D'APRÈS LE FIGARO
Messieurs,
Je viens vous soumettre la défense de M. Yitu ; il se présente devant vous avec une respectueuse confiance dans votre haute et intelligence justice ; c'est la première fois qu'il soutient une lutte judiciaire. C'est un écrivain qui a toujours été fidèle aux mêmes sentiments, et qui par cette seule persévérance est digne de votre bienveillance. Il est accusé de diffamation et d'outrages publics.
Si la première accusation est de nature à provoquer un grave débat, la seconde ne doit pas retenir longtemps votre attention. Je pense qu'il ne reste plus rien de cette seconde prévention ; car, dans un senJjlable débat, on ne peut s'arrêter à quelques expressions que le goût condamne, mais non la justice ,
Lorsqu'il s'agit de rendre compte, soit du sang répandu à Buzenval, soit du rôle qu'on s'est attri-bué au milieu d'une crise révolutionnaire formidable, soit de l'exemple de fidélité politique qu'on a pu donner au monde, on ne peut plus être admis à faire entendre des récriminations subalternes à l'occasion de quelques inconvenances de langage^ d'où l'on voudrait faire sortir le délit d'outrages envers un fonctionnaire public.
[1 faut vous dire, messieurs, que ces procès d'outrages \\\\\ fonctionnaires publics ne sont intentés d'ordinaire que
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par de très-petits fonctionnaires ; mais, lorsque nous voyons l'ancien chef du Gouvernement du 4 septembre venir nous dire : «Je me prévaux de mes fonctions publiques pour réclamer justice de quelques expressions irrespectueuses >?, oh! alors, nous comprenons moins le procès, alors surtout qu'on ne doit pas être si susceptible pour soi-même lorsqu'on a toléré d^ telles infamies, de telles caricatures sur ceux que le malheur devait faire respecter.
M, Vitu aurait mieux fait de ne pas se servir de certaines expressions : Troppmann et Dumolard, par exemple. Quant au propos attribué à M. le général Ghangarnier, il n'en reste rien, si ce n'est le propos même.
M^ Allou a fait le siège du général ; mais celui-ci s'était promis, lui, de ne pas capituler, et il a tenu sa promesse. Le général a répondu ce que vous savez. Il était évident que, s'il n'avait pas tenu ce propos, il aurait répondu de suite : « Non, ce n'est pas ! » Ge propos circulait depuis longtemps ; M. Giraudeau l'a répété à M. Vitu, et M. Yilu Fa écrit.
M® Grandperret lit ici une lettre de M. Fernand Giraudeau, qui, ne pouvant venir en témoigner à l'audience, déclare que c'est lui qui a répété à M. Vitu le propos du général Ghangarnier.
Ne parlons donc plus de ce propos, continue M^ Grandperret. En ce qui concerne la déposition de M. le maréchal de Mac-Mahon devant la commission d'enquête, il est certain que l'illustre militaire a dit : « G'était mon qpinion. » A l'audience, lorsqu'on lui a demandé si quelque chose était venu changer son opinion, le maréchal s'est contenté de répondre, comme il l'avait fait de^vant la commission d'enquête : « G'était mon opinion. »
Passons donc au chef de diffamation. A ce sujet, j'ai pour mission de vous démontrer non-seulement que M. Vitu
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n'a écrit que ce qu'il croyait, que ce qu'il croit être vrai, mais qu'il l'a fait avec bonne foi.
C'est ce que je vais faire ; mais je ne veux plaider que le procès^ pas autre chose. On nous disait qu'il était question ici d'un débat entre M. legénéralTrochu'et l'Empire: je n'admets pas que M. Trochu s'élève à la hauteur d'une dynastie.
On vous a dit que nous avions cherché ce procès pour y apporter des regrets et des espérances. Nous sommes seulement ici des défenseurs. Vous nous prêtez vos préoccupations: c'est vous qui aviez besoin d'unetribune nouvelle pour faire une tentative désespérée devant l'opinion publique.
Messieurs, on s'est trompé, je ne viens pas faire une œuvre politique; je n'en connais qu'une qui soit honorable et bonne : c'est celle qui consiste à respecter, à aimer notre pays et à n'avoir pas d'autre passion que celle de la patrie. Contre les insinuations qui ont été lancées l'autre jour par mon contradicteur contre un homme illustre, qu'il se réserve pour le moment oii il sera à la Charmbre, où l'appelle son talent. Revenons donc au procès.
Je dirai d'abord à M. Trochu qu'il aurait dû suivre les conseils que donne M. le président de la République dans son discours de 1868:
(( Quand vous en arrivez aux agents de l'autorité publique à tous les degrés, ah! ceux-là, il faut les discuter sans mesure !... »
Et M. Thiers rappelait un passage d'un de ses précédents discours :
« Que demandions-UQUs autrefois, et que sommes- nous prêts à accorder encore? Est-ce la liberté de discuter les actes ministériels sans mesure? — Oui! — La liberté de nous calomnier? — Oui! — La liberté de nous imputer des faits vrais ou faux et plus souvent faux que vrais?
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— Oui ! — La liberté d'exciter contre nos personnes la haine, le mépris, tous les sentiments injustes? — Oui encore!... Oui, cette liberté^ nous l'acceptons franchement et sans réserve, comme condition du Gouvernement représentatif. »
Et M. Glais-Bizoin ajoutait : « C'est là la vraie liberté. »
Ne me demandez pas, car je n'en sais rien, si M. le président de la République persiste aujourd'hui dans ces principes ; mais ils n'en restent pas moins pour l'édification de tous. Dans le même discours se trouve encore un autre passage :
c( Il y a dans le pays des hommes illustres, qui, depuis quarante ans, figurent sur ce théâtre de la politique que l'Europe regarde, et où souvent ils eurent à éprouver des souffrances qu'il serait puéril de vouloir nier. Eh bien ! je vous le demande, quel est l'homme honnête, convaincu, persévérant, que la presse soit parvenue à amoindrir par ses dénigrements? Je vous défie de m'en citer un seul.
« Nos généraux, qui passent la frontière pour aller défendre le pays, vont braver les boulets de l'ennemi ; savezvous quels sont les boulets que nous, hommes publics, nous devons braver ? C'est Finjustice, c'est le dénigrement, c'est la calomnie.
(( Tels sont les dangers contre lesquels nous devons fortifier notre cœur. Si nous n'avons pas ce genre de courage, nous ne sommes pas dignes de mettre la main aux affaires
publiques. »
Je ne répudie pas ces paroles pour M. Vitu, qui n'en a pas besoin ; mais elles s'adressent à M. le général Trochu. La presse arrive toujours tôt ou tard à honorer ce qui est bien, et la postérité juge les hommes sur leurs actes. Si les
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événements que vous avez traversés laissent des inquiétudes dans votre esprit, n'espérez rien de la petite digue que vous voulez opposer aujourd'hui au courant de l'opinion publique.
Nous voulons vous parler de Buzenvalet du 4 septembre. Arrêtons-nous d'abord à Buzenval ; et je vais, à ce sujet, vous remettre sous les yeux l'article incriminé :
(c 19 janvier 1872 ! Anniversaire d'un jour dedeuil, oiile sang le plus pur coula dans une entreprise ténébreuse, que la conscience publique a flétrie du nom d'assassinat! Au moment où les régiments de marche de la garde nationale furent lancés à travers le brouillard contre les batteries prussiennes, le Gouvernement de la prétendue défense nationale était déjà résolu à capituler. ♦
« Une seule chose troublait ces âmes de sycophantes : ils craignaient l'indignation de la population parisienne et ses suites possibles quant à la sûreté de leurs précieuses personnes. Ils s'attendaient à être écharpés. a Le Gouverneur c( de Paris ne capitulera pas », avait dit le général Trochu dans une proclamation solennelle. Et cependant il savait qu'avant dix jours il aurait rendu la ville, les forts, les fusils, les canons de Farmée, payé 200 millions de contributions de guerre, et signé, avec les préliminaires de la paix, l'abandon implicite de l'Alsace et de la Lorraine.
\i Contre son attente, le farouche bombardement qui dévastait la rive gauche n'avait pas ébranlé le courage des Parisiens. L'expédition de Buzenval fut résolue. Cet lit l'élite de la jeunesse qu'on envoyait au feu : les résultais étaient prévus : le lendemain du désastre, la garde nationale et la population viendraient supplier le Gouvernement de mettre lin à une boucherie inutile, et le Gouvernement déférerait, non sans résistance, aux vœux de la population.
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<c Vains calculs! crime sans résultat !
(( La consternation fut grande, il est vrai. Presque tous les morts portaient des noms connus dans le monde, dans les lettres, dans les arts, dans la marine et dans l'armée* : H. Regnault, Franck Mitchell, Pérodeaud, Seveste, Perelli, Montbrison, Lesseps, Coriolis, Rochebrune ! Pardonnezmoi, cliers morts, de ne pas vous citer tous! Mais si l'on pleurait, on ne songeait encore qu'à vous venger.
« On lisait avec plus d'étonnement que d'épouvante les dépêches en style macabre où le Gouverneur cherchait à méduser la population, en ne lui parlant que de blessés, de brancardiers, de morts et d'enterrements. Rien n'y fit : les Parisiens demeurèrent stoïques. Ce que voyant, le Gouverneur et le Gouvernement prirent leur parti et se dirent : c( Eh bien ! nous capitulerons tout de même. »
Ainsi, selon M. Yitu, Buzenval a été une bataille inutile, une tentative de diversion pour l'esprit parisien, un moyen d'échapper à l'emportement de la population. Cela est dans l'article, c'est vrai. Mais M. Vitu ne donne pas là un récit de la bataille de Buzenval, il ne porte pas une accusation nouvelle contre le général Trochu.
Il parle selon la conscience publique, et nous avons à prouver seulement que M. Yitu n'a fait que suivre cette coilscience publique. C'était son droit; il avait le droit de dire la vérité à M. le général Trochu, qui nous poursuit en ce moment comme fonctionnaire public. Il me suffit donc de vous prouver que M. Yitu n'a fait que répéter ce qui se disait, et pour y arriver je vais vous donner un échantillon des nombreux articles qui se prononcent dans le sens de M. Yitu.
Yoici d'abord un article du Paris- Journal^ feuille dirigée par un homme de courage et de conviction, M. de Pêne. Cet article est intitulé : le Crime du {^janvier :
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(c Nous en demandons pardon à nos lecteurs, il s'en trouve parmi eux dont nous allons exaspérer les plaies encore saignantes ; il est des cœurs meurtris que nous allons crucifier pour la seconde fois. Mais avons-nous bien le droit de compter avec la douleur maintenant ? C'est notre pain quotidien de l'avenir. On n'en vit pas; on peut du moins apprendre à n'en pas mourir.
« On se souvient peut-être qu'ily a environ trois semaines, nous avons rapporté ici même le propos incroyable tenu par un officier supérieur devant qui on parlait de la défense et de la garde nationale :
« La défense est impossible, disait-il ; quant à la garde « nationale, puisqu'elle y tient absolument, nous lui ferons « faire une saignée et ce sera tout. »
« C'est en nous rappelant cette phrase que nous avons écrit ces lignes ; et cette phrase nous a été remise en mémoire par la nouvelle note du Journal officiel d'hier, sur les pertes subies par la garde nationale mobilisée dans la bataille du 19 janvier.
« La voilà donc cette saignée qu'on nous avait promise ! Elle a peut-être été un peu plus abondante qu'on ne l'eût souhaité. Mais, bah! une fois n'est pas coutume, et Ton savait bien qu'on n'y reviendrait plus. »
Viennent quelques mots adressés au général Clément Thomas, et que je passe sous silence, parce que sa mort a fait tout oublier. L'article continue :
ce Nous le disons au général Trochu et à tous ceux qui, de près ou de loin, ont prêté la main à cette prétendue af- (aire du 19 janvier : Vous avez commis tin crime, un crime de lèse- humanité^ un crime de lèse-nation^ un crime de lèse-conscience!
(( Le général Trochu et les autres savaient que Paris al-
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lait capituler ; ils savaient qu^il n'y avait plus de vivres en magasin, et que les armées de secours étaient trop loin pour que désormais il nous fût possible de les attendre.
« Mais on ne pouvait décemment capituler qu'au lendemain d'une bataille, c'est-à-dire d'une défaite — les deux mots sont devenus synonymes pour nos généraux de Paris. — Cependant on prit toutes les dispositions pour qu'un succès fût impossible : car qu'en aurait-on pu faire? Montretout était imprenable, disait-on. On chargea la garde' nationale de le prendre.
(( Ah ! vous avez voulu vous battre, braves gens î vous avez demandé à entendre de près le canon prussien 1 Allezy si vous pouvez et revenez-en si Dieu le veut ! Mais du moins Paris ne pourra plus rien nous reprocher, et nous pourrons en finir !
« Avouez-le, général Trochu : voilà quelle a été votre secrète pensée. .
« Yoilà l'historique de la journée du 19 janvier.
« Et pendant tout ce tem]îS-là, M. Jules Favre taillait la plume qui devait signer la capitulation , et le général Trochu invoquait Loyola pour trouver un moyen de ne pas être pris en flagrant délit de mensonge avec sa fameuse déclaration : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera « pas. »
(c Et Loyola lui répondait.
« La saignée faite, on entama les négociations avec Versailles.
« Avais- je raison d'appeler un crime cette journée du 19 janvier, un crime préparé, prévu, combiné, avec aggravation de guet-apens? Car interrogez tous ceux qui sont revenus de cette sinistre échauffourée, et ils vous diront que de tous ces canons fondus à Paris à si grand'peine depuis cinq mois, pas un seul n'a donné la réplique à l'artillerie ennemie.
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« Braves gens que vous étiez ! c'était pour mieux vous laisser entendre la canonnade prussienne !
« Dormez en paix, soldats morts sans profit, mais non sans gloire ! et s'il est vrai que, par delà de la tombe, les ombres reviennent parfois chez les vivants, que les vôtres aillent hanter les consciences coupables du crime du 19 janvier. »
. Voilà, messieurs, un exemple des fréquentes interpellations de la presse ; et certes l'article de M. Vitu est bien terne en présence de celui que je viens de lire. La population était constamment trompée par les proclamations; elle manifestait des revendications, et on lui a imposé une saignée. Vous voyez que la conscience publique était soulevée. Je viens de parler des journaux, voyons maintenant les livres.
Ce que je vais vous lire se trouve dans l'ouvrage de M. Sarcey, le Siège de Paris:
(( On assurait qu'un des vieux généraux, parlant de cette expédition, avait dit en propres termes : « Ces blagueurs « de gardes nationaux veulent absolument qu'on leur fasse « casser la gueule ; on va les y mener. » Ce propos soldatesque avait été traduitpar les journaux dans un style moins pittoresque, mais plus académique : ce La garde nationale (( veut une saignée; nous allons la lui faire faire. »
La bataille est perdue, et voici les réflexions qui arrivent :
f( Ainsi ce serait donc toujours la même chose ! Toujours on nous parlerait de ces masses énormes d'artillerie qui, arrivées à la fin du jour, changeaient la face du combat! Qu'avait-on fait de ces centaines de canons que nous avions par élan de souscription patriotique fait fondre et oflerts au Gouvernement de la Défense nationale ! Appa-
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remment il les gardait pour les offrir aux Prussiens le jour delà reddition.
« Ce ne fut qu'un cri : « On n'est pas si maladroit que (( cela.» Puis, la réflexion aidant, on se demande : « Est-ce t( bien vraiment maladresse ? Ne serait-ce pas plutôt calcul ? (( Ne veut-on pas, en effrayant les imaginations, incliner « les Parisiens à l'idée d'une capitulation ? »
(( Ceux qui pensaient ainsi, et ce fut bientôt tout le monde , faisaient remarquer la façon dont le Journal officiel venait d'annoncer les nouvelles qui lui étaient arrivées de province par pigeons. Nous ne tardâmes pas à connaître toute la vérité: elle était navrante... »
M. Francisque Sarcey dit que tout le monde s'était révolté contre la bataille de Buzenval, et M. Vitu a dit : « la conscience publique. »
Pourquoi M. |le général Trochu n'a-t-il poursuivi ni M. de Pêne ni M. Sarcey? C'est qu'on ne poursuit pas l'opinion publique. Est-ce qu'il y a là un débat judiciaire? Est-ce que vous pouvez, si haute que soit votre juridiction, vous prononcer en semblable matière? Est-ce que ce débat n'appartient pas tout entier à l'histoire et à la conscience publique ?
Et cependant M. le général Trochu poursuit M. Vitu, parce qu'il lui a dit la vérité, alors qu'il avait le droit de la lui dire.
Voulez-vous constater cette opinion publique dans d'autres classes de la société ? Voyez ce qui a été répondu par tous ceux qui ont déposé devant la commission d'enquête du 18 mars.
Vous verrez que la conscience publique tout entière s'était révoltée. Faut-il vous dire que M. le général Vinoy a jugé lui-même sévèrement cette affaire et la dépêche adressée par le Gouverneur de Paris en vue de demander
un armistice pour relever les morts, dépèche exagérée pour
faire excuser la capitulation ?
(( Il faut maintenant, disait la dépèche, parlementer d'urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours qui permettra Fenlèvement des blessés et Tenlèvement des morts.
(( Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très-solidement attelées et beaucoup de brancardiers. »
M. Vitu a dénoncé cette dépêche ; mais ici encore, n'estil pas avec l'opinion publique ?
Je lis ceci dans le livre du général Yinoy sur le siège de Paris :
. (( La journée du 19 janvier ne fut pas aussi meurtrière que pouvaient le faire supposer la longue durée du combat, la violence du feu de l'artillerie ennemie pendant le jour et la vivacité de la fusillade qui termina la bataille. Mais Paris tout entier fut frappé d'une profonde et indicible stupeur à la lecture d\ine dépêche du Gouverneur prescrivant «de parlementer d'urgence à Sèvres pour un armis- (ctice de deux jours », et déclarant « qu'il fallait du temps, « des efforts et beaucoup de brancardiers. »
c( Cette dépèche, non moins alarmante qu'exagérée, devait jeter un trouble douloureux dans la population, qui avait vu partir pour le combat qui venait de se livrer un grand nombre de ses enfants. Cependant, le chiffre des hommes tués ou blessés ne dépassait pas 3,000^ et c'était là une perte relativement peu considérable pour une lutte où près de 85,000 hommes avaient été engagés. »
Maintenant c'est le témoignage de M. le général Trochu lui-même que je veux consulter. Dans son livre : Une Page (l'histoire nationale^ M. Trochu énumère des fautes que je
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résume : a Le pays a déserté le contrôle de ses atTaires, le contrôle de l'institution militaire; il a permis que la noble et austère fonction des armes devint une industrie ; il a permis que s'introduisît dans les mœurs publiques un double fléau : le luxe anglais et la corruption italienne . »
« C'est à ce double fléau, s'écrie-t-il, que vous devez ce douloureux abaissement de virilité sociale qui expliquerait à lui seul les résultats de la campagne de 1870. »
Et enfin M. Trochu ajoute : « J'offrirai à l'Assemblée une page d'histoire militaire et politique contemporaine qui sera authentiqu e ))
Ainsi ce censeur sévère parle du pays au pays, à la France vaincue ! Quel langage !
Qui donc a rendu au pays d'assez grands services pour oser lui dire de telles vérités ? Ah ! c'est ainsi que vous parlez de la patrie ! Yous n'avez que le droit de vous agenouiller devant elle et de la pleurer.
Sans doute, nous avons tous bien besoin de devenir meilleurs ; mais est-ce à dire qu'il faille nous arracher les quelques joies qui ont traversé nos malheurs, et dire en souvenir des héros de Reischoffen et de Gravelotte qu'on fait en France une industrie du métier des armes ?
Ah! ce qui fait nos malheurs, ce sont nos divisions. Si nous étions plus serrés les uns contre les autres, comme nous pourrions espérer encore ! Je vous l'ai dit : je veux suivre le général Trochu, pour savoir quelles pouvaient être les espérances à la veille de livrer la bataille de Buzenval.
Il a d'abord dit que la défense de Paris ne pouvait pas durer plus de deux mois, parce que la ville ne pouvait être secourue du dehors.
Puis il révèle la combinaison autour de laquelle a pivoté
la défense : c'est, si je ne m'abuse, la sortie de oO,000 hommes qui devaient se diriger vers Rouen.
Eh bien ! la nouvelle de la victoire de Coulmiers arrive à Paris, et il dit :
c( Cette victoire renverse toutes mes combinaisons ; car Paris fut plein d'espoir de recevoir du secours du dehors. Paris vit dans le succès de Coulmiers, non pas un accident heureux, mais une marque, un présage certain de nos victoires de l'avenir.
c( A partir de ce jour se forma dans la population, dans la garde nationale, dans la presse, dans les municipalités de Paris, dans le Gouvernement surtout, l'esprit que voici : il faut sortir de Paris, marcher au-devant de l'armée victorieuse et résoudre ainsi le grand problème qui pèse sur le pays.
(( C'est vainement que j'expliquais que c'était là une théorie et des espérances auxquelles les faits ne répondraient pas. Il fallut marcher au-devant de Tarmée victorieuse, laquelle, sans tenir aucun compte des efforts accumulés dans la direction de Rouen, s'annonçait venant à Paris par la direction d'Orléans. Ce fut là, je le répète, dans l'esprit de Paris, la date d'un véritable vertige : on considéra que, pour battre l'armée prussienne, il ne s'agissait que de renouveler l'effort qui avait créé le succès de Coulmiers...
ce Je dus transporter de l'ouest à l'est tous les préparatifs que j'avais faits dans la plaine de Gennevillers ! . ...
(( Ce fut un travail immense, que je croijais à peine possible.
ce Je doute que jamais général en chef ait rencontré, dans le cours des faits qui créent sa responsabilité, un accident plus douloureux que celui que je viens de vous montrer : car j'étais bien assuré que quand j'aurais fait, plus ou
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moins impuissamment, l'effort très-périlleux que j'allais tenter, je ne trouverais plus libre la direction de Rouen ; et en effet, quand j'y revins, l'ennemi occupait Rouen, et il allait jusque sous les murs du Havre. »
Tout cela n'est-il pas étrange? Comment vous décidezvous à abandonner ainsi ce plan que vous avez mis deuxmois à élaborer? et si on vous force à cet abandon, pourquoi restez-vous le chef du Gouvernement?
Ainsi vous permettez qu'on s'établisse dans un endroit découvert. On livre la bataille de la Marne, et au commencement de décembre, alors que le général Trochu disait : /( Paris est abandonné à lui-même », c'est lui qui s'oppose à la paix.
Puis on se bat encore au Rourget ; au Rourget, où un jeune chef de mobiles a trouvé la mort, et dont les bulletins officiels ont tu le nom. H a fallu que l'opinion publique protestât pour que le Gouverneur de Paris se décidât à rendre au fils de M. Raroche un tardif hommage.
C'est bientôt l'intrépide Ducrot lui-même qui dit : « Il n'y a plus rien à faire. » Je demande alors à M. le général Trochu: «Le succès était-il possible ? l'a-t-il cru possible à la veille de la bataille de Ruzenval? » M. de Kératry ne le pensait pas, car voici ce qull a dit devant la commission d'enquête :
(( Jamais le Gouverneur de Paris n'a cru à une défense efficace. Or, quand on ne croit pas à-la pos^ibiHté d'une entreprise, il est souverainement imprudent et dangereux d'en accepter la direction. Sans cesse, le soir, à l'Hôtel de ville, il nous répétait que la défense était impossible, que Vanves et Issy tomberaient fatalement avant quinze jours aux mains des Prussiens, et que nous ne pouvions que chicaner l'ennemi. C'était son mot favori. Chaque fois qu'une
affaire de quelque importance, heureuse au début, s'achevant toujours par la retraite, avait eu lieu, il se félicitait en disant: « Nous les avons encore un peu chicanés. » Il était de bonne foi^ il ne tentait la résistance que pour l'honneur.
« Pour moi, voilà toute l'explication de ces sorties tronquées et avortées contre l'ennemi. Avec un pareil plan, il était impossible de rencontrer le succès. Quand on n'a pas la foi, on ne la communique pas à toute une population aussi prompte à toutes les sensations. Et puis, est-il bien, sous l'empire de semblables prévisions, de sacrifier hommes et millions pour paraître marcher à un résultat qu'on croit irréalisable et intangible ?
(( Mieux vaut ne pas retenir le pouvoir, quand on se sent impuissant pour l'exercer. ..
c( Pour moi, il cherchait à gagner du temps vis-à-vis des agitateurs de l'intérieur, tandis qu'il en perdait vis-à-vis des Prussiens; et je reste convaincu que, si le général Trochu s'était montré plus énergique et plus vigoureux, jamais la Commune, privée du premier coup de ses chefs véritables et intimidée dans ses couches inférieures, ne se fût installée à Paris. »
Voilà, messieurs, ce qui est consigné dans les annales parlementaires. Qu'est-ce après cela que l'article de M. Vitu? L'opinion de M. Yitu était dans tous les esprits, et je vous citerai tout à l'heure le discours de M. le général Trochu, qui, sous sa forme d'apologie, est véritablement une confession» Avant d'en arriver là, permettez-moi de vous lire quelques lignes de M. le baron StofTel :
(( Quant à la défense de Paris, attendez^ mon cher ami, pour vous former un jugement, que la lumière se fasse. Ne croyez rien de ce que diront les personnes intéressées ou les membres de cette détestable société, dite d'admiration
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mutuelle, qui nous trompe et nous déprave depuis plus de trente ans. Ils abusent de notre crédulité et de notre vanité nationale, pour nous représenter la défense de Paris comme une défense sublime ; mais suspendez votre jugement, et je vous donnerai des renseignements qui vous démontreront que le commandant en chef a fait de la défense de Paris un épisode où le grotesque le disputait au lugubre, et que son ineptie y a atteint de telles limites qu'elles ont touché de près au crime. »
Où est donc Faccusé ?... Je n'en sais rien, et cependant nous sommes au banc de la défense. Voilà des témoins qui viennent de partout et disent : « Mais ce qu'a dit M. Vitu, nous l'avons dit avant lui; et, s'il veut chicaner l'histoire comme il chicanait les Prussiens, ce n'est pas devant vous qu'il fallait venir. »
Maintenant j'arrive à la déclaration de M. le général Trochu devant la commission d'enquête parlementaire :
(( Il fut décidé en conseil qu'alors que nous n'aurions plus que sept jours d'existence devant nous, M. Jules Favre irait traiter à Versailles d'un armistice, qui était, en fait, une capitulation, devant une partie de la population et toute l'armée de la démagogie, qui s'y refusaient absolument. »
Or le combat de Buzenval a lieu le 19^ et l'on a traité de l'armistice le 22. Mais on avait dit dans les conseils du Gouvernement, — c'est M. le marquis de la Roche- Thulon qui répète la phrase dans son rapport :
(( L opinion publique ne sera calmée que lorsqu'il y aura 10,000 gardes nationaux par terre. » [Mouvement,)
C'est horrible 1 Amenez donc auprès de vous, avant
nous, dans cette enceinte, tous les écrivains, tous les rapporteurs qui se sont prononcés plus sévèrement que nous.
Est-ce que le général Trochu ne pouvait s'affranchir de toute discussion? Il dit qu'il n'a pas donne sa démission, mais qu'il a été révoqué. Ce n'est pas ce que rapporte M. Jules Favre.
Mais enfin, révocation ou démission, vous savez dans quel état de surexcitation était Paris ; et c'est à ce moment que M. le général Trochu reparait en scène pour dire aux Parisiens : « Laissez briser vos portes par le canon ; ne les ouvrez pas. »
Il soufflait ainsi sur l'agitation générale, et il fut certainement cause des manifestations qui se produisirent.
Voilà comment le général Trochu est descendu du pouvoir ; nous allons voir comment il y était monté.
A ce moment M^ Grandperret, qui parle depuis une heure etdemie environ, paraîtvisiblementfatigué. Sur sademande,
M. le président Legendre suspend l'audience.
Après une demi-heure de suspension, l'audience est reprise, et M* Grandperret poursuit sa plaidoirie :
Messieurs les jurés, dit Téminent orateur, je vais m'efforcer d'occuper votre bienveillante attention le moins longtemps possible. Je voudrais d'abord vous donner quelques renseignements sur la carrière de M. le général Trochu. Il est trop loin de ma pensée de protester contre les éloges dont elle a été l'objet à l'audience précédente. La carrière de M. le général Trochu a été très-brillante ; et, pour ce qui est du courage personnel, pour l'intelligence professionnelle, il mérite très-amplement tout ce qui a été dit.
Mais je voudrais simplement vous montrer que M. le général Trochu n'a pas été, comme il vous l'a dit si souvent, 1 objet de la malveillance gouvernementale; et je crois qu'il
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résulte des explications qui ont été données par mes contradicteurs que M. le général Trochu a eu au contraire la carrière la plus heureuse.
Il était chef d'escadron en 18^)0; il était alors aide de camp du général Neumayer. On vous a raconté un incident de latin de cette année 18o0, avec cette liberté que l'on prend en racontant les choses qui remontent si loin. C'est à la suite de l'antagonisme qui s'était élevé entre le général Changarnier et le général Neumayer que le premier perdit son commandement. Le 3 janvier suivant, M. le chef d'escadron Trochu était nommé lieutenant-colonel par le Prince-président. Une année après, il fut nommé directeuradjoint du service du personnel sous le maréchal Saint- Arnaud, trente-six jours après les événements de décembre. Tout ce qui regardait les commissions mixtes était dans le service de M. Trochu. Aux termes des règlements militaires, il faut deux ans de grade pour passer colonel : M. Trochu fut nommé colonel après deux ans et dix jours.
En 1853, sur une liste de colonels, il était le trentième; un an et dix mois après, il était fait général de brigade. En 1859, le 24 mai, il devint général de division. Cet avancement est assez rapide. Mais, sous tous les Gouvernements, il y a toujours des hommes bien traités et qui sont toujours mécontents, qui se disent méconnus.
Il y a deux manières différentes de traiter ces hommes. Le sombre Philippe II disait d'un personnage de la cour qui était toujours mécontent : « Ah ! celui-là veut passer pour un martyr: » il le sera. Et le roi tint cruellement parole. Mais un autre souverain, le prince d'Orange, Guillaume III, qui se trouvait dans une situation analogue vis-à-vis d^un homme qu'il avait toujours bien traité ei qui ne cessait de se plaindre, disait : « Ah ! il a voulu passer pour victime ; mais j'ai toujours pris grand plaisir à le désappointer. » Eh bien ! l'Empire a toujours désappointé le général
Trochu, et il a toujours eu raison, sauf à la veille du 4 septembre.
M' Grandperret retrace ensuite le rôle de M. le général Trochu au camp de Ghâlons, et prouve que l'intérêt dynastique n'a été pour rien dans le mouvement des armées ; puis il revient ensuite avec le général à Paris^ et, pour répondre à cette allégation que le nom de l'Empereur aurait étéeffacé de la proclamation par l'ordre de l'Impératrice, l'éloquent défenseur lit la lettre suivante, adressée à la princesse Anna Murât :
(c Ma chère Anna,
« Je viens de lire dans le Journal officiel le discours du général Trochu. Je ne sais si l'indignation sera assez forte pour me faire surmonter le dégoût que j'éprouve à la pensée de cet homme qui, après avoir trahi et abandonné la souveraine, essaye aujourd'hui, du haut d'une tribune française, de déshonorer la femme.
(( Dans un récit fantastique, il ose me présenter comme une ambitieuse prête à trahir le pays et l'Empereur, voulant effacer son nom d'une proclamation pour des raisons que le général seul a pu trouver dans son cœur, mais qui^ grAce à DieUj n'ont jamais eu de place dans le mien.
(( Il côtoie la vérité comme il a côtoyé les Tuileries, sans y entrer. Il s'empare d'un fait réel pour le dénaturer. La première phrase de sa proclamation, dont il me montra le projet dans la nuit du 17 août, annonçait que le général précédait l' Empereur seulement de quelques heures,
(( Lorsque l'éventualité de ce retour fut écartée, il fallait nécessairement modifier cette phrase. J'en lis l'observation au général, et c'est là l' incident dont il profite pour me prêter un rôle odieux. Vous qui savez que l'Empereur m'est
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devenu plus cher depuis nos malheurs ; vous qui savez combien j'admire son abnégation, son courage, son calme inébranlable en présence des plus viles calomnies, croyez-vous que j'eusse choisi un tel moment pour le renier?
« 11 "«st aussi une accusation que je veux relever. Le général Trochu prétend que le Gouvernement de la Régence n'a rien fait pour la défense de Paris, du 17 août au 4 septembre. L'enquête, j'en ai la certitude, prouvera le contraire. Le général s'accuse lui-même, puisqu'il était à la tête du comité de défense, personne ne pouvait paralyser son autorité : la loi concentrait entre ses mains les pouvoirs de l'état de siège, ces pouvoirs exceptionnels que Cavaignac a exercés en 4848, et Mac-Mahon en 1871. Quanta moi, j'accepte résolument iouie ]di part de responsabilité qm me revient dans les événements politiques auxquels j'ai été mêlée comme Régente ; mais il est un honneur que je ne me laisserai pas enlever, celui de n'avoir eu qu'une pensée, le salut du pays, et d'avoir en toute circonstance subordonné à sa cause toutes les questions dynastiques.
(( Je n'ai fait en cela que suivre l'exemple de l'Empereur: lorsque sur le champ de bataille de Sedan il se sacrifiait pour sauver 70,000 existences, lorsqu'il s'effaçait pour laisser à la Régence toute liberté de traiter sans lui, il croyait supprimer ainsi le seul obstacle qui s'opposait à la paix, le roi de Prusse ayant déclaré que c'était l'Empereur qu'il combattait et non la France.
«Pendant ce temps, le général Trochu, d'accord avec l'opposition, fait une révolution, prive ainsi la France de l'appui de l'Europe monarchique^ dégage les souveraiîis et leurs Gouvernements des engagements pris, « et commence cette héroïque folie » qui est la cause de nos désastres. Pourtant, il l'avoue lui-même, à partir de la fm de septembre, il ne croit plus ni à la défense de Paris ni aux armées de province; il n'a d'espoir que dans l'intervention de l'Angleterre, de
l'Italie et de l'Amérique : rêve maladif de son imagination surexcitée! Pour le réaliser, il commence par enfermer le ministre des affaires étrangères dans Paris et l'isole du corps diplomatique. Lui qui s'est tant et si durememi élevé contre ce qu'il appelle les imprévoyances de l'Empire ! il ne sait rien prévoir, il attend que les événements le relèvent de son poste et que le hasard donne une issue à la défense de Paris.
« Sa capacité politique est jugée; quant à son caractère, puis-je l'estimer, quand je me rappelle encore de quel air convaincu il disait, pour me rassurer sur ses sentiments, que je ne voulais pas suspecte?^ : « Souvenez-vous que je suis ((Breton, catholique et soldat?» Il a oublié depuis que la Bretagne est la terre classique de la fidélité, que le catholique est lié envers Dieu par le serment qu'il a fait aux hommes, et que le soldat ne doit jamais tirer contre une cause l'épée qu'il a reçue pour la défendre.
(( Je finis ici ma trop longue lettre, et pourtant j'aurais bien des choses à ajouter, mais le temps me presse, voulant profiter d'une occasion sûre.
(( Je vous embrasse tendrement, vous et les vôtres.
(( Votre affectionnée tante,
(( Eugénie. )>
Après celte lecture, M*^ Grandperret critique la conduite du général Trochu, à l'égard de l'Impératrice ; et, pour répondre à l'incident relatif aux princes d'Orléans, il affirme que l'Impératrice songeait seulement alors à sauver la France .
On disait l'autre jour, pousuit M-" Grandperret, que la proposition de l'Impératrice était un piège; eh bien! je vous plains. Allez demander à votre honorable ami, M. Jurien de la Gravière, ce qu'il pense du frémissement
DE M" GRANDPERRET. ;}(; 1
patriotique qui élevait à cette hauteur rame de Tlmpératrice. Demandez-le à M. le comte de Chabaud-Latour. Ces messieurs vous diront ce qu'était Phéroïsme de cette femme, que vous avez vue sur son calvaire, où vous ne l'avez pas secourue.
J'arrive maintenant aux moyens que M. le général Trochu aurait pu employer pour faire face aux événements qui se préparaient. M. le général Trochu^ dans sa lettre au Temps, parle de la force morale .
Vous comprenez, messieurs, que sur cette théorie de la force morale il faut s'entendre. C'est une grande chose que la force morale, c'est incontestable ; mais il parait qu'il y en a de plusieurs sortes .
Il y a la force morale qui consiste à souffler au milieu d'une population impressionnable la surexcitation que vous savez, et à l'aide des moyens que vous connaissez ; il y a la force morale qui consiste au moment d'une capitulaiion à jeter au milieu d'une population troublée un nouveau ferment de discorde, à l'aide d'une lettre semblable à celle que le général Trochu a publiée après sa démission ou sa révocation .
Il y a la forcé morale qui laisse impunie une tentative comme celle du 31 octobre.
Il y a la force morale qui laisse armées toutes les forces révolutionnaires; il y a une force morale qui laisse leurs fusils, leurs canons et leurs munitions aux insurgés.
Il y a une force morale qui prépare le 18 mars, comme l'a dit M. de Kératry ; et sur celle-là nous ne pouvons pas nous entendre.
Mais il y a une autre force morale que nous honorons profondément . c'est celle qui réside non pas dans les proclamations et dans les discours, mais dans les caractères et dans les actes.
Eh bien! messieurs, ces proclamations avaient alarmé
certains membres de la gauche, et c'est à cette occasion que le 21 ils étaient entrés en relation avec le général ïrochu ; c'est à cette occasion que M. Jules Favre et une dépatation dont il a été parlé, se présentaient le 21 août chez le général Trochu, après lui avoir demandé un entretien par écrit. Et voici maintenant ce que raconte M. Jules Favre:
« Dans le long entretien qu'il voulut bien m'accorderle dimanche 21 août, il s'expliqua avec une entière franchise. J'étais accompagné de mes collègues^, MM. Picard et Jules Ferry, et de quelques électeurs de Paris, au nombre desquels se trouvaient M. Tirard et le docteur Montanié. La conversation n'avait rien d'intime, et le général presque seul en fit les frais. . .
« Cet incomplet résumé ne peut donner qu'une bien faible idée du discours qui nous tint sous le charme pendant près de deux heures. Tour à tour simple et incisif, quelquefois véhément, prodigue d'images, toujours abondant, le général semblait prendre plaisir à soulager son âme par cette éloquente effusion. Il nous témoigna, en nous congédiant, une affectueuse cordialité. )>
Voilà, messieurs, un entretien qui avait été demandé par écrit au nom de plusieurs députés. Il a duré deux heures. M. le général Trochu a eu la gloire de tenir M. Jules Favre sous le charme de sa parole pendant près de deux heures . C'étaient deux grandes éloquences qui se contemplaient entre elles, et on se quitta avec la plus affectueuse cordialité.
Et alors, vous comprenez comment M. Jules Favre, après ces lignes sympathiques, pouvait, dans la séance du 3 septembre, parler de M. le général Trochu dans les termes que voici.
Il disait à la tribune :
(( Ce qu'il faut en ce moment, et ce qui est sage, ce qui
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est indispensable, c'est que tous les partis s'effacent devant un nom représentant la France, représentant Paris, un nom militaire^ le nom d'un homme qui vienne prendre en main la défense de la patrie. Ce nom^ CE NOM CHER ET AIME, il doit être substitué à tout autre, »
Des cris se sont élevés dans l'Assemblée, et M. Jules Favre reprenait:
« Tous les autres noms doivent s'effacer devant celuilà,., ainsi que ce fantôme de Gouvernement qui a conduit la France où elle est aujourd'hui. . . »
M. le ministre de la guerre répliqua :
« Je dirai à l'honorable M. Jules Favre, qui fait allusion à un homme dont il n'a pas prononcé le nom, mais [qu'il a désigné assez significativement pour que le doute ne soit possible pour personne, je lui dirai: ik J'ai trop de confiance «: dans la loyauté et V honneur de celui que vous avez dési- « gnéj pour croire un seul instant qu^il consentit à accepter, a contrairement au serment qiiil a prêté, la position que « vous voudriez lui faire. »
Yoilà ce que disait M. le comte de Palikao le 3 septembre.
Voyons maintenant, messieurs, les acteurs de la scène du pont de Solférino. Vous connaissez le récit du général : « J'étais à cheval, je vois s'avancer vers moi un homme de grande taille que je ne connaissais pas; il me dit que l'Assemblée était envahie, qu'il n'y avait plus rien à faire pour sa protection, et qu'il se rendait à l'Hôtel de ville pour proclamer un nouveau Gouvernement. » Eh bien ! voici les déclarations de M. de Kératry sur ce qui se passa au pont de Solférino, à cette heure critique^ c'est-à-dire après l'envahissement de la Chambre :
(( A cette heure critique, le dénoùment était toutindi-
que: j'engageai M. Jules Favre à marcher sans retard sur l'Hôtel de ville, certain que j'étais que nous rencontrerions en route le général Trochu, dont le concours était nécessaire à l'issue pacifique de la révolution. »
C'était M. de Kératry qui avait interpellé si violemment le ministre de la guerre pour avoir donné des ordres contraires à ceux du général Trochu. Et maintenant, M. de Kératry dit devant la commission d'enquête qu'il était certain de rencontrer le général Trochu.
« Nous nous mîmes en marche par le pont de la Concorde, M. Jules Favre et moi en tête. M. Jules Ferrv marchait derrière nous. Une population inimense nous escortait et nous étouffait presque, tel était l'enthousiasme. Nous rencontrâmes sur le quai des Tuileries, en face du Conseil d'Etat, le général Trochu, à cheval, entouré de son étatmajor ; il était évident qu'il attendait là que les événements s'accentuassent pour prendre des résolutions conformes avant tout aux nécessités de la défense nationale. Nous avions le droit de penser ainsi.
c( En effet,, une délégation de la gauche, composée de MM. Jules Simon, Ernest Picard et moi, s'était rendue quelques jours auparavant à sa résidence du ministère d'Etat, et il était résulté clairement des explications échangées dans un très-long entretien que le général voulait rester étranger à toute action politique, et ne s'occuper uniquement que des attributions militaires. Mais à ce moment si critique, son rôle devait forcément se modifier : il fallait qu'il se prononçât à l'instant pour ou contre les événements qui s'accomplissaient. »
Ainsi, messieurs, nous connaissons une première délégation de la gauche qui se composait de MM. Jules Favre, Picard et Jules Ferry.
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En voici une seconde composée de MM. Jules Simon, Kératry et encore M. Ernest Picard.
Et dans cet entretien, vous dit M. de Kératry, il fut clair pour nous — et ce langage est très-significatif — que M. le général ïrochu voulait rester étranger à toute explication : ce qui était, en effet, très-clair de la part du Gouverneur de Paris parlant aux membres de la gauche qui préparaient le renversement de l'Empire,
Voici maintenant quelle est la déclaration de M. Jules Favre :
(( Nous venions de dépasser la grille Solférino, lorsqu'au milieu d'une masse de peuple je vis le général Trochu, suivi de son état-major, et venant à nous au petit pas. Notre colonne fit halte un instant. Je fendis la presse, et, tendant la maiyi au général^ je lui fis connaître en quelques mots l'événement de la journée.
(( Il n'y a plus de Gouvernement, ajoutai-je: mes amis « et moi allons en constituer un à THôtel de ville ; nou^ (( vous prions de rentrer à votre quartier et d'y attendre nos «.( communications. » Le général ne fit aucune objection, et s éloigna au trot du côté du Louvre. y>
Yoici maintenant le récit de M. Floquet :
c( h la hauteur du Pont-Royal, nous avons rencontré un général achevai, accompagné de deux aides de camp, qui se dirigeait vers le Corps législatif. On me dit que c'était le général ïrochu, que je ne connaissais pas de figure.
a Jules Favre, auprès de qui je me trouvais, lui tendit la main; ils causèrent; je n'entendis pas ce qu'ils se dirent, mais bientôt le général tourna bride, et pendant qu'il s'en
allait vers la place du Carrousel, la colonne continua sa marche vers l'Hôtel de ville. »
Voilà des récits qui ne peuvent pas se concilier avec ceux de M. le général Trochu. Lorsque M. le général Trochu a été abordé par M. Jules Favre, ce n'était pas pour lui un inconnu. M. Jules Favre entre en pourparlers avec le général Trochu; il lui tend la main, il lui annonce que l'Assemblée est envahie, il l'invite à rentrer à son quartier. M. le général Trochu ne fait aucune objection; il rentre au Louvre, pour y attendre les communications qui vont lui arriver de l'Hôtel de ville .
Eh bien î je demande s'il ne devait pas se rendre partout ailleurs. [1 ne va pas au ministère de la guerre, il rentre au Louvre !
Là les communications lui arrivent, on vient le chercher^ et aussitôt M. le général Trochu se rend à l'Hôtel de ville, où, selon un de ces mots qui resteront, il va faire du Lamartine.
Faire du Lamartine ! On a voulu sauver le mot à la précédente audience, en rappelant l'admirable et courageuse conduite de Lamartine en 1848.
Oh! oui, c'est une journée mémorable pour Lamartine: il a eu la plus admirable énergie, le plus grand courage, lorsqu'en face d'une foule effarée, il est venu courageusement déchirer le drapeau rouge. Eh bien! le général Trochu aurait ce courage, je crois; mais ce jour-lt\ il n'y avait pas le moindre péril à courir.
Et il allait tranquillement cueiUir le fruit révolutionnaire qui s'appelle la présidence du Gouvernement du 4 s?ptembre . Il arrive à l'Hôtel de ville, et voici sa déclaration :
(( Je ne sais si les hommes que j'apercevais là pour la première fois — excepté M. Jules Favre que j'avais vu
DE M'' GRANDPERRET. 'MjI
le matin même — étaient véritablement des usurpateurs se jetant sur la proie du pouvoir ; je dois dire qu'ils n'en avaient pas l'apparence.
(( L'un d'eux me dit : a Général, nous voudrions que, (( dans cette crise redoutable, le pouvoir ne tombât pas (( entre les mains de ceux qui sont là à côté...^ si vous (( consentez à être ministre de la guerre du Gouvernement « provisoire, demain, à votre nom se rallieront les officiers (( et les soldats; l'ordre pourra être maintenu dans Paris. »
(( Je répondis qu'avant de prendre une telle résolution, je devais aller rendre compte de ce qui se passait au ministre de la guerre, de qui je dépendais; et immédiatement je me rendis au ministère, où je trouvai le général de Palikao livré à une profonde douleur; il croyait que son fils, le colonel de Montauban, officier de mérite, avait été tué à Sedan. Il me reçut cette fois avec la plus grande cordialité : « Général, me dit-il, la révolution est un fait accompli . « Si vous ne prenez pas la direction des affaires, tout sera (( perdu; si vous la prenez, tout sera peut-être encore perdu, (( mais les troupes iront à vous. »
(( Je rentrai à l'Hôtel de ville, et je dis au Gouvernement provisoire qui s'était, en mon absence, augmenté de M. Rocbefort : « Si vous voulez qu'au milieu de ces doulou- « reux événements, je sois spécialement utile, il faut que <c je sois le Président du Gouvernement (c'était M. Jules (( Favre qui l'avait été jusque-là), et je fus à l'unanimité (( nommé Président. » Telle est, messieurs, l'iiistoire abrégée, mais rigoureusement exacte, de ce que j'ai vu et su de la révolution du 4 septembre. »
Vous voyez, messieurs, avec quelle persistance M. le général Trochu déclare qu'il ne connaissait personne parmi ceux qui étaient réunis à l'Hôtel de ville. Nous connaissions déjà le premier entretien avec MM. Jules Favre, Jules
3(iS PLAIDOIRIE
Feri-y, Ernest Picard, et le second avec MM. Jules Simon, Picard et de Kératry. J'ai encore un nom que je pourrais citer : c'est celui de M. Arago. Voici une lettre de l'officier qui commandait au Louvre :
« Vous avez encore bien raison de dire aussi, mon général : « Personne n'ignorait alors la confiance que (( l'extrême gauche accordait au général Trochu. »
« M. Arago y était sans doute pour quelque chose ; et lorsque ce général, dans son discours à l'Assemblée nationale, le 14 juin dernier, dit que, arrivé à l'Hôtel de ville, au milieu de ces hommes qu'il voyait pour la première fois, excepté M. Jules Favre, il oubliait certainement que M. Arago lui avait fait une visite au Louvre entre neuf et dix heures du matin, le jour de son installation dans ce palais. J'étais dans le cabinet de service avec son chef d'état-major, lorsque M. Arago fut introduit par un huissier demandant à voir le général Trochu.
« Je n'apprécie pas le fait, je le constate.
« J'ai vu M. Arago : c'est une figure qu'on n'oublie pas. »
Voulez-vous savoir, maintenant, comment M. Jules Favre rend compte de l'entrevue à l'Hôtel de ville et ce qui s'y passe. Voici son récit :
« Nous venions de nous installer. Un exprès avait été envoyé au général Trochu, qui pénétra non sans peine jusqu'à nous. Il n'avait plus son uniforme, et néanmoins il venait se mettre à notre disposition. Son langage tut net et ferme, a Je vous demande, nous dit-il, la permission de (( vous poser une question préalable : Voulez-vous sauvei( garder les trois principes : Dieu, la famille, la propriété, «en me promettant qu'il ne sera rien fait contre eux? )^ Nous lui en donnAnies l'assurance, u A cette condition,
DE i\P GRANDPERRET. 309
(( reprit-il, je suis avec vous, pourvu toutefois que vous fas- « siez de moi le Président du Gouvernement. . . »
(( La franchise de cette déclaration inattendue ne déplut à aucun de nous. Nous acceptâmes ses conditions, et il partit, une badine à la main, pour aller prendre possession du ministère de la guerre. »
Vous voyez, messieurs, qu'il est bien difficile de concilier les déclarations de M. Jules Favre avec les souvenirs de M. le général Trochu. M. le général Trochu accepte sans conditions la présidence du nouveau Gouvernement. Dès le premier entretien, il n'élève aucune autre condition que celle de sauvegarder Dieu, la famille et la propriété, et il réclame la présidence.
On lui en donne l'assurance ; il sort pour aller prendre dans ce moment le ministère de la guerre, et à cette audience M. Jules Favre vous a dit qu'il sort pour prendre possession de ce ministère, en même temps que d'autres de ses collègues allaient prendre possession des autres ministères. Et M. Jules Favre disait encore à cette audience que pour lui M. le général Trochu était sorti chef du Gouvernement.
Yoyons-le arriver au ministère de la guerre !
(( A cinq heures, dit M. le comte de Palikao, je reçus la visite de M. le général Trochu, venant m'annoncer qu'il • me remplaçait au ministère de la guerre; il ajouta qu'il désirait avoir mon opinion sur ce qu'il devait faire ; il ne me parla pas de sa rencontre avec M. Jules Favre, non plus que de ce qu'il avait fait dans la journée. »
A cinq heures, M. le général Trochu était sorti Président du nouveau Gouvernement, il était considéré par M. Jules Favre commeayant accepté cette présidence ; àcinq heures,
il arrive au ministère de la guerre, sa première parole est qu'il vient en prendre possession .
A cinq heures vingt, il fait acte d'autorité : une dépêche est adressée au général Vinoy; il lui envoie l'ordre de revenir à Paris, en lui disant : « La révolution est accomplie. »
Yoici l'emploi de la journée du général Trochu : Il est sorti à une heure ; il a été jusqu'au pont de Solférino ; il a serré la main à M. Jules Favre. Celui-ci l'a prié de rentrer au Louvre, d'y attendre les communications de l'Hôtel de ville . Il est rentré au Louvre ; il y a attendu ces communications ; elles sont venues; on l'a appelé à l'Hôtel de ville; il y est allé ; il a revendiqué la présidence du Gouvernement ; il est sorti chef de ce Gouvernement, pour aller prendre possession du ministère de la guerre, pour faire immédiatement acte d'autorité.
Eh bien î expliquez-moi comment les souvenirs de M. le général Trochu ont pu le troubler à ce point qu'il ait pu 'dire en face de l'Assemblée qu'il était sorti de l'Hôtel de ville pour rendre compte au ministre de la guerre de ce qui se passait. Il était bien temps de dire cela: il fallait y aller plus tôt; il fallait y aller après avoir rencontré M. Jules Favre ; il fallait y aller au lieu de rentrer au Louvre ; il fallait immédiatement se mettre en communication avec les représentants du Gouvernement, au lieu d'attendre les communications de l'Hôtel de ville . Mais lorsque tout est consommé, dire qu'on va rendre compte au ministre de la guerre de ce qui se passe, c'est une explication inadmissible.
Cependant à ce moment-là encore il y avait un grand rôle à jouer pour le général Trociiu. Dans la soirée du 4, le Corps législatif se réunissait, et c'est dans cette réunion que M. Jules Favre vient jeter aux députés cette parole arrogante : (c Vous êtes dissous. » Je vous demande si M. Jules Favre aurait pu prononcer ces paroles, s'il n'avait cru pou-
DE M" GRANDPERRET. 371
voir compter sur l'assistance, la collaboration de M. le général Trochu. M. le général Trocliu vous a dit que lui seul pouvait rallier l'armée . Eh bien ! il fallait rallier l'armée autour de la représentation nationale ; et ce qui s'est passé dans cette soirée, c'est une seconde violation de l'Assemblée par le comité insurrectionnel dans lequel M. le général Trochu siégeait à côté de M. Rochefort.
Yoilà ce qui s'est passé dans la soirée du 4 septembre.
Et l'Impératrice, messieurs ! Vous savez ce qui se passait déjà dans la soirée du 3 septembre et qui faisait pressentir ce qui arriverait le lendemain. La veille, il y avait eu des désordres autour de la demeure du général Trochu. On a insisté beaucoup sur ces incidents ; je n'ai pas grand intérêt à y revenir. Yos souvenirs sont présents. Eh bien î c'est dans cette soirée du 3 septembre que M. Chevreau, ministre de l'intérieur, se rend chez l'Impératrice. Il va demander ensuite au général de venir aux Tuileries .
Il lui dit : « L'Impératrice est anéantie par les nouvelles qu'elle vient de recevoir; venez la voir. Vous pouvez beaucoup, venez! — Je n'a; pas dîné, répond le général, j'irai dans la soirée. »
Et bien plus tard dans la soirée : « Venez ! il n'y a pas un coin de son cœur qui ne saigne . »
Alors le général répond :
<( Eh bien ! j'irai dans la soirée. »
M. Chevreau se retire ; il porte cette réponse aux Tuileries ; il y revient plus tard : le général Trochu n'y avait pas paru. Il vous a dit que l'impression qu'il avait reçue était une impression d'inquiétude et de profonde tristesse.
Ceci annonçait ce qui allait se passer le lendemain, et je reprends le récit de M. Trochu ;
c( Pendant que ces événements se passaient, l'Impératrice avait quitté les Tuileries. Le général Schmitz, que
j'aVdis envoyé auprès d'elle, .apprit son départ par le viceamiral Jurien de la Gravière, qui était resté au palais. »
Les historiographes officiels, dont j'ai lu les récits à ce sujet, disent le plus ordinairement :
c( Les principaux fonctionnaires de l'Etat se pressaient autour de l'Impératrice, en ce moment suprême, pour prendre congé d'elle ; seul, le général Trochu ne parut pas. »
« Non î je ne parus pas ! je ne parus pas, parce que, au lieu d'aller offrir mes compliments de condoléance à l'Impératrice, j'allais, à cette heure-là même, défendre le Corps législatif, personnellement, par un effort que je savais devoir être impuissant, je le répète, mais que j'avais le devoir de tenter, après l'invitation que j'en avais reçue de l'un de ses questeurs, l'honorable général Lebreton.»
Et puis c'est tout, L'Impératrice avait quitté les Tuileries. Quand les a-t-elle quittées? Elle les a quittées sous l'imminence de l'envahissement du palais, lorsqu'elle n^ pouvait plus y rester. C'est seulement alors qu'elle est partie et qu'elle a quitté son poste.
Eh bien! M. le général Trochu, où était-il? Il avait promis beaucoup; mais qu'a-t-il fait?
n'avait dit : « Je me ferai tuer sur les marches du trône. » Vous avez entendu MM. Magne, Busson-Billault, Rouher, comte de Palikao : tous ont affirmé les protestations du général Trochu. Et ces protestations solennelles, qui s'adressaient à la femme alors qu'elle avait encore la majesté du rang, elles étaient oubliées lorsqu'il ne lui restaitplus que la majesté du malheur. M. Trochu ne parut plus aux Tuileries; il n'y parut plus, mais il paraîtra à l'ilùtel do ville. Il passe deux fois à la porte des Tuileries; il les côtoie, comme il a été dit dans la lettre douloureuse dont j'ai
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donné lecture ; mais il n'entre pas . Il avait dit au général Schmitz d'y aller. Oui, M. le général Schmitz y est allé à trois heures et demie ; mais il s'est arrêté à la porte. Il est revenu au Louvre ; et savez-vous ce qu'il a fait dire à l'Impératrice ? « Madame, je mets à votre disposition un capitaine de gardes mobiles avec son uniforme; il pourra vous être utile. » Yoilà ce qu'ils ont fait pour l'Impératrice .
M. le général Trochu revient du pont de Solférino; il passe encore devant le guichet de l'Empereur. A ce moment il ne sait rien de l'intérieur du palais ; il y a là une femme qui a le droit de l'attendre, qu'il a promis de défendre : il passe. Eh bien! messieurs, il ne s'agit pas ici d'opinion politique; il s'agit de sentiments qui sont l'honneur même et qui planent au-dessus des préférences politiques.
Cette femme qui était là, c'était une femme en qui se personnifiait une grande infortune, un grand péril, une grande chute ; une femme frappée trois fois^ on vous l'a dit, trois fois sacrée, et il a été donné à un homme de. pouvoir la protéger ; alors même qu'il n'y aurait pas eu promesse solennelle, c'eût été son impérieux devoir. Ni promesse ni devoir n'ont été tenus.
Oh î messieurs ! c'est là un de ces abandons dont l'histoire garde le souvenir î Vous avez entendu donner des explications ; mais il y a quelque chose qui ne peut pas être changé: ce qui restera, c'est ce passage subit d'un camp dans un autre, sans autre intervalle que le temps nécessaire pour voir briser un trône .
Je ne veux pas dire que M. le général Trochu eût dû briser son épée. Non : cette épée, il eût mieux valu, pour lui et pour la France, qu'il l'employât sur les champs de bataille. Mais, dans cette révolution si brusque, qui fait que le Gouverneur de Paris promettait le matin de défendre l'Impératrice et se trouvait le soir chef du Gouvernement
révolutionnaire, il y a dans la môme journée une transformation de pouvoirs dont l'histoire n'offre pas d'exemple.
Si, il y en a un qui appartient aussi à noire époque désordonnée : c'est celui de ce minisire du roi de Naples qui fut renversé par Garibaldi, Liborio Romano, une rare figure de ministre ! il s'est levé ministre de l'intérieur pour le Roi et s'est couché président du conseil pour Garibaldi .
C'est là encore une de ces renommées qui, au moment où elles ont cru toucher au suprême éclat, semblent préparer leurs propres funérailles. Voilà, messieurs, comment ils sont montés au pouvoir; vous savez ce qu'ils y ont fait, et il y a une chose que je dois vous signaler ^our terminer : il y a ce refus monstrueux de la paix qu'ils ont refusée. M. Thiers revenait de sa grande tournée européenne. Il arrive le 24 octobre ; le ministre anglais en France fait dire à son Gouvernement que la proposition de l'armistice est acceptée.
A ce moment même, l'Impératrice, qui venait de recevoir des nouvelles de Metz, envoie une dépêche à un grand personnage diplomatique qui se trouvait à Tours et le prie de voir immédiatement M. Gambetta pour lui faire connaître le danger.
(( Qu'on se hâte, écrit-elle, il n'y a pas une minute à attendre. Metz est perdu: faites la paix. » Et M. Gambetta, par un sentiment qui l'honore, chargeait notre représentant à Londres de porter ses remerciements à l'Impératrice.
M. Thiers arrive à Yersailles le 29 ; le 30, il entre en communication avec le Gouvernement ; on discute l'armistice avec ou sans ravitaillement ; on ne peut pas s'entendre ; mais après le 31 octobre, et lorsque la proposition d'un armistice est abandonnée, on fait des propositions de paix. Elles sont faites par M. de liismarck;et lès témoins que vous avez entendus avaient Ijien tort de se faire un scrupule de raconter les communications faites par M. Thiers : car
DE M" GRANDPERRET.
tout cela a été imprimé depuis bien longtemps. ^ que M. Thiers disait chez l'illustre évoque d'Orlét retour de Versailles :
<( A son retour de Versailles, M. Thiers raconta tout au long, dans les salons de l'évêché d'Orléans, les péripéties de ses négociations d'armistice. Sur la question des conditions possibles de la paix, voici les paroles qu'il mettait dans la bouche de M. de Bismarck: « Si Paris veut nous (( forcer aie prendre, nous resterons ici jusqu'à ce que la « faim le réduise à capituler. Nous n'emploierons pas le (( bombardement, mais nous serons plus exigeants : nous « demanderons cinq milliards, toute la Lorraine et toute « l'Alsace. — Et si nous traitions aujourd'hui? demanda (c M. Thiers. — Nous ne réclamerions, reprend M. de Bisc( marck, que deux milliards. Nous vous laisserions Metz ; « vous nous donneriez, derrière cette ville, la Lorraine (( allemande; vous garderiez la partie supérieure du Hautce Rhin ; vous céderiez Strasbourg et le reste de l'Alsace. « Voilà la paix que je vous offre. J'aurai de la peine à « décider le roi, mais je finirai par le convaincre. »
Devant l'Assemblée nationale, il donnait des explications dans lesquelles il devait être un peu plus réservé, mais où il faisait entendre de la manière la plus claire qu'on pouvait obtenir à cette époque une paix bien plus avantageuse que la paix désastreuse que nous avons été obligés de subir.
Eh bien î voilà ce qui a été refusé après le 31 octobre. Metz vient de capituler ; M. Thiers en a apporté la nouvelle à Pariç . L'armée allemande qui enveloppait cette ville devient disponible ; elle va se précipiter sur la France. M. le général Trochu a dit à satiété que Paris est abandonné, qu'aucune armée n'est en état détenir la campagne, et qu'en conséquence la capitale doit se rendre.
:n6 PLAIDOIRIE
Le Gouvernement connaît exactement la situation, la situation militaire ; et, à ce moment, il a refusé la paix ! Il pouvait sauver une partie du territoire, il ne l'a pas fait; il pouvait sauver trois milliards, il ne l'a pas fait ; il pouvait sauver tout ce que nous avons perdu dans la continuation de la guerre, il ne Ta pas fait.
On vous parle du 31 octobre et de l'excitation qui régnait dans Paris ; qui avait surexcité l'esprit public? Ce n'est pas moi qui vais vous répondre ; c'est M. Delpit, rapporteur de la commission parlementaire, qui dit, au nom de cette commission, que la population était trompée par le Gouvernement et par ses bulletins.
Il vous dit alors que ce Gouvernement ne pouvait pas se réfugier derrière la fermentation qu'il avait fomentée. La partie saine de la population était sous l'empire de la crainte du socialisme: si on lui avait fait connaître la situation, si on lui avait dit qu'il était impossible de continuer la guerre, bien certainement la paix aurait été faite comme elle devait l'être. Au lieu de cela, qu'y a-t-il eu? Pendant trois mois encore le sang a coulé et pour finir par perdre une province et trois milliards de plus. Voilà ce qu'ils ont fait, et ce n'est pas tout.
Au 6 décembre, on pouvait faire la paix encore. x4près les batailles de la Marne, M. de Moltke envoie un parlementaire au Gouverneur de Paris. C'est à ce moment que ce Gouverneur dit que la capitale était abandonnée à ellemême, qu'il n'y avait aucun secours à espérer de l'armée de province. C'est à ce moment qu'un conseil de guerre est tenu, et voici ce que je lis dans un ouvrage très-considérable que vient de publier M. Yalfrey sur la diplomatie du Gouvernement de la Défense nationale :
c( Dans le conseil du 6 décembre, dit-il, M. Jules Favre défendit avec beaucoup de bon sens cette thèse (celle des
DE M'' GRANDPERRET. 377
négociations de paix); mais il parait qu'il ne fut appuyé par aucun de ses collègues, et qu'il fut combattu avec la dernière énergie par le général Trochu, qui se prononça pour la continuation de la guerre à outrance et entraîna tout le Gouvernement. »
Le même auteur ajoute ces mots :
« Dans la séance de l'Assemblée des 14 et 1?) juin dernier, . M. le général Trochu a prononcé un discours qui ne s'accorde guère avec ces détails historiques. A notre grand regret, il nous est impossible de considérer ce discours comme autre chose qu'un plaidoyer, que les faits les plus authentiques contredisent à chaque pas . Au 6 novembre^ au 6 décembre^ mais au 6 décembre surtout, la continuation de la guerre fut l'œuvre personnelle du Gouverneur de Paris. »
Vous comprenez que lorsqu'il s'agit d'événements aussi considérables, c'est à la conscience nationale qu'il appartient de se prononcer. Ce que M. Trochu a fait le 4 septembre ; ce qu'il a fait pour la défense de Paris ; si c'est un homme qui a été bienfaisant ou pernicieux pour la France ; s'il a montré une grande loyauté ou une grande préoccupation de lui-même ; s'il a montré une haute supériorité ou une haute présomption : sur toutes ces choses, il faut qu'on puisse discuter librement, passionnément, violemment; et puis peu à peu la vérité historique se dégagera préservatrice ou terrible pour la mémoire de notre accusateur. Mais ce qu'il vient vous demander aujourd'hui, c'est impossible, parce qu'il vient en quelque sorte vous demander une lettre de crédit pour la postérité!
On vient vous demander d'apporter vos signatures au bas du discours de M. le général Trochu à l'Assemblée nationale ; on vient vous demander d'être garants et solidaires
378 PLAIDOIRIE DE W GRANDPERRET.
des actes de M. le général Trochu, de telle sorte que M. le général Trochu puisse s'établir dans votre verdict comme dans une sorte de situation retranchée où il serait invulnérable.
Non ! cela ne serait pas juste ; et ce qui n'est pas juste, vous ne le voulez pas. Surtout ce qui ne serait pas juste, c'est que mon client, que vous avez peut-être oublié, puisse sortir de cette enceinte avec la douleur d'être frappé par une condamnation, avec la douleur d'être condamné à un emprisonnement pour, dans ce débat ouvert sur le 4 septembre, avoir écrit un article dont il ne serait plus question depuis bien longtemps sans le procès actuel.
Non, messieurs, ce ne serait pas juste. Or je suis venu ici, je puis l'attester, pour concourir à une œuvre de justice, et non pour autre chose. J'espère que je ne me suis pas trompé î
J'aurai quelque peine à retrouver mon procès au milieu de la longue et brillante plaidoirie que vous venez d'entendre.
Il est beaucoup plus simple en effet que M^ Grandperret ne Fa voulu faire. Abstraction faite des outrages qui en forment le cadre dans les articles du Figaro^ — assassin^ Troppmann et Dumolard^ sycophante^ Tartufe^ etc., — dont je ne parlerai pas, en voici toute la matière :
M. Yitu affirme — contraste intentionnel et habilement ménagé qui a pour but et qui a pour effet de rendre mon caractère plus odieux — qu'aide de camp du maréchal de Saint- Arnaud en 1851 (assertion absolument fausse et dont personne, je pense, n'a relevé la fausseté), j'ai été — je cite textuellement — fauteur et collaborateur du coup dEtat. Il ne me parait pas que les témoins et l'éloquent défenseur de M. Yitu aient parlé de ce premier point auquel il avait cependant prêté une haute importance. Fauteur et collaborateur du coup d'Etat, exécuteur complaisant des décisions des commissions mixtes, puis traître à l'Empire, voilà le contraste qui me montre ruinant de mes propres mains,
dans une conspiration ténébreuse, l'édifice que j'avais contribu é à élever ! Enfin,, le crime, l'attentat, la tuerie de Buzenval qui auraient été imaginés par moi et par les membres du Gouvernement de la Défense, uniquement pour amener la population de Paris à nous inviter elle-même à ouvrir avec l'ennemi des négociations destinées à nous rendre, pour la sauvegarde de nos précieuses existences, la sécurité que nous avions perdue 1
Voilà, messieurs, tout le procès.
M^ Grandperret s'est étonné qu'après avoir été pendant toute la durée du siège, et depuis, raillé, insulté, diffamé^ j'aie tout d'un coup été surpris par la diffamation et par l'outrage de MM. Yitu et de Yillemessant, au point de sortir de la réserve et du silence absolus dans lesquels je me tenais renfermé. J'avais en effet adopté cette attitude, parce que, me considérant comme justiciable de l'opinion, je me refusais à me mettre en scène devant elle, à qui il appartenait d'examiner et de statuer, gardant cependant l'espoir que l'avenir mettrait plus de calme que le présent^ dans ses appréciations et dans ses arrêts.
Pourquoi suis-je sorti de ce parti pris de résignation, devant les outrages et les calomnies de M. Vitu, pourquoi ? Je vais le dire avec beaucoup de sincérité, parce que, à la fin de ces deux abominables réquisitoires qui n'ont été à aucun degré dirigés contre ma fonction publique, mais contre mon caractère et contre mon honneur, j'ai aperçu les noms de deux hommes dans le respect desquels j'ai vécu toute ma vie, et dont toute ma vie, jusqu'au jour où ce procès a commencé, j'ai recueilli les marques d'estime. [Approbation.)
Je n'ai connûtes articles du Fujaro, pour lequel — i\ la différence du général Changarnier — je n'ai aucun goût et que je ne lis pas^ je n'ai connu ces articles, dis-je, que huit ou dix jours après leur publication; c'est la clameur
publique (car mes amis s'abstenaient de m'en parler), ce sont des étrangers, des personnes inconnues mais très-bienveillantes, de Paris , et de la province, qui m'en ont révélé l'existence. Je les ai lus au moment de partir pour Tours, où m'appelaient des affaires de famille, et aussitôt je me rendis chez, le maréchal de Mac-Mahon, et je lui dis, — il est là, il m'entend : — « Yoilà des propos qui me (( paraissent plus indignes de vous que de moi, s'il est « possible; je ne vous fais pas l'injure de croire que vous c( les ayez tenus; mais je vous informe de ce qui se passe. (( Le journal le Figaro, dans une succession d'articles (( abominablement calomnieux (je n'avais pas le journal (( dans les mains, mais j^avais ses articles dans la tête), ce assure que vous avez dit à l'Empereur à la conférence (( de Châlons : « Je crois que c'est un honnête homme. »
Le maréchal me répondit : « J'ai dit à l'Empereur, à Cliàlons, que j'étais votre garant corps pour corps. )) Plus tard, ai-je ajouté, vous auriez dit à la commission d'enquête de l'Assemblée nationale : a Je le croyais un honnête homme. »
Je n'ai pas besoin de faire ressortir ce que cet imparfait a de profondément blessant. M. le maréchal me répondit : tt Mon cher général^ ma déposition devant la commission d'enquête ne tardera pas à être publiée, et tout cela — je cite textuellement — sera rectifié. »
Je ne vous dissimulerai pas, messieurs, que je faisais cette démarche auprès du maréchal, dans la pensée qu'il répondrait immédiatement au journal par quelques mots qui établiraient les faits tels qu'il venait de me les exposer. M. le maréchal s'est abstenu. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne pouvait me convenir de lui demander où de lui suggérer quoi que ce soit. Le même jour j'avais adressé
au général Changarnier une lettre (1) à laquelle il m'avait répondu de sa main le 5 février 1 872 :
(1) Voici cette lettre qui n'a pas été lue à Taudicnce :
Tours j 4 février 1872.
Mon général,
' Appelé pour deux ou trois jours en province par de pressantes affaires de famille^ je nai pas pu renouveler la tentative que j'avais faite à Paris, la semaine dernière, pour vous rencontrer chez vous.
Je voulais avoir l'honneur de vous dire qu'un des journaux qui travaillent le plus en France à la ruine de l'ordre moral^ avait produit contre moi, les 23 et 27 janvier, un réquisitoire en deux articles remplis d'odieux mensonges, d'abjectes calomnies, de dégoûtantes injures. On m'y faisait poser pour l'histoire entre Dumolard et Troppmann .
Be ma vie, je n'ai relevé ni rectifié dans les journaux les injures et les diffamations publiées contre moi. C'est chez moi un parti pris de mépris, qui a caractère absolu.
Mais dans la circonstance dont il est cas, mon parti pris devait nécessairement se modifier devant les considérations suivantes :
D'une part, j'étais représenté comme un ancien collaborateur du coup d'État du 2 décembre, entré en 1870 dans un complot démagogique qui a renversé l'Empire. D'autre part, l'auteur du libelle s appuyait audacieusement pour prouver ses dires, sur divers témoignages, notamment sur le vôtre, en des termes encore plus imlignes de vou^ que de moi, s'il est possible. Vous en jugerez par ses conclusions que je mets ici sous vos yeux.
Informé tardivement, j'ai pu cependant, avant de quitter Paris, faire les dispositions nécessaires, pour que le directeur-gérant du journal le Figaro fût traduit devant la Cour d'assises dans la deuxième quinzaine de février.-
J'ai l'honneur de vous en informer, je vous demanderai de venir témoigner devant la justice du pays, avec d'autres hommes considérableSj des faits que, en ce qui touche le coup d'État, vous connaissez mieux que personne, et surtout de l'affectueuse estime dont vous m'avez donné tant de marques pendant le cours de ma carrière.
Je serai de retour à Versailles après- demain mardi.
Veuillez agréer, mon général, lliommage de mon dévouement le plus respectueux.
Général Trochu.
« Paris, 5 février 1872.
c( Cher général,
(( Votre lettre me parvient pendant la réunion de la commission dont la présidence m'a attiré, de la part de certains journaux, des injures grossières supportées avec le plus calme dédain.
c( Alors que je commandais l'armée de Paris, j'ai pu apprécier le mérite de l'aide de camp du regretté général Neumayer, et j'ai conçu, pour ce jeune officier, une affectueuse estime.
« Mon langage à son égard n'a jamais varié.
« J'espère que cette lettre, écrite en hâte, vous précédera à Versailles.
(( Si vous ne me l'aviez envoyé, je n'aurais probablement jamais connu l'article signé: Minos.
« Je vous serre la main.
« Changarnier. »
Devant cette phrase : « Mon langage à son égard n'a jamais varié», vous comprenez, messieurs, que je n'éprouvais auGune espèce de préoccupation. J'admets que dans les temps où nous sommes, sous l'empire des passions variables avec lesquelles les personnes et les événements sont appréciés-, certains hommes, après avoir été jugés dans un sens, le soient dans un autre, je l'admets pleinement ; mais je viens de vous prouver que par ma conversation avec M. le maréchal de Mac-Mabon, d'une part, par l'échange de lettres qui avait eu lieu entre le général Changarnier et moi, de l'autre, par les rapports excellents que de tout temps j'ai eus avec eux, j'étais fondé à avoir la sécurité la plus entière.
Il est d'ailleurs certain que si l'un et l'autre avaient publiquement démenti les indignes propos que le journal
38 i RÉPONSE
leur avait prêtés, j'aurais considéré ces protestations comme une satisfaction suffisante. Je serais revenu à mon système d'abstention, laissant le Figaro à ses outrages.
Les démentis ne sont pas venus et le procès a été introduit . J'espère que cette réponse à M" Grandperret paraîtra nette autant qu'elle est sincère.
M' Grandperret a semblé, dans sa plaidoirie, vouloir faire tourner contre moi l'incertitude que le général Changarnier a montrée dans le prétoire, lorsqu'il s'est agi de témoigner. Eh bien, messieurs, je déclare que cette incertitude, à mon point de vue, a été pour la dignité de la cause que je défends une victoire éclatante. J'exprime sans hésitation, après avoir jugé par moi-même, l'opinion que le général a tenu le propos qui lui a été attribué. Cela se voit tous les jours ; mais ce qui ne se voit guère, et ce que j'ai été dans le cas de constater, c'est que le général, après plus de vingt minutes d'interpellations et d'efforts, n'a pu se résoudre, moi présent, à confirmer son dire. C'est un triomphe, je le répète, et j'y attache un haut prix. (Sensation,)
Quoiqu'on dise pour me railler de ma faconde et de mes aptitudes à la discussion, ce ne sera pas sans de grandes difficultés, que je parviendrai à donner à nia parole la puissance qu'il faudrait pour exposer ma situation et répondre convenablement à la magnifique déclamation que vous venez d'entendre. .{On rit.)
J'y répondrai néanmoins avec une ardente conviction, avec tout mon cœur, et j'espère que, malgré mon infériorité accablante au point de vue de l'habitude de la discussion devant un tribunal où je me présente pour la première foisdemavie, je serai soutenu par la vérité et que quelquesiins des cœurs qui ne sont pas avec moi dans cette assemblée me reviendront. [Vifs applaudissements .)
La plaidoirie de M° Grandperret m'a rempli d'étonnement ; je sais bien quel est le rôle d'un avocat qui défend
DQ GÉNÉRAL TROGHU. 385
un prévenu : son unique préoccupation, son devoir est de lui prêter son appui sur tous les points où l'intérêt de son client est en cause. Mais ne pas tenir compte^ je dirai systématiquement, des dépositions concordantes qui ont été entendues, comme je le ferai ressortir tout à l'heure jusqu'à l'évidence, j'avoue que cela m'a stupéfié et que je n'y étais pas prêt. [Très-bien dans l' auditoire.)
Messieurs, avant de parler de ma propre situation, j'ai le devoir de relever ici, devant Paris, devant le pays et devant l'histoire, comme l'a dit un peu solennellement W Grandperret, les mensonges — je dis les mensonges et les calomnies — qui ont été systématiquement propagés contre certains de mes collaborateurs de la défense de Paris, et c'est par là que je commence.
En première ligne, je parlerai de la garde nationale mobile de Paris.
A entendre ce qui a été écrit et ce qui a été dit pour les besoins de la cause qui, je le prouverai, se prépare depuis plusieurs mois, il semble que la garde mobile de Paris n'ait jamais été qu'un ramassis de révolutionnaires prêts à tout, capables de tout, voués à la spécialité d'être la garde prétorienne de la démagogie. — C'est textuellement une des allégations de mes diffamateurs.
La garde mobile de Paris se composait de dix-huit bataillons. Six de ces bataillons défendaient les forts du Sud, dont la position a de tout temps été très-exposée, ou étaient employés à des m.issions spéciales sur le périmètre de la défense, depuis les points que jeviens d'indiquer, jusqu'en avant des forts de l'Est. Ces bataillons se sont toujours conduits très-honorablementet très-énergiquement. En voilà toujours six de sauvés ! [Rires et applaudissements .)
Voyons les douze autres, car enfin il s'agit làde faits sur lesquels je suis compétent peut-être! Quelques-uns de ces douze bataillons se rattachaient par leur recrutement aux
quartiers habituellement agités de Paris. Ils étaient cantonnés à Saint-Denis ; ils y ont pris une part très-active aux travaux infiniment étendus qui ont dû être faits pour mettre la place en état de défense et pour la fermer, au commencement du siège. Plus tard, ces travaux ayant perdu la plus grande partie de leur activité, Tivrognerie, à Saint-Denis comme à Paris, devint, hélas ! l'une des plus grandes difficultés de la situation. Ces bataillons comptaient donc des ivrognes, et il y eut là des accidents de discipline, j'insiste sur le mot que je veux définir, des accidents de discipline uniquement au point de vue de l'obédience et de l'exécution des règlements militaires que ces gens-là ne connaissaient pas. Mais d'indiscipline séditieuse ^ il n'y en eut jamais, je l'affirme. Ils ont donc pu être pour le vice- amiral de La Roncière Le Noury, le très-énergique commandant de Saint-Denis, un embarras à certains moments; un péril, jamais! et ni le 8 octobre, ni le 31 octobre, nile 22 janvier, ni à aucune de ces dates où il y a eu dans Paris assiégé des mouvements populaires, on n'a vu la garde mobile y avoir un rôle soit individuellement, soit collectivement, en armes ou sans armes, je l'affirme ! Par conséquent, ces troupes-là n'ont été à aucun degré, entendez-vous bien, les auxiliaires de la dé m agogie .
Voyons, en envisageant la question sous un autre aspect, ce qu'ont été ces douze bataillons de Saint-Denis. Il y a d'abord les bataillons Baroche, qui ont été détruits en partie au Bourget^ et dont le chef s'est fait tuer glorieusement à la tête de ses soldats. Et ici je m'arrête un instant pour rectifier ce qu'a dit à ce sujet M* Grandperret sans le savoir, car il a dit beaucoup de choses sans les savoir, je le prouverai. Il a dit que j'avais refusé à la mémoire du commandant Baroche, tué à l'ennemi, l'honneur de figurer sur l'ordre du jour qui avait suivi l'événement du Bourget, parce quil appartenait au parti dortapartistel
C'est indigne, et voici la vérité : l'occupation du Bourget a eu lieu sans mon ordre et contre mes intentions ; mais toujours, dans Texercice du commandement, je me suis considéré comme ayant le devoir de couvrir mes sousordres; et quand ils ont commis des fautes, jamais je n'ai invoqué ces fautes pour sauver ma responsabilité. Et il faut les circonstances où je me trouve, pour que je me décide à dire ici ce qui s'est passé au Bourget. Cette position a été occupée sans ma participation, et quand le désastre a eu lieu le lendemain, on m'a laissé ignorer son importance, à ce point que j'ai rassuré la population de Paris par un avis où je lui disais qu'il n-y avait là qu'un accident militaire sans gravité. Or, c'était un événement^ c'était la destruction partielle de plusieurs bataillons qui venaient de faire stérilement, pour la défense, de hautes preuves d'énergie. C'était la mort inutile de plusieurs officiers de mérite au milieu desquels le commandant Baroche tenait une première place. Mais c'est après quelques jours seulement que j'appris cette mort, et je l'appris — ici, M^ Grandperret est dans la vérité — par les réclamations qui me furent adressées au sujet de l'omission du nom de cet officier supérieur sur les rapports et ordres du jour. Cette omission fut immédiatement réparée.
Je reviens à ma discussion ; il y avait à Saint-Denis les bataillons Pié tri, qui servaient très-régulièrement, (Encore un nom qui appartenait au parti dont on me représentait hier comme l'adversaire systématique et partial. "» Il y avait le bataillon du commandant Saillard qui a pour une part notable, contribué à la prise d'Epinay, effort qui a beaucoup honoré la garnison de Saint-Denis. Le commandant Saillard, lui aussi, périt àla tête de ses troupes en leur donnant un bel exemple. Enfin il y avait les bataillons aux ordres du colonel Dautremont qui, à Buzenval, se retrouvant sous les ordres de leur ancien chef le général
;i88 RÉPONSE
Berthaut devenu divisionnaire, se conduisirent Irès-brave-, nient.
Vous semble-t-il, après cette énumération des efforts et des sacrifices de la garde mobile de Paris, qu'elle répondit au déconsidérant portrait qu'on en a fait ici? Quant à moi, j'avais le devoir de protester en son nom contre ces imputations mensongères. Cette protestation est un hommage de leur ancien général en chef à ceux qui sont morts, un souvenir et un remerciment à ceux qui ont survécu. (Applaudissements.)
Yous avez calomnié la garde mobile de Paris pour me calomnier moi-même, et vous m'avez calomnié pour introduire ici, quoique vous vous en défendiez, la cause exclusivement politique, disons le mot, la conspiration politique qui fait que nous sommes ici en présence ; et Torigine de de cette conspiration, ce sont les articles de M. Yitu, articles commandes^ comme l'a très-bien dit M. de Yillemessant lui-même. [Nouveaux applaudissements,)
Mais je n'ai pas fini de venir en aide à ceux qu'on accuse, et qu'on accuse devant moi. Ici, dans les dépositions, j'ai vu reparaître la trace de cette injuste défiance qui enveloppait naguère mon entourage. J'ai vu rappeler ces bruits discrètement exprimés à l'audience, mais passionnés et abominables pendant le siège de Paris, qui étaient dans toutes les bouches et même dans les bouches du monde officiel !
On disait hautement que mon état-major trahissait, et qu'il révélait tous les jours à l'ennemi les opérations du lendemain. Et sous ces calomnies a failli succomber un homme, le général Schmitz, que vous avez entendu, qui a consacré pendant cinq mois quinze heures de labeur quotidien àla direction desallaires militaires que je ne pouvais suivre que de loin, parce que j'étaisobligatoiremenl î\ cheval plusieurs heures par jour, sur les travaux et au milieu des troupes. Ce n'était pas seulement un inunense effort lU'
travail, c'était une lutte violente de tous les instants, avec ces affolés qu'exaltaient les misères du siège, et qui chaque jour, en nombreuses et bruyantes députations, se présentaient à l'hôtel du Gouverneur.
A la fin du siège, il y a eu un moment où tout s'écroulait autour de moi. Nous avions mangé 70,000 chevaux. Le pain ne contenait plus que 15 p. 100 de blé ; il avait par conséquent cessé d'être nutritif. Ce pain devenait l'éternel reproche des femmes des divers quartiers où je passais. Elles me le montraient avec colère en disant : (( Voilà le pain que tu nous fais manger. » En un mot, tous les symptômes du terme forcé de notre lutte se montraient aux yeux des moins clairvoyants.
A ce moment, les héros du siège de Paris — je n'ai pas besoin de dire que je parle ici ironiquemeiît, car les vrais héros sont modestes, et il s'agit de ceux qui se font les trompettes de leur propre renommée — m'ont offert un spectacle écœurant. Tous voulaient des médailles et des décorations, et ma situation avait ce douloureux caractère d'un général en chef qui, après avoir cherché à propager autour de lui l'idée du devoir gratuit et du sacrifice, succombait à la dernière heure, sous le poids des sollicitations intéressées î II semblait que le pays ensanglanté, ruiné, humilié, n'eût plus d'autre souci que d'être décoré !
Hélas! j'ai touché du doigt les faiblesses morales qui montrent que notre virilité s'en va. Et je crois que sans attenter à l'honneur de la patrie, comme me l'a reproché M' Grandperret, on peut et on doit signaler, pour qu'ils soient combattus, ces cruels symptômes de décadence.
Avant la fin du siège, j'ai voulu récompenser les efforts du général Schmitz, qui était depuis longtemps comriiandeur de la Légion d'honneur, par la croix de grand officier ; il l'a refusée. A la fin du siège, je lui ai apporté le décret qui le nommait général de division. Tous ses cadets
de l'état-major étaient devenus généraux de division pendant le siège. Il a décliné cette promotion en des termes qui font le plus grand honneur à son caractère. Il m'a dit : c( Je suis attaché, en dehors de toute politique, par des souvenirs de reconnaissance, à la personne de l'Empereur. Je ne veux pas qu'on croie que je suis venu ici pour exploiter la défense de Paris au profit de ma carrière. J'attache du prix à ce que les services que j'ai pu rendre soient gratuits. »
Voilà le misérable, voilà le traître que pendant toute la durée du siège on a injurié et menacé, menacé publiquement î Quant à moi, qui ne l'ai connu que par ce que j'ai vu de lui; quant à moi, qui suis resté son débiteur, je veux m'acquitter ici envers cet autre traître et le venger. Je déclare que je suis pour lui plein d'estime et de reconnaissance. {Sensation,]
J'ai dit que ce procès était, au fond, une grande conspiration politique , Vous en êtes bien assurés, et je n'aurai pas de frais d'éloquence à faire pour vous le prouver. Il y a d'abord un fait extraordinaire et qui ne s'est* peut-être jamais produit en pareil cas devant la justice. C'est qu'alors que j'apporte devant vous les témoignages les plus respectables et les plus considérables d'hommes qui appartiennent à toutes les opinions et à toutes les nuances d'opinion qui divisent, hélas! notre pays, je n'ai devant moi, en prévenus, en avocats, en témoins, et même en témoins adjoints, que mes adversaires trouvent par hasard dans l'auditoire, et que le pouvoir discrétionnaire de M. le Président permet de faire entendre, je n'ai devant moi, dis-je, absolument que le dessus du panier bonapartiste. [Rires et vifs applaudissements,)
C'est un fait saisissant. Il y a autre chose, messieurs, et cette autre chose est si grave que, bien que d'accord avec mon éminent conseil M*' Allou je fusse absolument résolu
c\ ne me défendre qu'avec la plus grande modération, je veux dire cependant ce que j'ai sur le cœur. D'ailleurs, la plaidoirie de M^ Grandperret m'a délié à l'égard de la modération, et la mienne, à son tour, sera accentuée. [Mouvement dans r auditoire,)
M. LE PnÉsmENT : Général, si vous voulez me permettre une observation, veuillez vous adresser particulièrement à messieurs les jurés.
M. le général Trochu : Je vous demande pardon, monsieur le Président, je n'ai aucune habitude d'une pareille situation, et vous comprendrez sans peine que j'y sois inexpert.
J'ai contre moi une meute de journaux [Mouvement sur les bancs occiipés par les journalistes) — j'affirme sur l'honneur que je ne dispose pas d'un seul d'entre eux — qui, ayant produit un compte rendu détaillé, avec des commentaires favorables, des dépositions des témoins qui me sont opposés, ont prodigieusement abrégé, ou même, à de certains endroits, absolument défiguré les dires de mes propres témoins. Ainsi cette déposition si frappante, si développée du vénérable général de Chabaud-Latour que vous avez entendue, a été reproduite par plusieurs journaux en deux, trois ou quatre lignes écourtées. L'un de mes témoins a terminé son exposé en disant que les accusations qu'on dirigeait contre moi ne pouvaient pas atteindre le respect qu'il a pour mon caractère. On lui fait dire qu'elles peuvent à peine effleurer V amitié qu'il me j)orte, ce qui est bien différent. Et enfin, voici ce qu'on me donne à lire à la troisième page d'un journal, V Opinion nationale^ dans le numéro du 31 mars courant :
c( Le Corsaire fait peau neuve. Grâce à un agrandisse- « ment de format, M. Auguste Yitu, l'écrivain remarquable
(( qui poursuit en ce moment M, Trochu devant la Cour « d'assises... »
Et ceci est en lettres italiques. Ce qui montre que cette impudente assertion est parfaitement intentionnelle.
M. ViTU : Voulez-vous me permettre,, monsieur le Président, une observation qui répondra immédiatement...
M. LE Président : Si le général le permet.
M. le général Trochu : Non. Je n'ai pas à discuter avec vous. [Vifs applaudissements,)
Enfin , messieurs , vous reconnaîtrez que, dans la quinzaine qui a précédé ces débats et jusqu'au jour de leur ouverture, le Figaro^ que je traduisais devant la justice, a répété en vingt articles toutes les railleries, toutes les accusations, toutes les injures qu'il a produites contre moi depuis le commencement du siège, et qu'il en a fait comme la préface de la lutte à laquelle vous assistez. Je révèle ces faits parce qu'ils sont indignes et parce qu'ils montrent nettement le caractère de la conspiration qu3 je signale.
J'entre à présent dans la discussion môme. Je voulais généraliser cette discussion que M" AUou a fait passer sous vos yeux, dans ses détails, avec son incomparable talent. Il avait été entendu avec lui que je ne vous obligerais à m'écouter qu'une demi-beure seulement. Malheureusement, ce que j'ai à dire se trouve, à mon vif regret, forcément accru par le nombre et la nature des inexactitudes que j'ai relevées dans la plaidoirie de j\P Grandperret.
Il a établi, par exemple, que si je n'avais pas accepté le commandement en chef de l'expédition de Chine, c'est que, dominé par l'appétit qui m'est particulier, j'avais exigé que les fonctions diplomatiques qu'on me refusait fussent jointes aux fonctions militaires.
Eh ])ien ! je vais répondre à cotte petite calomnie, et
je le ferai catégoriquement. Voici une lettre timbrée du ministère de la guerre (cabinet du ministre) datée du 4 novembre 1859, et signée par le colonel, aujourd'hui général Ribourt, alors chef du cabinet du maréchal Randon, par ordre de qui elle m'était écrite. Elle exprime formellement qu'au commandement en chef de l'armée et de la flotte s'ajouteront tous les pouvoirs diplomatiques :