‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 53 sur 65 · PARTIE OFFICIELLE · texte numérisé non relu

PARTIE OFFICIELLE

((Paris, le 16 juillet 1870.

(( Palais de Saint-Cloud, le 16 juillet 1870.

(( Après la séance de ce jour, le Sénat s'est rendu spontanément à Saint-Cloud, où il a été reçu par l'Empereur et l'Impératrice, auprès desquels était le Prince impérial.

c( Le président du Sénat (M. Uouher) a adressé à Leurs Majestés le discours suivant :

«Sire,

c< Le Sénat remercie l'Empereur de lui avoir permis de venir porter aux pieds du trône l'expression des sentiments patriotiques avec lesquels il a accueilli les communications qui lui ont été faites à la séance d'hier.

« Une combinaison monarchique nuisible au prestige et à la sécurité de la France avait été mystérieusement favorisée par le roi de Prusse.

c( Sans doute, sur notre protestation, le prince Léopold a retiré son acceptation ; l'Espagne, cette nation qui connaît et nous rend les sentiments d'amitié que nous avons pour elle, a renoncé à une candidature qui nous blessait.

(c Sans doute, le péril immédiat était écarté, mais notre légitime réclamation ne subsistait-elle pas tout entière? N'était-il pas évident qu'une puissance étrangère, au profit de son influence et de sa domination, au préjudice de notre honneur et de nos intérêts, avait voulu troubler une fois de plus l'équilibre de l'Europe ?

(( N'avions-nous pas le droit de demander à cette puissance des garanties contre le retour possible de pareilles tentatives ?

c( Ces garanties sont refusées: la dignité de la France est méconnue ; Votre Majesté tire l'épée : la patrie est avec vous, frémissant d'indignation et de fierté.

« Les écarts d'une ambition surexcitée par un jour de grande fortune devaient tôt ou tard se produire.

c( Se refusant à des impatiences hâtives, animé de cette calme persévérance qui est la vraie force, l'Empereur a su attendre ; mais depuis quatre arinées,^ il a porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à toute sa puissance V organisation de nos forces militaires.

« Grâce à vos soins, la France est prête. Sire, et par son

enthousiasme, elle prouve que, comme vous, elle éiait résolue à ne tolérer aucune entreprise téméraire.

(( Que notre auguste souveraine redevienne dépositaire du pouvoir impérial; les grands corps de l'Etat l'entoureront de leur respectueuse affection, de leur absolu dévouement. La nation connaît l'élévation de son cœur et la fermeté de son âme ; elle a foi dans sa sagesse et dans son énergie.

(( Que r Empereur reprenne avec un juste orgueil et une noble confiance le commandement de ses légions agi^andies de Magenta et de Solférlno ; qu il conduise sur les champs de bataille l'élite de cette grande nation .

« Si r heure des périls est venue^ l'heure de la victoire est proche, Bieiitôt la patrie reconnaissante décernera à sesenfants les honneurs du triomphe ; bientôt, l'Allemagne affranchie de la domination qui l'opprime, la paix rendue à l'Europe par la gloire de nos armes, Votre Majesté qui, il y a deux mois, recevait pour elle et pour sa dynastie une nouvelle force de la volonté nationale. Votre Majesté se dévouera de nouveau à cette grande œuvre d^améliorations et de réformes dont la réalisation — la France le sait et le j

génie de l'empereur le lui garantit — ne subira d'autre 1

retard que le temps que vous mettrez à vaincre. » "

Eh bien, que disais-je, moi, et qu'écrivais-je dans ce temps-là? Le contraire, expressément, de M. llouher. Je montrais que l'armée prussienne était l'unique instrument de guerre moderne qui fût en Europe ; que nous ne savion> plus préparer la guerre 3 qu'il fallait que la France, s'appuyant sur son épée remise au fourreau, consacrât la paix à la réorganisation de son armée (1).

Qui, de M. Uouher ou de moi, je le demande aux honnêtes gens, servait à ce moment ou trahissait TEmpire?

(1) Voir rintroduclioii, pnjj;o :);{.

DU GÉNÉRAL TROGtIU. iOl

Je n'en fais aucun reproche particulier au premier ministre de l'Empire. Il était de son temps. Il n'était pas militaire ; il ne voyait pas ce que je voyais depuis longues années. Son patriotisme l'inspirait probablement, mais enfin son patriotisme l'inspirait mal. Le mien, dont l'expression était alors dangereuse, au moins très-peu accueillie, m'inspirait mieux, et j'ai attaché du prix à montrer à votre justice les faits qui ont perdu le pays!

J'ai vu un autre ministre, M. Busson-Billault, venirdevant le tribunal pour déclarer, et déclarer une seconde fois, sous la foi de son serment et sous la foi de son honneur, — je cite textuellement, — ■ « qu'il m'avait vu à cheval en uniforme, me connaissant parfaitement^ un quart d'heure après le départ de l'Impératrice, dans la rue de Rivoli, cheminant vers la rue de Gastiglione et la place Vendôme, entouré de mobiles portant des drapeaux et acclamant. »

Ce n'est pas là seulement un fait absolument faux^ c'est un fait absolument impossible^ comme on Ta démontré surabondamment. De plus, il n'est pas moins impossible qu'un autre officier ait pu être pris pour moi, car j'ai recueilli les dires de tous les officiers qui m'entouraient, et il est acquis qu'aucun d'eux n'est monté à cheval à partir de mon retour au Louvre ; quelle mission en effet aurait-il pu avoii' à accomplir? Il n'y avait plus, à ce moment, de Gouvernement, plus de troupes organisées, plus d'ordres à donner ou à recevoir. Personne n'a pu jouer dans la rue de Rivoli ce rôle qui a été si étrangement et si déplorablement confondu avec le mien!

Le général Palikao est venu dire ici qu'en effet il m'avait vu venir au ministère de la guerre, et qu'après lui avoir dit que je venais prendre possession — et je n'ai pas pris possession, je pense, puisque je suis resté à peine une minute — j'avais ajouté : « Qu'en pensez-vous ? » Mon Dieu, que les souvenirs du général de Palikao, aussi bien que ceux

de M. Jules Favre, les trompent! Ils se ratlachenl à une si elTroyable crise, que je pourrais consentir à les tenir pour exacts sans que personne en fût surpris ; mais moi je sais tout ce que j'ai pensé à l'Hôtel de ville, par la raison que c'est ce que j'ai pensé toute ma vie ; j'ai pensé qu'alors même que le Gouvernement était disparu, l'Impératrice disparue, Ipute autorité disparue, je ne pouvais pas me considérer comme délié vis-à-vis du ministre de la guerre qui était mon chef, qui était encore présent, et dont cependant j'avais cruellement à me plaindre! J'ai donc été au ministère, non pour prendre possession, car j'ai laissé le général en possession, — je n'ai parlé qu'à lui, je n'ai demandé ni vu aucun chef de service, et c'est tout cela qui est prendre possession, — j'ai été au ministère de la guerre exclusivement pour lui dire : « Yoilà où en est la crise. Si je ne rallie pas les troupes autour de moi, les officiers n'iront pas à M. Jules Favre, et les troupes iront à la démagogie. » Il m'a encouragé à faire pour le mieux en prenant la direction militaire, et nous nous sommes quittés dans les meilleurs termes, après que je lui eus exprimé à quel point j'étais touché de la nouvelle (heureusement fausse) propagée au sujet de la mort de son fils. Yoilà la vérité, celle que M^ Grandperret a osé contester. Mais ne devient-elle pas tout à fait évidente? n'est-elle pas absolurnent confirmée par la lettre qu'à deux jours de là le général de Palikao m'écrivait de Namur ?

C'était le 6 septembre. Il était à l'étranger, exilé volontaire, et il n'ignorait certainement pas ce qui ^e passait à Paris, puisqu'il me disait : « Je n'ai rien de commun avec les membres du nouveau Gouvernement, et je désire terminer mes jours dans la retraite, etc. yy Me regardait-il comme un traître, alors que dans cette lettre, où il m'assurait de sa haute considération et de ses anciens sentiments d'afï'cction, il me recommandait sa famille, en me rap-

pelant qu'il me Tavait déjà recommandée une première fois, le 4 septembre ? En même temps, il est vrai, il me demandait son traitement. Certainement si le général de Palikao n'eût pas été à l'étranger, il aurait eu son traitement de disponibilité ; il y avait droit. Mais la loi ne permet pas qu'un général français reçoive un traitement à l'étranger.

Est-il possible de concilier l'exposé que je viens de vous faire, et qu'avait déjà fait avant moi M^ Allou, avec ce que vous a dit M" Grandperret, qui se refuse à tenir compte des preuves les mieux établies?

Un autre témoin, le colonel comte de Meffray, est venu ici, ayant déjà, m'a-t-on dit, violemment écrit contre moi, montrer mon incapacité militaire. C'est une opinion à laquelle je ne contredis pas. Mais, enfin, le colonel comte de Meffray est-il une autorité militaire? A-t-il pris une part quelconque à la défense de Paris? Non. Où est-il , où a-t-il été colonel? Il n'a pas môme servi dans l'armée régulière. 11 a été capitaine dans la légion étrangère, où tout le monde peut être capitaine. En vérité, j'ai peine à m'incliner, au point de vue de l'appréciation des choses militaires, devant la compétence d'un colonel comme celui-là. [Oîi rit.)

M. Schneider, président du Corps législatif, est venu déclarer ici que, le 4 septembre, on avait vu dans une tribune, où le Gouverneur de Paris avait deux places au moyen de cartes permanentes (ce que j'ignorais, mais ce qui a été reconnu vrai), deux officiers de son état-major, qui n'ont manifesté aucun trouble et sont restés paisiblement à leur place quand l'Assemblée a été envahie ! D'abord, plusieurs journaux, avec leur bonne foi ordinaire, se hâtent de remplacer ces deux officiers par deux des chefs du mouvement! Mais les deux officiers sont connus. C'est le capitaine Thory et le capitaine Richard Brunet , et ils

apportent leur témoignage. Ils déclarent que, voyant l'Assemblée envahie, ils se sont empressés de sortir ; qu'ils ont rencontré sur les quais une foule immense; que, ne pouvant se frayer un chemin dans cette foule, ils sont descendus sur la berge de la rivière pour gagner le pont de Solférino, et que, là, ils m'ont aperçu au milieu de la foule sans pouvoir pénétrer jusqu'à moi. Yoilà la vérité sur la déclaration Schneider. Peut-elle être un instant contestée ? Les faits sont faux et les accusations sont puériles.

Je rencontre ici, entre toutes les déclarations faites par mes ennemis, celle qui me révolte le plus. Elle me révolte, non pas seulement parce qu'elle est fausse, non pas seulement parce qu'elle est injuste et parce qu'elle indigije ; elle me révolte parce qu'elle montre à quel point l'intérêt et la passion politique font oublier à mes ennemis l'affreuse réalité de la situation qui m'était faite au 4 septembre 1870, et les grands devoirs qu'elle me créait vis-à-vis du pays !

Ils s'étonnent, et ils s'étonnent avec éloquence, que le Gouverneur impérial de la veille — je crois citer à peu près exactement — se soit trouvé le Gouverneur républicain du lendemain ! Mais personne n'a dit, et personne, hélas! n'a senti peut-être, car maintenant nous en sommes là, en France, quel était l'intérêt suprême qui dominait tout à cette heure. Est-ce qu'il s'agissait du Gouvernement impérial qui venait de disparaître? Est-ce qu'il s'agissait du Gouvernement républicain qui venait de lui succéder? Non, et je vous plains si vous n'en avez pas le sentiment; l'intérêt, le péril, l'angoisse qui remplissaient alors toutes nos âmes, c'était la présence, à treize jours de nous, de deux cent mille Prussiens cheminant sur Paris avec une vitesse de cinq lieues par jour, nous donnant par conséquent l'assurance que le 17 au soir, et c'est en elfet ce qui est arrivé, la ville, encore ouverte sur vingt points de son immense périmètre, serait investie et séparée du reste du monde !

DU GENERAL TROCllU. 405

Voilà quel était le grand, le véritable, l'unique événement.

De quelle politique croyez-vous donc que pût avoir besoin, en un tel moment, un homme qui était venu à Paris avecla certitude qu'il aurait une armée de secours, avec d'autres promesses dont aucune n'avait été tenue, et qui se trouvait tout à coup, seul dans Paris, avec l'impérieux devoir d'arrêter l'ennemi et de lui opposer, sur un champ de bataille immense, une armée à improviser ! C'est dans ces terribles moments, que vous n'avez pas vus et que vous ne soupçonnez pas, que l'excellent général de Chabaud-Latour, le jour avec moi sur les travaux, la nuit avec moi au conseil de défense, me disait : « Nous avons fermé une porte ; dans deux jours nous en aurons fermé une seconde; dans cinq jours une troisième, une quatrième. J'espère que la place sera close quand l'ennemi se présentera devant la place. » Tous nos forts étaient incomplètement organisés pour un 'siége. Les nouveaux, à peine ébauchés, Montretout, Châtillon, Meudon, et le reste, étaient à la merci de l'ennemi. Nous tentions quelquefois dans le roc, avec des difficultés énormes, des travaux que cent mille bras s'efforçaient d'exécuter en quelques jours et qui auraient exigé des mois. Voilà où nous en étions î Et j'aurais, en une telle crise, dans je ne sais quel sentiment de convenance politique ou personnelle, abandonné la direction de ce grand effort ! Mais j'aurais été coupable de désertion devant l'ennemi ! [Oui! oui! — Vifs applaudissements .)

J'aurais commis, dumoins à mes yeux et devant ma conscience, un crime de lèse-patrie en même temps qu'un crime militaire irrémissible ! [Nouveaux applaudissements.) Je puis le dire aujourd'hui, puisque mon dosyer vous a été en partie révélé, — sans vouloir me faire mon propre apologiste, et sentant bien sous ce rapport la cruelle difficulté delà situation qui m'est faite, — je me croisle droi t

de dire que je n'ai eu toute ma vie qu'un sentiment, qu'un idéal: c'est le devoir et c'est l'honneur. Les hommes que j'ai devant moi disent que je n'ai pas fait mon devoir, et ils veulent m'arracher l'honneur, ils n'y parviendront pas ! Cette ambition abominable servie par la duplicité, la bassesse et la trahison, dont ils font le mobile de mes actes, que devient-elle devant les faits ? J'ai refusé les plus grandes positions qui soient dans la hiérarchie française, non pas seulement le ministère, mais un commandement en chef qui me conduisait en ligne droite au maréchalat. Et enfin je dirai tout, quoiqu'il m'en coûte, parce que mon éminent défenseur a omis certaines circonstances qu'il lui appartenait bien plus qu'à moi de vous faire connaître.

QuaïïdrAssembléetiationale réunie àBordeauxeutappelé M. Thiers à la Présidence de la Républque, un député et membre du Gouvernement vint à Paris et m'annonça que M. le chef du pouvoir exécutif, pour honorer la défense de Paris, voulait demander à l'Assemblée nationale l'autorisation de m'élever au maréchalat. Je lui répondis en déclinant formellement les effetsde toute proposition de ce genre; ajoutant quej'avais, pour rester ce que j'étais, deux raisons: la première, c'est que depuis longtemps j'avais fait le vœu de servir gratuitement mon pays jusqu'à la fin de ma carrière; la seconde, c'est que, lorsque j'aurais à exprimer devant l'Assemblée nationale mon sentiment et mes vues sur une question qui contient peut-être tout l'avenir du pays, la réorganisation de l'armée, je proposerais de supprimer le maréchalat et de constituer par d'autres moyens le commandement des armées en campagne (1).

(1) « Versailles, le 19 mai 1871.

« Cher général et iimi,

« Vrai ou faux, le bruit est venu jusqu'à moi que vous vous proposiez de me faire, moi aussi, grand croix de la Légion d'honneur, a Permettez-moi de vous dire à l'avance, jvirce (]u'il est diflicile. cl

Enfin pardonnez-mbi ce détail; mais puisque j'ai eu, comme Fa dit M. l'avocat général, le courage — le mot est de lui et non de moi — de vouloir que ce procès eût son cours à Paris, au milieu même des violentes passions que les événements y ont fait naître, il faut bien que ce courage aille jusqu'au bout et qu'il ne s'arrête pas devant de pénibles déclarations.

Le ministre de la guerre, conformément à la règle, m'avait remis 20,000 francs pour mes frais d'installation dans l'emploi de Gouverneur de Paris. En cinq mois je n'en ai dépensé que 13,000, et après la capitulation, j'ai versé les 7,000 francs restant au trésor public, entre les mains de l'intendant général directeur de la comptabilité de la guerre. Après le 4 septembre, j'ai refusé tout traitement comme Président ou comme membre du Gouvernement de la Défense nationale. Voilà comment a entendu son devoir le plus pauvre et le plus chargé des généraux de l'armée française, que M^ Grandperret représentait tout à l'heure comme l'homme de tous les insatiables appétits ! [Sensation profonde .)

L'Empire m'avait trouvé jeune officier supérieur, le plus

que pour moi il serait prétentieux de le dire après, que je ne pourrais pas accepter cette distinction honorifique. En voici la raison.

« Au début du siège de Paris, j'ai fait le vœu, comme nous disons en Bretagne, de tenter gratuitement ce dernier effort, et d'arrêter là, dans le sens de l'avancement et dans tous les sens, l'élan de ma carrière.

« Voilà pourquoi j'ai refusé à cette époque le traitement qu'on voulait attacher à ma fonction de Président du Gouvernement, trouvant que le traitement de ma fonction militaire était suffisant.

« Voilà pourquoi encora f ai prié M. JulesFavre, qui m'avait annoncé que M. Thiers. en vue d'honorer le siège de Paris, comptait m élever au maréchalat, de dire au président du conseil que je déclinerais absolument cette haute dignité.

« Gardez pour vous, je vous prie, cher général et ami, cette petite profession de foi officieuse et croyez à tous mes sentiments dévoués.

« Général Trochu. « /Cette lettre n'a pas été publiée. J

jeune, je pense, de l'armée. Politiquement, je l'affirme, je n'avais absolument rien à objecter contre l'Empire. Moralement, j'avais contre lui des griefs ineffaçables. Ces griefs venaient de la grande captation militaire qui avait précédé et suivi le coup d'Etat, imprimant aux mœurs militaires un caractère et une déviation qui ont préparé la ruine morale de l'armée. M" Grandperret, rappelant quelques-uns de ces événements sans les connaître (0/in7), a dit que le général Neumayer, mon beau-frère, avait d'abord perdu le commandement de la première division militaire, mais qu'on lui avait donné le commandement supérieur des divisions réunies de Rennes et de Nantes . Eh bien! voici la vérité. Elle est là, sous ma main, dans le dossier dont M. Baze fut fait le dépositaire après la fameuse revue de Satory, et au sujet duquel vous avez entendu son témoignage. Là se trouve une déclaration du général Neumayer signée de lui, écrite tout entière de la main de son premier aidé de camp, le chef d'escadron Trochu. Elle établit les faits suivants qui sont désormais authentiques (1) : La division Neumayer ayant déûlé silencieusement à Satory devant le Prince-président, au milieu des autre > divisions qui l'acclamaient bruyamment, le général Neumayer fut destitué de son commandement. Le lendemain le général Schramm, alors ministre de la guerre, dont j'ai là la correspondance, lui dit : a II est vrai que le défilé silencieux de votre division a produit le plus mauvais effet et déterminé le résultat dont vous vous plaignez; j'y suis étranger, mais le Prince vous donne un double commandement, un commandement supérieur, avec 00,000 francs de traitement. Il convient que vous acceptiez cette compensation. » Le général crut qu'il avait le devoii' de la

(1) Voir aux piôcos juslificalivos rcnsomblo des j^iècos forma ni le dossier dont M. Baze resta dépositaire.

refuser au nom de la dignité des armes et de la dignité de son caractère. J'étais énergiquement de son avis, et nous fûmes tous dei;ix mis en disponibilité. Ce fut l'un des plus .grands scandales de ce temps. Il est vrai que l'Empereur, peu de temps après, me nomma lieutenant-colonel, alors, je dois le dire aussi, que j'étais à la tête du tableau d'avancement. Il est vrai encore que, peu de temps après, le général Neumayer fut nommé grand officier de la Légion d'honneur. Mais qui ne sait que, lorsque l'Empereur a rencontré sur son chemin des événements de ce genre, il a toujours opéré ainsi ? Je le dis d'ailleurs avec quelque confiance, l'Empire est derrière mes diffamateurs, mais je me refuso à croire que l'Empereur y soit.

Quand le coup d'Etat et l'Empire ont été consacrés par le suffrage universel, par la presque unanimité de votes où n'entrait pas le mien, à l'instant môme, sans aucune arrièrepensée, avec une loyauté absolue, je me suis soumis à l'Empire. Je vous ai déjà dit que je n'avais rien contre lui politiquement, mais que j'avais contre lui des griefs d'ordre moral. Ils m'ont conduit à faire deux réserves seulement. Je me suis promis à moi-même : premièrement, de continuer à dire la vérité au point de vue'de la situation militaire que je considérais comme entrant dans une voie pleine de dangers, et de ne m'occuper jamais de politique, ni de près ni de loin ; secondement, de n'être jamais, à moins de grand péril "public ^ directeur d'affaires sous l'Empire, en quelque forme que ce fiit. Yoilà le secret des refus de toute sorte que j'ai opposés aux propositions si diverses d'emploi politique ou d'emploi dirigeant qui m'ont été faites. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu être officier d'ordonnance du Pcince-président; ou l'un des conseillers du prince Napoléon quand ils'agissait du gouvernement de l'Algérie (1);

(1) Voir aux pièces justificatives ma lettre au prince Napoléon.

OU directeur du personnel, emploi que M. le maréchal Vaillant (l) voulait absolument me faire l'honneur de me conférer, alors que j'étais le plus jeune général de brigade de l'armée; ou commandant en chef de l'expédition de Chine ; ou ministre de la guerre au commencement de la campagne de 1870.

Quant à l'opposition qu^'on a dit que j'avais faite, j'ai montré, par l'entier détachement où j'ai toujours été des choses politiques, à quel point on m'a calomnié. Je suis le contraire d'un homme d'opposition. Je suis exclusivement un homme de conviction morale et militaire. . J'ai d'autres griefs contre M' Grandperret, je Tai trouvé sans bonne foi et je veux le lui dire.

[Applaudissements dans V auditoire ^ protestation de la part de M^ Grandperret. M" Allouprie le général Trochu de retirer l'expression,)

M. le général Trochu : Permettez, je suis prêta retirer cette parole, si elle paraît inconvenante; je suis un soldat et non un avocat; mais M^ Grandperret jugera du sentiment qui a rempli mon cœur, quand il a dit les choses que je vais rappeler : « M. le lieutenant-colonel Trochu a été fait colonel au bout d'une année. »

M^ Grandperret : Au bout de deux années.

M. le général Trochu : Il a déclaré, après avoir dressé les statistiques de l'avancement dans l'état-major à cette époque, que les moins heureux parmi les lieutenants- colonels étaient disparus par la retraite au bout de six années, tandis que les plus heureux n'étaient arrivés au grade de colonel qu'au bout de quatre ou cinq ans et, dans des cas tout cY fait exceptionnels, au bout de trois ou quatre ans. Mais si je restais sous le coup de ces imputations....

(1) Voir aux pièces juslificati vos la lettre du maréchal Vaillant.

DU GÉNÉRAL TROCHU. ■ Ui

Me Grandperret : Il s'agissait, dans mon argumentation, du grade de général de brigade.

M. le général Trochu : Ah! si je me trompe, je m'excuse auprès de vous, maître Grandperret ; quoique vous m'ayez profondément blessé, je n'ai pas l'intention de vous rendre blessure pour blessure; mais s'il s'agit du grade de général de brigade, je relèverai encore plus vivement vos dires. Vous avez dit que j'avais été promu à ce grade après une année. Vous vous êtes gardé d'ajouter que c'était dans la guerre de Crimée, dont j'avais été, en l'état de santé du maréchal de Saint- Arnaud, l'un des plus actifs préparateurs, après la bataille de l'Aima, sur les instances faites par le maréchal de Saint-Arnaud lui-même . C'est qu'alors, au lieu de montrer, comme vous l'avez fait, une faveur insigne dans cet avancement, vous auriez reconnu qu'il était le résultat toujours avouable, quelquefois honorable, de services de guerre. Vous me permettrez d'être surpris et de regretter que vous ne vous en soyez pa§ aperçu, en dressant; votre statistique.

Je veux relever ici l'une des insinuations les plus perfides de M. Vitu que défend M^ Grandperret. Il se demande dans le Figaro comment je me trouvais à Paris, au commencement de la guerre de 1870 : pour conspirer apparemment?

.levais dire comment je me trouvais à Paris.

Quoique je fusse l'un des doyens des divisionnaires de l'armée — j'avais à peu près douze ans de grade — et que je fusse en même temps l'un des plus jeunes, le plus jeune peut-iêtre, je n'avais pas trouvé de place dans l'armée du Rhin, où cependant tous les officiers généraux valides étaient employés. Je n'ai pas à dire pourquoi, l'armée le sait <bien^ et c'est tout à fait indifférent à la cause que je défends. Enfin je n'avais pas d'emploi. Sous le coup de cette situation douloureuse et tout à fait imprévue, je me

il^i • RÉPONSE

présentai au ministre de la guerre, M. le maréchal Lebœuf, qui a toujours eu pour moi, avant d'arriver au maréchalat, des sentiments d'alTectueuse camaraderie, et qui depuis m'a conservé des sentiments très-bienveillants. Il me dit que j'avais tort de m'affliger, que j^étais destiné à commander , un corps d'armée sur les Pyrénées; que ce n'était sans doute pas le chemin du Rhin, mais que l'on croyait à une agression possible de l'Espagne. Ai-je besoin de vous dire que je n'y croyais pas du tout, et que je savais très-bien que le corps d'armée du Midi n'existait pas ? Je me tus, ne voulant pas être, en un tel moment, un embarras. Mais cette liction d'une guerre éventuelle avec l'Espagne ne pouvait pas être continuée. On m'annonça que j'allais être nommé commandant d'un corps d'armée destiné à opérer dans la Baltique. Oh! il s'agissait là d'une opération dont moimême et beaucoup d'autres avec moi, avions depuis longtemps signalé l'importance politique et militaire. Car si avec iO,000 hommes on étaitentréàcetteépoquedans la Baltique, on révolutionnait le Danemark qui venait d'être dépouillé par la Prusse; on enlevait avec le concours de l'armée danoise et delà flotte les lignes prussiennes deDûppel, et, par le Hanovre encore mal soumis à ses nouveaux maîtres, on posait sur les flancs et sur les derrières de la Prusse un gros point d'interrogation politique soutenu par une armée.

C'était là une diversion de premier ordre, peut-être une solution. Aussi la proposition de commander un corps d'armée dans la Baltique sous le prince Napoléon me charma, et me voilà allant du ministère de la guerre au ministère de la marine, pour constater quoi? qu'il n'y avait pas plus de corps d'armée pour la Baltique que pour les Pyrénées ! Voilà, messieurs, pourquoi j'étais à Paris. Que reste -t-il de la perfide insinuation de M. Vitu ? '

C'est à ce moment que l'Impératrice crut devoir me faire ofTrir le ministère de la guerre avec la présidence du Con-

seil. Je vous ai dit les raisons que j'avais de ne pas accepter cette situation; à la vérité, il y avait péril public, et je pouvais me considérer comme relevé de mon vœu d'autrefois. Mais mes convictions sur Fétat de l'armée et sur son organisation étaient si anciennes et si profondes, que je sentais l'impossibilité de me présenter au Corps législatif sans lui révéler ces convictions, en voulant répondre aux questions qu'on ne manquerait pas de mefairesur nos désastres. J'aurais eu l'apparence d'un ministre qui trahit la confiance de son Gouvernement et le déconsidère J'ai donc refusé ; le général de Palikao a été nommé à ma place, et je suis parti par son ordre p.our prendre le commandement du 12* corps qui s'organisait au camp de Châlons.

Ici commence une sjrie de faits que M" Grandperret a racontés à sa manière, sans tenir compte des témoignages les plus précis et les mieux concordants, non plus que des explications si nettes et si claires de M^ Allou.

Arrivant à Châlons avant la chute du jour, j'avais rencontré l'Empereur venant de Yerdun, et même je me rappelle que j'étais honteux d'être dans un wagon de première classe, alors que l'Empereur était pêle-mêle avec sa suite dans un wagon de troisième sur des sièges de bois. Tout indiquait la précipitation de ce voyage, et je sus par les officiers présents que le train, au départ, avait aperçu des détachements de cavalerie prussienne. Je me présentai à l'Empereur ; il me tendit les mains, je les lui serrai avec une respectueuse cordialité, comme je le ferais encore s'il était là, entendez- vous ? Eh bien ! on affirme que là, comme plus tard à la conférence, je lui ai sauté au cou, une fois et deux fois ! Pourquoi cette absurde invention, qui ne porte assurément aucune atteinte à mon caractère, mais qui ridiculise les personnes et les choses dans un moment où la grandeur des événements et les angoisses de chacun se prêtaient si peu aux démonstrations bruyantes? Tout le

i\i REPONSE

monde était sérieux, oppressé, et nombre de témoins pourraient attester la douloureuse émotion qui remplissait les cimes.

La conférence du lendemain commença par une conversation entre l'Empereur et le général Berlhaut, commandant de la garde mobile de la Seine, qui n'y avait été appelé qu'en raison de sa spécialité . Le maréchal Mac-Mahon n'était pas là, il vous l'a dit. Le général Berthaut est entre devant vous, sous ce rapport, dans les détails les plus précis, confirmés de point en point par un autre témoin, le général Schmitz. Répondant aux questions de l'Empereur, il lui dit que la présence à un jour de l'ennemi, de la garde mobile^ dont six mille hommes environ étaient sans armes et les autres mal armés, avec une constitution très-imparfaite, créait un péril énorme dont nous étions tous "préoccupés. Le général Palikao, après avoir écrit que cette troupe avait été, par ses soins assidus, tout entière armée de chassepots et qu'elle était prête à entrer en ligne pour la bataille, dit à présent que les chassepots étaient en caisse, prêts à arriver. Ce n'est pas la même chose; les Prussiens, eux, n'étaient pas en caisse et ils étaient arrivés. {On rit,) Voilà la douloureuse réalité de la situation.

On discuta le parti à prendre . Je dis que, quant à tnoi, j'estimais qu'il fallait ramener cette troupe à Paris pour l'armer, la constituer et enfin la faire combattre derrière des remparts, défendant ses propres foyers, L'Empereur était pleinement de cet avis. C'est lui qui combattit le général Berthaut, quand celui-ci lui fit observer qu'il y avait là quatre ou cinq bataillons dont les contacts avec certaines parties de la population parisienne pourraient être dangereux. L'Empereur lui dit: ce Non, ces gens-là défendront leurs foyers, c'est leur devoir ; » et pour moi je crois qu'il ajouta : «C'est leur droit. » Et on me fait à présent un crime d'avoir adressé un ordre du jour à ces braves gens, car je

dis, moi, avec le général Berthaut, que c'étaient de braves gens, quand on les savait commander : « Vous rentrez dans vos foyers, pour les défendre contre l'ennemi qui est proche. C'est votre devoir. J'espère que vous saurez le remplir. » On veut qu'il y ait là je ne sais quelle arrièrepensée de conspiration démagogique ! Et on croit troubler ma conscience avec ce souvenir j je vous dis moi qu'il Taliermit et qu'il l'élève ! [Applaudissements,]

Et quels doutes peuvent s'élever un seul instant sur les détails de la conférence de Cbâlons? Outre l'Empereur et le prince Napoléon dont la correspondance les atteste, outre les deux généraux dont les dépositions sont si nettes , il y en avait un troisième dont je crois me rappeler la présence, le général de Courson. Ainsi les témoins abondent.

Le prince Napoléon, avec une grande lucidité et une grande fermeté d'esprit que je lui ai toujours vues aux jours de péril, quoi qu'en dise la foule, s'adressa à l'Empereur et, soutenu parle général Scbmitz qui parla dans le même sens et par moi-même, il lui dit : « Sire, vous avez naguère abdiqué le Gouvernement à Paris, vous venez d'abdiquer le commandement à Metz ; à moins de passer en Belgique, vous n'êtes plus rien. Eh bien ! il faut que vous rentriez à Paris, quel qu'en soit le péril,* et que d'une main ferme vous repreniez le Gouvernement. Si nous devons tomber, du moins tombons comme des hommes. » — Je cite textuellement; cette scène est aussi présente à mon esprit que le premier jour ; puis le prince ajouta : a Un seul officier général parla popularité que lui ont value ses idées militaires en opposition à celles qui ont malheureusement prévalu, est en mesure de vous ramener à Paris avec sécurité, s'il accepte cette mission : c'est le général Trochu. » Yoilà comment j'ai sollicité l'Empereur d'aller à Paris et demandé d'en être le Gouverneur ! Mais ne voyez-vous pas que c'est là que j'ai dû faire la plus saisissante application

4ia I^ÉPONSE

de cet idéaldu devoir et du sacrifice dont je vous ai dit que j'ai été pénétré toute ma vie 1 Moi qui avais écrit et dit à l'Empereur lui-même : « Si vous ne réorganisez pas l'armée sur un modèle absolument nouveau, tant au point de vue de sa constitution qu'au point de vue de son organisation proprement dite, l'Empire périra», et dont toutes les prédictions étaient à ce moment même réalisées ; moi à qui l'Empire apparaissait comme absolument perdu, je dis à l'Empereur : tv Sire, une révolution greffée en ce moment sur une catastrophe militaire serait la fin du pays ; si donc vous croyez que je puisse être utile à l'Empire et au pays, je vais aller défendre Paris. J'y rentrerai avec vous, je suis prêt, nous pouvons partir aujourd'hui même. »

L'Empereur décida qu'il ne partirait pas le jour même, que je partirais seul et qu'il me suivrait le lendemain, circonstance que M. le maréchal Mac-Mahonne se rappelle pas plus que les autres — il me l'a dit lui-même — et qui est aujourd'hui de notoriété publique et historique. Le maréchal Mac-Mahon ne se rappelle pas que son armée dût se replier sur Paris. Mais il s'est passé dans la conférence un lait qui devrait cependant le lui rappeler, c'est qu'il eut une discussion avec le général Schmitz à propos de la route que devait suivre l'armée pour revenir sur Paris. Une carte était étendue sur la table, et le général prétendait que l'armée devait effectuer sa retraite parla rive gauche de la Marne, c'est-à-dire par la route traditionnelle très-défensive et très-forte, illustrée dans les mêmes conditions par les combats de 1814; tandis que le maréchal était d'avis de prendre la route de la rive droite par le plateau de Reims. Lst-iljamais d'ailleurs entré dans la tète de personne qu'une place de guerre, grande ou petite, puisse résister indéfiniment et se dégager sans un secours venant du dehors? C'est quelque chose d'absolument impossible. Après des efforts plus ou moins prolongés, les effets de la lutte sur les ha-

DU GÉNÉRAL TROGHU. 417

bitants et sur la garnison, la famine dans tous les cas, • amènent fatalement la capitulation.

Tel est le principe accepté par tous les hommes de guerre, et telles sont les préoccupations qui ont constamment dominé les délibérations de la conférence de Ghâlons.

C'est dans la même pensée que j'avais écrit à l'Empereur le 10 août, par Tintermédiaire du général de Waubert, une lettre qui a été lue ici. Elle disait en substance : « Si vous restez quelques jours de plus devant Metz, votre deuxième armée est perdue. Yous avez encore trois routes possibles pour vous retirer sur Paris. Bientôt vous n'en aurez plus que deux. Bientôt après vous n'en aurez plus qu^une, celle de Verdun qui sera insuffisante. » Et j'ajoutais: a Je vous en conjure, mettez-vous en route sur Paris, vos têtes de colonnes se bornant à recevoir le combat et ne l'offrant jamais. Si les 140,000 hommes du maréchal Bazaine et l'armée du maréchal Mac-Mahon sont réunis sous Paris devenu, avec ses immenses ressources, le point d'appui de leur action et de la résistance du pays, la France peut encore être sauvée (1). »

Ces vues, « par suite de considérations politiques » , comme l'explique l'Empereur dans sa lettre au général Burgoyne, ne furent pas suivies. L'armée du maréchal Bazaine fut enveloppée. Restait celle du maréchal Mac-Mahon. Cette armée, qui avait reçu des chocs terribles, un contre trois, était désorganisée. Il fallait, avant de l'engager de nouveau, la reconstituer. Beaucoup de ses soldats avaient perdu leur équipement et les 18,000. sacs des mobiles de Paris durent leur être distribués. Eh bien, si cette armée avait été ramenée et réorganisée sous Paris même, Paris n'aurait peut-être pas suffi à arrêter l'invasion; mais quant à être investi, à être

(1) Lettre au général de Waubert lue par M* Allou dans le cours de sa plaidoirie.

il8 REPONSE

affamé et pris, jamais î et on aurait pu fonder sur cette résistance indéfinie l'espoir d'une paix moins désastreuse.

M. le maréchal Mac-Mahon ne se rappelle avec précision ni la conversation de l'Empereur avec le général Berthaut, ni les vues et les ordres de l'Empereur au sujet de la garde mobile ; cela s'explique, puisqu'il n'était pas présent. Mais il ne se rappelle pas davantage que son armée dût se replier sur Paris, ni que TEmpereur dût m'y suivre ; — alors, qu'at-on pu dire dans cette conférence qui a duré plus de deux heures et où toutes les personnes présentes affirment que ces trois questions, et celles-là seulement^ ont été discutées?

J'arrive à Paris, et ici tout est à rectifier dans le récit douloureux pour tout le monde, abominable pour moi, qu'a fait M« Grandperret. J'arrive à Paris, et dans quels sentiments ? L'amiral Jiirien de la Gravière, cet ami dévoué de l'Impératrice, est bien plus en état que moi de les dire, car il m'a entendu les exprimer. Je venais à l'Impératrice plein des sentiments du respect le plus profond et de la sympathie la plus affectueuse inspirés par l'horrem' de la situation où en moins de quinze jours elle avait été jetée. Mais quels étaient ses propres sentiments à mon sujet? Personne n'en a parlé, et j'ai le droit de dire ici la vérité. Pendant toute la durée de l'Empire, qui ne tenait pour bons citoyens que les hommes qui étaient les approbateurs et les admirateurs du Gouvernement, on avait toujours suspecté à la cour mon abstention, mes réserves, mes luttes pour les choses militaires. On avait cherché à quel groupe d'ennemis politiques j'appartenais. On me trouvait trop bourgeois pour que je fusse légitimiste; trop conservateur et religieux pour que je fusse républicain. On décida d'un commun accord que j'étais orléaniste ! Oui, j'ai passé quinze ans aux yeux de Tlmpératrice, qui ne s'en taisait guère, pour être non-seulement un partisan des princes de la maison d'Orléans, mais un des

chefs du parti. Beaucoup de mes amis qui savaient que, plein de la plus respectueuse sympathie pour les princes exilés des deux familles de Bourbon, je leur étais absolument étranger, me pressaient de démentir tout ce qu'on disait à la cour à ce sujet. Je m'y étais toujours refusé. Je pense en pareille matière qu'un honnête homme doit toujours être jugé sur l'étiquette de sa vie par le Gouvernement qui l'emploie, et que cet honnête homme se manque à lui-même et compromet la dignité de son caractère, en faisante toute réquisition des déclarations politiques intéressées. Je suis donc resté muet, et par conséquent devant l'Empire je suis resté orléaniste. Or quelle est à cet égard la vérité? Une vérité que j'hésite d'autant moins à divulguer aujourd'hui que ce serait peut-être le moment de se dire orléaniste. C'est que je n'appartiens pas plus à ce parti politique qu'aux autres; que je suis et serai toujours du parti politique que le pays légal aura adopté ; que je n'ai pas l'honneur d'être connu des princes de la maison d'Orléans ; qu'à l'heure où je parle, je ne les ai jamais vus.

Eh bien, quand l'Impératrice me vit arriver avec ces sentiments dont j'ai dit que mon cœur était rempli pour son infortune, sentiments que j'exprimais librement (notamment à M. Piétri que j'ai appelé ici pour en témoigner et qui a témoigné, le plus qu'il a pu, du contraire) [On rit)^ je la trouvai pleine de courage (je lui ai toujours rendu cette justice), mais très-exaltée et remplie de la plus blessante défiance et la moins déguisée contre moi. Elle me dit immédiatement ces paroles : « Général, je vous demande un conseil, ne faut-il pas rappeler les princes de la maison d'Orléans? » Oh! je vous assure que je sentis très-profondément cette blessure. Je compris que l'Impératrice me regardait dès ce jour, moi qui étais tout entier à ma mission de sacrifice, comme l'instrument d'un complot ; et j'en eus sur-le-champ la preuve, car elle ajouta — et l'amiral Jurien

de la Gravière était présent : a Les hommes qui ont conseillé à l'Empereur de rentrer à Paris sont ses ennemis. — Alors, madame, le prince Napoléon et moi et tous les conseillers dont l'Empereur s'est entouré à Châlons, nous sommes les ennemis de FEmpereur ! » Elle ne me répondit pas, et il était évident pour moi qu'elle en était convaincue.

Les difficultés, les périls de ma situation, ce qu'elle avait de faux et d'intolérable, s'offrirent alors à mes yeux. Je ne pouvais y échapper que par une démission, extrémité à laquelle, de la conférence de Châlons à la capitulation de Paris, j'ai été vingt fois acculé par les événements. Toujours et je puis le dire, systématiquement, j'ai écarté de moi cette solution que je considérais comme une indignité et une lâcheté, dans l'état désespéré où étaient les affaires du pays. Ma famille jugeait comme moi et tous ensemble nous avions résolu de rester jusqu'à la fin, quoi qu'il arrivât, au poste où le devoir nous avait mis.

Je passe au fait de^la radiation du nom de l'Empereur de ma [)roclamation aux habitants de Paris.

L'Impératrice, dont je n'ai parlé à la tribune de l'Assemblée nationale qu'avec un véritable respect et en rendant hommage à son énergie, a vu dans le récit sincère que j'ai fait de cet incident une insulte. Mon Dieu, il faut que la passion soit bien violente, pour qu'on donne une interprétation si inconcevable', si contraire à la réalité, à un fait tout naturel. Yoici comment il s'est passé. J'arrivais de Châlons à Epernay, j'y étais resté deux ou trois heures, retenu par les embarras de la route, et si je vous disais par quels embarras, vous auriez peine â le croire, eu égard aux douloureuses circonstance? où nous étions. J'étais retenu par un nombre infini de wagons qui encombraient la voie, portant des milliers de gabions et du matériel pour le siège de Mayence !

A cette halte d' Epernay, écrivant sur mes genoux au

crayon, dans la voiture où j'étais, je rédigeai la proclamation aux habitants de Paris, préparant le retour de l'Empereur comme j'en avais le devoir. Mon chef d'état-major général me fit observer — ce que M'^ Grandperret a relevé comme un reproche contre moi et que j'accepte comme un éloge pour le général et pour moi — que j'avais omis le nom de l'Empereur. Je reconnus la justesse de cette observation, et le nom de l'Empereur prit sa place en tête de la proclamation. Voilà un fait qui ne peut pas être contesté .

Arrivé auprès de l'Impératrice , et après l'incident relatif aux princes d'Orléans qui dura quelques secondes, je lui lus la proclamation que M. Piétri, qui était dans le cabinet de service, avait hautement approuvée, — j'ai un témoin, c'est le capitaine Brunet qui était présent.

L'Impératrice dit : c<Il faut avoir de certains ménagements dans les circonstances présentes, je crois inutile que le nom de l'Empereur figure là. » Je n'ai pas trouvé cette observation bien extraordinaire^ car enfin il est de notoriété que depuis Reischofîen, en raison de l'agitation des esprits, le nom de l'Empereur n'était plus prononcé par le Gouvernement devant le Corps législatif, et tout à l'heure je montrerai qu'à dater du 3 septembre au soir, le nom de l'Impératrice a cessé à son tour d'avoir sa place dans les actes du Gouvernement. Je ne vis donc dans les paroles de l'Impératrice rien qui fût attentatoire à ses devoirs à l'égard de l'Empereur. J'y vis la marque saisissante du désordre où la violenc3 des événements avait jeté les esprits et la situation. Rentrant dans le cabinet de service pour donner au capitaine Brunet la proclamation qui était à mettre au net, je dis à ces messieurs — c'était une réflexion philosophique: « Dans quel état nous sommes et comment en sortirons nous ? L'Impératrice n'a pas cru que le nom de l'Empereur pût rester sur cette proclamation !» La pensée très-naturelle

que j'exprimais renfermait-elle un reproche pour l'Impératrice? Non^ je disais, comme un philosophe que je suis, mon sentiment sur l'intensité de la crise.

Je mets à chaque instant M. Piélri en cause, mais le capitaine Brunet se rappelle parfaitement que M. Piétri dehout leva les mains au ciel, comme pour exprimer de douloureux pressentiments.

M. PiÉTRi : Je n'ai pas approuvé la proclamation ; si j'ai exprimé un étonnement et une douleur, c'est de voir l'absence des noms de l'Empereur et de l'Impératrice.

M^ Allou: Mais le nom de l'Empereur y était, y avait été par le fait du général et vous l'y aviez vu.

M. Piétri : C'était cette double lacune des noms de l'Empereur et de l'Impératrice qui m'a ému.

M. le général Trochu : Les faits sont flagrants, c'est Tévidence même, les choses n'ont pu et ne pouvaient se passer autrement.

A partir de ce jour, mes relations avec l'Impératrice et son Gouvernement sont devenues de plus en plus pénibles. Elles étaient caractérisées par l'état de suspicion croissante et que je ne méritais pas, où on me tenait. Cette défiance se manifestait particulièrement dans le Conseil des ministres. On a dit ici qu'on me faisait appeler quand il y avait lieu, à ce Conseil. C'est plus qu'inexact; l'Impératrice, le jour de mon arrivée, m'avait fait l'honneur de me désigner un siège à sa gauche et m'avait dit : « Votre place sera là », et les quatre premiers jours je siégeai au Conseil sans y être appelé. Mais bientôt eut lieu une scène très-pénible : M. le président Schneider et M. Rouher, se tournant vers moi, me dirent dans un sentiment dont l'insultante défiance était très-apparente: c( Mais enfin comment, en cas d'émeute, entendez-vous protéger le Corps législatif et les Tuileries? >^ et l'Impératrice se joignant iV ces mi^ssieurs dit : « Oui, comment l'entendez-vous? » Je répondis par l'exposé d'une

conviction dont vous retrouvez la trace dans toutes mes paroles, dans tous mes écrits, dans tous mes actes pendant le siège et à laquelle je serai fidèle toute ma vie : « Est-ce que vous croyez que lorsque Farmée française, luttant contre l'ennemi, vient d'être battue à ce point qu'il n'en reste que des débris, les troupes sans cohésion (le {2" corps en cours de formation) que vous avez à Paris et qui sont elles-mêmes pénétrées du désastre de nos armes, vont livrer bataille à la population de Paris ! Mais vous êtes comme Gouvernement à la merci d'une nouvelle défaite à la frontière, et la guerre civile dans Paris, pour vous maintenir, en de telles circonstances, est impossible. » Je vois que M'" Mathieu m'entend avec impatience...

M^ Mathieu : Vous me prêtez une impatience que je n'ai pas.

M. le général Trochu : Alors je vous en demande pardon, je ne suis pas systématique. (Rires.)

Je reprends; je dis à l'Impératrice, à M. Schneider;, à M. Rouher, à tout le Conseil : « Oui, vous êtes désormais à la merci d'un nouveau désastre militaire ; espérons qu'il ne viendra pas ; mais s'il vient, ne comptez que sur Y autorité morale que vous aurez su acquérir, pour contenir la population. Par des efforts qui lui montrent à quel point vous partagez ses douleurs, à quel point vous êtes résolus à remplir vos devoirs patriotiques, prenez de l'autorité morale. Avec elle, vous pouvez espérer de vous sauver; pour moi, momentanément, j'en ai un peu, je vous l'offre. »

Voilà l'exposé de principes absolument vrais dans les circonstances, qui mit le comble aux défiances et aux colères dont j'étais Tobjet. Et pourtant, cette grande donnée de l'autorité morale, qui parut si ridicule et si coupable à ces messieurs, elle était la seule force qui nous restât. Est-ce que j'ai voulu dire par là que la loi et le droit peuvent en toute situation se passer de la sanction de la force,

comme l'a prétendu j\P Grandperret? Non, ce que j'ai voulu dire, c'est qu'après avoir été battus à Wissembourg, à Reischoffen, à Forbach, et bientôt après, hélas! à Sedan, la loi et le droit ne pouvaient plus être sauvegardés, devant un pays afTolé et livré aux plus légitimes angoisses,, par les procédés ordinaires de la fusillade et du canon. Mes dires furent pris par l'Impératrice et par le Conseil comme ils l'ont été par M® Grandperret; cependant c'était un loyal, philosophique et pratique exposé de l'état des choses, et voyez comme les événements sont venus lui donner raison ! Ce n'était pas moi qui gardais le Corps législatif le 4 septembre. C'était un honnête divisionnaire qui avait été placé là avec sa division par le général Palikao qui assurément lui avait donné ou fait donner toutes les assurances et recommandations nécessaires. M. Schneider, au moment de l'envahissement de l'Assemblée parla foule, se présente éperdu à ce général (c'est M. Schneider qui l'a avoué, et je pourrais dire, à mon tour, comme M. de Villemessant, que j'ai bu du lait, en l'entendant faire cet aveu, car c'est la réalisation pratique des principes que je viens d'exprimer), M. Schneider se présente à ce général chargé de garder le Corps législatif, et lui dit : « C'est le moment d'agir. — Oh ! monsieur le Président, comptez sur une chose, c'est que les troupes n'agiront pas. » Et les troupes n'ont pas agi.

J'arrive à la période de cette douloureuse histoire où un vieil officier, qui avait toujours vécu dans le sacrifice et dans l'honneur, — il Ta prouvé, et ses insulteurs ne peuvent pas, n'osent pas le nier^, — se voit accusé par eux, après coup, parce que cette accusation sert leurs intérêts, d'être entré dans une conspiration politique !

Que faisais-je à Paris, depuis que j'en avais pris le Gouvernement? J'étais tout entier ^ mon œuvre de préparation d'un siège, dont personne, depuis bientôt quarante ans,

DU GÉNÉRAL TROCHU. • iârî

n'avait regardé la réalisation comme probable. Tous les forts étaient dominés, toutes les hauteurs étaient à fortifier et à occuper, tous les travaux de clôture définitive de la place étaient à faire. Quels efforts et combien de jours pour ces efforts, quand ils auraient exigé des mois? Que fait-on à Montretout? Serons-nous prêts? Nous n'avons pas pu l'être. Aux Hautes-Bruyères? nous l'avOns été à peu près; à Châtillon? nous n'avons pas pu y tenir. — Et l'armement de l'enceinte absolument nul? Et les ponts-levis? Et la formalion, absolument nulle au début, des approvisionnements d'artillerie? Et les terrassements, et les abris, et la poudre, et les gargousses, dont les éléments, en serge spéciale, faisaient entièrement défaut! Je n'insiste pas, et d'ailleurs l'honneur de ces immenses travaux, aujourd'hui oubliés, appartient bien plus aux généraux de Chabaud- Latour et Guiod, au vice-amiral de La Roncière et à leurs auxiliaires, qu'au Gouverneur de Paris. Mais il avait la direction, il avait dans tous les cas la responsabilité et les angoisses. Il travaillait toute la nuit. Il était le jour au milieu des ouvriers. C'est la situation que le général Palikao, voulant justifier l'absence de tout rapport quelconque avec le Gouverneur, définit en disant qu'il était toujours sorti! Oui, j'étais toujours sorti pour remplir les plus grands devoirs qui aient jamais pesé sur un général d'armée. Mais je laissais derrière moi, comme tous les généraux qui sortent, un état-major prêt à recevoir vos communications, vos ordres, et à les exécuter. Il n'en a jamais reçu un seul !

La vérité, que la découverte d'actes authentiques signés de vous ne vous permet pas de démentir, c'est que dominés par vos injurieux soupçons, et me considérant comme un ennemi politique au profit des princes d'Orléans, vous m'avez retiré, sans oser le dire, le commandement et les troupes. Oui, l'Impératrice, le ministre de la guerre,

i26 REPONSE

le Gouvernement tout entier, se sont mis d'accord pour admettre et décider, malgré le décret et la lettre de service signée Palikao, qui comprenaient dans mon commandement toutes les troupes de ligne et les dépôts de la garde réunis à Paris, les marins, les gardes mobiles, la garde nationale, les pompiers, les douaniers, etc., etc., que je n'exerçais plus le commandement que dans les forts et sur l'enceinte ! Le général Palikao, le Journal officiel en fait foi, Ta exprimé formellement le 4 septembre à la tribune du Corps législatif, en déclarant qu'il était personnellement chargé d'assurer la liberté de ses délibérations!

Moi, tout entier à mes préoccupations de siège, à mes efforts, à la très-prochaine arrivée de l'ennemi, je n'attachais à tout le reste qu'un intérêt d'autorité disputée. Je ne voulais pas aller au fond de ce conflit. Je ne savais pas qu'il y eût là contre moi une véritable trahison. Et quand le désastre de Sedan a été connu dans la ville, quand je suis arrivé à huit heures du soir, venant des forts d'Issy et de Vanves, j'ai trouvé, — voilà la cause du trouble profond où j'ai passé cette soirée et cette nuit, — j'ai trouvé la lettre loyale du général Soumain qui, ayant reçu directement des ordres pour garder les Tuileries et le Corps législatif, comme pour tout ce qui concernait la sécurité publique dans Paris, ne croyait pas pouvoir se dispenser de m'en informer !

J'eus alors la révélation vraie de ma situation. Je n'avais plus d'autorité, j'étais en état de séquestre, je pouvais mesurer la profondeur de l'abîme où on me plongeait. J'aurais pu prévoir que les hommes, qui en apparence se faisaient responsables, en trahissant ma position, ma bonne foi et les principes militaires, ne manqueraient pas, si les événements tournaient contre eux, d'en charger un jour ma responsabilité.

Ils vous disent aujourd'hui que j'ai trahi au 4 septem-

bre; je déclare ici, devant ce tribunal, que c'est moi qui fus ce jour-là la victime d'une trahison, et d'une trahison cauteleuse, en ce sens que si l'on m'eût dit : « Vous ne commandez plus que dans les forts », j'aurais avisé, j'aurais pris un parti, mais on ne m'a rien dit. On m'a laissé m'absorber dans la préparation de la défense. Sedan et l'effondrement du 4 septembre sont venus. Tous ces gens-là ont disparu. Ils ont attendu pendant dix-huit mois qu'une nouvelle trame politique eût pu se nouer, et quand elle a été prête, ils viennent dire au pays : « Comment le général Trochu ne s'est-il pas fait tuer sur les marches du trône ou sur le perron du Corps législatif? »

A ce sujet, je veux examiner les paroles qu'on me prête. Est-il vrai, comme l'affirme M. Vitu, que j'aie dit en Conseil à l'Impératrice, dans une attitude théâtrale qui ne va guère avec mes habitudes, le chapeau sous le bras et en faisant trois révérences : a Je suis Breton, catholique et soldat.» Aucun des membres du Conseil, pas même M^ Grandperret, n'a entendu ces paroles. Mais M. Rouher annonce que l'Impératrice lui a raconté que je les lui avais dites dans un entrelien particulier. J'en doute, àcause de leur intention prétentieuse, mais il est certain que j'ai fait plusieurs fois de vifs et sincères efforts pour persuader l'Impératrice et son Gouvernement de ma sincérité. Dans tous les cas, que j'aie ou n'aie pas dit ces paroles et d'autres encore qu'on m'attribue, je déclare qu'elles étaient l'expression de mon sentiment. Oui;, avant et pendant cette crise, j'ai servi Tlmpératrice, malgré la répulsion qu'elle éprouvait pour moi, avec la loyale fidélité que j'ai mise en tout temps dans mes rapports avec l'Empereur. L'Impératrice m'a diffamé, m'a outragé par la voix de la presse. Je suis resté muet. Je ne me laisserai pas troubler par ces agressions. Je ne suivrai pas cette femme malheureuse et à beaucoup d'égards intéressante, sur le terrain où on voudrait me conduire, le ter-

i28 RÉPONSE

rain des colères, de la diffamation et de la haine. Je m'incline devant son infortune et je n'en parlerai qu'avec respect.

Je continue ce récit, auquel il faut bien que je m'arrête, puisqu'il a servi de thème, une heure durant, à l'éloquence de M^ Grandperret.

Le soir du 3 septembre, après avoir lu la lettre du général Soumain, j'eus de violents combats avec moi-même et avec mon entourage qui revenait à l'idée de démission, car le cas était extrême. Mais là encore je repoussai cette tentation. Et puis je me demandai comment je pourrais honorablement me présenter à une femme livrée 'au plus violent et au plus légitime désespoir, pour lui parler à la fois d'une catastrophe qui la perdait sans retour, et de la trahison dont elle avait permis que je fusse la victime. Cette démarche me parut impossible, et je m'abstins. Le lendemain dès le matin, j'allai voir l'Impératrice, résolu à ne rien exprimer de ce qui me concernait. « Madame, lui dis-je; voilà l'heure des grands périls, nous ferons tous ce que nous devons. » C'était mon sentiment le plus sincère, l'Impératrice m'écouta distraitement, bienveillamment à ce qu'il me parut. Il y avait !à quelques personnes qui, fort dévouées à l'Impératrice, venaient proposer l'abdication comme un moyen de conjurer la crise. M. de Lesseps était de ce nombre. Je rentrai chez moi convaincu que les événements avaient dès à présent des proportions qui dépassaient de beaucoup le pouvoir et de chacun et de tous. J'ordonnai à tous mes officiers de se réunir autour de moi en uniforme, les chevaux sellés. Personne, comme j'en étais assuré, ne me donna d'avis ni d'ordres. Ici même, le général Soumain ,commandantà Paris sous mes ordres, déposant devant le tribunal, a lu la lettre par laquelle le général Palikao lui a donné ses instructions le 3 septembre, pour la garde des Tuileries, du Corps législatif et de Paris. Dans cette lettre (que je ne connaissais pas), le ministre exprime

formellement qu'il s'agit de mesures de Gouvernement oùle général en chef ne doitpas entrer. Ainsi se trouve définijiivement et historiquement établie la trahison dont j'ai été la victime.

M. le général Palikao : J'ai le droit de demander si c'est moi que vous accusez de trahison.

M. le général Trochu : Permettez, général, c'est vous qui m'accusez de trahison . Je défends mon honneur comme un homme qui est à la fin de sa carrière et entend remporter avec lui.

M. le général Palikào : N'attaquez pas le mien.

M. le général Trochu : Je dis ce qui est. Si ce n'est pas une trahison, c'est assurément une inconcevable et profonde erreur. Au surplus, je ne suis pas ici avec le parti pris de vous blesser et de vous accuser, ce n'est pas mon rôle. Je me défends contre vous qui m'avez attaqué.

Le général Lebreton entra chez moi, non pas, comme on l'a dit, avec M. Hébert, et après avoir subi deux heures d'attente, mais seul et sans avoir attendu une minute, car les portes étaient ouvertes. Il m'a tenu le langage que j'ai mis dans sa bouche, quand j'ai fait le récit de la crise du 4 septembre à la tribune de l'Assemblée nationale . Ce récit est confirmé de point en point, dans une lettre que vous a lue M*^ Allou, parle général qui fait justice des imputations de M. Yitu relatives à des offres de pouvoir suprême que le général aurait fait briller à mes yeux. Il me dit : « L'Assemblée va être envahie, les troupes n'y apportent aucun obstacle. Ne voulez-vous pas tenter un effort personnel pour la dégager? — Vous voyez, lui dis-je à mon tour, la situation qu'on m'a faite, et assurément votre expérience plus grande que la mienne ne vous permet pas d'espérer qu'un seul homme puisse contenir des foules qui s'étendent du Pont -Neuf au Corps législatif? Qui me connaîtra? qui m'écoutera? car enfin voilà Teffort que vous me demandez,

i30 REPONSE

Mais vous êtes questeur^ je vous reconnais le droit de me requérir, je vais monter à clieval et déférer à votre vœu. »

On dit qu'en pénétrant ces foules je n'ai couru aucun danger ; non assurément ; et qui donc a rencontré le péril ce jour-là? Je ne connais qu'une seule victime des événements du 4 septembre, c'est le général Palikao, qui nous a révélé ici même, en déposant devant la justice, qu'alors qu'il sortait du Corps législatif, sans songer à se faire tuer, il a été signalé à la foule et a eu ses vêtements froissés.

On assure que j'ai dit à Ftnïpératrice que si sa sûreté était menacée, je me ferais tuer devant elle pour la défendre. Mais j'ai toujours eu ces sentiments-là, etj'imagine que lorsqu'on a l'indignité de me les opposer à moi-même, c'est qu'évidemment on me reproche de n'être pas mort ce jourlà. Mais encore un coup, pour qui et par la main de qui? Est-ce que parmi les plus dévoués amis de l'Impératrice, un seul a eu l'occasion, la possibilité de mourir pour elle? Estce qu'il y aeule 4 septembre une révolution avec lutte? Est-ce qu'un seul coup de pistolet^ un seul coup de fusil a été tiré? Je le répète, c'était un effondrement sans secousse violente. M. Piétri parle des émeutiers. Il y en avait, j'imagine, il y en a toujours à Paris, mais ils étaient noyés dans le flot do population affolée qui cheminait en criant, sans but déterminé, et au milieu de laquelle on voyait des gens du meilleur aspect, des femmes, des enfants. Enfin c'était tout le monde, et cet état d'affolement généralisé avait pour cause unique et non préméditée la nouvelle du désastre de Sedan après tous les autres.

Je fais ici un rapprochement. A l'Assemblée nationale, on est convaincu que la démagogie^ le 31 octobre, avait préparé une vaste conspiration. C'est absolument faux. S'il y avait eu une vaste conspiration, elle aurait réussi, ou il y aurait eu une grande lutte qui aurait probablement abattu dès ce jour-là l'énergie de la résistance et ouvert aux Prus-

DU GÉNÉRAL TROCHU. i31

siens les portes de Paris. Ce qui a motivé le 31 octobre^, ce sontles nouvelles arrivées le 30 en même temps, de la reddition de Metz, c'est-à-dire de la capitulation de la dernière armée française, et de l'affaire du Bourget. Elles ont déterminé une immense agitation qui n'a produit un mouvement insurrectionnel qu'à la chute du jour, un mouvement qui n'avait pas été préparé, qui manquait de base et n'a pas été le moins du monde soutenu par la masse des démagogues de Paris.

J'ai dit que le 4 septembre avait été un écroulement inévitable et irréparable, je vous en apporte une preuve plus saisissante que toutes les autres, et vous allez voir si j'ai trahi l'Impératrice le 4 septembre au soir, comme on le dit calomnieusement et pour les besoins de la cause. L'Impératrice a été trahie le 4 septembre au matin par son propre Gouvernement et avec son consentement :

c( Séance du Corps législatif du 4 septembre 1870. Extrait du Journal officiel,

« M. LE Ministre de la guerre : Je viens, au milieu des circonstances douloureuses dont je vous ai rendu compte hier, circonstances que l'avenir peut encore aggraver^ bien que nous espérions le contraire, vous dire que le Goîivernement a cru devoir apporter certaines modifications aux conditions actuelles du Gouvernement, et qu'il m'a chargé de vous soumettre un projet de loi ainsi conçu :

Je vous prie de l'entendre, vous verrez qu'il supprime TEmpire.

. c( Article P^ — Un Conseil de Gouvernement et de défense nationale est institué. Ce Conseil est composé de cinq membres. Chaque membre du Conseil est nommé à la majorité absolue du Corps législatif.

Entendez-vous, il n'est pas parlé de l'Empire, l'article premier transforme le Corps législatif en pouvoir exécutif. Voilà qui est acquis.

« x\rticle II. — Les ministres sont nommés sous le contre-seing des membres de ce Conseil, . .

Il y a une équivoque, comme vous voyez.

« M. Jules Favre : Par qui nommés ?

(c M. LE Ministre de la guerre : Par les membres du Conseil.

Maintenant plus d'équivoque. L'Impératrice n'existe plus. Elle ne nomme plus les ministres.

« Article III. — Le général comte de Palikao est nommé lieutenant général de ce Conseil.

« Fait au Palais des Tuileries »

(Sans signature.)

Vous voyez qu'après l'Empereur, l'Impératrice disparait à son tour, et la constitution de l'Empire, et tout enfin.

Je vois que ces révélations rétrospectives vous agitent. Mais rassurez-vous. Je ne fais pas comme vous, je ne vous accuse pas de trahison à leur sujet

M. le général Palikao : Ce n'est pas exact.

M, le général Trochu '- Je me borne à vous montrer que, devant la grandeurinouïe de la catastrophe, tout s'écroulait en môme temps ; que tout le monde avait perdu pied ; que si la rue était affolée, le Gouvernement l'était au moins autant qu'elle. Je n'ai pas voulu dire autre chose.

M. le général Palikao : Ce n'est pas exact, je demande à donner une explication.

M. le général Trociiu : Votre avocat répondra.

M" Lacuaud. Ah ! permettez, je suis l'avocat de M. Ville-

DU GÉNÉRAL TROGHU. 433

messant et je vous prie de ne pas me dire que je suis l'avocat d'un témoin ; vous défendez votre honneur et vous attaquez le mien.

M. le général Trochu : Ah! je n'y pense guère ! maître Lachaud. Le général Palikao a cru que je le mettais en cause, il n'en est rien; il m'a interpellé, sans droit, au milieu de mon exposé, pour me dire qu'il avait des explications à donner. Vous comprenez que je ne puis pas admettre que le laborieux effort que je fais ici soit à chaque instant troublé paT des interventions latérales, et j^aidit sans penser à mal : « Votre avocat répondra. »

M. LE Président : Il est indispensable^ général, que vous vous adressiez à messieurs les jurés.

M. le général Trochu : Ne voyez là, monsieur le Président, que mon inexpérience de la situation. C'est mon premier procès et j'espère qu'il sera le dernier.

On dit que j'ai manqué d'égards pour l'Impératrice ! Quoi ! lorsque j'allais tenter cet effort pour le Corps législatif, un effort auquel tous les serviteurs de l'Empire avaient à ce moment renoncé,je manquais d'égards pour l'Impératrice ! Je crois, moi, que je lui donnai là, avec simplicité, honnêteté et sans nul espoir de réussite, une marque de dévouement. Et enfin^ en partant, j'ai envoyé à l'Impératrice le chef d'état-major général Schmitz, pour lui dire ce que j'allais faire. Le général a été reçu par l'amiral Jurien de la Gravière qui lui a dit : « L^Impératrice est partie. » L'amiral en a déposé.

Et ici, je m'arrête à un incident dont on prétend tirer contre moi parti avec une violence et une mauvaise foi qui me révoltent, quand les faits qui accompagnent cet incident montrent l'innocence, je dirai la naïveté de mon explication : c'est ma rencontre avec M. Jules Favre.

Dans les huit jours qui ont précédé le 4 septembre, ma

maison, à des heures qui étaient toujours les mêmes, de

i34 REPONSE

midi et demi à deux heures et de quatre heures et demie à six heures du soir, était le rendez-vous des personnes qui venaient chercher des nouvelles. Des députés se succédaient chez moi constamment et même plus qu'on ne dit, car mon entourage m'a rappelé que M. Gambetta y était venu, quoiqu'on ne l'ait pas nommé. Je n'avais jamais vu la plupart de ces messieurs, et cela n'étonnera personne quand on saura que, depuis le coup d'Etat, je n'étais jamais entré au Corps législatif.

Je ne pense pas les avoir jamais reçus isolément. Croyezvous que M. Jules Favresoit venu, et venu une seule fois, avec les six ou huit personnes qu'il déclare dans son livre l'avoir accompagné, pour conspirer avec le Gouverneur, dans une maison qui était devenu une halle aux nouvelles ? Et non-seulement les députés s'y pressaient, mais les habitants, mais les dames elles-mêmes, et M'"*^ la maréchale de Mac-Mahon, par exemple, très-naturellement préoccupée des nouvelles du théâtre de la guerre, m'a fait l'honneur de venir me voir plusieurs fois, aux mêmes heures. C'était un mouvement continuel d'allées et venues. Est-ce que, pour conspirer, on ne commence pas par s'enfermer?

Et quelle était l'invariable matière des conversations dans ces prétendus conciliabules? Les affaires militaires. Aussi était-ce moi, comme l'a encore écrit M. Favre, qui en faisais les frais. J'avais l'âme oppressée par la douleur de nos défaites passées; j'étais certain des défaites de l'avenir. Je montrais l'impuissance des deux armées qui nous restaient, celle de Bazaine, celle de Mac-Mahon, â faire la jonction qu'elles semblaient tenter ; je montrais l'abandon de Paris et de la dernière voie de salut qui nous fut ouverte. J'annonçais ce douloureux avenir militaire dont le marquis d'Andelarre appelé ici à témoigner contre moi, a évoqué le souvenir avec tant de précision et d'énergie. Voilà la politique que je faisais au Louvre, avec M. Keller et M. de la

DU GÉNÉRAL TROCHU. i35

Monneraye, comme avec M. Favre, M. Picard, M. Gambetta et tous autres. Si la ridicule conspiration dont vous dites que j'ai concerté les moyens, dans une conversation avec M. Jules Favre entouré de personnes qui m'étaient absolument inconnues comme lui-même, avait eu lieu, nous nous serions apparemment mis d'accord pour ne pas tomber dans la contradiction qui est votre argument. Je n'aurais pas dit à la tribune que je l'avais vu pour la première fois au pont de Solférino, et lui n'aurait pas écrit qu'il m'avait vu quelques jours auparavant au Louvre. Cette contradiction elle-même prouve jusqu'à l'évidence la sincérité et la bonne foi de mes dires et de mes actes.

Tout disparut emporté par la tempête : Gouvernement, Assemblée, administration, police, armée, — caries soldais ne rentrèrent pas tous ce jour-là dans leurs quartiers. Paris était dans le cliaos .

Permettez-moi de vous arrêter sur la grandeur de ce désastre, sur la di sparition instantanée de toutes les forces morales et effectives qui font que l'ordre est maintenu dans une grande cité. Jamais, sachez-le, ces forces ne se sont réellement reconstituées pendant le siège; jamais le Gouvernement, qui avait courageusement, quoi qu'on dise, assumé la direction de cette effroyable crise, avec l'ennemi devant lui et l'ennemi derrière lui, n'a été en possession des forces qui font respecter, par une population violemment jetée hors d'elle-même, la loi, le droit, les convenances publiques. On a reproché à ce Gouvernement les caricatures contre l'Empereur, contre l'Impératrice, contre les anciens ministres, et rien n'était plus indigne en effet. Mais par quels moyens empêcher ces désordres, avec beaucoup d'autres encore plus graves ? Est-ce que ces caricatures ont été plus ignobles que celles qui ont été faites contre moi et contre tous?

On dit qu'il est incroyable que le 31 octobre, les chefs du mouvement n'aient pas été arrêtés, et même les plus

i3l) RÉPONSE

vaillants de nos accusateurs ajoutent, fusillés. Envisageons la question, non pas telle qu'on la représente après coup, mais telle qu'elle était à ce moment même.

Le lendemain du 31 octobre, dès le matin, le Gouvernement avait décrété en conseil l'arrestation de vingt-sept démagogues les plus connus de Paris. Le préfet de police^ M. Cresson, était plein de zèle et d'énergie, mais il n'avait plus les milliers d'agents de police anciens militaires dont disposait M. Piétri. C'^étaient des agents excellents. [Rumeurs,)

Oui, excellents, et de braves gens, car, pour les soustraire aux vengeances populaires, je les avais constitués en bataillons et établis hors de Paris, aux avant-postes, où ils ont fait vaillamment leur devoir et souvent éprouvé des pertes considérables. Je leur dois cette justice et je la leur rends. M. Cresson, très-résolu, était parvenu avec le temps à faire arrêter treize de ceshommes de désordre. Les autres ne purent être saisis. On a attendu, d'après la certitude où j'étais de leur acquittement par les conseils de guerre, — j'en avais l'expérience, — que les temps fussent plus calmes et plus réguliers pour les livrer à la justice militaire. Elle les a néanmoins acquittés, et c'est à Bordeaux, où l'Assemblée nationale était réunie, que nous en avons eu la nouvelle !

Ah! si vous voulez être justes^ quand vous entendrez reprocher à ce Gouvernement de n'avoir pas fait arrêter, emprisonner, fusiller, de n'avoir pas suffisamment protégé la loi, le droit et les convenances publiques, par les moyens qu'on emploie dans les temps ordinaires, tenez compte de ce fait, qu'il ne s'est pas trouvé à Paris un conseil de guerre qui condamnât î II y a plus : j'avais organisé pour empêcher ces odieux pillages qui se faisaient dans la banlieue, par de mauvais sujets sortis de Paris, quatre, et ensuite six cours martiales, dont la justice sommaire ne devait aboutir qu'à deux résultats, acquitter les prévenus

et les rendre immédiatement àla liberté, ou les condamner à mort et les faire exécuter séance tenante par le peloton de service auprès de la cour martiale.

Eh bien, pas une cour martiale n'a prononcé une condamnation pendant le siège de Paris! Pourquoi? C'est que les hommes, au milieu de ces terribles épreuves, « n'ont pas le cœur attaché à sa place ordinaire. » On ne sait pas ce qui arrivera le lendemain, on se ménage, on attend, on n'a pas les fermes convictions et l'énergie qui sont si naturelles dans les temps réguliers. Voilà quelle a été la plus grande difficulté du Gouvernement pendant le siège. Il n'avait pas la sanction de la force dont les Gouvernements disposent pour l'exécution de leurs résolutions. Un seul coupable a été passé par les armes à Paris, c'était un soldat d'infanterie de marine qui, du fort de Rosny, désertait à l'ennemi. S'il se fût agi d'un séditieux, il n'aurait pas été condamné.

J'ai rempli, j'ai le droit de le dire aujourd'hui, gratuitement, ces grands devoirs, sachant bien où j'allais quand j'ai renouvelé à Paris, le 4 septembre, le sacrifice que j'avais déjà fait à Ghàlons le 17 août. L'ennemi allait investir Paris ; l'Empire avait disparu ; la démagogie allait prendre la direction des affaires et fonder la Commune plusieurs mois avant le jour où vous l'avez vue s'installer à THôtel de ville pour désoler et pour déshonorer Paris.

Quand, au nom du salut public, on est venu me dire: « Voulez-vous nous aider à reconstituer une autorité dans Paris? )) j'ai répondu oui, et je me suis jeté, à la grâce de Dieu, dans le gouffre . Ces honnêtes efforts,, que j'ai faits sans prétention et sans ambition, comme j'ai su et comme j'ai pu, vous les avez raillés et insultés pendant toute la durée du siégé et depuis. C'était peut-être votre droit; à présent vous les diffamez, vous les outragez au profit d'une politique que j'ai — je crois Tavoir démontré — loyalement

servie quand elle représentait le Gouvernement du pays. Vous excédez votre droit.

Voilà pourquoi je suis venu demander justice. Vous m'avez forcé, et j'en rougis, de faire sortir du dossier de ma carrière publique des titres qui l'honorent. Ils s'étaient accumulés là depuis trente-sept ans. Personne ne les connaissait, ils étaient destinés à être toujours inconnus ; à présent, les honnêtes gens de tous les pays sauront que je suis un des leurs, et quelle que soit l'issue de ces débats, la loi morale s'interposera entre vous et moi pour me protéger. On comparera nos dossiers. [Rires.)

M. l'avocat général a mis à la charge du dossier de M. de Villemessant

M, DE Villemessant : Tout ce qu'on voudra.

M. le général TRocmi : des condamnations de presse et

d'outrage à la morale publique.

M. DE Villemessant : Nous répondrons ; tous les dossiers seront mis sur le bureau; je n'ai pas sauvé la France, mais je ne lui ai rien coûté.

M. le général Trochu : M. Vitu n'a pas de dossier, diton ; cependant, si on veut bien lire le numéro du Droit, journal des tribunaux, du 2 octobre 1862^ on verra que M. Vitu a de bons commencements de dossier.

M. Vitu : Qu'est-ce que c'est ?

M. le général Trochu : J'ai dû, croyant n'avoir à envisager que le côté moral de ce procès, rentrer dans la discussion des faits, pour répondre à M'' Grandperretqui a longuement parlé, sans paraître se préoccuper des témoignages acquis et des preuves faites. Je termine par l'examen des odieuses imputations qui sont relatives à la bataille de Buzenval.

J'ai admiré le talent avec lequel M* Grandperret a exploité tour à tour, devant vous, les deux formes de la passion publique qui m'ont le plus tourmenté et le plus

accusé quand j'étais Gouverneur de Paris : celle qui constatait avec violence que je faisais tuer beaucoup trop de monde pour un but plus qu'incertain ; celle qui constatait avec non rtioins de violence que je n'en faisais pas tuer assez.

Je réponds à ces déclamations en faisant l'histoire de la bataille de Buzen val.

Quand je suis venu défendre Paris, et qu'il a été acquis, par le fait de la catastrophe de Sedan, qu'il n'y aurait pas d'armée de secours, personne ne croyait au siège, et moimême — M*' Grandpérret l'a dit — je ne pensais pas que l'effort de la population pût dépasser deux mois. Il a duré quatre mois et demi, et quand l'histoire, après la colère, envisagera froidement ces grands événements, elle dira qu'ils honorent un peu les défenseurs et beaucoup la population de Paris.

Il était bien| entendu qu'étant donné que Paris n'aurait pas d'armée de secours, nous allions faire un siège défensif, — C'est la règle absolue de ces sortes de situations. Armer les forts et nous y renfermer ; occuper celles des hauteurs dominantes qu'on aurait le temps de fortifier hâtivement ; fermer les grandes avenues qui donnaient accès dans la ville ; armer, abriter,, occuper l'enceinte, et enfin recevoir l'efîort de l'ennemi partout où il se présenterait : voilà le siège de Paris tel qu'il s'offrait à moi.

Si j'avais dit alors que mon intention était, après avoir organisé le siège défensif, de former dans Paris même une sorte d'armée de secours, une armée offensive qui agirait au dehors et irait attaquer l'ennemi dans ses positions, personne n'en aurait rien cru et les militaires m'auraient raillé. J'avoue d'ailleurs, sans hésitation, que j'avais des doutes à ce sujet. Mais la grandeur et l'imprévu de cette double entreprise stimulaientmon espoir et monzèie» Pour la réaliser^ j'avais deux anciens et excellents régiments de

iiO RÉPONSE

ligne, les régiments de marche des 13° et 14« corps, les cent mille mobiles (à habiller, armer et former) venus des départements, les pompiers, les douaniers, les auxiliaires volontaires de toute sorte, la garde nationale de Paris. Au sommet de cet ensemble puissant par le nombre, mais sans organisation ni cohésion, les marins, les troupes de marine et l'artillerie . Ce n'est pas ici le lieu de dire les travaux et les veilles que la constitution des mobiles de Paris et des départements a coûtés à mes auxiliaires. Mais j'ai l'obligation de parler delà gardenationale. Ilfallait qu'à un moment donné, elle formât avec ses groupes les plus valides, les plus énergiques, les plus libres sous le rapport des charges de famille, des bataillons mobilisés qui pussent s'encadrer dans les troupes de ligne. Je dois dire que ce projet d'encadrement rencontrait chez la plupart des généraux la plus invincible répugnance. Je croyais, au contraire, que la garde nationale, quand elle aurait tiré dans nos fossés quelques coups de fusil préparatoires, qu'elle aurait à peu près rhabitude de ses armes, qu'elle aurait porté le sac et fait quelques lieues autour de Paris, qu'elle serait enfin encadrée dans les troupes de ligne par régiment et par brigade, ferait très-utilement et dignement son devoir. C'était mon sentiment, je l'ai encore.

Ce qu'il a fallu accumuler d'efforts pour former en groupes réguliers la garde nationale, l'habiller, l'équiper, l'armer, la trier par des procédés que tantôt elle acceptait, tantôt elle repoussait, est impossible à exprimer. L'honneur en revient au général Clément Thomas, dont je veux honorer ici les grands services et la mémoire. Sa rare fermeté, son ardent patriotisme, son activité toujours présente et toujours confiante lui avaient fait surmonter tous les obstacles et tous les dégoûts. Avec l'aide du colonel Ferri Pisani, chef d'étatmajor du général Tamisier, du colonel Montagut, chef d'état-major du général Clément Thomas, et de quelques

DU GÉNÉRxVL TROCHU. " 4il

autres officiers à qui je garde une sincère reconnaissance, malgré les désordres dont Paris était le théâtre, malgré l'ivrognerie , qui était devenue notre grande ennemie, malgré Findiscipline de certains bataillons de la garde nationale et l'inaptitude de beaucoup d'officiers, nous avions formé 90 à 96 bataillons que nous regardions vera la fin de décembre comme capables, à des degrés divers, d'être introduits dans les rangs de notre infanterie et de combattre.

J'ai immédiatement décidé qu'un grand eiFort serait tenté dans les premiers jours de janvier sur les hauteurs de CA«/27/o?z. Enlever la hauteur de Châtillon et les hauteurs latérales, c'était certainement un effort extrêmement périlleux ; mais s'il réussissait en tout ou en partie, il avait cet avantage, qu^il portait les troupes de l'armée de Paris sur la grande route qui aboutit à Versailles par Satory, en passant par le haut du plateau et en tournant tous les travaux défensifs et offensifs de l'ennemi qui étaient dirigés vers la Seine et le Mont-Yalérien. Voilà le raisonnement, vivement appuyé par le général de Ghabaud-Latour, qui me conduisit à décider que notre grande bataille de Paris se ferait à Châtillon. Les colonels et chefs de bataillon de la garde nationale mobilisée furent appelés à l'état-major de la garde nationale pour recevoir des ordres. Je donnai les instructions au général Vinoy, qui devait commander les troupes.

Vous le voyez, nous touchions à l'entreprise finale, et il y avait encore assez de vivres dans Paris pour que nous ne fussions pas, sous ce rapport, acculés â nos derniers moyens.

Mais l'avant-veille du jour où devait s'exécuter le programme convenu, le général Vinoy vint me trouver et me dit que, prêt à agir, il avait cependant le devoir de m'informer que les principaux des officiers généraux qui de-

valent conduire les colonnes, regardaient l'entreprise comme absolument impossible. J'étais arrivé à cette période de la défense où il ne m'était plus permis d'agir comme j'avais fait jusque-là, sans conseil de guerre, sans exposer les combinaisons du commandement aux officiers généraux pour écarter l'inconvénient de les voir ébruiter. L'état des esprits et des âmes, le moral après quatre mois de luttes et de souffrances étaient assez abaissés, pour qu'il fût devenu indispensable de se concerter avec les officiers généraux chargés de l'exécution et de leur montrer qu'elle était possible. Je fis donc appeler au Louvre, après cette révélation du général Vinoy, tous les généraux qui devaient concourir à l'action. Sur vingt-sept, un seul, un officier général du génie, fut de mon avis pour l'attaque sur Chàtillon. Tous les autres déclarèrent qu'ils la considéraient comme pleine de périls, et ils en donnaient^ je dois le dire, une bonne raison. Ils reconnaissaient qu'en effet, si nous parvenions à occuper les hauteurs, Versailles pouvait être tourné et que la situation devenait bonne ; mais ils faisaient pbserver que si, par une mauvaise fortune qu'il fallait toujours prévoir avec le genre de troupes que nous avions, nous étions repoussés dans la vallée qui, de Chàtillon au rempart, n'a que 2000 mètres, et qui est fermée par la Seine, nous aurions là 180,000 hommes accumulés dans un étroit espace presque sans issues, à demi-portée du canon prussien, et que d'immenses pertes s'ensuivraient. J'invitai ces messieurs à me désigner le lieu du périmètre qui^ à leur avis, convenait le mieux pour livrer la grande bataille oflensive du siège. Le général Berthaut, le général Schmitz et d'autres encore prenant la parole (ces messieurs m'entendent et peuvent me contrôler), dirent, en motivant leur opinion, que si je voulais attaquer les hauteurs de Buzenval avec le Mont-Yalérien pour appuyer l'action, comme pour couvrir la retraite en cas d'échec, ils seraient tousa\ec

DU GÉNÉRAL TROCHU. 4i3

moi. On discuta longuement sur ce thème, et l'unanimité du conseil de guerre lui fut acquise.

Telle est, messieurs, l'origine authentique de la bataille de Buzenval ; elle est antérieure de quinze jours à l'époque où la bataille a été livrée. C'est que tous nos préparatifs avaient été faits pour Châtillon. Il a fallu les retourner et les transporter de Tautre côté de la Seine. Il en est résulté de nouveaux travaux, d'inévitables retards, et le choc qui devait avoir lieu le 5 janvier n'a eu lieu que le 19, alors que nous étions beaucoup plus rapprochés de la fin de nos approvisionnements.

Yoilà une série de faits indéniables qui mettent déjà à néant la base des abominables combinaisons que le Figaro m'a prêtées.

L'exécution de cette bataille fut difficile, parce qu'il fallait partir de loin, pendant la nuit, pour cacher nos mouvements à l'ennemi. Il y eut sur les routes qui se croisent à travers les villages, et au pont de Neuilly, des rencontres de troupes et de matériel qui troublèrent notre programme et retardèrent l'arrivée de plusieurs corps. Mais enfin les troupes se sont résolument engagées et la garde nationale a fait son devoir. Je ne décrirai pas ici les phases de la bataille, je me borne à constater, quant à ses résultats, que la tuerie, dont parle le Figaro^ est de pure invention. De tous les grands chocs du siège de Paris, la bataille de Buzenval est, de beaucoup, celui qui a le moins coûté, numériquement. Mais toute la population de Paris, et ce sera son honneur dans l'avenir, y était représentée ; les pertes en qualité ont donc été infiniment douloureuses, et nous avons eu à pleurer ce jour-là des hommes à jamais regrettables. Mais nous n'avons pas eu, je pense, plus de 2700 hommes tués et blessés; à Villiers et Champigny, nos pertes dépassaient le chiffre de 8000.

Et maintenant, vous savez tout sur la bataille de Buzen-

i U RÉPONSE

val. Elle fut le résultat d'un immense et patriotique travail de préparation de la garde nationale, qui ne dufa pas moins de trois mois, qui en aurait exigé six, eu égard aux difficultés spéciales qu'il présentait dans Paris. Et, après cet exposé sincère, incontestable, de faits d'ailleurs trèsconnus, et sur lesquels l'ancien chef d'état-major du général Clément Thomas, le colonel Montagut, a déposé devant vous, que pensez-vous des lâches et odieux calculs que les diffamateurs prêtent au Gouvernement de la Défense et à moi-même, au sujet de la bataille de Buzenval qu'ils représentent comme une improvisation coupable! Ils ont voulu souiller, déshonorer comme tout le reste, ce drame qui fut le plus noble effort du siège de Paris. Ils disent que nous y avons conduit la population, alors que c'est ellemême, entendez-vous, qui a voulu défendre ses foyers, et racheter de son sang les hontes de l'invasion prussienne !

Et si je ne craignais de me mettre ici en scène, je montrerais que, jusqu'à la chute du jour, des gardes nationaux, dont l'inexpérience était évidente, et les mobiles de la Vendée, ont pris et repris, avec l'énergie suppléant à l'expérience et comme auraient fait de vieilles troupes, sous un feu terrible, des hauteurs qui avaient été abandonnées. Il fallait y tenir à tout prix, pour que la retraite des troupes engagées au centre pût s'effectuer. Je le leur avais dit, et ils firent, sans hésiter, leur sacrifice.

On a dit que nous étions bien sûrs d'être battus. Oui, c'est là le grand argument qu'on oppose, après coup^ aux hommes qui, malgré la destruction de l'armée française, n'ont pas désespéré d'abord du salut et ensuite de l'honneur du pays. Je n'y répondrai pas, mais je répéterai ici le mot célèbre que j'ai déjà eu l'occasion de rappeler à la tribune de l'Assemblée nationale : « S'il vous reste un coup de canon, — disait l'amiral de Suffren, — tirez-le. C'est peut-être celui qui tuera votre ennemi. »

DU GÉNÉRAL TROCIIU. 445

Quand, dans un sentiment que j'ai cru jusqu'à ce jour patriotique, je me suis chargé de tenir dans Paris, et d'y tenir assez longtemps pour donner au pays le temps de se reconnaître, pour attacher dans tous les cas im titre d'honneur à sa défaite, j'ai toujours eu présent à la pensée le mot de SufFren. Jamais je n'aurais consenti à déserter la lutte, sans en avoir épuisé tous les moyens; et au point de vue de l'effort des troupes, Châtillon et Buzenval, où elles devaient combattre, mêlées à la population, étaient le dernier de ces moyens.

Quant au Gouvernement, il a été encore plus calomnié que moi, quand on a osé dire qu'il voulait obliger la population à demander elle-même la capitulation. L'idée de capituler le rendait furieux, et il était livré sous ce rapport à l'exaltation la moins judicieuse. Toutes les têtes étaient en fermentation, et on me sommait, même après Buzenval, dans le Conseil du Gouvernement, auquel avaient été adjoints les maires de Paris, de livrer une a bataille torrentielle », où seraient engagés tous les citoyens de Paris, le Gouvernement de la Défense au milieu d'eux ! Gela ressemble -t-il à ce qu'a dit le Figaro et à ce que répètent ses défenseurs?

Quand on parle de ces choses aujourd'hui, elles sont jugées si peu raisonnables qu'il semble presque puéril de s^y arrêter. Mais à ce moment-là^ dans l'état où étaient les esprits et les cœurs, il' en était tout autrement. Quand je déclarai au Gouvernement que l'effort de Buzenval devait être le terme de la défense ; que nous touchions à la famine ; que persister dans une lutte impossible, devant cet avenir certain et prochain, c'était vouer une population de deux millions de personnes, dont plus des trois quarts, femmes, enfants, vieillards, n'étaient pas des combattants, à tous les maux, à tous les attentats , à la destruction , ces déclarations ne servirent qu'à confirmer le Gouverne-

iiO RÉPONSE

ment et les maires dans la pensée que je n'étais qu'un ((faiblard», hors d'état de dominer virilement la crise. Alors, comme en ont témoigné, en confirmant tous ces faits, MM. Vacherot et Arnaud de l'Ariége, maires de Paris, Gouvernement et maires m'invitèrent à donner ma démission. ((Ma démission, leur dis-je, ne croyez pas que je la donne dans les circonstances où se trouvent Paris et le pays. Mais c'est une lâcheté insigne que vous me demandez. Dites que vous n'avez plus confiance en moi, déclarezle officiellement et remplacez-moi dans le commandement. )) Yoilà la discussion à laquelle ont assisté et pris part MM. Vacherot et Arnaud de l'Ariége. C'est, comme on le voit encore, le contraire des abominables allégations de M. Vitu, dans le Figaro^ au sujet de ma démission. On conçoit à quel point j'ai été surpris et indigné de les voir répétées par M^ Grandperret, après de tels témoignages.

Le Gouvernement et les maires nommèrent une délégation, sous la présidence de M. Jules Simon^ pour chercher, parmi les officiers réputés les plus énergiques, un commandant en chef qui voulût me remplacer pour livrer la grande bataille. On interrogea des généraux, des colonels, je crois même des chefs de bataillon. Personne ne se montra disposé à prendre la responsabilité de cette entreprise impossible. Le Gouvernement se réunit de nouveau, je refusai encore une fois. ma démission, demandant encore une fois à être révoqué et remplacé. Le Gouvernement s'y décida, et le général Vinoy fut appelé au commandement. Je me crus engagé d'honneur à conserver la Présidence, pour rester associé jusqu'à la fin, jusqu'à la capitulation, aux responsabilités de mes collègues.

Telle est la vérité, attestée par les témoignages que vous avez entendus, attestée par vingt autres témoins que vous pourriez entendre. Je le répète, ai-je donné ma démission, (( en couchant dans le linceul mon honneur militaire »,

DU GÉNÉRAL TROCHU. .'ill

comme Ta dit M. Vitii, comme on ose le répéter ici après lui, avec la pensée de me mettre à l'abri des événements et d'y laisser engagés Ceux qui m'y avaient suivi? C'est le comble de l'odieux !

Messieurs, j'ai terminé cet exposé qui devait être trèscourt et que, pour répondre à M® Grandperret, j'ai dû faire très-long.

Après la capitulation, M. Dufaure, ministre delà justice aujourd'hui, me fit l'honneur de m'ofTrir la candidature k l'Assemblée nationale, au nom d'un comité électoral dont il était le président. Je fis insérer dans les journaux de Paris et de la province un avis où j'exprimais, en la motivant, ma ferme résolution de sortir de la vie publique. Mais à ce moment-là, les départements n'avaient pas reçu le mot d^ ordre dont le procès qui se déroule aujourd'hui devant vous est la conséquence et la consécration . Dix départements me firent l'honneur bien imprévu de m'envoyer à l'Assemblée nationale. Je ne voulais pas accepter, ne me trouvant pas plus lié par cette décuple élection que par une seule, et je comprenais très-bien que ce mouvement de bienveillance pour la défense et pour le défenseur de Paris ne durerait pas. Mais plusieurs de mos camarades de l'armée me firent observer que si je rentrais dans la vie privée avant d'avoir concouru, au moins par l'expression d'un avis, à l'organisation de l'armée nouvelle, je ne remplirais pas jusqu'à la fin des devoirs qui m'avaient toujours été chers. Voilà pourquoi je suis à l'Assemblée nationale, et pourquoi, dans un délai de quelques semaines, je n'y serai plus. Oui, lorsque j'aurai pu dire mon sentiment sur l'état présent et sur l'avenir de l'armée française, je me renfermerai pour toujours dans la retraite. Là encore je rencontrerai, avec une situation précaire, de grands devoirs ; j'atteste que, quel quesoit le jugement qui intervienne ici, quelles que soient les circonstances qui accompagnent le dernier effort que

4i8 RÉPONSE DU GÉNÉRAL TROCHU.

j'aurai fait pour éclairer riionnêteté publique et pour montrer îa vérité à mon pays, je sortirai du monde comme je vais sortir d'ici, sans amertume, avec la sérénité qui appartient aux consciences tranquilles ."( Fz/s applaudissements.)

Messieurs les Jurés,

Je ne m'excuse pas de vous parler encore, bien que je n'aie rien de nouveau à apporter dans la discussion. Il faut que vous sachiez jusqu'au bout ce que pense le ministère public ; il se lève pour vous le dire, au rang que lui assigne la loi.

J'avais l'honneur de vous exprimer, il y a deux jours, le regret que l'ordre légal, mais non logique, du débat, m'obligeât à prendre la parole avant que tous les éléments du procès fussent produits et dans l'attente de ce que pourraient apporter de lumières nouvelles les documents fournis par les prévenus. Ce regret, je puis le ressentir encore, puisque les véritables accusateuis auront le privilège du dernier mot ; mais enfm nous devons croire que tous \es éléments de la discussion ontdésomraisété livrés par eux.

Le magistrat, organe du droit, est tenu de vous l'aire connaître l'impression qui en est résultée pour lui, et de même que, si son opinion s'est modifiée, son étroit devoir est de vous le déclarer, de même, s'il y persiste, il doit à la cause qu'il a crue juste de vous dire qu'elle l'est encore à ses yeux .

Eh bien, messieurs, mon sentiment ne s'est pas ébranlé; j'ose dire qu'il s'est fortifié.

Le procès se réduit pour nous à des termes très-nets, que nous allons essayer de préciser rapidement.

L'outrage d'abord, incontestable, incontesté, sanglant, et j'ajoute inutile, car si l'on a de sérieux reproches à faire à un homme, ils gagnent à se produire avec d'autant plus de dignité qu'ils sont plus graves. Un mot à cet égard, au sujet d'une observation qui vient de se placer dans la trop magnifique plaidoirie à laquelle le général a répondu; cette observation, je ne l'ai pas entendue sans quelque surprise sortir de la bouche d'un défenseur qui a été un éminent magistrat : quoi! le général réduit ou s' abaissant aux petits moyens et relevant un vulgaire délit d'outrage dont ne se plaignent jamais que de très-humbles fonctionnaires obligés de s'en prendre à tout pour faire respecter leur mince autorité ! S'il y a un petit moyen, messieurs, qu'on me permette de dire que ce n'est pas le plaignant qui l'emploie. Celle insinuation est injuste, et il n'est pas besoin d'avoir Texpérience qu'a le défenseur de la procédure suivie par les magistrats, pour comprendre que le général n'a pas fait lui-même les qualifications légales de la prévention, que sa plainte dénonçait les articles sans s'occuper, au point de vue technique, dentelle ou telle nuance de délit, et que la chambre d'accu^ sation seule a caractérisé séparément ce qui constituait un outrage et ce qui pouvait constituer une diffamation, afin d'obéir à la loi, dont probablement le général ne connaissait guère les distinctions.

Disons, répétons que le plaignant s'est placé plus haut. li a voulu, quand il pouvait éviter cet écueil, que cette affaire fût une affaire de diffamation, que sa conduite fût largement et publiquement discutée, afiu qu'en même temps il pût hautement et publiquement répondre à ses adversaires. Il a parfaitement su d'avance quel danger il courait, quelles tortures l'acharnement de ses ennemis lui réservait pour cette audience, et vous avez vu, messieurs, à son attitude et à son visage, quand il comprimait ou que son défenseur arrêtait ses élans d'indignation, si ces tortures étaient senties. Que les prévenus nous disent s'ils connaissent beaucoup d'hommes publics assez sûrs d'eux-mêmes pour affronter une pareille épreuve.

La diffamation, avouée, renouvelée, aggravée; on ne consent à se taire (et seulement à se taire, car sur aucun point nous n'avons entendu un mot de rétractation ou de regret) qu'en ce qui touche les faits avancés avec une incroyable imprudence et formellement démentis par des documents en quelque sorte matériels. Vous êtes fixés depuis longtemps sur la véritable attitude du général en 1851, et sur la valeur de ce rapprochement qui avait, il en fautconvenir, un certain prix au point de vue des diffamateurs, entre une active collaboration aux origines de l'Empire et la participation aux événements dans lesquels il a succombé. Vous savez de même ce qu'il faut penser du travail ténébreux auquel le général n'aurait cessé de se livrer pour acquérir je ne sais quelle position mixte enire le serviteur et l'adversaire, et s'imposer par les difficyltés même qu'il aurait créées ; vous savez le vraimot de ce qu'on a appelé son opposition ambitieuse et sa réserve calculée ; sa conduite n'est que trop expliquée par l'aveuglement dont nous avons subi les conséquences et par cette détiance des Gouvernements qui ne veulent pas comprendre que les serviteurs les plus utiles et les plus fidèles sont ceux qui disent le plus coura-

geusement la vérité, et qu'il n'y a que les Liborio qui flattent le prince en préparant les voies à l'ennemi.

Oui, voilàcomment on s'était renseigné, et lalégèreté avec laquelle on l'a fait nous donne la mesure de ce qu'il faut accorder de confiance aux intentions et aux procédés des accusateurs.

Restent le 4 septembre et Buzenval : sur Buzenval, je maintiens qu'on exploite l'indignation publique, et qu'après les explications de ceux qui ont délibéré ou vu délibérer sur ce dernier effort, y compris le général, on est deux fois inexcusable de parler encore d'assassinat.

Quant au 4 septembre, la situation s'est accusée plus nettement encore depuis la dernière audience, et maintenant que nous avons \u et entendu le général, que sa voix, son accent, son geste, son visage, ses yeux pour ainsi dire dans les nôtres, ont plaidé pour lui non moins éloquemment que son défenseur, maintenant qu'il a opposé aux prévenus ses dénégations et ses affirmations, la question devient celle-ci: dit- il la vérité ?

Est-ce douteux ? sa bonne foi n'est -elle pas éclatante? Après ce discours, où j'ai craint un instant, le général me permettra bien de le lui dire, un peu trop d'imagination et de philosophie, mais où l'homme s'est montré tout entier, où le cœur s'est dévoilé, où les faits énergiquement abordés ont été racontés, précisés, expliqués, sans qu'il en restât un seul sur lequel le jour ne se fit pas, on peut penser encore qu'il a commis des fautes, ne fut-ce que celle de n'avoir pas assez usé du pouvoir qu'on l'accuse d'avoir recherché . Mais qui, maintenant, dans cet auditoire où quelques-uns peut-être sont surpris de se sentir gagnés à sa cause, doute de sa loyauté et de son patriotisme ? Je n'entre plus dans aucun détail : il faut choisir entre les allégations, les appréciations, les interprétations, les soupçons de ses adversaires, car ils n'ont que cela, et sa parole manifestement

452 CONCLUSIOiNS

sincère qui dit vrai quand elle affirme et quand elle nie, quand surtout elle proteste de la pureté des intentions. Doute d'un côté, ce qui suffirait pour le faire absoudre, certitude de l'autre : l'hésitation n'est pas possible. Et s'il arrive que, sur un point, un seul, quelqu'un dise avoir vu, dans le tumulte du 4 septembre, le général Trochu faire ce qu'il affirme n'avoir pas fait, aller où il affirme n'être pas allé, quand bien même plusieurs autres témoins ne viendraient pas, comme ils l'ont fait ici, contredire cette déclaration unique, un mot suffit pour que l'accusation tombe : entre un témoin, fût-il le très-honorable M. Busson-Billault, qui peut s'être trompé, et le général qui ne peut mentir, je m'en rapporte au général.

Ah ! qu'il y ait eu là pour lui un grand malheur, que cette journée du 4 septembre laisse, à tant d'égards, non pas sur sa vie une tache, mais dans sa vie une trace profonde, certes oui ! Mais qu'il ait voulu bien faire, que, prenant le gouvernail après la révolte survenue au milieu de la tempête, pour conduire au port^ s'il était possible, révoltés et fidèles, sauf à ce que justice se fit ensuite, il ne se soit inspiré que de l'amour du pays, plus que jamais nous en sommes sûrs, et c'est la condamnation de ses ennemis.

Injustice humaine ! Il y a des hommes qui ont passé leuivie à faire une opposition systématique et irréconciliable i\ toute autorité, qui ont tout miné, qui du moins ont touché à tout, morale, religion, discipline sociale et militaire, qui ont ainsi facilité la tâche de nos vainqueurs, et qui jouissent maintenant, dans une paix relative, de ce qu'ils ont récolté de popularité, d'honneurs, ou dautres avantages aux dépens de la France ; et celui-là, ce brave, ce vrai patriote, cet ardent défenseur des principes sociaux, ce général qui n'a accepté les suprêmes honneurs qu'avec les suprêmes épreuves, cet austère citoyen dont le désintéressement au sein de la famille n'a d'égal que son désin-

téressement dans l'exercice et au sortir du pouvoir, l'opinion, la clameur, veux-je dire, d'un certain public, le poursuitel veut vous arracher sa condamnation ! et quand, après avoir tout supporté, sarcasmes, critiques, injustices, outrages, le jour où l'on atteint à la fois son honneur et la morale intéressée à ce qu'il fasse respecter en sa personne les principes qu'il professe, il accepte le défi qu'on lui porte, on lui reproche de sortir de l'oubli, on lui crie d'y rentrer, on vous somme de le punir de son orgueil et de son audace ! et jusqu'à la fin de ces audiences, où le dernier mot qui va se prononcer ne pourra être dit que par ses adversaires, on s'attache à lui comme à une victime qu'il faut sacrifier à tout prix ! et rien n'est rétracté, pas même par vous, chevaleresque monsieur de Villemessant, ni le fond, ni la forme, ni les accusations reconnues téméraires, ni les plus indignes outrages, et on ajoute le nom de Liborio à celui de Judas ! Quel principe de haine y a-t-il donc là ? Ah! si l'on allait au fond des choses ! Mais non, messieurs, ces passions ne peuvent vous atteindre, et plus elles sont vives, plus vous vous élevez au-dessus d'elles. Quant à nous, s'il était possible qu'un verdict intervint pour donner raison à ces violences et, le jour même où viennent de se révéler les honorables mystères de cette carrière de soldat et de cette vie privée, imprimer sur un pareil front le signe de la trahison, nous dirions d'avance que nous en repoussons la responsabilité. Mais, jetant un regard calme et ferme sur ce procès, vous répéterez avec nous ce que nous disions au début de ces observations : la cause du général était juste hier ; elle est encore plus juste aujourd'hui.

M^ Lachaud s'^exprime en ces termes :

Messieurs, je viens répondre à M. le général Trochu, et je veux le faire avec calme et mesure. Je laisserai de côté certaines provocations ardentes que vous avez entendues hier. M. le général Trochu défend son honneur, et il a ici des privilèges qui n'appartiennent qu'à lui. D'ailleurs,, les faits dominent les paroles. Lorsque j'aurai résumé une fois de plus ce procès, les preuves que nous vous devons seront faites, je l'espère, et les grands discours si éloquents que vous avez entendus n'empêcheront pas qu'il se produise à ces débats une justice que nous attendons.

Je me disais qu'il y avait des expiations inévitables. Dieu le veut ainsi. Lorsqu'elles tardent à venir, entraînés par une fatalité aveugle, ceux qui doivent les subir appellent l'heure des explications suprêmes et s'exposent à la plus terrible responsabilité. M. le général Trochu avait des comptes à rendre à l'histoire ; mais l'histoire est parfois lente à se faire. Il a voulu que les faits de cette période de sa vie fussent solennellement enregistrés et fixés ; il l'a voulu : qu'il soit satisfait. L'heure est venue où tout va s'inscrire irrévocablement dans le livre de la postérité.

Après la plaidoirie si magnifique d'hier, messieurs ; après cette démonstration si vigoureuse, si nette, si précise, que mon honorable confrère M* Grandperret nous a fait

PLAIDOIRIE DE W LACHAUD. ' i5S

entendre, j'ai bien peu de choses à dire; et quant à moi, à cette heure du débat, je cherche plutôt un résumé qu'autre chose. Mais d'abord, messieurs, qu'il me soit permis de répondre à M. l'avocat général, et de m'étonner d'une observation qui s'est reproduite dans ses deux discours. Est-elle juste? Vous allez en juger. Nous faisons l'opinion ; vous arrivez jusqu'ici entourés de ces excitations fâcheuses qui peuvent troubler vos consciences, et l'honorable organe du ministère public gémit presque de cette situation qui est faite à votre impartialité. Pourquoi ces paroles, monsieur l'avocat général? Mais vous ne lisez donc que les journaux favorables à la défense ? vous vous êtes donc interdit la lecture de ceux qui nous accablent et nous outragent? Vous avez raison : c'est un procès d'opinion. Oui, les plaies sont encore saignantes, et l'on ne peut pas devant de semblables souvenirs rester calme et sérieux. Si vous le savez, et vous devez le savoir, dans cette lutte d'opinions, chacun a ses organes . Ah ! nous faisons Fopinion contre M. le général Trochu 1 Ecoutez donc comment on fait l'opinion contre nous. Un journal nous a injuriés, diffamés de la façon la plus odieuse; en quelques lignes, il a accompagné des épithètes les plus grossières les noms des honorables témoins que nous avons appelés ici. Une seule phrase dans un journal que je ne veux pas nommer :

« Avec bonheur, avec volupté, je savourai leurs paroles. Que peuvent-ils bien dire pour leur défense, ces misérables auteurs de nos calamités et de toutes nos hontes ?»

Et l'article se continue sur le même ton; je n'en lis pas davantage. Un autre journal, que je ne confonds pas avec celui-ci ; un journal honnête, rédigé par des écrivains honorables, mais que les passions politiques égarent en ce

moment, n'attaque pas seulement les prévenus ; il attaque les défenseurs ; et alors que nous répondons à ceux qui sont en face de nous comme nous l'avons fait ; alors que nous disons à M* Allou qu'il est un des beaux caractères et l'un des plus admirables talents de ce temps-ci, écoutez comment les journaux honnêtes traitent les défenseurs de ceux qui sont ici. Nos deux honorables confrères, on les traite de comparses, brillants comparses,, vous le savez ! Ils sont sans talent ; et quant à l'avocat, messieurs, qui a l'honneur de vous parler en ce moment, voici ce qu'on en dit :

(( Comme il va s'emparer des douze jurés! Au fond, M'' Lachaud méprise profondément ces braves gens. 11 les a trompés tant de fois ! mais il est plein pour eux de déférence apparente. »

Voilà ce qu'on écrit, monsieur l'avocat général, et il est bien regrettable que vous ne le lisiez pas. Pour moi, est-ce que je suis atteint par de pareilles attaques ? est-ce que vous ne dédaignez pas, comme moi, l'injure qui nous est faite? Passons! Cependant, qu'il reste établi, s'il vous plait, que dans cette lutte toutes les opinions s'agitent. Vous n'avez pas le droit de dire que ce sont nos amis et nous qui, seuls, cherchons à troubler la justice du jury. Il faut rentrer dans la vérité ; et la vérité, vous la savez. Cela dit, arrivons au procès .

Je plaide pour le Figaro^ pour M. de Yillemessant, qui est ici, parce que sa loyauté ne lui a pas permis de ne pas y être. Mon honorable contradicteur, W Allou, n'aurait pas mieux demandé que d'en écarter M. de Villemessant. Il était A Nice au moment où l'article a paru ; il n'avait qu'un mot k dire: «Ces articles, je ne les ai pas connus; j'en suis responsable légalement, mais je n'ai pas su qu'on imprimait pareilles choses dans mon journal, v La prévention s'arrêtait devant lui. Il n'a pas cru devoir le dire. C'était

DE Me LACHAUD. 437

un mensonge; et, si on attaque souvent M. de Yillemessant, je ne sache pas que jamais sa loyauté ait pu être suspectée.

Quelques rumeurs s'élevant en ce moment au fond de la salle, et M. le Président réclamant le calme, M* Lachaud s'écrie :

Monsieur le Président, je vous demande, je vous conjure de laisser tous les murmures se produire. Je suis dans le sanctuaire de la justice; et, s'il en est ici qui l'oublient, tant pis pour eux. Quant à moi, je ferai mon devoir; et, si l'on changeait la nature de cette salle, j'ai aussi l'habitude des foules^ et, quand je fais mon devoir, je ne crains personne .

M. de Yillemessant n'avait qu'un mot à dire ; il ne l'a pas dit, parce que c'eût été un mensonge, et il vous a raconté la vérité. Un homme considérable dans la presse, M. Vitu, dont vous n'atteindrez pas, croyez-le bien, la moralité, parce qu'il a perdu un petit procès civil dans une revendication de meubles. Passons... une misère !... •

M. Yitu dit à M. de Yillemessant qu'il voulait faire une étude sur M. le général Trochu : c'était son droit. Quand on monte au pouvoir, il faut en accepter les conséquences terribles. M. de Yillemessant a dit à M. Yitu : « Faites votre article; prenez le temps ; ayez des preuves; arrivez avec des justifications qu'un galant homme doit apporter dans de semblables récits, et j'imprimerai. » M. Yitu a fait son œuvre. Yous savez déjà, messieurs, si c'est là de la calomnie; nous le saurons bien mieux encore tout à Theure, quand nous discuterons le discours de M. Trochu, qui s'est écarté souvent de l'affaire. Les articles ont été imprimés, et M. de Yillemessant n'a pas voulu se dégager de M. Yitu ; et il l'a dit courageusement et dignement : car il reste toujours attaché à ceux qui écrivent dans son journal.

Il y a une parole que M . l'avocat général a produite au débat et qui m'a étonné.

M. de Villemessant a été condamné souvent pour le compte des autres; mais est-ce que jamais un article de lui a été poursuivi?

M. l'avocat général a jeté un grand mot dans ce débat ; et ce mot, M. le général Trochu l'a reproduit hier : (c Outrage à la morale publique ! » Oh ! vous savez bien ce que c'est, un article d'un autre imprimé sans que M. de Yillemessant l'ait lu ! Il a été responsable devant la loi, voilà tout. Ah! messieurs, quand vous avez parlé des condamnations de presse de M. de Yillemessant, il faudrait se rappeler que lui, il ne fait pas comme beaucoup d'autres, et qu'il n'a pas la prudence de prendre des gérants postiches, qu'on fait pour la police correctionnelle ou la Cour d'assises.

Quand son journal est attaqué, il est au premier rang; il couvre sa marchandise! Messieurs, c'est un exemple de courage et d'honneur qui en vaut bien un autre. Ne parlons donc pas de ces condamnations qui n'ont rien à faire au débat; et laissez-moi vous dire, mon cher confrère Allou, que lorsque, il y a deux jours, admirant votre plaidoirie, je vous entendais faire ces petites critiques du Figaro, ces petites malices trop au-dessous de vous, je me disais vraiment que le moment était bien mal choisi, et vous me rappeliez ces débats que l'on a quelquefois pour une actrice dont on discute le talent et la figure.

Messieurs, restons dans la cause ; nous sommes en face d'un grand procès qu'il nous faut plaider, et il faut le plaider comme il convient de le faire. C'est un procès qu'on intente au Figaro. Il est courageux, le Figaro : il défend l'ordre; il est en butte à bien des attaques, et son immense succès, messieurs, est la cause de toutes ces excitations contre lui. Est-ce que vous en avez trouvé un plus brave dans les mauvais jours? est-ce que M. de Yillemessant ne joue pas sans cesse la fortune de son journal et sa personne

DE i\r LACHAUD. iod

même? est-ce que vous ne savez pas qu'on l'outrage chaque fois que la démagogie peut prendre librement ses ébats? Vous le savez ; eh bien ! alors il faut lui rendre ce témoignage. Des journaux comme celui-là, ils amusent peutêtre, mais ils servent incontestablement.

M. l'avocat général vous disait qu'il avait créé une génération à son image ; eh bien ! messieurs, il lui enseigne la bravoure, le patriotisme et la charité. Dites-moi s'il y a un journal au monde qui se soit plus intéressé aux malheurs sociaux, s'il y a une infortune privée ou publique qui lui ait vainement tendu la main, ou, pour mieux dire, audevant de laquelle il ne soit pas allé pour la secourir généreusement et délicatement. Yoilà ce qu'est le Figaro. Vous l'avez dit, M. de Villemessant, dans ces débats, n'a pas perdu sa considération, et croyez qu'aujourd'hui il ne la perdra pas davantage. Voilà tout ce que j'avais à vous dire du Figaro y et je n'en aurais pas parlé si on n'avait pas rendu ces explications nécessaires.

Et maintenant, au procès, rien qu'au procès, à la véritable affaire ! Que M, Trochu se rassure : nous n'allons pas plaider le procès de l'Empire, mais le sien. Non : tout le talent du monde ne fera pas illusion. Ah ! je sais qu'il est commode de laisser croire ici que l'Empire est seul en jeu. On a armé de ce côté tous les ennemis de l'Empire. Eh bien! non, il n'y a pas d'Empire ici, il n'y a pas de politique; il y a un procès qui s'adresse à un acte d'honnêteté et d'humanité, pas autre chose.

Je ne sais pas, messieurs, ce que sont vos opinions politiques, et je ne m'en inquiète pas. Je sais que vous êtes d^honnêtes gens, je sais que vous respectez fidèlement une promesse que vous faites; je sais que vous êtes ménagers du sang de vos concitoyens. Cela me suffît. Le procès est là, et on ne le changera pas.

Ah ! qu'on dise tant qu'on voudra que les témoins appelés

m) PLAIDOIRIE

à la requête des prévenus ont été de grands fonctionnaires de l'ancien Gouvernement. Tout ce qu'il vous plaira. Vous pouvez même dire que c'est le dessus du panier bonapartiste : cela ne fera pas faire un pas à la cause. M. de Yillemessant, lui, n'est pas bonapartiste ; il n'a pas appartenu ù FEmpire; et, quant à son défenseur, entendez-le bien, il a dans le cœur des souvenirs ; il n'oublie pas la bienveillance dont on l'honore ; mais quand il a ainsi payé le tribut de gratitude qu'on doit surtout au malheur, il peut se redresser pour dire que, quant à lui, il n'a appartenu à personne, il ne doit rien à l'Empire ni à aucun Gouvernement. jC'est son indépendance qu'il affirme, et c'est son indépendance qui plaidera avec lui.

Maintenant, messieurs, il faut écarter du procès tout ce que M. le général Trochu y a placé hier, qui n'est pas la cause. Il a présenté la défense de M. le général Schmitz ; mais qui donc l'attaque? Est-ce que nous ne savons pas tous que c'est un brave et loyal militaire? Au milieu de l'agitation publique de Paris, le général nous apprend que des soupçons indignes et absurdes se sont élevés contre le général Schmitz. Qui donc en a gardé le souvenir? Laissons cela : ce n'est pas le procès du général Schmitz que nous plaidons en ce moment^ pas plus que celui de tous les généraux malheureux dont M. Trochu a cru devoir vous entretenir hier : le général Dupont, le général Yandamme, d'autres même qui ont été accusés, calomniés. Qu'est-ce que cela me fait? ce n'est pas mon procès !

Je vais le fixer, ce procès, et messieurs les jurés verront que nous entrons là dans le véritable objet du débat. Il y a deux articles, deux articles ardents. On n'écrit pas ces choses-là sans que la main tremble, sans que Tesprit bouillonne; et quand je parle de l'esprit, messieurs, je me trompe : c'est le cœur surtout qui bouillonne à de sem- Ijlables souvenirs. A'oilà les points sur lesquels il faut scu-

DE iM« LACHÂUD. . iOi

tenir la discussion, et je les fixe : l'attitude de M. le général Trochu au 2 décembre; la fidélité de M. le général Trochu à l'Impératrice et au Corps législatif; les motifs qui l'ont déterminé à engager la bataille de Buzenval, et quelquesuns de ces mots relevés principalement par M. Favocat général, qui les a appelés des outrages. Voilà le débat! 11 est là. De la guerre de 1870, dont on vous a entretenus longuement hier, je ne dirai pas même un mot. Est-ce que c'est là le procès? C'est un grand malheur pour la France. Qui en portera dans l'histoire la responsabilité? Nous tous sans exception, sans exception! Le Gouvernement a fait des fautes, l'opposition a fait des fautes ; et la France, dans son impatience de vaincre, a poussé le Gouvernement à cette fatale guerre. (Rumeurs.)

Est-ce que vous avez oublié, messieurs, ces transports d'allégresse à la pensée des batailles qui allaient s'engager? est-ce que vous avez oublié ce peuple tout entier, aveuglé, criant : « A Berlin ! à Berlin ! » et ces passions que rien au monde ne pouvait contenir?

Voilà peut-être ce que dira l'histoire, mais ce n'est pas le débat. Je n'ai pas à insister. La cause, je vous le répète, n'est pas une cause politique, c'est une cause d'honnêteté ; elle est là !

Le 2 décembre, au point de vue de M. le général Trochu, la vie militaire de M. le général Trochu, ses relations aven l'Empire.». Est-ce que vous croyez que je suis embarrassé pour rendre hommage à la carrière militaire de M. Trochu? 11 a été un soldat brillant; il a été un officier de premier ordre. Qui dit le contraire? Ce procès a donné à son éminent avocat l'occasion de tresser à M. le général Trochu des couronnes qu'il peut mériter. Peu nous importe! Je passe à côté de ces souvenirs de votre vie intime^, et je les respecte, comme je sais respecter tout ce qui est honorable. Mais est-ce que c'est le débat? est-ce qu'il s'agit de savoir

si M. Trochu a été vaillant militaire, si son intelligence et son courage dépassaient rintelligence et le courage des officiers ordinaires ?

M. Trochu se plaint de ce qu'on a assuré que vers le 2 décembre il avait prêté au Gouvernement un concours qu'il lui a refusé. Mais voici les faits : le 2 décembre, oui, peut-être; mais quelques jours après, non assurément! Est-ce que vous croyez que le coup d'Etat s'est fait en un jour? Est-ce que vous pensez qu'il y a là quelques heures seulement qu'il faut examiner? Ah ! ce n^est pas à vous, messieurs, qu'il faut dire de semblables choses : car tous les gens de bon sens m'arrêteraient et constateraient mon erreur. Eh bien ! qu'a-t-on dit? On a dit que le général Trochu s'était rallié bien vite à ce Gouvernement nouveau ; on a dit que ses résistances avaient cédé bien vite, et que, s'il avait protesté, il n'avait pas tardé à profiter de ce coup d'Etat. Est-ce vrai? est-ce que les dates ne sont pas là? et à qui donc espère-t-on ici faire illusion? Le 2 décembre, M . Trochu proteste ; il a le courage et il a bien fait de mettre sur un registre de vote : non, si c'était là sa conviction. Mais, le ^ janvier, il a un poste de confiance chez le maréchal de Saint-Arnaud : il est sous-directeur du personnel. Quelle est donc cette fonction, s'il vous plaît ? Dans les débats, messieurs, on a fait venir un témoin qui a dit que c'était par ordre que M. Trochu avait accepté cette situation. Par ordre, une situation administrative ! par ordre, une situation de confiance ! par ordre, la direction morale et matérielle de tous les officiers do l'armée française! Allons donc! Oui, l'officier" français doit obéissance à son supérieur. Par ordre, il prend garnison dans telle ville; par ordre, il combat; par ordre, il obéit; par ordre, il est un brave et loyal militaire; mais, par ordre, il n'est jamais confident d'un ministre qui a fait le coup d'Etat, quand il est si hostile à ce coup d'Etat.

DE M*^^ LACIIAUD, 463

Et puis quels sont donc, messieurs, les avancements, pour ne pas dire les faveurs, que M. le général Trochu a obtenus? Est-ce que je m'en plains? est-ce que je ne les trouve pas mérités? est-ce que je dis que l'Empire a eu tort de donner à M. Trochu l'avancement le plus rapide parmi tous les officiers de l'armée? est-ce que je m'étonne que l'Empire l'ait fait grand officier de la Légion d'honneur, lui, le plus jeune des membres de cet ordre? Je ne m'étonne pas de cela : vous l'aviez mérité. Je ne veux constater qu'une chose: c'est que l'Empire a été juste pour vous ; c'est que vous n'avez pas été un martyr, et que des martyrs comme ceux-là auraient eu une de ces situations douloureuses que tout le monde leur envierait. Eh bien ! voilà tout sur ce premier point. Vous pouviez avoir davantage. Vous avez refusé l'expédition de Chine. Ah! je crois que vous avez bien fait, car votre successeur y a été admirable et a montré ce qu'il valait à tous les points de vue. Mais est-ce que c'est le procès? Yous n'avez pas voulu être ministre sans doute encore. J'ai dit qu'après le coup d'Etat du 2 décembre, vous vous étiez associé à l'Empire ; j'ai dit que l'Empire avait eu pour vous toute la justice que vous méritiez; j'ai dit qu'il ne fallait pas qu'on pût croire que vous aviez été traité comme un de ces soldats qu'on oublie. Et tout cela, messieurs, est parfaitement vrai. Eh bien ! alors, est-ce que la première question n'est pas vidée? Non ! Est-ce que vous croyez que je vais parler des commissions mixtes? Est-ce que cela regarde mon procès?

Je ne dirai qu'une chose : les commissions mixtes ayant été établies le 25 janvier, le décret qui les constituait est signé du ministre de la guerre; et, le 5 janvier, c'est-à-dire depuis vingt jours, vous étiez à côté de lui, son confident et directeur du personnel. La preuve sur ce premier point ! Mais ces faits-là appartiennent-ils à la discussion ? Croyezvous donc que les officiers — qu'ils soient royalistes,

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bonapartistes ou républicains, il y en a d'honnêtes et de glorieux partout — ne peuvent pas le dire et le discuter comme je le fais, sans passion. Arrivons à Châlons, voyons ce qui s'y passe. A Châlons, M. Trochu est nommé Gouverneur par l'Empereur. Comment? Dans quelles circonstances? Par quelle influence? Qu'est-ce que cela nous fait? Cela est indifférent; je ne retiens qu'une chose : c'est que, nommé Gouverneur, on lui a donné la plénitude du pouvoir qu'il pouvait désirer. Il est revenu à Paris avec une lettre de service qui mettait à sa dispositibn toute l'armée de Paris. Il a voulûtes mobiles; l'Empereur a consenti à ce qu'il les ramenât.

Ici, messieurs, il faut nous entendre. Hier, M. le général Trochu faisait de ces braves et jeunes soldats un éloge qui était mérité. Est-ce que, par hasard, M. Trochu suppose que seul il a de l'admiration pour ces jeunes héros ? Nous aussi nous pleurons ces braves enfants. Nous aussi nous étions émus lorsque vous parliez de ce vaillant et malheureux commandant Baroche. Ah! vous avez eu raison d'en parler. Il y avait là un oubli qui était involontaire. Vous l'avez dit et je vous crois, car une omission volontaire eût été une impiété infâme dont vous êtes incapable. Ncus aimions donc les mobiles comme vous les aimiez, mais nous en parlons parce que peut-être, au point de vue de la discipline^ il y avait quelque inconvénient à les faire revenir à Paris. Sur leur retour, il n'y a pas de doute, quand on a avec soi la déclaration du maréchal de Maç-Mahon, rien au monde ne peut protester. L'Empereur ne voulait pas vous donner les mobiles; il l'a fait, mais il l'a regretté. Il y a une autre déclaration que le noble maréchal a apportée à cette audience^. au sujet de la marche de l'armée. Vous savez qu'A cetégard, les assertions de M. Trochu sont inexactes; c'est le maréchal qui le dit, et je ne discute pas quand j'ai un pareil homme avec moi.

On ne vous a donc rien refusé, on vous a tout donné ; vos exigences, on les a acceptées. Tout à l'heure, lorsque nous serons aux journées des 3 et 4 septembre;, nous verrou si vous avez le droit de vous plaindre d'un défaut d'autorité.

Le général arrive à Paris, il y voit l'Impératrice, et Sa Majesté lui aurait dit, plaçant le salut de la France au-dessus des intérêts de la dynastie : « Il faut rappeler les princes d'Orléans. » Vous prétendez que c'était un piège. Pourquoi? Parce qu'on vous croyait orléaniste. Est-ce que, à cette heure suprême, il y a des partis et des opinions ? est-ce qu'il y a autre chose que la France? Ah! je vous plains de n'avoir pas compris combien cette parole était généreuse. Yous le savez bien : l'Impératrice avait toujours protesté contre les lois d'exil. La guerre était désastreuse; et dans son cœur de femme, dans son amour du pays, elle avait le sentiment que tous les braves Français devaient servir la cause de la patrie. Il y avait encore sur la terre étrangère des hommes valeureux. Ils voulaient combattre pour la France, et l'Impératrice vous disait qu'il fallait leur ouvrir les portes du pays. C'est un piège. Oh ! je vous plains, je le répète, d'avoir douté .

Ensuite, messieurs, une proclamation est faite. Le général Schmitz l'a déclaré . M. Trochu avait oublié le nom de l'Empereur sur cette proclamation ; il le ^établit ; puis il le supprime xle nouveau, parce que l'Empereur ne revenait pas à Paris. Là on élève un soupçon injurieux pour l'Impératrice. On a semblé dire que c'était elle, dans des pensées ambitieuses, qui avait voulu cette suppression. M. Trochu a protesté lui-même contre une pareille pensée. Je passe.

Il était mal accueilli, dit-il, il s'est vu en présence d'hommes publics qui n'avaient pas conflance en lui. Qu'avait-il à faire? Il ne voulait pas donner sa démission, pensant qu'à ce moment le général devait rester au poste du devoir et du combat. Je le veux bien ; mais est-ce qu'il

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n'est pas tout-puissant? est-ce que sa nomination n'est pas signée par l'Empereur? est-ce qu'il n'a pas sa lettre de service? Pourquoi n'a-t-il pas réclamé ce pouvoir qu'on lui refusait, à ce qu'il prétend ? pourquoi ne s'en est-il pas expliqué nettement avec les ministres?

Il veut prononcer, pour l'excuser, ce mot que vous n'avez pas oublié : la trahison ! Vous, trahi ! Et qui donc s'était engagé vis-à-vis de vous? Yous, trahi! vous! Et qui donc vous avait fait serment de fidélité ! Ah î il ne faut pas ici d'équivoque. Il faut que les mots restent ce qu'ils doivent être. Oui, j'entendais bien votre éloquent avocat dire qu'il y avait autour de vous une mauvaise volonté insigne; que vous vous brisiez contre des résistances de toute nature. Ceci, c'est un défaut de confiance, ce n'est pas une trahison. Et je vous le répète, ce défaut de confiance, il vous était bien facile d'en avoir raison.

Ceci dit, abordons bien vite la grande question de ce procès. A-t-il été lidèle à l'Impératrice et au Corps législatif autant qu'il le devait? C'est là le procès ! Il est là et il n'est que là. Tout le reste va s'effacer devant ces deux grandes questions. M. l'avocat général l'a bien compris : il n'a traité que celles-là.

Eh bien! voyons! A l'Impératrice, au Corps législatif, qu'a-t-il promis? qu'a-t-il fait? qu'est-ce que l'histoire doit dire de sa conduite? Ce ne sont pas là les actes de l'Empire, j'imagine, et à moi, du moins, on ne dira pas que je plaide autre chose que la cause.

Voici les faits; ils ne sont pas très-nombreux, mais ils sont décisifs. Quand je les aurai rappelés à vos souvenirs, j e n'ai qu'une chose à vous demander : mettez la main sur vos cœurs, et répondez si vous eussiez agi ainsi.

L'Impératrice ! lui a-t-il fait toutes les promesses de dévouement? Au Conseil il s'était expliqué. Est-ce qu'il a parlé alors de la malveillance des ministres? est-ce qu'il

s'est plaint alors de cette situation intolérable qui lui était faite? vous avez entendu tous les ministres; vous avez entendu les présidents des deux grands corps de l'État et les ministres.

Ah! il n'y a pas d'opinion qui conduise au parjure. A propos de la lettre du général Trochu au Temps, M. Schneider a pris la parole et il lui a demandé ce qu'il ferait pour résister à l'émeute. Yous connaissez, messieurs, la réponse du général Trochu. [l n'y a pas ici à équivoquer : vous avez dit que vous feriez votre devoir. Gela n'a pas suffi. Un autre ministre vous a pressé en vous disant : ce Votre devoir, sans doute, mais lequel? » et vous avez répondu : « Je me ferai tuer. »

Ici le général Trochu affirme du geste, et souligne chaque phrase du mot : C'est vrai !

Ce sont des mots qui s'enregistrent ; ce sont des mots qui vivent; ce sont des mots qui vous accompagneront dans l'histoire ; des mots que tous les efforts et toutes les décisions judiciaires ne pourront pas effacer: « Je me ferai tuer ! » Estce que c'est une seule fois que vous avez parlé ainsi? est-ce que le lendemain vous n'avez pas fait des protestations plus accentuées et plus énergiques? est-ce qu'à de nouvelles observations, vous n'avez pas répondu cette phrase stéréotypée dans toutes les déclarations : « Madame, je me ferai tuer, s'il le faut, sur les marches du Corps législatif, et pour Votre Majesté sur le seuil des Tuileries ? » Voilà ce que vous avez dit. Ce n'est pas tout encore ; et, avec cette éloquente parole à laquelle je suis le premier à rendre hommage, vous avez dit, pour fixer davantage la confiance qu'on devait avoir en vous, à cette femme impressionnable et malheureuse : « Je suis soldat, catholique et Breton ; je me ferai tuer pour Votre Majesté. » Le mot a été dit, et bien dit. Hier, vous

mS PLAIDOIRIE

n'avez pas pu le retirer du débat. Il n'y a pas de témoin qui l'ait entendu, et cependant vous ne direz pas qu'il n'était pas vrai.

Ah ! c'est ici que je suis à mon aise en ce qui concerne l'Impératrice, Ce n'est pas de la souveraine que je parle, c'est de la femme. L'Empire est tombé; s'il se relève jamais, ce qui est dans le secret de Dieu, sa dernière heure a été une heure de gloire au milieu de nos douleurs, pour la femme qui le représentait à Paris. Yous le savez bien, général Trochu, et vous l'avez dit : « Jamais concert d'éloges n'a plus noblement entouré la malheureuse femme qui allait quitter la France . » Ici, tous les témoins sont unanimes; et, dans nos désastres, c'est une consolation pour elle et pour la France . L'Impératrice a pensé au pays avant de songer à sa dynastie ; c'est cette femme à laquelle vous aviez juré fidélité, que vous avez abandonnée. "

Oui, vous l'avez abandonnée. Ecoutez. Je ne me promènerai pas dans les détails inutiles de la cause. Il y a deux faits pour moi, et il ne m'en faudrait qu'un seul pour vous condamner. Le 3 septembre au soir, on apprend la défaite de Sedan, et il n'est pas possible de prévoir quelles catastrophes terribles vont suivre. L'Impératrice apprend cette fatale nouvelle, et un homme de cœur, M. Chevreau, — ceci n'est pas de la politique, — va trouver M. le général ïrochu et lui dit : ce Yenez, général. L'Impératrice a le cœur brisé : elle souffre les plus horribles douleurs comme souveraine, comme mère et comme épouse. Une parole de pitié et de consolation de votre part lui fera du bien. Ce n'est pas seulement l'Impératrice qui a besoin de vous, c'est la femme et la mère ! »

Quel est celui qui refuserait celte pitié îV l'étrangère? Ne la doit-on pas à la femme î\ qui l'on a promis de mourir à la porte de son palais.

Le général est fatigué, il n'a pas dîné, et il ira après son

repas. Et il n'y est pas allé. Ah! messieurs, le procès est là', il est là. Laissons les grandes batailles connues et inconnues. Oublions tout. Mais il y a là une femme que -vous respectez, une femme qui souffre, une femme qui a besoin de vous : vous n'avez qu'à ouvrir une porte ; vous n'avez pas à traverser la rue : il y a une communication entre votre palais et celui de la souveraine . Elle fait un appel à votre pitié ; et vous n'avez pas eu pitié pour elle, à qui vous aviez fait le serment de mourir! Je vous le demande, messieurs, est-ce là un fait que nous avons le droit d'évoquer? Entendez la réponse du général Trochu : il voulait donner sa démission; il était mal avec les ministres. Les ministres! la démission ! qu'est-ce que tout cela? La politique dessèche donc tous les cœurs ! Est-ce qu'il s'agit de savoir si vous dominerez le général de Palikao ou s'il restera votre supérieur? Il s'agit de savoir si, à cette femme désespérée et qui vous tend les bras, vous porterez une parole de consolation et de pitié : voilà tout. Vous ne l'avez pas fait!

Yous ne l'avez pas fait; c'est la culpabilité qui domine toutes les autres. Qu'on appelle cela du nom qu'on voudra : vous avez diné, vous avez dormi, vous vous êtes reposé, et vous avez laissé mourir dans l'agonie une pauvre femme qui n'avait d'espoir qu'en vous î

Yoilà la vérité, voilà ce que dira l'histoire ! Voilà la cause ; elle est là palpitante, parce qu'elle est dans le cœur de tous les braves gens ! '

Le lendemain vous êtes venu. Vous avez eu avec Tlmpératrice une conférence intime ; et M. Chevreau lui en demandant le résultat, elle faisait un signe qu'a traduit M^ Allou, et qui ne voulait pas dire : « Tout est perdu; » mais : « Il ne faut plus compter sur le général Trochu. » C'est M. Chevreau qui l'a dit, et il a eu raison. Il était sept heures du matin; elle est partie à trois heures et demie. Vous n'êtes plus allé la voir.

Vous dites que vous n'aviez pas de commandement, que vous êtes resté dans votre cabinet pendant six heures, que vous avez envoyé le général Schmitz aux Tuileries, mais qu'elle était partie . Vous êtes resté six heures au Louvre ; et pendant six heures vous ne lui avez pas apporté une parole, vous n'avez pas veillé à son départ! vous n'avez pas, vous, Gouverneur de Paris, essayé de la protéger, sinon contre les dangers pour sa vie, au moins contre les dangers pour son honneur comme femme et comme souveraine! Vous n'avez rien fait ! Nous allons voir ce que vous avez fait pour le Corps législatif. Mais je vous le dis, moi : il n'est pas un homme au monde qui, vis-à-vis de l'Impératrice, se fût conduit comme vous l'avez fait!

Il y avait là des protestations solennelles, que vous savez; il y avait des engagements que vous connaissez ; il y avait des serments, non pas politiques, entendez- vous? — le serment politique, je n'en ris pas, mais j'ai trop souvent appris ce qu'il valait, — il y avait les serments d'un homme de cœur aune femme qu^il respecte, le serment de celui qui est fort à celle qui estfaible, le serment de l'homme puissant à la femme abandonnée. Ces serments, ils n'ont pas été tenus! Voilà, messieurs, ce qu'a fait le général Trochu. Avons-nous le droit de le lui dire? cela nous est-il permis? Ce n'est pas de la politique, cela ; ce que nous avons discuté, l'histoire l'appréciera. Ainsi, M. l'avocat général disait hier que, de ces faits, il resterait sur le général, non pas une tache, mais une trace inneffaçable ; oui, ineffaçable, vous avez bien raison.

Le Corps législatif! voyons, que devait-on faire? qu'at-on fait? Cela n'est pas une révolution, soit, c'est un effondrement: tel est votre mot. Je le veux bien; mais, si l'Empire s'en va, il reste les représentants de la nation, le Corps législatif.

Oii'a l'ait le général? Nous allons le savoir.

DE M*^ LAGUAUD. i7i

Il avait promis au Corps législatif ce qu'il avait promis à l'Impératrice ; il a été avisé du péril — c'est M. Schneider qui l'a déclaré — le. 3 et le 4 septembre.

Il n'avait pas d'autorité^ pas de puissance! Ah! messieurs, cela est à discuter; mais d'ailleurs ce n'est pas de la force dont pouvait disposer le général Trochu que je m'occupe, c'est de ce qu'il a fait personnellement. Le3 septembre au soir, il y avait eu des troubles ; on avait porté un homme blessé à la porte du Gouverneur, qui avait fait un discours promettant justice. Le 4 septembre, il ne lui était pas possible de savoir ce qui se passait. Tout le monde le savait, tout le monde! chacun a vu la garde nationale de certains quartiers réunie en groupes se dirigeant vers l'Assemblée.

Où était le devoir ?

Avec ou sans soldats, l'homme populaire, le premier personnage de la capitale, où devait-il être? A côté du Corps législatif! L'Empire n'était plus possible, dites-vous; mais si l'Empire meurt, la nation vit toujours. Où était la nation? Est-ce qu'elle était avec les députés avancés et les démagogues ardents du Corps législatif? Elle était là où se trouvait le Corps législatif tout entier!

On l'envoie chercher. Il monte à cheval et n'arrive pas à l'Assemblée. Il rencontre M. Jules Favre, qu'il connaissait et qu'il a cru ne pas reconnaître !

Il y a là un incident, messieurs, sur lequel je m'arrête bien peu, — oh! je ne parle pas de conciliabules : — il y a une chose étrange, c'est que les ennemis de l'Empire aient été ceux qui protégeaient et défendaient le plus ardemment l'autorité de M. le général Trochu.

Lisez le Journal officiel du 27 août, du 3 septembre ; aux deux séances on demande l'omnipotence pour lui ; c'est M. Jules Favre; c'est un député de la même opinion qui en dira tout autant ; et, quant à M. Jules Favre, les souvenirs du général Trochu l'ont bien mal servi. Il ne con-

in PLAIDOIRIE

naissait pas M. Favre, il a été souvent au Corps légiblatif.

M. Trochu : Jamais!

M. le général Trochu est très-agité. M^ Allou fait les plus louables efforts pour le ramener au calme.

M^ Lachaud : Monsieur, je vous en prie, j'ai écouté avec un profond respect vos explications : vous pouvez m'écouter sans respect, mais en silence î Un homme politique qui ne connaissait pas M. Favre! est-ce possible? Il ne le connaissait pas... et, quand ils se sont rencontrés, leur premier sentiment a été de se donner une poignée de main. Qui le dit? M. Floquet ! Il a déclaré que, lorsque M. Favre a aperçu le général Trochu, il lui a tendu la main. Il ne connaissait pas M. Favre !...

Voyons, messieurs ! tout est étrange^ savez-vous, dans cette partie de la cause. M. Favre déclare qu'il a vu le général, qu'il est allé chez lui "pendant deux heures^ qu'il l'a entendu parler ; et puis il semble que ces messieurs ont le désir de rester complètement étrangers les uns aux autres î Voyez M. Ernest Picard, le charmant M. Ernest Picard, — vous vous rappelez bien, messieurs, la déclaration de M. d'Andelarre, — vous savez qu'un jour, à F Assemblée nationale, il disait : ce Ah! le général Trochu, je ne l'ai jamais vu, moi, avant le 4 septembre! » M. d'Andelarre lui dit : ce Ah! ah! cher collègue, prenez garde ! je vous ai vu chez lui.» Et M. Picard, qui est rarement embarrassé, — vous le savez, — a fait une pirouette et s'est fendu : « Puisque vous le savez, je n'ai plus à le cacher. »

Tout cela m'étonne^ tout cela est étrange, tout cela m'émeut. Ah ! ne parlons pas de conspiraiions, de conciliabules : je n^ai pas besoin de ces grands mots, j'ai un fait. Vos amis déclarent et disent, un du moins, qu'il ne vous a

pas vu quand vous l'avez vu. Mais revenons à l'Assemblée. Il est trois heures et demie ; le général rencontre un flot de peuple ; on lui dit que tout est fini, qu'il n'a qu'à rentrer au Louvre. Il rentre, se déshabille et prend un costume civil. Quelque temps après, à la demande du Gouvernement nouveau, il est à FHôtel de ville. Et le général, hier, dans un mouvement oratoire, disait : « Que vouliez-vous que je fisse? Est-ce que je pouvais laisser la France sombrer? est-ce que, au-dessus de la dynastie, il n'y avait pas le pays? est-ce que mon devoir, à moi, n'était pas, avant tout, de sauver la capitale? »

Oui, vous ne deviez pas, à ce moment-là, laisser là votre épée et rentrer dans la vie privée. A ce moment-là, vous ^tiez Gouverneur; vous pouviez rester Gouverneur; mais ce qu'il fallait faire, je vais vous le dire : au lieu d'aller à l'Hôtel de ville, il fallait venir au Corps législatif. Yoilà où était votre place ! Il y avait là un homme d'Etat illustre, M. Thiers, qui vous y attendait sans doute ; il y avait à côté de M. Thiers un homme qui n'a pas mes opinions, mais mon amitié et mon estime : M. Grévy. M. Grévy et M. Thiers ont jugé le 4 septembre comme il fallait le juger! C'est là qu'était votre place; voilà où était l'honneur; voilà où était le devoir; voilà où était la France ! Il fallait rester général, mais général de la France^ et non pas de l'insurrection comme vous Favez été !

Alors, messieurs, j'ai bien le droit de me demander ce qu'a fait M. le général Trochu pour l'Assemblée, pour le Corps législatif.

Quelques murmurées se produisent dans le fond de la «aile et aux bancs des avocats. JVP Mathieu le fait observer à son confrère.

M^ Lachaud : Non, mon ami, cela m'est indifTérent. Der-

rière moi, on murmure : laissez faire, laissez dire ; il parait qu'on ne se croit pas ici, mais autre part; laissez faire! les gens qui ont raison n'ont jamais peur : qu'on siffle, qu'on blâme, cela m'est égal.

Donc, messieurs, il est allé à l'Hôtel de ville et il a accepté — et il a accepté la présidence du Gouvernement insurrectionnel, quand il n'était pas encore dégagé des liens qui Funissaient à l'Empire.

Est-ce que c'est vrai? Il y a là deux témoins qui le prouvent : le général de Palikao, M. Jules Favre, choisissez : un seul suffit. Vous êtes allé, général, au ministère de la guerre^ Président de la Défense nationale. Vous n'êtes sorti de l'Hôtel de ville qu'après avoir accepté ce titre .

Vous avez entendu la déposition du comte de -Palikao, vous avez entendu celle de M. Jules Favre disant : « Il nous a fait une déclaration, nous lui avons répondu, et il a été Président de la Défense nationale. » Et M. Favre a fini par ces mots, dont vous vous souvenez : (( Il est allé au ministère de la guerre, comme M. Picard aux finances, comme M. Gambetta à l'intérieur. »

Consummotum est!

Voilà comment on a défendu rimpératrice ! voilà comment on a défendu le Corps législatif!

Et vous voulez, messieurs, que de semblables choses passent dans l'histoire inaperçues! et vous voulez que quand un homme — et c'est le mot de M. l'avocat général— fait des improvisations de conscience comme celleslà^ on ne s'étonne pas un peu, de l'improvisation faite? et vous voulez qu'on les accepte, et que le sentiment de la pudeur publique ne s'indigne pas qug^nd on trouve un homme le matin chef d'un Gouvernement à qui il a promis fidélité et dévouement, et le soir directeur du Gouvernement qui a remplacé celui du matin, sans autre intervalle que le temps de quitter son costume^ son habit de général.

DE M^' LACIIAUD. 47S

pour prendre un fiacre qui doit le conduire à l'Hôtel de ville!

Ici, j'en appelle à tous ; ici, c'est à l'honneur de tous que je m'adresse : il y a là des faits qui sont tellement saisissants, tellement évidents, qu'il n'y a pas deux manières de les interpréter, et, on vous le disait hier, ce grand exemple de défaillance n'a été donné qu'une fois : on vous citait ce ministre napolitain qui fit de même dans ce siècle, Liborio Romano. Ah! là aussi, c'était un effondrement, là aussi fut acclamé Garibaldi par la population napolitaine avec des transports de joie. Eh bien! écoutez ce qu'a dit de cela un grand historien, un grand prélat, dont vous ne désavouerez ni la sainteté ni l'éloquence, Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans :

« Un Liborio Romano, cette rare figure de traître, qui accepte de François II le ministère de l'intérieur, pour y organiser toute trahison ; qui proclame François II « son auguste maître » et, bientôt après, fait des adresses au . «très-invincible Garibaldi, rédempteur de l'Italie », mérite et reçoit de la main de Garibaldi l'épée d^honneur qui lui convenait, et ce même portefeuille qu'il tenait de François II ! ))

Je n'ai plus rien à dire. Les Prussiens, on s'en défendait mieux avec M. Thiers qu'avec la Défense nationale. Nous y viendrons; mais laissez-moi vous dire que, quand de pareilles faiblesses se trouvent dans la vie d'un homme, il est bien permis de les signaler : on le peut, on le doit. Quand un homme s'est trompé ainsi, cet homme n'a pas le droit de demander une absolution complète. Non, il faut de grands services pour se la faire accorder. Un jour, dans l'antiquité, un grand homme l'obtint : c'était Cicéron. Il était accusé, lui aussi; le chef de ses accusateurs était César ;

on était au forum, et Cicéron ne répondit que yar cette phrase : « Je jure qu'à tel jour j'ai sauvé la patrie. » On lui pardonna. Avez-vous sauvé la France, général? alors nous vous pardonnerons. Non, vous ne l'avez pas sauvée; et pourquoi?

Vous ne l'avez pas sauvée, parce que ce siège auquel nous allons arriver, et Buzenval, qui a été un des derniers épisodes de cette lamentable affaire, tout cela a été fait avec la conviction de Tinsuccês. Oui, il l'a dit lui-même, lui, général Trochu, il Ta dit lui-même : « C'était une folie héroïque ; » et l'un de ses amis^ un membre du Gouvernement de la Défense nationale comme lui, M. Picard, a dit quelque part : c( Le général Trochu... »

M. Trochu : Il n'est pas de mes amis. S

M® Lachaud : c( portait le deuil du siège avant même

qu'il fût commencé. »

M. Trocpiu : M. Picard est un ennemi.

M"" Lachaud : Yoilà, messieurs, le point qui nous reste maintenant à examiner. En mé résumant d'un mot, je demande à messieurs les jurés : est-ce que vous pouvez absoudre des actes comme ceux que je viens d'examiner devant vous? est-ce que vous leur donnerez la sanction de la justice ? est-ce que vous les rendrez honnêtes? est-ce que vous direz qu'il a bien fait d'agir ainsi? Ah! pardon, pardon ! je vous offenserais; ils sont vrais; on a non-seulement eu le droit, on a eu le devoir de les blâmer.

Arrivons au siège. Du 4 septembre je n'en dis rien. Il y a deux ou trois dépositions qui vous font juger, messieurs, quelles ont été les conséquences de cette révolution.

M. le général de Chabaud-Latour disait : a Le 4 septembre a mis en désarroi tous les ouvriers qui étaient occupés

aux travaux de défense de Paris; il y a eu là cent mille hommes qui n'ont pu travailler pendant huit jours. » C'est le premier fait. Il y en a un autre. Ah! celui-là, voyezvous, il est cruel au cœur delà France. Je parle de la paix, paix fatale, paix désastreuse, mais qu'il fallait avoir le courage de signer quand elle était nécessaire.

Vous le savez bien, après le 31 octobre, au mois de novembre, on vous demandait une bande de l'Alsace ou toute TAlsace et deux milliards, rien que deux. Des témoins vous l'ont dit : MM. de Guilloutet et Vuitry notamment.

Voilà, messieurs, tout ce que je veux vous dire des conséquences du 4 septembre.

Et le siège! ah! tenez, pour le juger, pour l'apprécier, il faut avoir été à Paris. M. de Villemessant y était, M. Vitu aussi, moi également. Ceux qui n'étaient pas à Paris ne savent pas ce qu'a été le siège. J'en appelle à vos souvenirs. Se vit'il jamais une confusion semblable, une incapacité militaire et administrative arrivée à un pareil degré? C'est de l'histoire cela, et d'hier. Est-il possible, messieurs, que les émotions que nous avions tous alors se soient effacées de vos esprits, au point que vous ne vous en souveniez pas ? Vous rappelez- vous cette constante incurie ; vous rappelezvous ces promesses fallacieuses, ces éternelles proclamations, ces bulletins bavards qui nous indignaient lorsque le soir, autour des mairies, nous en entendions la lecture?

Vous vous rappelez bien cela? Chaque bataille, un massacre; chaque tentative, un revers, des revers toujours! Ce qu'il y avait au monde de pénible et de douloureux, il fallait le subir. Oui, nous étions résignés aux souffrances matérielles comme aux soujGPrances morales. Il y a eu une souffrance même que nous nous étions imposée : oui, nous avons eu confiance dans le Gouvernement de la Défense nationale. Ah ! on a reproché à M. de Villemessant les articles du Figaro à cette époque ! mais vous tous qui étiez à

ils PLAIDOIRIE

Paris, vous savez bien qu'il fallait les faire ainsi ; qu'A, ce moment nous étions entre les scélérats et le Gouvernement de la Défense.

Pour les honnêtes gens il n'y avait pas de milieu : nous étions avec eux^ parce que la fatalité le voulait ainsi. Nous vous subissions, pour échapper aux assassins et aux incendiaires. A ce moment-là nous étions soumis devant vous; mais un jour, nous devions vous en demander compte : ce jour est arrivé, et nous vous interrogeons.

Voilà ce qu'a été la défense au point de vue administratif, au point de vue intérieur de Paris : rien, rien, rien! Nous avons vécu ainsi, misérablement; et tout ce qui a servi à vivre avait été amené, demandé par M. Clément Duvernois qui doit rester dans cette affaire avec ce souvenir glorieux pour lui. Du 4 septembre au jour de l'envahissement, ils n'ont pu faire arriver ni un grain de blé ni un animal qu'on pût donner à la consommation publique. Oh! c'est de l'histoire, et tous vos gestes et vos sourires n'empêcheront pas la vérité de se faire jour. Voilà ce que nous étions, ce que nous faisions. Mais je ne m'occupe pas de tout cela; j'arrive àBuzenval.

Pour les opérations militaires, vous n'admettez pas hi compétence d'un homme qui n'a été que capitaine dans la légion étrangère; vous récusez les journalistes que vous dédaignez. Mais voilà un colonel, M. le baron Stoffel; celui-là, il faut l'accepter : vous vous en êtes assez servi contre l'Empire. M. Stoffel avait été délégué à Berlin; il avait écrit des lettres fort importantes; on ne l'avait pas suffisamment écouté. C'est un officier brillant; c'est un homme distingué; enfin, l'armée tout entière vous dira avec moi qu'il est digne de juger des opérations militaires. A propos de la défense de Paris, voici ce qu'il dit :

(( Quant à la défense de Paris, attendez, mou chez ami,

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pour vous former un jugement, que la lumière se fasse. Ne croyez rien de ce que diront les personnes intéressées ou les membres de cette détestable société, dite d'admiration mutuelle, qui nous trompe et nous déprave depuis plus de trente ans. Ils abusent de notre crédulité et de notre vanité nationale, pour nous représenter la défense de Paris comme une défense sublime; mais suspendez votre jugement, et je vous donnerai des renseignements qui vous démontreront que le commandant en chef a fait de la défense de Paris un épisode où le grotesque le disputait au lugubre, et que son ineptie y a atteint de telles limites qu'elles ont touché de près au crime. »

Et vous n'avez pas poursuivi ! Comment ètes-vous aujourd'hui si sévère pour le Figaro ? comment faites-vous ce procès, à mesure que le moment s'éloigne des catastrophes ? Mais il y avait des journaux qui avaient écrit ; mais M^ Grandperret vous lisait à l'audience précédente un article autrement violent que celui de M. Vitu. J'ai là des "brochures, des journaux contenant des accusations de la même nature : ils sont unanimes ; il crient à l'ineptie, et disent qu'on pourrait supposer le crime. Vous ne dites rien ; et, quand le moment vous paraît favorable, quand vous espérez que la douleur se sera calmée, que les ressentiments se seront éteints, vous venez ici demander pour l'histoire une consultation aux hommes qui sont sur ces bancs. Ce n'est pas possible !

Nous avons été de bonne foi, et c'est ici, messieurs, la question, le procès. Nous avons apprécié ce que les autres avaient apprécié. Est-ce que par hasard M. Yitu a inventé quelque chose de nouveau ? Non ! il a pris tous les traits qu'il a écrits et qui ont été imprimés au Figaro dans tous ces documents publics qui sont connus, qui ont été appréciés et jugés, et contre lesquels vous n'avez absolu-

ment rien dit. Cela, c'est révidence ; et quant à Buzenval,

eh bien I nous allons voir.

Il y a un mot de l'avocat général qui nous a été sensible : « Nos documents ont été choisis avec légèreté. » Ah ! si j'étais seul à cette barre, je ne relèverais pas le mot. Mais |jrenez garde ! c'était un mot fâcheux ; et j'ajoute que nous avons puisé aux documents les plus solennels, et que, sur le fait de Buzenval, c'est la commission de l'Assemblée nationale qui va nous servir. Est-ce que xM. l'avocat général l^accusera aussi de légèreté ?

M. Merveilleux-Duvignau : Ah ! permettez !

W Lachaud ; Ah ! vous avez critiqué ma légèreté !

M. Merveilleux-Duvignau : J''ai parlé de beaucoup de légèreté pour les documents employés par M. Yitu au sujet des événements de 1851.

M^ Lachaud : Cette explication donnée, et je m'en félicite, j'arrive à Buzenval. Quelle est la question ? îl n'y en a pas deux. Buzenval était-il possible ? Buzenval correspondil à une nécessité du siège pouvant amener un résultat heureux ?

M. le général Trochu ; Oui!

M" Lachaud : Buzenval n'a-t-il pas été, au contraire, entrepris pour forcer Paris à capituler? Voilà le procès, et c'est M. le rapporteur de l'Assemblée nationale qui va vous répondre. Ah! que vous vous soyez trompé, c'est le sort de tous, et lesgénéraux lesplus habiles peuventse tromper ; mais ce n'est pas une erreur que je constate, c'est une préoccupation que j'établis. Est-il vrai qu'on ait joué hl Paris affolé, voulant une résistance à outrance, parce qu'on nous cachait tout, parce que nous ne savions rien, ni sur les res-

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sources dont en disposait, ni sur la situation : rien, rien, rien ! et qu'avec cette bravoure instinctive de la nation, on voulait cette dernière sortie, cette sortie torrentielle ?

Ah ! si alors on a fait Buzenval pour amener Paris à une capitulation, est-ce une faute? si on a sacrifié des hommes à un résultat impossible, comment peut-on qualifier un acte semblable, je vous le demande ? Tout est là ; car enfin les généraux et les gouverneurs ne sont pas faits pour suivre les passions populaires. Quand la foule s'égare, estce que le devoir de l'autorité n^est pas de la maintenir ? Si Paris était insensé, noblement insensé, est-ce que vous n'aviez pas l'obligation supérieure de l'arrêter ? est-ce que vous ne deviez pas lui dire, au risque de votre vie, que ce qu'on demandait était une chose irréalisable ? Mais vous n'étiez au pouvoir que pour cela,, et si vous avez suivi les mouvements de la foule, pourquoi déteniez-vous l'autorité? Eh bien î écoutez ce qui est lu à l'Assemblée nationale : c'est la commission officielle, c'est M. de la Roche-Tulon qui va parler et vous dire qu'en résumant tous les documents qui ont été recueillis, cette bataille de Buzenval ne pouvait avoir pour but que le résultat que je vous indique.

«Ce combat, décidé seulement le lundi 16 janvier... »

M. Trochu : C'est une erreur matérielle.

iVr Lachaud; Ah ! permettez! je ne suis pas de l'avis de M. l'avocat général, qui pense que tout ce que dit M. Trochu doit être accepté sans condition ) je prends le rapport de la commission d'enquête, et voilà ce qu'il dit :

« Ce combat, décidé seulement le lundi 16 janvier^ fut

livré sans grand espoir de succès par les chefs militaires.

Mais le Gouverneur voulait apaiser V opinion 'publique ^ et

en quelque sorte lui prouver quil y avait des Prussiens autour de Paris. »

Et puis en note :

(( A un des conseils de guerre qui précéda le combat de Buzenval, un général discutait un plan d'attaque, lorsqu'un membre du Gouvernement de la Défense nationale s'écria : « Général, ce n'est pas cela ; il faut que la garde nationale (( fasse une grande sortie. » Le général répondit : « La (( garde nationale n'est pas organisée pour livrer un com- (( bat en rase campagne. — Cela ne fait rien, général, c( répliqua le membre du Gouvernement, V opinion public( que ne s apaisera que quand il y aura 10,000 gardes (( nationaux par terre. »

(c IjO général Ducrot dit alors : « Si le but est de faire « tuer 10,000 gardes nationaux, vous pouvez chercher « un autre commandant en chef. Mais laissez-moi vous (( dire que ce n'est pas si facile que vous le pensez de faire (( tuer dix mille gardes nationaux . »

C'est le rapporteur de l'Assemblée nationale qui parle ainsi. Yoilà ce qu'il dit de Buzenval. On sait que la défense n'est pas possible ; mais la garde nationale est surexcitée : on la fera se battre et on fera tuer 3,000 hommes.

M. Trochu : Mais non !

M^ Lachaud : Oh ! 3,000 tués ou blessés ! Pauvres morts ! morts de qualité, disait le général, comme s'il a avait des morts de qualité quand on meurt pour l'honneur de la France ! Pauvres victimes expiatoires ! pauvres enfants! Pauvre Regnault, grand artiste qui s'est fait tuer si généreusement, croyant qu'il venait aidera sauver la patrie ! Vous êtes morts, non pas parce que vous deviez vaincre ; vous ôtes morts parce qu'il fallait apprendre aux Pa-

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risieriwS que la Défense nationale avait été incapable, et qu'au lieu d'avouer ses torts, elle préférait verser le sang innocent qui a été perdu.

Voilà Buzenval ! voilà Buzenval ! Eh bien ! messieurs, j'ai fini. La preuve est-elle faite ? Est-ce que la politique, est-ce que l'Empire ont quelque chose à faire ici ?

Reste un déUt encore, celui des outrages. Ah î des outrages dans un procès comme celui-là ! Parler d'outrages ! M. l'avocat général en a parlé deux fois ; mais il n'y a que lui. Ah ! je rends témoignage à mon adversaire et au général Trochu. Des outrages ! grand Dieu! Voyez «vous la preuve faite sur la diffamation et les prévenus condamnés pour outrages ? Le triomphe serait encore plus grand, vous le comprenez bien. Des outrages ! Gomment voulezvous qu'on s'arrête à ces choses lorsqu'on pense à la fidéUté oubliée, au sang répandu ? Comment voulez-vous qu'on soit calme et qu'on en parle avec une convenance parfaite ? L'homme qui serait si correct ne serait pas sincère.

Quand l'historien n'a pas assisté aux scènes qu'il raconte^ quand il ne souffre pas de toutes les souffrances dont il parle, alors il peut être calme. Mais lorsque le sang qui a coulé n'est pas encore séché, lorsqu'on se rappelle tous ces désordres et tous ces désastres, ah ! messieurs, on en parle comme cela^ et on ne peut pas en parler autrement ! E d'ailleurs, ces outrages, qu'est-ce qu'ils sont ? Un mot du général Changarnier \ Vous avez dit vous-mêmes que le général Changarnier l'avait prononcé. Il a dit ce qu'il a voulu dire. Il a été, comme toujours, l'homme gracieux par excellence, qui unit à beaucoup d'esprit un grand talent militaire.

Comment ! un personnage de cette importance dit un mot comme celui-là, que je ne veux pas reproduire, et parce qu'on le reproduira il y aurait outrage ! Un mot du maréchal Mac-Mahon ! Il a donné lieu à une longue discussion

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grammaticale : mais le mot a été dit. Il y a aussi un autre mot dont M. l'avocat général a seul parlé, celui de Judas. J'ai là un livre que vous n'avez pas poursuivi et qui s'exprime ainsi : ce Le général Trochu, dans l'avenir, entre Ponce-Pilate et Judas. »

M. Trochu r Ce sont mes ennemis.

M^ Lachaud : Yos ennemis qui ont le droit de vous juger, s'ils le font avec impartialité et justice. Vous entendez bien que le procès est fini et plaidé. Qu'avais-je à vous démontrer ? Que nous avions le droit d'apprécier des actes comme ceux-là; que nous l'avons fait. Cette démonstration, j'ai essayé de la faire. A vous de juger si elle est complète .

Que reste-t-il encore? Une observation de M. l'avocat général .

Il a dit : ail est trop tôt pour juger : attendez quelque temps. » Ce ne sera pas alors M. Trochu qui pourra s'en plaindre. Mais enfin, ce procès, n'est-ce pas lui qui nous l'intente ?

A vous maintenant de prononcer ! Pour moi, je vous l'affirme, je m'assieds sans crainte. Dans une péroraison magnifique, M*" Allou vous disait, en rappelant un mot de Démosthène et en -parlant comme aurait pu le faire ce grand orateur, il vous disait : ((Messieurs, quand vous sortirez^ vous serez tranquilles ; la loi veille. » Et il se plaçait ainsi sous la protection de la loi.

Mais est-ce bien vous qui pouvez l'invoquer ? Vous avez oublié la loi, vous l'avez violée, vous l'avez méconnue. Vous venez chercher un refuge près d'elle. Vous embrassez les autels que vous avez brisés. La question est bien simple et bien nette, messieurs les jurés : vous aurez à vous demander si les reproches (jue nous avons adressés à M. Trochu

sont établis ; vous aurez à vous demander si sa fidélité a été ce qu'elle devait être ; vous aurez à vous demander s'il a été scrupuleux de ses devoirs, s'il a été ménager du sang français, et si la bataille de Buzenval est une œuvre qu'il fciut respecter ou une œuvre qu'il faut cruellement blâmer. Quand vous vous serez posé ces questions, vous jugerez. Ab ! je suis tranquille ; vous jugerez le général Trochu; vous le ferez avec douleur, vous le ferez avec fermeté. Votre verdict, il appartient à la justice, il appartient à l'histoire. On jugera votre verdict. Soyez fermes : ne sacrifions pas tout à la fois ; et que, plus tard, quand on relira ces grands débats, on ne puisse pas dire que dans ce pays tout était perdu, et que la justice elle-même était énervée !

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