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mais il évite de s'engager. Enfin un ministre lui pose cette question précise : « Si l'on menace d'envahir le Corps législatif, que ferez-vous? » Le Gouverneur, mis au pied du mur, s'en tira par ces seules paroles : « le défendrai l'ordre. »
« Que se passait-il donc dans l'esprit du général Trochu? quelles espérances nourrissait-il ou favorisait-il? La réponse à cette question se trouve dans les événements du -4 septembre.
« Ce qu'il est permis d'affirmer, parce que le fait, tout immoral qu'il est, est indéniable, c'est que des relations intimes s'étaient établies entre la gauche révolutionnaire, qui méditait le renversement de l'Empire, et le chef militaire chargé de défendre le gouvernement dont il avait sollicité et surpris la confiance.
« On a beaucoup répété la phrase célèbre : « Comptez sur moi, ma- « dame, je suis Breton, catholique et soldat. » Mais on ne sait pas dans quelle circonstance elle fut prononcée. L'anecdote est curieuse, parce qu'elle appartient à l'histoire et parce qu'elle révèle une nuance de caractère assez abominable dans sa nouveauté : Basile dans la peau de Ganelon.
« Inutile d'ajouter que ce qui va suivre est d'une certitude absolue. L'ancien conseil des ministres tout entier peut en attester l'authenticité.
« Un matin, M. le général Trochu apparut dans la salle du conseil, avec l'attitude grave et étudiée d'un homme qui a préparé son entrée; par exemple, le messager infernal chargé de la provocation du prince de Grenade : A toi, Robert de Normandie !
« Il salua, passa son chapeau d'ordonnance sous son bras gauche, et, s'étant profondément incliné devant l'Impératrice, il lui tint ce petit discours :
« — Madame, si votre police estbien faite, elle a dû vous dire que les « députés de la gauche ont tenu chez moi plusieurs réunions ces jours- « ci. Mais que Votre Majesté n'en prenne point d'ombrage; mon dé- « vouement pour elle est sans bornes et s'appuie sur une triple garan- « tie : je suis Breton, catholique et soldat. »
« Prévenir les soupçons par une feinte franchise, dénoncer la gaucho en cas d'insuccès, se garder à pique en même temps qu'à carreau, et trahir tout le monde en se plaçant sous le saint nom de celui qui fut vendu treize deniers par Judas, tout cela en trois révérences et en quatre membres de phrase : avouez que c'est un chef-d'œuvre. »
« Ceci nous amène au dénouement, c'est-à-dire aux journées des 3 et i septembre.
« Le soir du 3, le ministère venait d'apprendre la perle de la bataille de Sedan et la captivité de l'Empereur. L'Impératrice envoya l'amiral Jurien de la Gravièrc pour prier le général Trochu do se rendre aux Tuieries. L'amiral arriva au Louvre au moment où le Gouverneur pronon
çait quelques paroles devant une foule agilée qui demandait la déchéance. Le Gouverneur fit répondre à l'Impératrice qu'étant rentré trop tard d'une visite faite aux forts, il ne pouvait se rendre présentement auprès d'elle, mais qu'il irait le lendemain.
« Ce qu'il ne dit pas à l'amiral Jurien de la Gravière se disait librement ailleurs. « Notre affaire est faite, s'écriait entre amis un futur « membre du gouvernement de la Défense nationale : nous sommes « d'accord avec Trochu. »
« Néanmoins, le lendemain matin 4 septembre, le général se présente aux Tuileries. Il prévient l'Impératrice que « l'heure des grands périls « est venue » ; mais il lui déclare « qu'avant d'arriver jusqu'à elle », on passera sur son corps.
« L'Impératrice fit remarquer que c'était surtout la Chambre qu'on menaçait, et qu'il était urgent de sauvegarder le lieu de ses séances, plutôt que les Tuileries. Mais — • ceci est à noter pour l'historien — autant le général Trochu se montrait empressé et chaleureux pour ce qui regardait l'Impératrice, autant il parut peu explicite pour ce qui concernait la défense de la Chambre.
• « On sait le reste : l'inaction du général Trochu contre les émeutiers; la visite du général Lebreton, questeur de la Chambre, au Louvre; l'effet qu'il obtient en faisant entrevoir le pouvoir suprême au général Trochu, qui se décide à monter à cheval ; puis la rencontre du général et de Jules Favre, qui détermine le Gouverneur de Paris à rebrousser chemin vers l'Hôtel de ville.
ce Faut-il rappeler que le premier soin de l'intègre général fut de prendre à Jules Favre sa présidence pour se l'appliquer à lui-même? C'était à prendre ou à laisser : président, le général Trochu s'engageait à servir la République ; non président, il devenait capable de sauver la régence.
« M. le général Trochu a raconté lui-même cefte scène, à la fois farouche et ridicule, comme toutes les scènes à effet de la révolution : « Affirmez-vous devant moi, demanda-t-il aux usurpateurs de la souve- « raineté nationale. Dieu, la famille et la propriété? »
« Vous voyez cela d'ici! Pour moi, je me figure que les choses du- TCRt se passer à peu près de la manière suivante : les assistants s'entreregardèrent, comme des augures qui ont appris à ne jamais rire ; puis, s'étant un instant consultés, chacun à part soi :
« — Ma femme n'est pas là? dit M. Jules Simon. J'affirme sans hésiter « le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
« — Mes électeurs ne sont pas là? dit Rochefort. J'affirme la propriété !
a — Laluyé n'est pas là? dit M. Jules Favre. J'affirme la famille 1 »
« — Voilà l'unique garantie que j'ai prise, ajoute naïvement M. le gé- « néral Trochu dans son discours à l'Assemblée ; et là-dessus je me suis « jeté à l'eau. »
a On sait comment il a nagé. »