re voit le danger? est-ce que le général ne l'a pas aperçu? est-ce que tousses amis ne le lui ont pas vivement dépeint? est-ce que nous ne sentons pas nous-mêmes tout ce qu'il nous faut d'efforts pour être ici complètement impartiaux et calmes? est-ce que le magistrat qui vous parle n'a pas besoin d'écarter de sa propre conscience le souvenir des émotions, des agita tionSj des impatiences, des indignations, dos souffrances qui nous ont torturés depuis les premiers jours de sep-

tembre 1870, jusqu'au jour néfaste de notre capitulation? N'avons-nous pas tous cherché, alors et depuis, un responsable de ce qui se faisait et de ce qui ne se faisait pas, dans les choses de la guerre, dans Tadministration, dans la ré- ^)ression des. crimes militaires et politiques, et de tout ce qu'a couvert, en fait de désorganisation révolutionnaire, le nom de Défense nationale? IN'avons-nous pas, enfin, tous accusé plus ou moins celui dont la situation était le plus en vue, et duquel, sous tant de rapports, nous exigions le plus? Ahf je suis bien sûr de me mettre, et je sais bien que vous vous mettez au-dessus de ces impressions. Mais le plaignant, que n'avait-il pas le droit de craindre ! Il a tout su, et il a voulu ^ quand même, faire appel à votre justice. Il pouvait, mon devoir est de vous le dire, invoquer tout au moins, pour déplacer le siège de ses juges, ce qu'on appelle en procédure criminelle la suspicion légitime ; il ne l'a pas voulu. Eh bien ! si quelque chose peut disposer ses juges à la confiance quand il s'agit de sonder ses intentions, d'apprécier son caractère et de peser ce que vaut sa parole, c'est la confiance, que certains qualifient de naïve, qu'il nous témoigne lui-même ; c'est de le voir assez sûr de soi pour aller ainsi droit au but, en nous disant : «J'ai pu être imprudent, malhabile, incapable, aveugle, me méprendre même dans l'appréciation de ce devoir public qu'il est si difficile de connaître au milieu des crises de la patrie; qu^on dise, dans la préface dixFigarOj ou ailleurs, que M. de Moltke rit quand on prononce le nom de Trochu ; qu'on raconte , à propos des sorties que je n'ai pas -faites, cette ridicule anecdote où mon domestique serait le premier à m'insulter. Je vous livre tout ce qui touche à la capacité du général ou de l'administrateur; mais, pour ce qui est du domaine de la conscience, j'ai ma conscience pour moi. On en veut à mon honneur, mon honneur doit se défendre; je veux être jugé, jugez-moi. » n

326 PRExMlER RÉQUISITOIRE

Car c'est bien lui, messieurs, personne ne s'y méprend, qu'il s'agit de juger ici. L'accusé, c'est le général.

Quand un particulier est diffamé, il est toujours assuré d'en obtenir réparation en justice. Nuln'ale droit de donner publiquement à autrui des leçons même méritées, et l'on n'échappe pas, devant le tribunal correctionnel, à la peine infligée au diffamateur, en proposant la preuve des faits allégués. Mais si un homme est attaqué à raison de l'exercice d'une fonction publique, la loi permet qu'on fasse la preuve des faits qui lui sont imputés, et elle ajoute que cette preuve mettra le prévenu à l'abri de toute peine.

Qu'est-ce à dire ? C'est que si cet homme est accusé d'avoir été, dans l'exercice d'une fonction, un ambitieux^ un fourbe, un lâche, un traître, et s'il se plaint, on aie droit de prouver en justice ses menées ambitieuses, sa fourberie, sa lâcheté, sa trahison ; c'est que le débat ainsi engagé est la discussion solennelle de sa conduite publique. S'il en sort sans faire condamner ses accusateurs, je sais bien que cela ne signifie pas nécessairement qu'il est lui-même coupable, et que, dans certains cas, l'intention, l'attitude^ la situation des diffamateurs peuvent déterminer leur acquittement; mais le sens qui s'attache à la décision du jury n'en est pas moins en général, surtout quand les diflamateurs disent hautement qu'ils ont voulu diffamer, que la preuve a été faite contre le diffamé et qu'il a mérité ce dont il se plaint.

C'est cette preuve que le général Trochu a affrontée, et je n'exagère rien en disant que lui seul a à perdre dans ce procès . Si la peine correctionnelle qui menace ses accusateurs est prononcée contre eux, l'entreprise commerciale du journal y gagne ; il a déjà profité de la poursuite, il profitera de la condamnation. Quant aux personnes, je ne crains pas de dire que ce n'est qu'un petit accident, qui

a ses bons côtés, de la vie de certains journalistes. Si quelqu'un le sait, c'est assurément M. de Villemessant, qui ne parait pas avoir bien gravement souffert , ni dans ce que le monde appelle la considération, ni dans sa fortune, de trente condamnations pour toutes sortes de délits de presse, y compris Foutrage à la morale publique.

Quant au général, s'il gagne son procès, il en restera toujours quelque chose; s'il le perd!.... voyons, messieurs, s'il doit le perdre.

De quoi se plaint-il? D'abord, d'uA outrage. L'outrage, c'est tout ce qui ne contient pas l'imputation d'un fait déterminé, c'est l'injure à laquelle on ne peut opposer aucune justification ; c'est une arme défendue, même à ceux qui ont légalement le droit d'être diffamateurs, c'est ce que le ministère public lui-même n'a pas le droit d'adresser au criminel qu'il accuse. On peut imputer au fonctionnaire les faits les plus graves, à la charge d'en apporter la preuve ; l'injurier, jamais. Or, Finjure, elle est partout dans les articles, elle est surtout dans les mots spécialement relevés par l'arrêt de mise en prévention : Troppmann et Dumolard, l'âme de sycophante, Basile, Tartufe coiffé du casque de Mangin, Judas. A de pareilles choses, on ne peut répondre que par une autre injure, par des voies de fait, par un cartel ou par un appel à la justice. C'est cet appel qui vous est adressé. Sur ce point, votre verdict est acquis d'avance, si bien que le général, s'il n'eût voulu que la condamnation de ses adversaires, aurait habilement agi en ne se plaignant que d'avoir été outragé. Dans ce cas, pas d'enquête contre lui, pas de preuve possible ; après un court débat, une victoire assurée. Ce n'est pas là le triomphe qu'il a voulu, car c'est à peine si dans sa plainte il indique l'outrage, relevé plutôt par les magistrats que par lui. Il se sentait le droit de mépriser une injure, il ne s'est pas senti

celui de mépriser la diffamation, et, s'exposant à tout ce que vous savez, il demande la condamnation des diffamateurs .

Je n'ai pas à rechercher, messieurs, si la diffamation existe. Les prévenus ne désavouent rien, nidans le fond, ni dans la^, forme, de l'acte d'accusation qu'ils ont dressé; ils le reprennent et le développent avec une énergie passionnée, et revendiquent le droit d'écrire ainsi ce qu'ils appellent une page d'histoire. Toute la question est de savoir s'ils ont fait leur preuve .

Précisons bien ce qui est en discussion. Comprenant tout l'intérêt qu'ils ont à faire de ce procès une affaire d'opinion et non de justice, les prévenus, et, avec eux, leurs alliés de la presse, emploient la tactique que voici : à les en croire, ce n'est qu'une mesquine querelle d'amourpropre que leur fait le général en s'attachant à certains points qui lui sont plus particulièrement sensibles et sur lesquels il prétend être injustement diffamé. Il faut, dit-on, voir les choses de plus haut, et le jury de la Seine, organe de ce que l'on appelle la voix publique, négligeant tels ou tels détails qui s'effacent dans Fensemble d'une question historique, n'a qu'à proclamer l'arrêt de Paris sur celui dont Paris a vu les actes et dont il condamne le rôle politique et militaire. En conséquence, on recueille, on groupe, on met en œuvre avec toutes les ressources dont dispose le journalisme, tous les griefs qui peuvent surexciter les lecteurs ; sombres peintures de nos souffrances, tableaux sanglants de nos combats, descriptions de toutes les agitations de Paris, navrants récits de la catastrophe finale, rien n'est négligé de ce qui peut passionner et déplacer le débat; dans cette enceinte même, nous venons d'entendi'e/sous forme de témoignages, en attendant les comment taires oratoires, des appréciations plus ou moins compétentes sur les opérations militaires, des propos sur les

DE M. L'AVOCAT GÉiNÉRAL. 329

fautes du Gouvernement du 4 septembre, des déclarations douloureuses sur les conséquences de la continuation de la guerre. Est-ce que le procès est là? Prenons-y bien garde, messieurs, ne nous laissons pas ainsi distraire, ne mettons pas le sentiment à la place de la justice, ne permettons pas aux questions précises qui nous sont posées de disparaître dans cette généralisation périlleuse pour nos consciences. Attachons-nous à ce qui fait l'unique objet de cette poursuite, aux points tout personnels et parfaitement déterminés, sur lesquels le général soutient qu'on l'a calomnié, et qui, je ne saurais trop le répéter, touchent non pas à son amour-propre ou même à sa réputation, mais à ce qu'il y a de plus délicat dans son honneur.

Est-il vrai que le général, n'obéissant qu'à une ambition effrénée, ait, depuis le commencement de sa carrière, tout sacrifié au besoin de parvenir? qu'acteur dans les événements de 1851, il ait ensuite joué je ne sais quel double rôle pour se ménager des amis partout, et, tout en gagnant des grades, arriver à profiter de toutes les éventualités de la politique? Est-il vrai qu'au moment de nos premiers désastres, nouant des intrigues à Paris au lieu d'aller prendre à Toulouse un commandement pour lequel il était désigné, il ait réussi à s'imposer au souverain, comme un homme dont on pouvait à la fois redouter et utiliser la popularité? que, retournant contre le Gouvernement auquel il avait juré fidélité le pouvoir dont il venait d'être investi, il ait, de Châlons à Paris, conduit les prétoriens de l'émeute? que, dans des conciliabules avec les agents de la Révolution, il ait préparé ce qui s'est consommé le 4 septembre, et qu'enfin, avec la plus criminelle préméditation, il ait trahi l'Empereur, l'Impératrice, tous ses devoirs et sa Patrie?

Yoilà les graves et précises questions qui se posent, autour desquelles se placent quelques questions de détail et

quelcpes interrogations secondaires, mais desquelles nous ne pouvons pas sortir, et hors desquelles il ne peut y avoir ici que des discussions où s'agiteraient d'autres intérêts que ceux de la justice et de la vérité.

Vous n'attendez pas, messieurs les jurés, que je les examine une à une après la plaidoirie qui a si vigoureusement discuté les preuves apportées par les prévenus. Pour tout ce qui regarde la carrière du général et sa conduite jusqu'aux derniers événements, je n'ai qu'un mot à dire, c'est qu'il a été évidemment calomnié, et la prudente réserve gardée aujourd'hui par ses adversaires sur certains points, tels que les faits de 1851, où la témérité de leurs allégations a été clairement démontrée, prouve suffisamment qu'il y a toute une partie de leurs attaques qui s'est retournée contre eux. Je n'ajoute rien non plus en ce qui touche le rôle du général pendant le siège. Vous avez bien compris qu'à cet égard surtout la question a été déplacée, et qu'il ne suffît pas de soulever les indignations et les rancunes pour faire condamner aux yeux du monde et de l'histoire celui au nom duquel nousont étéapportées, quant àses intentions du moins, encore plus de justifications peut-être que nous n'en attendions. Mais si, sur tous ces points, je puis m'en référer à ce qu'on vous a dit, il en est un sur lequel je ne puis pas, je ne dois pas m'abstenir de développer mon sentiment. C'est celui qui, en même temps qu'il tient le plus au cœur du général, est, dans le système de ses adversaires, le grief capital, j'allais dire le seul grief pour lequel on s'agite ainsi; c'est celui que Torgane de la loi et de la moralité publique, quelles que soient les difficultés du sujet, quelque répugnance qu'on puisse éprouver à mettre le pied sur un pareil terrain, doit aux consciences émues, puisqu'il faut qu'il leur parle, de traiter avec une entière ouverture : Le général Trochu a-t-il trahi? a-t-il tralii YVaupereur après avoir été comblé de ses faveurs et de ses

marques de confiance, et après ces embrassements, ces prétendus embrassements, veux-je dire, dont on a cru devoir orner Thistoire de l'entrevue de Châlons apparemment pour mieux justifier l'épithète de Judas? A-t-il trahi l'Impératrice après avoir juré, la veille encore, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, de la défendre et de mourir pour elle? A-t-il trahi la représentation nationale après avoir prêté serment de se faire tuer sur les marches du Corps législatif?

Oui, dit-on, et il suffit de rappeler la fonction acceptée par lui du Gouvernement impérial et les serments énergiques qu'il a prêtés et renouvelés, de constater que telle était sa situation jusqu'au commencement de la journée du 4 septembre, et d'ajouter qu'au milieu de cette journée il est devenu le chef du pouvoir né de Témeute, pour établir sa trahison. La trahison est rendue plus manifeste et plus odieuse encore par les faits dont on prétend avoir accumulé les preuves : la garde mobile ramenée à Paris malgré le vœu du souverain, sans autre intention admissible que celle d'organiser l'armée de la Révolution, et exaltée par une proclamation où on ne lui parlait que de ses droits ; le nom de l'Empereur supprimé dans le manifeste du Gouvernement de Paris; les conciliabules avec la gauche, les encouragements, les satisfactions données aux manifestations insurrectionnelles ; l'Assemblée laissée sans garde ; l'Impératrice abandonnée ; au moment où la souveraine venait, protégée par quelques serviteurs fidèles, d'échapper à la fureur populaire en prenant la route de l'exil, le général sortant avec son cortège, au milieu d'une espèce d'ovation de révoltés, et s'en allant paisiblement défiler par la rue de Castiglione ; enfin le cordial entretien avec M, Jules Favre à l'heure où la représentation nationale était violée, l'empressement de se rendre à l'Hôtel de ville pour adhérer à l'émeute, et l'ambition se révélant

jusqu'à ce point d'enlever à un trop confiant collègue la présidence du Gouvernement insurrectionnel.

Voilà l'acte d'accusation. Vous savez, messieurs, ce qu'il faut, après les éclaircissements qu'on vous a fournis, penser des circonstances groupées autour du fait principal; la démonstration a été à nos yeux tellement péremptoire, que je puis me borner à en énoncer le résultat : pas d'intrigues à Chàlons, pas plus d'embrassements que de menaces ou de désobéissance ; mais un général, depuis longtemps suspecté à cause de l'opposition qu'il croyait devoir faire à certaines choses, appelé à la dernière heure et faisant à l'égard de ce qu'il désapprouve et de ce qu'il demande des réserves qu'on accepte. Sur la question de la garde mobile et des proclamations du Gouverneur, plus de nuages après les dépositions des généraux Berthaat et Schmitz ; l'histoire des conciliabules est réduite à des relations à ciel ouvert avec les députés de toutes les nuances; celle des encouragements donnés aux manifestations tombe devant les déclarations précises de témoins oculaires et auriculaires. Le défaut de précautions militaires contre l'émeute peut-il être imputé au général après ce que nous savons de ses rapports avec le ministère? enfin les explications qu'il a données sur l'emploi de toutes les heures de la journée du 4 septembre, et sur toutes les démarches qu'il a faites, n'ont-elles pas été de point en point justifiées par les dépositions qu'il a produites? Ecartons les accessoires, écartons avant tout cette allégation certainement calomnieuse, que le général a préparé la chute du Gouvernement auquel il avait donné sa foi; restons, c'est bien assez! en présence de ce fait, tel qu'il se présente et se présentera à l'histoire, avec son apparence que je dirais presque terrible : Gouverneur de Paris pour l'Empereur au moment de l'émeute, le général Trochu, sans transition, est devenu membre, est devenu chef du Gouvernement sorti do cette insurrection.

A-t-on eu le droit de dire qu'en faisant cela il avait trahi?

Ah î je touche ici à ce qu'il y a de plus redoutable pour la conscience de l'homme public, l'appréciation de la conduite qu'il doit tenir dans les convulsions politiques; redoutable;, quand il ne s'agit que de garder sous le régime qui s'élève la situation qu'on avait sous le régime tombé, plus redoutable encore quand s'offre une situation plus haute; que doit-ce être quand à tout cela s'ajoutent des liens particulièrement étroits et des engagements particulièrement solennels avec le pouvoir déchu? Faut-il que nous trouvions et que nous sachions formuler une théorie des devoirs qui s'imposent en de pareilles crises,, et comme une casuistique à l'usage du fonctionnaire dans les temps troublés? Bien hardi qui prétendrait rédiger une semblable loi : moins que personne ici nous pouvons le faire; mais croyez bien que du côté des prévenus on ne le saurait pas plus que nous, car on sent comme nous que ce qui domine tout, c'est le salut du pays, et qui peut d'avance mesurer ce qu'il y a de sacrifices à faire dans certains dangers de la patrie? S'il est une règle, dans ces moments d'angoisse que je connais bien, je n'en conçois qu'une, et Dieu sait si elle suffit toujours pour donner le calme à celui qui la veut observer: c'est que l'homme de cœur s'interroge lui-même, se demande si son seul et pur mobile est le devoir, si rien de ce qui touche ses intérêts personnels ne l'emporte sur les droits de sa conscience et de sa dignité ; c'est qu'il se défie de l'argument, quelquefois perfide, qu'on croit trouver dans le bien public; mais en même temps qu'il sache sacrifier à ce bien sincèrement désiré et recherché, tout, y compiis l'estime du monde, qui ne voit que la surface; qu'il pèse tout cela^ et qu'il aille...

Est-ce là ce qu'a fait le général? J'en ai l'intime conviction.

33i PIŒiMIER RÉQUISITOIRE

S'est-il trompé? Vous pouvez le penser, mais alors vous ne sauriez le condamner pour cette erreur comme ayant trahi, c'est-à-dire comme ayant voulu trahir. Des erreurs ! je n'ai pas à rechercher s'il en a commis; si on le veut, je suis bien près de regretter en lui la surabondance de certaines choses et l'insuffisance de certaines autres, et quant aux faits de son administration, je le livre, comme il se livre lui-même, à la critique de ses adversaires; mais je ne veux pas m'arrêter à ces reproches, auxquels d'ailleurs je ne m'associerais qu'avec une grande réserve, me gardant bien surtout de lui faire un crime d'avoir trop cru à la force morale en laquelle il manifeste sa foi, messieurs, par l'appel même qu'il vous adresse. Imprudent, imprévoyant, illusionné, mal servi par son imagination à cette heure, dont la seule pensée fait frémir, où il lui a fallu, en présence de Paris soulevé, de désastres inouïs, de la France inondée par l'invasion étrangère, de la capitale déjà presque assiégée, improviser une réponse à une question formidable, qu'il ait été tout cela, on a le droit de le dire. Mais traître, mais coupable de ce crime, qui consiste à livrer à leurs ennemis ceux qu'on doit défendre ! Voyons ce qu'il dit : « A quel devoir ai-je failli? me faire tuer? et où? et comment? quelle lutte y a-t-il eu? quel sang a coulé? Parmi ceux que liaient les mêmes serments que les miens, qui donc a, non pas offert, mais seulement pu offrir sa poitrine à des coups qui n'ont pas été portés? Un écroulement presque instantané, cet eflbndrement dont on n'a pas à cliercher ailleurs que dans le numéro même du Figaro où je suis outragé la saisissante peinture, voilà au milieu de quoi je me suis trouvé. Le Corps législatif en déroute, faisant pour se reconstituer etreconstituer un pouvoir des essais que j'ai ignorés et qui d'ailleurs ne pouvaient inspirer aucun espoir, où le prendre, que faire pour lui et avec lui? » L'impératrice î ah! messieurs les jurés, nul ici ne nous vaincra en respect

pour l'infortune de la femme abreuvée de douleurs et de la souveraine exilée, et je suis bien sûr que de tant de poignants souvenirs conservés par le général Trochu, du jour que plus que personne il peut appeler fatal, il n'y en a pas qui lui soit plus amer que celui de l'instant suprême où il ne lui a pas été donné de porter au moins un dernier hommage et peut-être un dernier secours à cette femme et à cette souveraine. Mais il faut l'écouter et le croire quand il vous dit : (( J'ai fait ce que j'ai pu faire. Au milieu de ce tumulte qu'il faut avoir vu pour le comprendre, et des devoirs multiples, compliqués par certaines défiances, que j'avais à remplir, celui-là n'a pu être rempli. Le drapeau ne flottait déjà plus sur les Tuileries, tout était consommé. J'ai vu l'abime ouvert. Un Gouvernement, composé d'hommes qui n'ont jamais su que détruire, s'installait à l'Hôtel de ville, voulant la révolution et ne la voulant pas, effaré, sans projets, sans direction, sans autorité, épouvanté de voir derrière lui, sans savoir comment en empêcher le triomphe, ce que ces hommes avaient eux-mêmes déchaîné, ce qui a fait depuis la Commune, ce qui n'était pas prêt ce jour-là pour une action à main armée, mais ce qui pouvait l'être le lendemain ; chasser ces gouvernants de fait, impossible : là force publique conservatrice n'existait plus dans Paris. Les contenir, les absorber, faire d'eux un Gouvernement de défense nationale au lieu d'un Gouvernement de bouleversement politique : cette pensée, ce rêve, si l'on veut, m'a saisi. J'y ai vu l'unique chance de sauver, sinon le pays, du moins l'honneur ; moi qui, tant de fois, on en a maintenant la preuve, ai refusé de brillantes situations sous un régime dont toutes les tendances pouvaient ne pas me plaire, mais qui du nwins était le Gouvernement régulier, j'ai accepté ou plutôt j'ai pris, oui, j'ai pris la présidence de ces factieux, dont je n'ai plus voulu voir que le patriotisme; j'espérais les diriger vers le bien et les em-

pêcher de faire le mal. De l'ambition ! qui donc peut croire que j'eusse abordé autrement que comme le saciiûce de tout moi-même ce comble de l'angoisse et de la responsabilité? Ma lettre à l'amiral Fourichon montre assez à quelle œuvre je conviais ce vieil ami; elle montre assez si j'avais des illusions; elle montre encore ce que je pensais du jugement qu'on pourrait porter sur nous, et jusqu'à quel degré d'abnégation, au point de vue de ma réputation même, me conduisait l'amour de mon malheureux pays. Mais l'ennemi était aux portes et l'émeute dans nos murs. Qui donc, parmi ceux qui élaient là (je ne parle pas de ceux qui n'y étaient plus), eut rallié les débris de Tarmée ? Qui donc, si ce n'est le Gouverneur de Paris, était en situation d'achever cette œuvre impossible et qui a cependant été réalisée, d'organiser la défense de la capitale ? Qui, si ce n'est lui, pouvait inspirer confiance aux officiers qui nous restaient, et pour lesquels, à la démoralisation de la défaite, se joignaient les répugnances politiques? Qui donc, enfin, pouvait réunir plus que je ne l'ai fait les hommes d'ordre de tous les partis pour la résistance aux ennemis du dedans et du dehors, et le relèvement du moral de la nation? »

Messieurs, ne soyons pas oublieux et ingrats. Le général a raison d'évoquer ainsi nos souvenirs. Quand nous l'avons vu se levant au milieu d'un anéantissement universel, nous avons senti que tout n'était pas perdu. Militaires, fonctionnaires, citoyens, nous l'avons, non pas accepté, mais acclamé ; nous savions pourtant bien comment il était venu là, et la révolution nous faisait horreur, mais il n'y a guère d'hommes, môme parmi ceux qui l'accablent aujourd'hui, qui à ce moment , non-seulement l'aient appelé traître , mais ne l'aient pas remercié de nous avoir rendu, avec un ordre relatif, l'union, la force, presque l'espoir. Quant à moi, quelles qu'aient été depuis les impressions produites surtout par nos souliïances croissantes et par Tinsuccès de

renlreprise, je ne désavouerai jamais les sentiments que m'a causés la vue de Trochu à notre tête, et je lui pardonne bien des fautes pour le courage qu'il m'a donné.

Qui donc, aujourd'hui, exerce des poursuites implacables, et s'érige à son égard en justicier? Qui dcfnc, quand nous, juges impartiaux, nous nous sentons émus d'avoir à rendre un verdict sur ce vaillant soldat , ce thomme aux mœurs pures et au cœur généreux, qui donc s'arroge le droit de le condamner? Je pourrais ne rien ajouter aux paroles qui ont tout à l'heure, dans la bouche de la partie civile, fait un si fidèle portrait du Fir/aro et une si juste appréciation de son déplorable rôle ; je m'y associe hautement.' Mais un mot encore doit vou^s être dit sur cette feuille dont l'industrie consiste à mélanger pour tous les goûts le bien et le mal, et qui, dans notre société si profondément atteinte, est, on ne le proclamera jamais trop , un des plus énergiques dissolvants. Chacun, assurément, rend hommage à ce qu'il y a, au point de vue politique, de courageusement conservateur, dans la partie de ce journal où les principes sociaux sont défendus et la Révolution combattue. Mais le danger n'en est que plus grand lorsqu'à la faveur de ces Pi^emie?'- Parisj on insinue partout, en flattant le goût des choses malsaines, ce qui remplit les autres colonnes. Ecole de sarcasme et de scandale j spéculation sur la curiosité, la malignité, la frivolité, l'attrait de la vie molle et facile ; destruction par le ridicule, les vains propos, l'amusement à tout prix et le séduisant vernis donné au vice, de la vie utile, virile, et comme de la sève de notre jeunesse, en présence d'ennemis qui se réjouissent de cet abaissement ; altération du sens moral à ce point qu'il y a de ces feuilles que^ chefs de famille, vous ne pouvez sans danger laisser sur votre table; voilà, messieurs, quelle est son œuvre, dont peut-être, et le symptôme n'en est que plus grave, il n'a pas conscience. Et c'est là le justicier? et l'on rend, dit-on, un arrêt, parla

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voie d'une presse qui fait le tour du monde, en prenant et en apportant jusqu'ici l'accent d'une passion aveugle, d'une haine violente, que trahissent des mots comme la triste parole échappée hier à M. de Villemessant ! Et cela s'appelle faire de l'histoire; et conduit, forcé, pour mieux dire, par d'indignes procédés , à donner ici le rôle de défendeurs à ceux qui, voulant la guerre, ont bien su se la faire déclarer, le général diffamé verrait triompher de pareils adversaires! Mais nous-mêmes, messieurs, sommesnous bien compétents pour juger les questions que ces dangereuses plumes, prétendus organes de la pensée publique, se sont arrogé le droit de trancher, et qu'elles ont tranchées sous la forme que vous savez ! De l'histoire en ce moment et en ce lieu, quand nous sommes encore sous le coup des événements et dans l'eJEfervescence qu'ils ont* produite, et quand il vous faut, après un simple débat oral, en quelques audiences, sans délai ni plus ample examen possible, par oui ou par non, peut-être à la simple égalité des suffrages, condamner celui qui est le véritable accusé, et qui n'aura pas même la parole le dernier! Yoilà ce qu'on veut, voilà ce qu'on a combiné et ce qu'on se flatte d'obtenir! Messieurs, c'est une action mauvaise, condamnable, j'ajoute antipatriotique. Antipatriotique ! Ah ! nous entendons encore le mot qu'avec une vive émotion, partagée par ses auditeurs, prononçait à la dernière audience l'honorable général de Chabaud-Latour : On ne songe quà se déclarer ! Tous nos ennemis sont là, l'ennemi de la France.^ l'ennemi de la société, et, sous prétexte d'écrire l'histoire, c'est presque une guerre civile que l'on entretient. Vous craignez, dit un -de vos articles de préface, qu'on n'oublie les faits qui doivent éclairer le jugement de la postérité, et que le général, son amour-propre, et sa mémoire, ne profitent de cet oubli . Non, votre crainte nVst pas sincère. Vous savez bien qu'on n'a pas besoin de vous

pour perpétuer le souvenir d'une crise sans pareille pour la France, et rien ne vous empêche au surplus de prendre aujourd'hui vos notes pour les produire dans des temps moins troublés, avec un sens plus refroidi et une impartialité moins suspecte. Mais on veut faire du bruit et en profiter, agiter encore les esprits et bénéficier de cette agitation, faire appel, en les ravivant, aux émotions, aux colères de Paris, ameuter, laissez-moi dire ce mot, ces journaux et ces voix qui crient de toutes parts, sans écouter aucune défense : « Il faut que cet homme périsse! » On emprunte au langage du peuple égaré, pour l'appliquer à celui qui a tout sacrifié à son pays, ce mot dont vous avez vu le sinistre rôle dans nos malheurs : ce Nous sommes trahis ! » Encore une fois, c'est une action mauvaise ; c'est de plus une action injuste. S'il était vrai, messieurs, que ce ne fût que Texpression de l'opinion publique, ce serait une raison de plus pour que votre sentence redressât cette erreur. Mais déjà, croyez- le bien, on remonte ce courant, et il est aisé de voir l'impression produite sur les esprits sincères, par les justifications du général. Quant au magistrat qui vous parle, messieurs, se plaçant au milieu de tous, et comme s'il était l'un de vous, il formule dès à présent, avec une sécurité entière, et en homme qui croit savoir ce que c'est que l'honneur, ce verdict qui résume le débat : sur mon honneur et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, non, le général Trochu n'a pas forfait à l'hoDneur.

DE M^ GRANDPERRET

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