CHAPITRE II
Enlèvement du Pape par Lagorsse , capitaine de gendarmerie d'élite i ,
(Lettres diverses et importantes. Du 25 février au i3 juillet 1 812)
M. d'Haussonville a déjà, dans le cinquième volume de son ouvrage capital, V Eglise romaine et le premier Empire, raconté l'histoire vraiment romanesque de la translation du pape Pie VII à Fontainebleau. C'est au chapitre LUI de son histoire (tome V, pages 139 et suivantes) que je renvoie pour les détails de cet épisode qui est un véritable drame. Le mode de gouvernement des Bonaparte,
1 . Le nom de Lagorsse est écrit par M. d'Haussonville Lagorse, et, dans les pièces authentiques publiées ici, tantôt Lagorse et tantôt Lagorsse. Nous adoptons cette dernière orthographe qui est celle que donne le plus fréquemment au nom de l'officier le duc de Rovigo.
ce mélange de perfidie italienne et de brutalité moscovite, y apparaît dans toute son hypocrisie et toute son audace. On dirait que ces chefs de peuple ont appas la politique dans quelque coulisse de théâtre. Leurs opérations, leurs coups d'état ont l'aspect de comédies, de farces méridionales bientôt tournées au tragique. M. d'Haussonville nous montre, par exemple, l'homme de confiance du gouvernement de l'Empereur, le capitaine Lagorsse, barbouillant avec de Fencre les mules blanches du Pape qui pouvaient faire, dans le trajet, reconnaître Pie VU. — «Ce que le Pape prit en grande patience, remettant aussitôt après cette opération sa chaussure encore humide. » Et quelle lugubre bouffonnerie que celle que jouent les créatures de Napoléon I er , lorsque le Pape, qui gênait l'Empereur, est enfin enlevé !
« Ordre avait été donné à toute la domesticité papale, dit M» d'Haussonville, de ne pas souffler mot du départ de leur maître. Ils reçurent même pour instructions de né pas sortir du palais et de continuer leur service comme à l'ordinaire. Pendant sept jours consécutifs, ils continuèrent d'apporter avec apparat le dîner du Pape dans son appartement vide et d'allumer les bougies de l'autel auquel il était censé dire sa messe. Pour plus de sûreté, M. dé Chabrol prit la peine d'aller plusieurs fois en grand uniforme au palais épiscopal, comme s'il rendait visite au Pape i. »
La façon dont le Pape es; enlevé, soustrait aux habitants de Savone, transporté, comme un colis , jusqu'à
i . D'Haussonville. L'Église romaine et le premier Empire, tome V, page i5g.
- 6 7 - Fontainebleau, tient du prodige. Cela est admirable de conception cauteleuse. On croirait voir un tyran du moyen âge florentin oit padouan, faisant disparaître par une trappe un rival qu'il déteste. Napoléon avait du sang de ces potentats dans les veines. Il a le génie de ces mises en scène. Comediante! Tragediante!
Sur cet événement de Savone, M. d'Haussonville, grâce à des documents particuliers, des lettres de Napoléon I er , non publiées dans la Correspondance officielle, un manuscrit inédit du British Muséum *, etc., a pu nous apprendre bien des choses. Mais il n'a pas tout dit. Je crois que les lettres qui suivent complètent son chapitre et y ajoutent même un jour nouveau. Elles forment, à elles seules, un tout complet qui pourrait s'appeler déjà Un coup d'état bonapartiste. C'est là une véritable pièce de théâtre qui serait divertissante si elle ne nous montrait la faiblesse, la vieillesse, la maladie, en proie à la brutalité, à la ruse et à la force. L'enlèvement du Pape sert de pendant à l'enlèvement du duc d'Enghien, dans l'histoire du premier Empire. Ici et là, même mépris du droit, même fausseté, même audace. Le premier Consul alla, il est vrai, plus loin que l'Empereur. C'était le tragédien qui s'affirmait. Ici, c'est le comédien qui remplit son rôle et, quoique la pièce ne soit jouée que par des comparses, on sent partout la main de l'inspirateur. Quelle police !
On lit dans le Journal de Y Empire (1812), à propos du passage du Pape à Grenoble : Rien de nouveau^ si ce n'est l'apparition d'un reptile de forte dimension, qui a laissé
1 . Rilazione délia translazione di Pio Vil nel castello di Fontainebleau (mss. n° 8,3go).
après lui des traces non équivoques de son passage. Voilà comment on tenait la France au courant des opérations impériales.
Le journal riait. On va voir, par la correspondance de Rovigo et de ses agents, s'il y avait, dans l'aventure, de quoi rire.
Parié, le 25 février 181a.
POLICE GÉNÉRALE. — DIVISION DES FONDS. N° l8o. — ENVOI D'UN MANDAT DE 3,000 FR.
Au capitaine Lagorsse.
Le 14 septembre dernier, je vous ai adressé, Monsieur, un mandat de la somme de quatre mille cinq cents francs qui vous revenait, pour les neuf premiers mois de Tannée 18 1 1 , de la gratification de 5oo francs par mois que Sa Majesté vous a accordée pendant le temps que durera votre rmssion près du Pape.
Il vous reviendra, pour le même objet, du i er octobre 181 1 au 3i mars prochain, une somme de trois mille francs que j,e vous fais passer ci-inclus en un mandat de la caisse de service, payable à votre ordre par le receveur général du département de Montenotte.
Veuillez bien m'accuser réception tant de ce mandat que de celui que je vous ai transmis le 14 septembre dernier.
- Gy - Agréez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
Le duc de Rovigo.
A M. Lagorsse, capitaine de la gendarmerie d'élite à Savonne *.
Paris, le 28 may 1&12.