‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 52 sur 65 · CABINET DU MINISTRE · texte numérisé non relu

CABINET DU MINISTRE

t( 4 novembre S9. Paris.

(c Mon général,

(( Si pou que les bruits du monde arrivent jusqu'à vous, dans la retraite où vous êtes allé chercher le repos du corps et la tranquillité d'esprit, vous aurez certainement entendu parler de l'expédition de Chine qui se prépare en ce moment. Yous aurez lu dans les journaux le désastre des Anglais à l'embouchure du Yeiho, et la part plutôt morale que matérielle que nous y avons prise. Les intérêts du commerce européen et ceux de l'Angleterre en particulier ont paru exiger une réparation, et l'Angleterre et la France réunies comme autrefois en Crimée, comme en 1858, se préparent à aller en commun venger l'échec fait à leurs armes.

« J'arrive d'Angleterre oùj'étaisalléen mission recueillir tous les renseignements utiles et arrêter les bases sur lesquelles l'expédition doit avoir lieu. Tout se prépare en ce moment, et matériel et personnel doivent se mettre en route à la fin de décembre, afin de se trouver en mesure d'agir à la fin d'avril ou dans le courant de mai, qui est l'époque la plus favorable pour les opérations dans ce pays à température extrême.

39 i RÉPONSE

(( Une question reste encore à résoudre, et ce n'est pas la moins importante, celle du commandement. 1J officier général qui en sera investi aura des pouvoirs très-é tendus ; il devra être en même temps militaire et diplomate ; il lui faudra combattre d'abord et traiter ensuite. Il aura à entretenir des relations de bonne amitié avec nos alliés les Anglais, l'entente cordiale, ainsi qu'on disait autrefois, obtenir une coopération efficace, céder sur un point pour obtenir d'un autre côté ; maintenir la bonne harmonie entre la marine et l'armée de terre, ce qui n'est pas non plus facile toujours. Il aura donc à déployer de l'énergie, du tact, de l'adresse et d'autres qualités encore. Tout le monde ne peut donc convenir à la position, et je n'en sais même pas beaucoup qui puissent remplir toutes les conditions nécessaires.

(( M. le maréchal a pensé à vous, et il me charge de vous demander si , dans le cas où il mettrait votre nom sous les yeux de l'Empereur, votre santé vous permettrait d'accepter le commandement qui vous serait offert.

« Soyez assez bon, mon général, pour me répondre un mot courrier par courrier. Le maréchal part dans quelques jours pour Gompiègne; la question sera débattue et le maréchal serait bien aise de connaître votre pensée,

<( Pardonnez-moi de vous écrire ainsi à la hâte, mais le temps me presse. Il eût été utile peut-être d'entrer dans quelques développements, mais j'en ai dit assez, je pense, pour vous faire pleinement apprécier la position, et puis je crois que vous êtes bien près de votre retour à Paris. Ma lettre peut-être le hâtera de quelques jours, et vous aurez ici les explications que je ne puis vous donner plus longuement.

(( Recevez, mon général, l'assurance de mon respectueux dévouement.

« Le colonel Ribourt. "

Je ne vais pas plus loin, quoique vous deviez me demander maintenant pourquoi j'ai décliné ce grand commandement. Permettez-moi de réserver ma réponse; je la donnerai quand j'aurai l'occasion d'exposer ultérieurement les considérations qui m'ont conduit à refuser plusieurs autres positions considérables.

Je vais dire à présent pourquoi et comment ce procès que je fais, est en réalité un procès qu'on me fait. Je parlerai très-peu de politique, j'en parlerai bien moins que M® Grandperret, qui avait dit qu'il n'en parlerait pas du tout.

L'Empire est un Gouvernement qui pour s'établir commence invariablement par rassurer le commerce, Tindustrie et les intérêts, en affirmant la paix. Le premier Empereur, au moment du traité d'Amiens qui précéda son avènement, affirma hautement la paix, et le second Empereur à Bordeaux avait dit une parole qui remplit le pays d'espérance- et de sécurité : « L'Empire c'est la paix. )>

Mais ce Gouvernement ne peut en réalité vivre que du prestige des armes auxquelles il doit son origine, et ayant affirmé la paix dans l'intérêt de son établissement, il fait constamment la guerre, Yoilà le secret de la longue succession des guerres du premier et du second Empire. Pour l'un et pour l'autre, la guerre devenait fatalement un moyen de Gouvernement.

En France, ce moyen de Gouvernement est excellent tant que la victoire accompagne la guerre, parce que dans notre pays la gloire répond à tout et suffit à tout. Mais quand vient la défaite, — et je vous le dis ici avec une conviction profonde, dans un tel système elle vient toujours; — quand vient la défaite, l'Empire se trouve en présence de responsabilités accablantes, parce que généralement il a fait la guerre sans le concours du pays. Il se sent frappé à mort et alors il cherche au sein des événements eux-mêmes

une victime qui puisse porter le poids de ses responsabilités, et il la désigne à la colère des foules !

Voilà la douloureuse histoire du général Dupont (qui était un homme très-considérable) au désastre de Baylen; du général Yandamme au désastre de Kulm; et du général Grouchy au désastre de Waterloo, tous bien innocents de ces événements dus à l'opiniâtre ambition du premier Empereur, tous en portant la responsabilité !

Et de nos jours, messieurs, quoi de plus saisissant que rhistoire dramatique du digne vice-amiral Jurien de la Gravière, ami sincère et dévoué de l'Impératrice, qui a voulu cependant m'apporter ici le concours de son loyal témoignage. Il avait été envoyé au Mexique avec tous les pouvoirs militaires et maritimes, pour résoudre le problème de cette entreprise qui ne comportait pas de solution. Il disposait de 3,000 hommes avec la coopération d'une division espagnole, alors qu'il aurait fallu 30,000 hommes pour débuter avec quelque autorité dans cette guerre pleine d'imprévu et d'inconnu. Il n'avait pas fait dix lieues dans le pays, qu'il avait reconnu les périls et les responsabilités de l'entreprise dont le caractère allait accabler la France et son armée ! Et alors, courageusement et sous sa propre responsabilité, il conclut le traité de la Soledad qui permettait le réembarquement des troupes et qui aurait, s'il eut été ratifié, épargné à l'Empire et à notre pays les désastreux événements qui ont accompagné et suivi la campagne du Mexique.

Quand la nouvelle du traité parvint en France, l'amiral se vit accablé par les sévices du Gouvernement entraînant l'opinion, hç^ Journal officiel déclara qiiil avait compromis le Drapeau français. Je pris sa défense avec une énergie ardente et convaincue. Je lui écrivis : Amiral^ ne récriminez pas, restez paisiblement à votre poste. Les événements, à dater de ce jour, vont vous donner si

hautement raison, que votre patriotisme sera réduit à s'en affliger .

Je sais cette lettre et je la cite ici textuellement. Si je n'ai pas demandé à Famiral Jurien de la Gravière d'en témoigner devant vous, — il m'entend aujourd'hui, — c'est que je crois que ces souvenirs lui sont pénibles, quoiqu'ils lionorent au plus haut degré son intelligence militaire et son patriotisme. Mais là aussi il fallait une victime !

La guerre de 1 870 est venue, et quelle guerre ! Une guerre dont l'insanité au point de vue de la préparation politique, puisqu'il n'y avait pas d'alliances, et au point de vue de la préparation militaire, puisqu'il n'y en avait aucune, n'est égalée que par l'incohérence et le décousu de l'exécution ! En trois semaines, l'armée française n'est pas désorganisée comme il arrive souvent à la guerre, ni détruite comme il arrive quelquefois . Elle est enlevée tout entière avec l'Empereur, avec les officiers généraux, avec les corps d'officiers, avec les corps de troupes, avec tout le matériel de campagne de notre pays ! C'est un désastre que les annales des armées n'ont jamais enregistré. Et alors l'Empire, qui se sent frappé de mort, qui voit se dresser devant lui les responsabilités accablantes dont je parlais tout à l'heure, cherche autour de lui la victime qui pourrait en porter le poids. Il m'avise, moi qui étais l'héritier direct de la catastrophe de Sedan et l'un des derniers qui eussent déposé les armes dans la lutte désespérée qui suivit la catastrophe.

Le choix est fait, et il est naturel et excellent, car il est de notoriété, je le prouverai, que, loyal et fidèle serviteur de l'Empire Je n'avais pas cessé de m'élever énergiquement pendant quinze ans contre son aveuglement et contre ses erreurs, au point de vue de la constitution morale de l'armée et de son organisation pour la guerre. Faire de moi la victime expiatoire de la guerre et de ses conséquences,

c'était un coup de maître. C'était, en me condamnant dans le présent, se venger du passé.

Voilà pourquoi, messieurs, je suis devant vous, et voilà comment sont nés, par les ordres de tout -un parti politique, ingénieux et audacieux à rentrer en scène, les articles du Figaro qui ont'provoqué ce procès. On m'a fait diffamer, on m'a fait outrager, on a rendu le procès inévitable, on est devant la Cour d'assises. Là se présentent la tête haute, victorieux, glorifiant l'Empire, pleins d'une haine pour moi que je n'ai pas pour eux, les hommes qui ont perdu l'honneur et la fortune du pays ; et ceux qui n'ont pas désespéré^ quand tout était perdu, de faire revivre au moins l'honneur, sont accablés! [Applaudissements.)

Examinons ce qui s'est passé ici :

Le premier ministre de l'Empire est venu devant le tribunal, et dans un langage dont la modération ne déguise pas l'amertume, il m'a formellement accusé sans le dire, et en termes plus ou moins nets, d'être un traître à l'Empire. Mon Dieu, messieurs, permettez-moi de faire là, par rapport à la situation que j'avais vis-à-vis de l'Empereur au moment de la guerre, un court retour sur le passé. Voici le Journal officiel du 17 juillet 1870:

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