‹ L'empire, les Bonaparte & la courChapitre 11 sur 59 · CABINET DU MINISTRE · texte numérisé non relu

CABINET DU MINISTRE

A M. le capitaine Lagorsse, commandant à Savonne.

Le moment est arrivé, Monsieur, de mettre le complément à votre mission, dans laquelle, jusqu'à présent, vous vous êtes fait beaucoup d'honneur.

Cette instruction vous parviendra par l'intermédiaire de S. A. I. le prince Camille, qui en a pris con naissance, et auquel vous référerez pour tout ce qu'elle contient, comme pour tout ce qui n'y est pas prévu.

Vous êtes spécialement chargé et responsable du soin important d'amener le Pape de Savonne à Fontainebleau. Vous aurez l'attention de ne lui parler

1. L'orthographe réelle est Savone, mais nous laissons l'orthographe originale de chaque pièce.

- 7 o d'abord que d'un voyage à Turin ; jusque-là il devra ignorer complètement qu'il s'agisse d'une autre destination. Il faut qu'il parte de Savonne sans bruit, sans que cela fasse de sensation, même dans la maison voisine de celle qu'il habite; afin d'éviter que Gênes et toute la route ne se remplissent de l'idée de son déplacement, vous composerez sa suite comme vous le jugerez convenable. Le docteur Porta l'accompagnera dans sa voiture. Vous aurez soin d'éloigner, et au besoin même de tenir sous la clé, le peu de serviteurs romains qui sont encore là, et qui pourraient vous gêner.

Je vais vous faire part de mes idées sur tqut ce détail, vous en prendrez ce qui sera applicablç à la position dans laquelle vous vous trouvez;

Il me semble que je disposerais sous main les deux voitures de voyage que doit avoir le Pape; je les mettrais tellement en état que je n'eusse pas à craindre un accident en route; j'éviterais surtout que ce fût de ces voitures dont la forme ou les accessoires peuvent être remarqués; je les tiendrais à une ou deux lieues de Savonne, tout attelées, accompagnées de courriers bien choisis, parmi les Français. (Prenez plutôt des gendarmes sûrs et discrets, si vous n'avez point d'autres hommes sous la main.) S'il vous paraît trop difficile de charger d'avance ces voitures de tous les effets nécessaires au Pape pendant le voyage, vous laisserez à son valet de chambre le soin de rassembler cela très promptement, et il en chargerait la voiture dans

— 7* — laquelle lui-même doit suivre son maître ; cette voiture partirait trois ou quatre heures après celle du Pape. Je sens bien tout ce que ces apprêts, faits ainsi dans le plus grand mystère, demandent de dextérité et d'attention ; mais il faut absolument que cela se fasse, et j'ai la confiance que vous l'exécuterez avec succès.

Toutes ces premières dispositions étant bien réglées, sans que le Pape en ait le moindre indice, je tiendrais des voitures de ville prêtes chez moi, avec lesquelles je me rendrais, dans la nuit, à l'habitation du Pape, avec le docteur Porta. Je ferais lever le valet de chambre le premier et j'entrerais, accompagné de ces deux personnes ainsi que du préfet, dans la chambre du Pape. Je l'avertirais que je viens de recevoir Tordre de l'accompagner jusqu'à Turin, que les chevaux sont prêts, etc., etc., en lui présentant cela de la manière qui lui sera la moins désagréable* Je le ferais lever, en veillant à ce qu'il ne mette point d'habits pontificaux, mais qu'il s'habille comme un archevêque. Je le mettrais ainsi dans la voiture, que j'escorterais à cheval jusqu'aux voitures de voyage; je continuerais de l'escorter à cheval, ou je me mettrais sur le siège du cocher, en prenant des précautions plus ou moins, suivant les circonstances et la disposition particulière où je verrais le Pape.

Il est très à propos de combiner le départ de façon à éviter l'indiscrétion des postillons, et pour cela il ne faut pas se servir de ceux de la poste de Savonne.

M. le préfet, avec lequel vous vous concerterez,

— 7* prendra toutes les précautions pour qu'au moment du départ, ou après, les gens de la maison ne puissent communiquer au dehors et y donner l'éveil. On les entretiendra de l'espoir de partir le lendemain, ou au besoin on les tiendra renfermés. Les voitures de ville dont vous vous serez servi pour sortir seront ramenées au préfet, le cocher et les gens gardés à vue jusqu'à nouvel ordre. Il faudra que la garde et tout le monde soient complètement abusés, que le service se continue, comme à l'ordinaire, pendant quinze jours après le départ; c'est alors seulement qu'il sera permis d'en avoir connaissance. Si on le savait plus tôt, du côté de cet intérieur, ce serait de votre faute ou de celle de M. de Chabrol. Il est entendu qu'il empêchera la feuille de son déparlement de rien insérer qui ait rapport à cela.

En montant dans les voitures de voyage, vous expédierez au prince Borghèse un de vos courriers, qui ne saura rien, et qui sera porteur d'une lettre de vous à Son Altesse pour l'informer de l'heure de vôtre départ, et de celle où vous présumez devoir être rendu à Turin,

Son Altesse enverra probablement à votre rencontre L'Archev. d'Edesse, qui aura des ordres particuliers du Prince; vous aurez pour lui les plus respectueuses déférences; il montera dans la voiture du Pape, mais sans que votre surveillance et votre responsabilité soient en rien diminuées.

Son Altesse Impériale vous donnera h Turin un

ma*"

agent de l'administration des postes de Lyon, homme intelligent, mais qui ignorera tout ceci. Vous vous en servirez pour commander vos chevaux et payer la poste le long du chemin, jusqu'à Fontainebleau; donnez-lui vos instructions en conséquence.

Il faudra traverser Turin la nuit, et faire diligence pour traverser le Mont-Cenis. Le Prince aura donné des ordres pour que le passage du Mont-Cenis en France soit fermé quelque temps avant votre arrivée, et douze heures après votre départ, afin que vous ne soyez pas devancé par aucun avis sur votre voyage.

Je bis partir ce soir, dans une chaise de poste, Garbé et Hallouin, déguisés; ils ignorent votre mission et savent seulement qu'ils recevront au Mont- Cenis des ordres du prince Borghèse, et qu'ensuite ils auront à exécuter ceux que leur donnera une autre personne. Je n'ai pas cru à propos de vous nommer et de vous désigner plus particulièrement; il est impossible qu'ils s'y méprennent, quand vous leur donnerez vos ordres.

Garbé restera à Lans-le-Bourg. Hallouin montera* au monastère du Mont-Cenis; et au premier ordre qu'il recevra de Son Altesse, il balaiera le monastère, la poste, les auberges, de tous les voyageurs qui s'y trouveraient. Il vous attendra' là, oti vous pourrez faire prendre au Pape le repos dont il aura besoin, devant continuer sa route sans s'arrêter jusqu'à Fontainebleau.

Il n'y a ni inconvénient ni nécessité qu'il toit

connu au monastère; mais il faut qu'il y soit parfaitement traité. Pour tout ce qui se passera à cette station , je m'en rapporte à votre prudence et à votre sagacité, surtout pour que les courriers et estafettes " qui passeront dans cet intervalle, comme je l'ai prescrit dans mon instruction à Garbé et Hallouin, n'aient aucune communication avec les moines ou autres, qui puissent leur faire soupçonner quel est le personnage qui est au monastère , car alors vous ne seriez plus maître de votre secret, et vous trouveriez toute la route prévenue.

Le prince Borghèse donnera des ordres pour que les voyageurs renvoyés par Hallouin sur le Piémont soient retenus, au bas de la montagne, l'espace de douze , heures après votre départ ; et Garbé, de l'autre côté de la montagne, empêchera aussi de monter de Lans-le- Bourg au monastère durant tout le temps que vous y serez, en gardant aussi les voyageurs que Hallouin lui aura fait descendre, et ne les laissant partir de Lansle-Bourg que douze heures après que vous aurez vousmême quitté ce lieu. De cette manière, vous voyez que vous serez très libre au Mont-Cenis.

Dès que vous serez arrivé, vous informerez S. A. I. et vous profiterez de l'estafette qui vient en France pour m'en avertir aussi et me dire le jour où vous croyez pouvoir arriver à Fontainebleau. Il est indis* pensable que j'en sois prévenu exactement pour la seconde partie des instructions que j'ai à vous adresser.

En descendant du Mont-Cenis , vous ferez suivre

Hallouin qui, avec Garbé, fera votre arrière-garde pendant le reste du voyage, ou vous en disposerez de toute autre manière que vous croiriez pour le mieux.

Prenez toutes vos dispositions pour les repas, de manière à traverser Chambéry la nuit, dans le plus grand incognito. Si vous aperceviez que, malgré toutes vos précautions, votre passage soit ébruité, il faut au moins que les journaux des départements s'abstiennent d'en parler; il suffira d'un mot de vous, comme autorisé de ma part, que vous ferez remettre aux préfets par Garbé ou Hallouin, ou par toute autre voie sûre.

Votre plus grand soin est d'éviter que votre passage à Lyon soit connu ; il y a là des dévots outrés qui vous prépareraient quelques scènes fâcheuses et vous feraient perdre tout le fruit de vos peines et le mérite de votre discrétion. Le Pape y serait reconnu, parce qu'il y a séjourné et y a fait beaucoup d'offices. Il faut donc absolument ne traverser cette ville que la nuit, et passé minuit; vous pouvez, au besoin, faire venir les chevaux de poste à l'entrée du faubourg pour y relayer, et passer la ville d'une traite. Je joins ici une lettre pour M. le commissaire général de police à Lyon; elle lui prescrit de se trouver à la poste au moment de l'arrivée de votre courrier, et faire obéir le maître de poste à tout ce que vous lui aurez commandé. Au surplus, je présume que cette précaution, que je prends pour plus grande sûreté, deviendra su-

perflue par les soins et l'activité de l'inspecteur des postes qui vous précède.

Evitez, autant que possible, de traverser les grandes villes pendant le jour. Je préfère que vous preniez la route du Bourbonnais, qui est moins populeuse et où il n'y a pas, comme par l'autre, de cardinaux noirs qui pourraient chercher à communiquer avec le Pape.

Je vous envoie un mandat de 12,000 francs sur le payeur de Gênes. Je pense que M. de Chabrol pourra vous en avancer le montant contre ce bon acquitté par vous; je ne l'ai pas pris sur Savonne, pour éviter toute conjecture.

J'envoie un pareil mandat (12,000 fr.) au prince Borghèse, avec prière de vous compter la somme à vôtre passage. Vous Tacquitterez pour que S.A. puisse s'en faire rembourser par le payeur de Turin . Si je vous avance ces fonds , c'est pour vous éviter tous retards et embarras, car je. n'ai point d'ordres à ce sujet.

Si le Pape a de l'argent, et qu'il veuille faire ces frais,ce sera très bien fait; dans le cas contraire, tenez note exacte de vos dépenses, afin qu'on en fasse compte en règle soit sur mon département, soit sur celui des cultes.

Je vous envoie cinq passeports en blanc, signés; vous les remplirez des noms que vous croirez devoir donner à vos voyageurs ; vous me les rapporterez, soit qu'ils vous aient servi ou non. Vous jugerez si vous

devez faire voyager le Pape sous un nom d'archevêque d'Italie.

Je ne saurais trop vous recommander, dans tous les points délicats de cette mission, cette tenue de bon esprit, d'intelligence et de politesse dont vous avez déjà fait preuve, sans vous écarter de votre surveillance, ni perdre de vue votre responsabilité. Toute votre conduite à Savonne a fixé particulièrement l'attention de Sa Majesté, qui a ordonné que vous soyez employé à Fontainebleau comme deuxième adjudant du palais, jusqu'à nouvel ordre. Ne doutez pas du plaisir que j'aurai en mon particulier, et de vos succès et de la récompense qui en sera la suite.

En résumé, mystère et célérité dans tous vos préparatifs ; que nulle part il n'y ait avis de votre passage; voyagez rapidement, arrivez à Fontainebleau comme du ciel, et que rien ne vous y précède que mes instructions que vous y trouverez. Votre voyageur, toujours traité avec respect par vous, ne peut s'arrêter et être reconnu qu'au Mont-Cenis ; partout oîi il sera seulement soupçonné ailleurs que là, ce sera une faute.

Si, en descendant la Maurienne jusqu'à Chambéry, vous vous aperceviez qu'il y a quelque avis ou soupçon sur votre passage, il faut, pour éviter Lyon, prendre de Chambéry votre route sur Genève, et suivre cette route jusqu'à Fontainebleau.

Recevez, Monsieur, les assurances nouvelles de ma considération très distinguée,

Le duc dé Rovigo.

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