‹ L'empire, les Bonaparte & la courChapitre 52 sur 59 · LETTRES DIVERSES · texte numérisé non relu

LETTRES DIVERSES

Les extraits qui suivent de lettres dont on n a pas songé à copier les originaux tout entiers, peuvent donner une idée du désarroi des dernières années du second Empire.

M. de Persigny écrit à l'Empereur le 20 mars 1866 :

Il faut rétablir V autorité par des actes. Gomme ce n'est pas par des discours ni par des attaques des ennemis que l'autorité a été ébranlée, mais bien par la faiblesse du pouvoir, ce n'est pas par des paroles qu'on peut la rétablir.

M. de Persigny écrit encore de Chamarande le i5 décembre 1867 :

Vous devez, Sire, bien me comprendre, vous. Ce n'est pas des petits scandales de Paris dont je me préoccupe ; il ne s'agit pas pour moi de protéger le« amourettes du monde ou du demi-monde, mai:: de régler le ton général de la presse qui, une fois dans la voie des personnalités,- ne connaît plus de bornes, devient insolente, audacieuse, intimide les honnêtes gens et met l'État lui-même en péril. Ce que j'ai en vue, c'est donc, sous prétexte de protéger le public des attaques contre la vie privée, de changer le ton général de la presse, de lui ôter son caractère dangereux et de remplacer ainsi, au profit de Tordre public, le régime des avertissements.

D'où il jésuite que la liberté de la presse était un leurre.

Si Votre Majesté ne voit pas le mal, à quoi bon

faire des plans d'amélioration pour une maison qui brûle?

A propos de l'envoi de troupes à Rome (pour Mentana) le prince Napoléon, celui qui était (fin août et septembre 1870) en Italie alors qu'on se battait en France» écrit à son cousin :

Sire, Je reçois à l'instant la dépêche suivante de mon beau -père :

Florence, ce 1 7 octobre.

«'j'apprends que l'Empereur est décidé à envoyer des troupes à Rome. Tu peux comprendre l'effet que cela fera en Italie. Les conséquences seront terribles pour les deux nations. Fais ce que tu peux pour empêcher ce malheur et répojids-moi de suite. »

C'est la première nouvelle de ces affaires que je reçois d'Italie, mon beau-père ne m'ayant pas écrit depuis plus de trois mois. Je réponds au roi la dépêche suivante qui, j'espère, aura l'approbation de Votre Majesté.

A cette lettre était jointe la dépêche à Victor Emmanuel ;

Au roi d'Italie. .

J'ignore tout à fait ce qui se passe au sujet d'une intervention française à Rome. Je suis étranger à tout, n'ayant pas vu l'Empereur depuis longtemps. Votre Majesté peut deviner ce qu'un semblable événement me fait éprouver.

Palais-Royal, 17 octobre 1867.

RENSEIGNEMENTS SUR h ETRANGER,

Un agent secret envoie à Napoléon ce discours du Pape :

Le 12 avril 1867, le jeune Mortara fut chargé par les séminaristes, ses condisciples, d'exprimer au Pape tous leurs sentiments d'affection et d'amour.

Pie IX lui répondit d'une voix émue et pleine de larmes :

a Vous m'êtes bien cher, mon fils, parce que je vous ai acquis pour le Christ à un très grand prix. Vous m'avez coûté une bonne rançon.

« A cause de vous, un déchaînement universel a éclaté contre moi et contre ce Siège apostolique.

«. Des gouvernements et des peuples, des puissants de ce monde et des journalistes, qui sont aussi les forts de nos jours, m'ont déclaré la guerre. Des rois même se sont mis à la tête de cette campagne et ont fait écrire à leurs ministres des notes diplomatiques, tout cela à cause de vous.

« Je passe sous silence les rois, je ne veux me rappeler que les outrages, les calomnies et les malédictions prononcés par une foule innombrable de simples particuliers, qui paraissent indignés de ce que le bon Dieu vous avait fait le don de sa vraie foi, en vous tirant des ténèbres de la mort, où votre famille est encore plongée.

« On s'est plaint surtout du tort qui aurait été fait à vos parents, parce que vous aviez été régénéré par le saint baptême, et que vous avez reçu une instruction telle qu'il a plu à Dieu de vous l'accorder.

« Et personne cependant ne me plaint, moi le père de tous les fidèles, à qui le schisme arrache des milliers d'enfants en Pologne, ou cherche à les corrompre par son enseignement pernicieux.

« Les peuples et les gouvernements se taisent au moment où je crie en gémissant sur le sort de cette partie du troupeau de Jésus-Christ, ravagé par les voleurs en plein jour.

« Personne ne bouge pour courir au secours du père et de ses enfants, »

Un autre agent écrit de Russie et trace ce petit tableau de l'engouement de tout un peuple pour l'homme qui a sauvé la vie du tzar, menacée par un assassin :

J'ai reçu ce matin une lettre de Moscou qui me dit qu'aucun journal ne peut donner l'idée de ce qui a eu lieu dans le bas peuple après la nouvelle de l'attentat. La populace a envahi la place de Krasnaïa et a demandé le portrait de l'empereur. Quand on le lui a apporté, elle l'a accroché sur le monument de Minine et Pojarski; on mit une échelle" et alors commença l'ascension. L'un après l'autre, les gens du peuple montaient sur l'échelle et allaient baiser le portrait comme on fait avec les reliques. On vend le portrait du sauveur du tzar dans la rue. Tous les jours la foule fait des processions en grande masse, portant des images saintes et chantant. On attend le tzar à Moscou. Ce sera une folie furieuse, et les classes élevées singeront à froid l'enthousiasme du peuple. La bassesse débordera. On voit déjà des grands seigneurs, des maréchaux de la noblesse dîner avec le paysan Komissarow, lui porter des toasts, se précipiter à tout moment pour l'embrasser. Le comte Orloff-Davidcf, maréchal de la noblesse de Saint- Pétersbourg, malgré son anglomanie et ses visées à la pairie, embrasse et serre dans ses bras le pauvre Komissarow qui n'en peut plus. On a fait endosser

à ce malheureux , simple et très doux paysan, l'uniforme de la noblesse, il transpire dedans, étouffe, s'étrangle avec le collet boutonné et montant, et se trouve presque mal sous le poids des ovations; sans exagérer, il se trouve mal. Il a été obligé de quitter plusieurs dîtiers. Un jour, pendant un des dîners officiels grand gala, il a sué, sué, s'est essuyé avec une serviette et a fini par se moucher dedans. Deux employés demeurent avec lui pour faire son éducation. Le club de la noblesse de Pétersbourg Ta fait son membre. Celui de Moscou a suivi l'exemple. La Société économique de Moscou l'a acclamé aussi son membre. La Société* d'acclimatation va lui envoyer une députation et un brevet de membre honoraire. Une de mes connaissances de Moscou a été chez lui à Pétersbourg pour lui parler d'un brevet que lui avait décerné une société quelconque, je crois la Société chevaline, car celle-là s'en mêle aussi. Cette personne a trouvé Komissarow ébahi, ahuri, malade, pâle, exténué, l'air hébété, les yeux vitreux, le corps affaissé. Il dit qu'il ne vivra pas longtemps si cela continue. C'est comme un besoin d'agitation ou plutôt une rage d'agitation qui s'est emparée de toute la société et de la rue. A présent, c'est Komissarow; et qui, demain? Lisez-vous les articles de Katkof? Il devient effrayant. Il exalte Mourawieff et lui aide dans son enquête. Comment vous plaît la phrase : « Chacun de nous doit se rendre dans les mains du comte Mourawieff. » Je ne dis peut-être pas avec les mêmes

expressions, mais la phrase veut dire que ce chef d'inquisition peut envoyer chez chacun saisir et lire la correspondance privée, et qu'il est du devoir de chacun de s'y soumettre avec joie et civisme/ J'ai demandé au frère de ***, qui est ici secrétaire de légation : « Votre frère a bu à la santé de Mourawiefï? » Il a rougi. « Chose officielle, » me dit-il. — C'est affreux que la chose officielle les mène si loin. Voici un détail sur la retraite de Golovnine, comme il Ta raconté lui-même : L'Empereur Ta fait mander et lui a dit « Je n'ai, personnellement, absolument rien contre vous; mais le public crie tellement contre vous que votre retraite devient nécessaire. Dans les circonstances actuelles, il faut que je nomme quelqu'un ayant un caractère énergique et ferme. »

La plainte d'un Indien.

C'était alors une puissance que l'homme qui prenait la France comme cheval de bataille. De partout , çn lui envoyait des flatteries ou on lui demandait des secours. Les Indiens eux-mêmes se tournaient vers cette France —dont le vice-roi d'Égyte osait dire l'autre jour : « C'est une nation qui n'existe plus. » — Et un Indien, se faisant l'interprète de plusieurs rajahs, criait, appelait ainsi justice contre les Anglais. C'est une pièce capitale et d'une terrible éloquence contre la vieille Angleterre.

révolte des cipayes (traduction de quelques fragments d'un travail de Mohamed Nan Oullah Khan),

Le plus humble de ceux qui peuvent être offerts en sacrifice à Votre Majesté, Nan Oullah Khan, vous expose ce qui suit :

Les Anglais, chez nous, rie songent qu'à pressurer les populations \ ils ont établi de nouvelles taxes, rendu obligatoire l'emploi du papier timbré ; ils ont même forcé les pauvres qui n'ont pas de pain quotidien assuré, à souscrire à une assurance pour payer l'impôt des portes. Lorsqu'ils s'emparent d'une ville par ruse ou par force, ils annoncent d'abord .l'intention de bien traiter les habitants; puis, peu à peu ils privent les familles des revenus qui leur ont été assignés depuis plusieurs générations par les rois de Delhi et réduisent ainsi les princes et les radjas à la misère et à la pauvreté. Du temps des anciens rois de l'Inde, les impôts ne portaient pas sur les canaux, les spiritueux et le sel. L'histoire rapporte que sous le règne d'Alemgicir AurengZeb, le fils de ce prince lui écrivit : « Si Sa Majesté veut bien prendre ma requête en considération et me donner l'autorisation que je sollicite, je puis augmenter de 5 kourous (5 millions) de roupies les revenus des cinq soubahs du Bengale, d'Orissa, du Bekav et autres. » L'empereur lui demanda sur quoi porterait l'augmentation. Son fils lui répondit qu'il élèverait l'impôt de telle façon à lui faire produire 5 kourous de roupies de plus. Alemgicir se mit à

pleurer et s'écria : « Dieu a confié aux souverains le bonheur des peuples et il ne les a point institués pour les piller. Les anciens souverains de V Inde n'ont jamais songé à établir d'impôt sur l'eau et le sel. » Et .il rejeta la requête qui lui était adressée. -Les Anglais, tenant une conduite toute contraire, ont établi des impôts sur Peau et le sel et cet impôt a causé la ruine de plusieurs milliers de familles.

Oui, des biens, estimés 10 et i5,ooo roupies, ont été donnés pour 2 et 3oo roupies et ils se les sont appropriés..... Tous les palais des rois d'Oude ont été brûlés ; les Anglais ont fait sauter le château construit sur le bord du fleuve par Assaf Edaoulek. Ils ont rasé le Noubet Khané de Seadet Aly Khan.

Ils prélèvent des droits pour permettre aux Musulmans d'appeler à la prière du haut des minarets et pour autoriser les Hindous à faire leurs ablutions dans le Gange et leurs offrandes aux idoles.

Ils ont fait distribuer aux troupes des cartouches enduites de graisse.de bœuf et de porc, dont les Hindous et les Musulmans ont refusé de se servir. Cette dernière menace provoque la rébellion des Cipayes.

Ils ont fait sauter le tombeau d'Abou Thabib Khan, le tombeau des derviches saints ; ils ont fait sauter nos mosquées. Ils ont enlevé le bois de tous les édifices pour faire cuire leurs aliments. Là où on entrait pieàs nus, ils entrent avec leurs chaussures de cuir. Le cœur des vieillards, des jeunes gens et des enfants est rempli de haine et d'amertume.

Les princes de l'Inde élevaient des chevaux, ils ont confisqué les haras.

Us ont confisqué l'industrie des tissus. Si on ne nous secourt pas, nous perdrons la vie, car la destinée est favorable aux Anglais. Mais qu'importe ! chaque prince de nos Indes a dans les mains le poison qui l'affranchira en lui donnant la mort.

Depuis que Nan Oullah IÇhan implorait de Napoléott son aide et lui demandait de secourir ces Indiens à qui le général Allard avait jadis apporté son épée de soldat français, l'Empire avait perdu de son prestige et approchait du découronnement de l'édifice. Que nous eût importé si la France n'eût été liée à sa fortune et si la capitulation de Bonaparte n'eût pas dû marquer une date funèbre pour le pays? Depuis que l'Indien parlait ainsi, le Mexique était venu , puis les impardonnable* fautes de politique ; la Prusse grandissait, l'Empire agonisait et M.Belmontet, dans sa douleur, résumait la situation et comptait, supputait avec angoisse — car les derniers temps venaient — les forces suprêmes de l'Empire ;

« Le grand Napoléon, s'écrie-t-il, a dit avec raison que le vieux monde est à bout. On ne fait pas de beaux manteaux de l'empire avec de vieux chiffons blancs. La démocratie monte, monte, monte. Le grand empereur ri a plus que le 20 mars pour lui, et au 20 mars il rCy a plus que des invalides!»

Ainsi fiait la légende.

Et, depuis que M. Belmontet, chantre fidèle, écrivait ces lignes, Forbach, Wœrth, Sedan ont enlevé au 20 mars les invalides eux-mêmes.

On essaie bien de ranimer leur flamme, on parle bien, comme après Waterloo, du pauvre empereur trahi, du César prisonnier. C'est l'éternelle chanson d'Emile De* oraux :

Nous fîmes du manteau des rois Des habits pour nos braves ; Mais. . . on arrêta notre essor, Lorsqu'aux enfants de la Tamise On eut livré, pour un peu d'or, La redingote grise.

Mais 4 la vérité froide et sévère répond, et quand on veut nous dire que ce n'est pas dans un but dynastique que la guerre a été entreprise — guerre funeste où eût pu sombrer la France et où elle a horriblement souffert — on n'a qu'à répliquer par l'histoire, par la vérité stricte. Oui, à la nouvelle de la déclaration de guerre, tout le parti bonapartiste bondit de joie. La victoire après le plébiscite, c'était l'Empire éternellement fondé! *

Emile Ollivier avait appelé le plébiscite un Sadowa à V intérieur. Le ministre voulait avoir, au nom de l'Empire, une autre victoire extérieure.

Ce fut aussi un Sadowa, mais celui qu'on n'attendait pas.

Et c'est pour rencontrer une telle défaite, c'est pour arriver à un si funeste dénouement que le Pqys> journal de l'Empire, s'écriait en juillet 1870 :

« Pour nous, la guerre, en ce moment , est impérieusement réclamée par les intérêts de la France et par les besoins de la dynastie ! »

Ainsi l'Empire jouait son salut et celui de la France sur une carte, «ne seule. Il perdit. Le $ort a voulu que la patrie ait pu survivre à ces désastres, et la France libre refera, par l'économie, le travail, l'honnêteté, Tordre enfin revenu, l'épargne de gloire et de bonheur gaspillée par la France de l'Empire!

Ici s'arrêtent les documents que j'ai pu conserver à l'histoire.

Je les ai publiés ainsi rapidement, sans prendre le temps de les mettre en œuvre, comme je le voulais faire, dans une histoire générale. Aussi bien n'ai-je pas la prétention d'avoir publié un livre. Ceci n'est qu'un recueil de pièces et un arsenal historique.

Je ne regrette pas l'empressement, l'activité que j'apporte à ces travaux. Aujourd'hui, plus que jamais, le temps presse. Il faut se hâter de mettre au jour tout ce qui peut servir à l'histoire : chartes du moyen âge, mémoires du seizième siècle, cahiers des Etats -Généraux, documents révolutionnaires, papiers contemporains. Ce doit eue là la tâche de notre génération.

Tout ce qui de la sorte est imprimé, est légué à l'avenir.

Que de richesses enfouies aux Archives de la rue du Chaume, par exemple, et qu'un flacon de pétrole pouvait détruire! A l'Hôtel-de- Ville, que de documents inédits embrasés et disparus ! Pour ne citer qu'un exemple, les procès-verbaux de la Commune de Paris de 93 — tout un monde bouillonnant et volcanique, une éruption d'idées, — ces procès-verbaux que bien peu de gens ont consultés, que nul n'a publiés (M. Granier de Cassagnac seul en a

- *58 donné des fragments dans son pamphlet sur les Girondins 4 ), ce foyer de renseignements a disparu! Et qui a fait cette œuvre? La Commune de 1871. L'idée cosmopolite qui se prétendait l'idée parisienne.

Donc, publions, imprimons, popularisons, vidons nos cartons, nos tiroirs, nos archives, et puisque l'incendie devient une arme, le pétrole un moyen, opposons à cette barbarie une arme invincible : l'imprimerie.

Omar est tout-puissant contre les parchemins et les papyrus, il ne peut rien devant Gutenberg.

Ce qui est imprimé est sauvé !

1 . Histoire des Girondins et des Massacres de septembre, d'après les documents officiels et inédits (2 vol. in-8°. Dentu, 1860).

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