‹ L'empire libéralChapitre 26 sur 99 · Récit du maréchal Le Boeuf · texte numérisé non relu

Récit du maréchal Le Boeuf

KjiGOClAilON ENTRE L'EMPEREUR ET E. OLLIVIER. iH

3 octobre. De sou côté Kératry, tout à coup assagi y déclare qu'il ne se rendra pas le 26 à la Chambre : il ne veut pas que la lutte engagée entre le pouvoir personnel et les représentants de la nation se dénoue par une émeute ; le décret du 3 octobre, que Ferry avait considéré comme une insolence, est pour lui une capitulation; pour Jules Favre, quelques jours après, c'est un traquenard. La Gauche, réunie au lieu ordinaire de ses séances, confirma ((u'elle n'irait pas à la Chambre le 26 et ne fournirait pas au gouvernement Toccasion de se retremper dans une ba« taille : « Nous nous réservons, pour l'ouverture effective de la session. Alors, nous demanderons compte au pouvoir de la nouvelle injure faite à la nation. Alors, nous montrerons, par l'épreuve même qui se fait depuis trois mois, que le pou* voir personnel, tout en feignant de s'eflacer devant la réprobation pnhlique, n'a pas cessé d'agir et de parler en maitre. Alors, enfm, nous poursuivrons, sur le terrain du suffrage universel et de la souveraineté nationale, le seul qui subsiste désormais, Fœuvre de revendication démocratique et radicale dont le peuple a remis le drapeau dans nos mains fl8octol)rr). »

Toutes ces grandes phrases ne trompèrent pas la foule. Il n'y eut qu'un cri : « Ce sont des blagueurs et des lâcheurs! » Mon ancien concurrent, Bancel, fut déclaré indigne de son mandat et sommé de le déposer. 11 n'échappa que par la fuite aux reproclios violents qui raccueillirent lui et ses collègues, Peiietan^

L*EHPIRE LIBÉRAL.

Simon, Ferry, dans une réunion tenue à Clichy» Personne ne songea à reprendre pour soa compte l'émeute que désertait la Gauche. Victor Hugo comprit qu'au point de vue théâtral, ce déaoueiuent n'était pas scénique. il proposa ua dernier acte : « Une déclaration solennelle des représentants de la Gauche, se déliant du serment en face de la nation, voilà la vraie issue de la crise. Issue morale et révolutionnaire. J'associe à dessein ces deux mots. Que le peuple s'abstienne, et le chassepot est paralysé; que les représentants parlent, et le serment est aboli (12 octobre). »

L'opposition ne se délia prib de son serment, ce qui eût mis fin à son mandat et l'eût amenée en police correctionnelle, et le 26 octobre se passa dans la plus pariaite tranquillité. Vers la lin de la journée, l'Empereur se montra sur les boulevards et fut acclamé.

De loin j'avais suivi sans inquiétude cette puérile agitation. Je n'avais pas hésité à approuver le ^ouvornement, et je ju'attristais de l'attitude contraire prise par Girardin, dont on me rendait plus ou moins solidaire. 11 se mon* trait indul^^ent aux bravades de la Gauche. J'exprimai à Girardin ; ma désapprobation : « C'est avec tristesse que je vous vois emboîter le pas derrière Kératry. Ah! cher ami, si nous ne vou-

Ions pas de la révolution, ne tombons pas dans

ses pièges, et parce* que autre avis n'est pas suivi, ne poussons rien à l'exlrème. Soyons indulgents, bienveillants, patients. Je persiste à penser que le miiiislère a raison de ne pas convoquer. »

Girardin me répondit (30 septembre 1869) :

a Je n'approuve pas le défi révolutionnaire de MM. de Kératry et Raspail, mais je persiste à blftmer la maladresse ministérielle de M. de Forcade. — \ ous ùles au bord de la mer, regardant les Ilots bleus ; vous ne voyez pas monter, monter les flots verts de l'hostilité politique contre le gouvernement actuel, aussi inhabile, après le sénatus-consulte du 2 août, qu'il la été en 1867 après la lettre du 19 janvier. — Lorsque vous reviendrez à Paris, et revenez-y le plus tard possible, vous verrez quels progrès fait chaque jour cette hostilité. Le sénatus-consulte n'a rien détendu et quand le ministère ira vous chercher, je crains fort qu'il ne vous trouve trop tard et que le cabinet définitif ne soit plus assez fort pour endiguer la situation. »

Je lui répliquai : « Je vous trouve plus sévère pour le gouvernement que pour l'opposition et ce n est pas juste. Je sens très bien de mon coin que le flot monte, mais ce n'est pas à cause de la manière dont a été exécuté le sénatus-consulte; c'est parce que l'on veut une révolution, les uns en s'en rendant compte, les autres à leur insu. Dans une telle situation, il n'v a rien à faire pour moi. Les conservateurs me trouvent

Digitizeti

iU L'£MPIIi£ LIBÉRAL.

trop téméraire, les démocrates trop conciliant; les libéraux à la rigueur pourraient s'accommoder de moi, mais où sont ils ? Le jacobinisme V nous a infectés jusqu'à la moelle des.os^ et il vit et agit en nous, comme l'inspirateur souverain. Aussi suis-je, en effet, résolu à demeurer ici le plus longtemps possible et à ne me prêter à aucune combinaison ministérielle tant que rEiiipcreur n'exigera pas de moi que je marche à mes conditions. Alors j'irai au pouvoir comme on va au sacrifice, n'ayant d'autre visée que d'en sortir la tèie haute et frappé par devant. Ce n'est que lorsque ce peuple léger en sera à la question sociale et qull tombera aux mains des liquidateurs qu'il se réveillera. Jusque-là tout ce qu'on dit sera inutile. Et comment en serait-il autrement, puisque vous, l'ennemi théorique et pratique des révolutions, vous vous faites Tartisan le plus terrible, le plus efficace, le plus persévérant de la révolution, dans des articles plus véhéments que ceux du Réveil, et cela parce que vous n èles pas d accord avec le ministère sur l'infinitésimale question de savoir si un de ces parlements que vous méprisez sera réuni pour pérorer, un mois plus tôt ou plus tard! Ah! cher ami, si le gouvernail obéit & la vague, lorsque c'est vous qui le tenez, entre les mains de qui sera-t-il inébranlable ! » (5 octobre 1869.)

Gîrardin me répliqua une longue lettre pleine de récriminations contre r£mpire qull terminait ainsi :

NÉGOCIATION £NTRË L'£MP£R£UR ET £. 0LUV1£K. lift

n La preuve^ que j'ai raison et que vous avez tort, c'est votre lettre même qui exhale à toutes

les lignes la tristesse et le découragement. Si le gouvernement, depuis cinq mois^ n'avait pas accumulé les fautes que j'ai dû relever sons peine de n'avoir plus de lecteurs, vous ne senez pas découragé, car vous seriez dans toute Fardeur de l'œuvre à accomplir. Encore quel(|nes fautes et le verre qui est plein débordera. Alors tout changement de ministère sera tardif et vain ; il n'y aura plus pour répondre aux exigences impérieuses de la situation qu'un changement de gouvernement. 11 y a deux ans, le 19 janvier 1867, vous avez été un atout décisif dans le jeu de TEmpereur. yu'a-l-il fait de vous? Il a attendu que la couleur de la retourne eût changé. Vous êtes encore une figure, niais vous n'êtes plus un alout. Ne dites pas que la galerie qui assiste à la partie qui se joue entre le gouvernonir nl et Topposition est injuste. Non, ce n'est pas être injuste, quand on voit un coup mal joué, que de le constater et de le condamner. »

Je répondis derechef : « Vous avez raison de le remarquer : ma lettre était triste. Ce qui causait ma tristesse, c'est de vous voir redevenu l'instrument de la Hévolutioii, vous (]ui. niicuv que personne, pouvez mesurer les inuuenses désastres sociaux qu'elle amènerait. J'ai éprouvé de cette déviation aiitarit de chagrin que j'en ai ressenti, lorsque j'ai lu vos articles conseillant la guerre. Ne prenez pas toutefois cette tristesse pour de la défaillance. Je suis plus que jamais

affermi dans mes idées, dans mes résolutions, et, plus que jamais, je suis prêt de corps et d'esprit à poursuivre un combat contre la Révolution par la paix et la liberté. Je suis bien loin de croire la partie perdue* Après tout, on a beau embrouiller les chiffres, les Irréconciliables * n*ont obtenu eu France que 200000 voix. Ne m'abandonnez pas dans la route où vous m'avez vous-même appelé dès mes jeunes années; revenez à laduclrine qui a fait votre originalité. Alors vous mériterez de prendre rang au milieu de l'éternelle Constituante qui siège dans l'histoire, àcôté des véritables initiateurs politiques ; sans cela, vous ne serez qu'une brillante individualité sur laquelle se posera un éternel point d'interrofï:atîon. Quant àmoi, vous vous trompez lorsque vous me faites dans la main de l'Ëmpereur tantôt un atout, tantôt une simple figure : je ne suis qu'un homme de bonne volonté et d'idéaly égaré dans ce monde de la fraude, de la mauvaise foi et de la haine, et qui essaie de se tirer d'affaire le moins mal possible, jusqu'il ce que tous les partis, indignés de sa bonne foi obstinée, se soient accordés pour le renvoyer aux douceurs de l'étude libre et désintéressée, au repos de la vie intérieure, aux joies de la famille et de l'amitié. »

Le ministère, malgré son sénatus-consulte, son amnistie et son énergie récente contre les

menaces du 26 octobre, était très combattu. Les amiâ de houher considéraient ses membres comme des déserteurs, et les 116 voyaient en eux des intrus venant recueillii* la moisson qu'ils n'avaient pas préparée. Tous pensaient qu'il n'avait pas la puissance oratoire suffisante pour soutenir les chocs prochains d'une opposition si riche en orateurs. De plus la discorde TafTaiblissait. Forcade aurait voulu qu'on frappât la , presse et l'empêchât de [u-ovoquer aux rébel* lions. Chasseloup et Magne demandaient Timpunité absolue, mettant leur point d'honneur à laisser les journaux libres de tout dire et tout insulter, comptant pour les réprimer sur la réaction du bon sens public. Chasseloup, pour faire valoir son libéralisme, commiinuiuait, disait-on, au Journal de PariSy le récit des discussions de chaque séance du Conseil. Quoi qu'il en soit, on croyait généralemi iil t e ministère purement transitoire et ne devant pas larder à céder la place à un ministère nouveau dans lequel j'aurais, avec mes amis, le rôle prépondérant. « Chaque jour, ui écrivait Robert Mitcheil, voit nattre une combinaison nouvelle, un projet nouveau. Votre nom est mêlé à tout cela. Ou se ({uerelle, on se démène, on se bal presque. 11 n'y a qu'un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est qu'il n'y a rien de possible sans vous. »

Rouher disait tout haut : « En dehors de

moi, il n'y a qu'Ollivier qui puisse faire quelque chose. » L'Émpereur, Magne, Chasseloup et

T. ZII. 7.

même Forcade reconnaissaient la nécessité de

recourir à mes services. Seulement chacun entendait m'employer selon ses vues. L'Empereur aurait voulu m'introduire à la place de Duvergier, en conservant tons les antres ministres, sans prendreBuffet ni aucun de mes amis. Magne et Chasseloup voulaient s'adjoindre avec moi Buffet, Scgris et Talhouët, en écartant Forcade. Magne eût été chargé par l'Empereur de composer ce ministère et de s'assurer ainsi Thonneur de metti'e en pratique la responsabilité ministérielle dont le sénalus-consuite avait posé les prémisses en détruisant Tincompatibilité entre les fonctions de député et celles de ministre.

Chasseloup et Magne furent les premiers à agir auprès de moi. Ils me firent écrire par Kralz, homme fort distingué, depuis conseiller rélérendaire à la Cour des comptes, mon ami et celui de Maurice Richard, et dans la confiance intime de Chasseloup : « M. de Chasseloup se demande si le moment ne serait pas venu pour vous d'entrer aux affaires. Votre présence dans le Cabinet y apporterait la force et la confiance. 11 y a un programme à faire, une conduite à arrêter, il y a surtout à rassurer complètement le Grand Pilote, qui, lorsqu'il verra parmi l'équipage un pilote de votre taille, envisagera les points noirs sans inquiétude, et ne regardera plus en arrière pour y chercher les hommes auxquels il s était habitué et qu'il croit encore de sûrs appuis contre les flots irréconciliables. Il est donc néces-

KÉOOCIATION ENTRK L'EMPEREUR ET £. OLLiVlER. 119

saire de renforcer puissamment ceux qui veulent maintenir la liberté, et on pense que votre accession remplirait ce but. » (4 octobre 1869.)

Ma réponse fui nctle : « Un nunislèro ne peut durer qu'avec le double appui du souM rain et de la Chambre. Or, je ne suis certain ni de l'un ni de l'autre. L'Empereur est l)ienveillant pour moi et il me verrait avec plaisir aux alfaires» mais dans un milieu qui me contiendrait; il n'est pas résolu à m'y mettre dans un milieu qui me soutiendrait. Il m'accepterait comme ministref mais il n'est pas décidé à se confier à mon ministfh'p. Or, si je prenais le pouvoir, ce ne serait que par honneur et non par goût, uniquement pour obéir à une injonction du souverain vis-à-vis duquel je suis l'otage de mes idées. Quant à la Chambre^ j ignore ses dis|)ositions à mon égard, et dans cette incertitude, je ne saurais entrer aux a(T;ures sans une dissolution signée en blanc, ce que TEmpereur n'accorderait probablement pas. Je ne dis rien des autres parties du pro^M amme sur lesquelles l'accord ne serait peut-être pas plus aisé. iNe parlons donc plus de moi. Que le ministère actuel cuiilinue son (euvre de dévouement. Il n'est pas nécessaire que je sois dans ses rangs pour lui être utile; qu'il persévère dans sa pratique libérale et, si Ton veut s'en écarter, qu'il se retire avec éclat. 11 aura une belle page. Si l'on incline à un retour vers les réactionnaires» ma présence n'empêchera rien, mais l'Empereur

briserait lui-même sa couronne. 11 est évident que tôt ou tard, il y aura un choc dans la rue avec les Irréconciliables. Dans ce cas, je suis d'avis qu'on frappe ferme : mais pour être sûr du succès et surtout pour le légitimer, il faut que sur nos enseignes brille le mot de Liberté et que les autres ne puissent inscrire sur les leurs que celui de Révolution, » (7 octobre.) Schneider, secondant les efforts de son ami Magne, me télégraphia de venir à Paris (28 octobre). Je lui répondis : « Inutile. »

L'Empereur lui-même, à son tour, me fit écrire par Clément Duvernois, son journaliste : « Je viens de passer deux jours à Compiègne. L'Empereur est dans les dispositions d'esprit les plus sages, les plus conciliantes et aussi les plus fermes. Il me semble n'avoir ni regrets de ce qu'il a fait, ni illusions sur le résultat. On dirait un philosophe faisant une expérience. En vérité, quand on le compare à ceux qui l'injurient, à ceux qui veulent le renverser, il ne perd pas à la comparaison. Il parle toujours de vous avec affection, j'allais dire avec tendresse. Il a surtout pour vous une grande estime. Et vous, que pensez-vous de tout ce gâchis? Ne vous semble-t-il pas que l'heure est venue de défendre le terrain conquis contre ceux qui veulent perdre une fois encore la liberté? Votre courage n'est-il pas tenté? N'y a-t-il rien à faire contre ces gens, qui se cachaient dans l'abstention à l'heure du combat, et qui maintenant sortent de leurs tanières pour tourner contre

nous et contre l'Empire les armes que nous

avons obtenues et que rKin|ifre a (loniiées? N'y a-t-il pas un devoir à remplir envers le gouvernement pour ceux qui ont conseillé les réformes? On dit que la politique extérieure vous sépare du gouverne meut plus encore que la politique intérieure : il ne vous suffirait pas que TEmpereur fût éloigrné, comme il l'est, de toute guerre de diversion; vous seriez même résigné aux annexions des États du Sud si elles venaient à se produire. On dit encore que vous poseriez des conditions terribles si votre concours était jugé nécessaire. Moi, je crois vous connaître assez j)oui penser qu'il n'en est rien. Vous seriez aussi chaudement le défenseur d'une guerre waiment nationale que l'adversaire d'une guerre de diveibiun. Et quant aux conditions, vous ne choisiriez pas pour les faire dures le moment où la cause libérale aurait besoin de vous. Si d'ailleurs vous a\ez tant obtenu sans être dans les conseils, que n'obtiendriez-vous pas dans un commerce de chaque jour? Autant l'Empereur est instinctivement réfractaire au parlementarisme stérile du tiers-parti, autant il est accessible aux idées libérales et démocratiques. Allons, dites-moi que Saint-Tropez n'est pas la tente d'Âchille et que vous n'êtes pas avec ceux qui jappent contre l'Empire pour cette misérable affaire de la prorogation. — rosi-scn/jlum. — C'est de Compiègne que je vous écris, car l'Empereur, qui m'a fait appeler au moment où je fermais ma lettre, a bien voulu me demander de

rester encore un jour ici. Nous avons causé longuement de vous. Ah! si vous vouliez, quels services vous pourriez rendre ! L'Empereur m'a montré la copie de votre lettre à Girardin. C'est un chef-d'œuvre ! 11 n'y a qu'un mot qui effraie, c'est le mot Conditions. 11 est moins gros qu'il n'en a l'air, j'en suis certain. »

Je ne péchais point par excès d'exigence, mais plutôt par condescendance. Accepter Forcade, même dans un autre ministère que celui de l'Intérieur, était une cause de faiblesse. Je le savais, mais, appliqué à ne pas brusquer l'Empereur, et à Tempècher de se rejeter dans les bras de Houher, je me résignais à admettre un nom qui lui était cher. La concession, l'avouerai-je? m'était d'autant plus facile que l'impossibilité de son maintien ne tarderait pas à apparaître à l'Empereur lui-même, comme l'obstacle au remaniement ministériel indispensable. Une seconde lettre le lendomain précisa davantage la pensée à laquelle obéissait Duvernois : « Je vous écris de nouveau, car ma lettre d'hier écrite à bâtons rompus vous donnerait une idée insuffisante de la situation. C'était au début une lettre purement amicale, de ma st»ule inspiration. Après avoir causé de nouveau avec l'Empereur et (fune façon très précise, j'ai ajouté un posfscriptum à la hâte, voici donc la situation. Le Cabinet, tel qu'il est, ne durera pas jusqu'à la session; il ne sera pas remplacé par un ministère tiers-parti et M. Rouher rentrera triomphalement, si vous ne venez pas au secours.

Voilà la réalité. De même que le 19 janvier a

avorté parce que \uus n'avez pas pris le pou- * Toir, le 12 juillet avortera pour le même motif et nous irons aux aventures. Réfléchisse/ à tout cela; croyez qu'il dépend de votre réponse que TËmpereur vous fasse appeler. Ne poses pas (jtautre condition que relie détre mandé, et comptez sur votre iniiuence personnelle sur l'Empereur pour obtenir ce qu'il y aura à obtenir^ mais quand vous serez dans son cabinet de travail et pas avant. Vous aurez comme concessions ce que vous n'auriez pas comme conditions. »

Malgré ce que ces lettres avaient de pressant et de spécieux, je ne me laissai pas ébranler. Je maintins les conditions que j'avais indiquées à Chasseloup-L.iubal el jo ronclus : « Le mieux serait de laisser le ministère tel qu'il est jusqu'à la réunion delà Chambre; je lui viendrai en aide coutre les Irréconciliables ; les groupes et les partis s'organiseront, je serai amené à rompre avec la partie pointue du tiers-parti, ce qui me donnera plus de liberté dans mes allures. AlorSy natun llement, une multitude de combinaisons s'offriront et je me prêterai très volontiers à faciliter celle qui aura le plus de chance. L'essentiel pour 1 Empereur est de donner au pays l'assurance qu'il est sincèrement dans la voie [Kirlemenlaire. 11 n^y a pour cela que deux moyens : ou avant la session charger quelqu un de former un cabinet avec un programme déterminé, ou attendre les débats Je la Chambre alin d'appeler ceux qui auront groupé la majo--

L'EMPIRB UBËRAL.

rité autour d'eux. Cette dernière solution me parait la plus facile et la plus prudente ; si elle était adoptée, je ne refuserais nullement de m'entondre sur le programme avec l'Empereur, et de me iaire ministre in parlibus ou in petto* Le vrai est donc, non de fortifier le ministère actuel, ce serait un rapié<;age inefficace, mais de créer un ministère nouveau, avec la partie libérale du ministère actuel et la partie sensée des 416. Toute autre solution ne réussira pas. Il n'y a de doute dans mon esprit que sur i époque à laquelle ce nouveau ministère doit être créé* Je préférerais qu'on attendit la session. » (25 octobre.)

Les deux influences diverses qui essayaient d^agir sur mes déterminations s'ignoraient. Elles

ne se révélèrent l'une à l'autre que le jeudi soir 21 octobre, A Compiëgne, Chasseloup, de plus en plus inquiet des difficultés du moment, comprenant que par correspondance il n'obtiendrait rien de moi, confiait à Duvernois qu'il allait demander & l'Empereur de m^envoyer Kratz avec mission do m oiïrir le ministère de la Justice. Duvernois lui raconta qu'il agissait dans le même sens, et qu'à la suite de conversations avec l'Empereur, il m avait déjà écrit et attendait ma réponse. U trouva bon qu'on m'envoyât quelqu'un qui me dirait ce qu'il était difficile d'écrire, puis, dès le lendemain, il vint à Paris

NÉGOCIATION ENTRE L*BMPERfiUR ET E. OLLIVIER. 125

Toîr Kralz afin d'en obtenir qu'il se présentât

comme son euvoyé aussi bien que comme celui de Chasseloup. Kralz n y consentit pas et n'accepta de mandat qoe celui que l'Empereur devait lui confier par Cliusseluup. 11 se rendit à Compiègne le même jour, reçut confirmation officielle, et partit le 23 octobre pour arriver chez moi, à la Moutte, le 25 à deux heures du matin. Ses instances orales n'eurent pas plus de succès que ses instances écrites. Seulement, comme je me trouvais en présence d'une ollre faite directement au nom de TEmpereur, c'est à lui que je répondis : « Sire, Je vous remercie de la preuve de confiance <|ue vous voulez bien me donner et précisément parce que j'en suis profondément touché, je vous demande la permission de m expliquer avec vous en toute franchise. Je sais par expérience que cela ne vous déplaît pas. Si j'étais libre de suivre mes goûts, je prierais Votre Majesté de me laisser dans ma situation indépendante. Mais comme le pou-

voir n'est plus qu'un |)ùs(e de fatigue et de péril, je suis prêt à étouiïer mes répugnances, et à faire le sacrifice d'entrer aux affaires. Mais je ne me résignerai a ee saeriliee que s'il doit être prolitabie à mon pays. Aussi en indiquant loyalement de quelle manière je puis donner mon concours, je ne pose pas des conditions, j'indique le moyen de tirer de moi le meilleur parti possible. Mon accession pure et simple au Ministère actuel ne produirait aucun bon ell'et, je ne dis pas à Paris dont il n'y a plus à se préoc-

per que pour le contenir, mais dans la province qui ne veut que la liberté et non la Révolution.

Ctla tient à l'origine extra-parlementaire de ce cabinet et à la déception éprouvée par Topinion publique de ce que le soin de constituer une nouvelle admiiiisiraliuii n'ait pas élé confié à l'un des 116. Cependant il y a des éléments excellents qu'il serait peu sage de ne pas utiliser. Il y aurait donc lieu de constituer un Ministère nouveau, composé en partie des ministres actuels, en partie de députés pris parmi les 116. Parmi les ministres actuels on conser- ' verait Chasseloup, Magne et les ministres militaires. Les postes rendus vacants seraient occupés par des députés pris parmi les H6. Je n'ai (l'engagement avec personne, mais M. BufTet est celui qui me parait le plus indiqué. Ce point de départ posé, voici comment j'estime qu'il y aurait lieu de procéder : 1** Votre Majesté commencerait par s'entendre avec moi sur un programme formulé par écrit qui deviendrait la churU du nouveau ministère; désormais aucun ministère ne pourra se présenter devant la Chambre sans ce préliminaire, car dès son avènemeiit on lui demandera par interpellation de formuler ce qu'il veut, soit à l'extérieur, soit à Fintérieur, Je conçois ce programme ainsi : Lutte énergique, incessante, contre les doctrines et les pratiques révolutionnaires par la paix et par la liberté. La paix, c'est le respect du principe de non-inters^ention ou mieux le respect du principe des nationalités. La gloire de Y. M.

NÉGOCIATION ENTKE L'BMPBREUK ET E. OLLIYIER. 121

est d'avoir le premier proclamé la politique des nationalités; il ne faut pas qu'elle écoute ceux qui lui conseillent de rabandoiiiierpour revenir au principe étroit, stérile, des agrandissements territoriaux ou des équilibres factices ^ Trois questions étrangères sont ù considérer : TAUemagne, Tltalie, i Orient. £n Allemagne faut-il s'opposer à Tannexion (qui d'ailleurs n'est pas pi ochainc; des États du Sud ii la Confédéraliua du Nord? Ce sera à examiner si la Prusse veut opérer cette annexion par la force. Non^ sous aucun prétexte^ si cette annexion ne s'opère que par le vœu des populations.

« En Italie, il n'y a que la question de Rome. La résoudre en principe par le retour à la Convention du 15 septembre, et, jusqu'au moment où l'Italie nous aura donné des gages certains de sa volonté et de sa puissance de faire respecter cette convention, maintenir notre occupation. Au surplus toute conversation sur ce sujet doit être refusée tant que le concile œcuménique ne sera pas terminé. En Orient tout se réduit à savoir comment il faut se comporter vis-à-vis des nationalités chrétiennes qui s'insurgent contre la Porte ; ne pas les exciter, les calmer si on peut, mais leur être toujours bienyeillant et, si on est réduit à prendre parti, les

1. Ces paroles qui confirment tant de mes discours publics depuis 1867 démontrent la fausseté du propos qui m'a été attribué par une personne en état d'aliénation mentaU et qu'un bistorien sérieux ne devrait pas reproduire, « que je considérais la conquête du Rhin comme nécessaire à VBmpire

soutenir plutôt que les combattre. La liberté, * c'est les violences de la presse et de réunion courageusement supportées, tant quMI n'y aura pas péril de guerre civile et lutte dans la rue; l'article 75 de la Constitution de Tan Vlll modifié, les candidatures officielles abandonnées ; la loi de sûreté générale rapportée, un élément nouveau introduit dans Tadministration, les abus du népotisme et de la faveur arrêtés ; les principes de la liberté commerciale maintenus ; « Tinstruction publique et les travaux publics productifs largement dotés ; un système électif pour Paris et pour Lyon étudié ; la liberté communale étendue sans qu'il soit nécessaire d'abandonner aux communes la nomination des maires : il suffirait qu'ils fussent pi is au sein des conseils municipaux et qu'on ne les maintint pas lorsqu'ils ont perdu la majorité. Le vrai système d'élection est trouvé; c'est celui qui a été employé dans mon élection du Var. La sympathie, non l'appui du préfet et des maires. Si cela ne suffît pas, cx^st que les maires et les préfets sont incapables, ou que le candidat est mal choisi. L'intervention gouvernementale active et directe ne se justifierait que dans les cas extrêmes où une candidature serait un appel à la sédition et à la guerre civile. Si la Chambre n'approuvait pas ce programme, le Ministère serait autorisé à faire un appel au pays par une dissolution. Je n'indique naturellement sur chaque matière que les traits principaux. Dans un programme il ne doit y avoir rien de plus.

NÉGOCIATION ENTKE L'EMPEREUR ET E. OLLIVIER. i2Sf

Votre Majesté ayaal accepté ces idées, une note paraîtrait au Moniteur en ces termes : « Les mi- « nistres ont donné leur démission qui a été « acceptée. M. Kmilc Ollivîer a été appelé par « l'Empereur et clmrgé parlai de former un Mi- « nistère« ^ Muni de cette note et du programme , je me rendrais auprès des personnes aux-^ quelles je serais autorisé à recourir, et je leur dirais : L'Empereur m'a chargé de lui proposer un Ministère pour la défense de ce programme. Le Ministère constitué, les décrets de nomination paraîtraient au Moniteur dms la forme ordinaire. Lu date du 29 serait maintenue, [lour la réunion des Chambres. Dans ces conditions^ si Votre Majc sté le désire, je suis prêt à accepter le Ministère de la Justice et des Cultes. Sî Ton n'avait pas coin mis Tirréparable faute de ne ^ ' pas faire en 4869 les élections libres, ainsi que je l'ai conseillé en vain, je serais certain du succès. Aujourdliui je ne puis que l'espérer^, surtout si la providence nous enroîe quelquesunes de ces bonnes chances sans lesquelles les desseins les mieux combinés ne réussissent pas. Que Votre Majesté ne croie pas que je sois^ inspiré dans les avis que j'émets par une sotte infatuation personnelle. Je ne demande qu'è m'effacer, à me subordonner, et ce n'est que* parce qu'on a fait appel à mon dévouement que* je me suis cru autorisé à indiquer comment je crois pouvoir être utile. De toute autre manière je serais impuissant, je perdrais le peu de valeur que j'ai, je me déconsidérerais.. Je ne

L*EMPIRE UBÊRAL.

crois pas que l'Empereur eût lieu de s'applaudir d un tel résultat. Avant de terminer, Sire, permettez-moi une observation générale : une certaine portion du pays ne redeviendra raisonnable que lorsque, rassasiée des exagérations, épouvantée de rincertitude, elle aura de nouveau la crainte nullement chimérique, hélas! des désastres qu'une révolution amènerait; ne vous découragez donc pas et laissez la presse étaler ses provocations et ses ordures ; plus il y en aura, mieux cela vaudra. A la fin le pays lui-même se chargera d'arrêter la saturnale. Je sens déjà autour de moi le commencement de la révolte et de riiulignation. 0"oi qu'il arrive de cet échange d'idées, je vous serai toujours très reconnaissant, Sire, de votre pensée bienveillante h mon égard et j'aurai certainement Tocsion de vous le témoigner. Je vous prie, Sire, d'agréer l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués. (25 octobre 1869.) »

Cette lettre fut expédiée par Kratz à Chasseloup qui devait la remettre à. F Empereur.

Duvernois, ne voulant pas se laisser distancer, obtenait dans le même moment de l'Empereur d'être envoyé lui-même à Saint-Tropez pour me ramener à Compiègne. Il était persuadé que je ne résisterais pas au charme de l'Empereur et que, de près, je cédei^ais tout ce que je refusais

de loin. 11 irriva avec Maurice Richard le 27 octobre u une heure du maliu. Il me dit qu'il venait de la part de TEmpereur pour me ramener à Compiègne. Je puu\ais résister a Tinvitalion des ministres; il eût été inconvenant d'opposer un refus à l'appel du souverain. Le 29 a liiidi je me mis en runlo avec Maurice Richard, Kralz^ Duvernois, et le dimanche 31, à huit heures du matin j e tais k Paris.

De la gare, Duvernois expédia à rEin|H'reur un télégramme contenant ces mots convenus : « Je suis de retour. » A peine débarqué je reçus la visite de Chasselouj). 11 m ivoua qu'il n'avait pas envoyé à TEmpereur ma lettre programme parce qu'il l'avait trouvée trop exigeante, et il me la rendit.

J allai voir Girardio, fort étonné de mon ar-rivée. Il avait été gagné par Schneider & l'idée d'un ministère Magne et ma présence dérangeait ses calculs. Je ne pouvais pas lui apprendre que j'étais appelé par l'Empereur ; je lui dis simpleiiieiil que j'étais venu parce que mes amis voulaient s'entendre avec moi. « Votre femme, me jeta-t-il à brûle -pourpoint, désire-t-elle que vous deveniez ministre? — Elle en a horreur. — Ahl tant mieux! Alors vous êtes sauvé. » Ses prévisions étaient des plus pessimistes ; il annuiHjait une prise d armes révolutionnaire, en fixait le jour, le 3 novembre. Le 2, on déposerait un acte d'accusation contre l'Empereur; un irréconciliable jouerait le rolc de Manuel et se ferait expulser; le peuple se soulèverait. Deux

L*£MPIRB LIBÉRAL.

cent mille hommes marcheraient. Comme je

manifestais mou iiicrcdulité : « Demandez ii Pietri! » s'ccria-t-iL En le quittant j'allai visiter le prince Napoléon^ auquel je confiai le véritable motif de ma venue. Quelques instants après Pietri justement survint. « Vous arrivez bien à propos, lui dis-je, qu'y a-t-il de vrai, dans ce que vient de me laronter Girardin? — Il exagère, me répondit IMetri; il y a 2000 hommes exas** pérés prêts à tout. La peur du chassepot retient les autres; je suis tenu au courant par les chefs de groupes. Je crois à une collisiou, mais nous rétoufferons dans Tœuf. »

Le l**"^ novembre, Davernois m'annonça que l'Empereur m'attendait le soir même. Seulement, pour déjouer les indiscrétions des reporters blottis dans tous les coins de Compiegne, il me priait de ne venir que de nuit et enveloppé de manière qu'on ne me reconnût pas. A huit heures du soir j'étais à la gare du JNord, mes luuetttis enlevées, la figure masquée par un cache-nez. A Compiègne Pietri, en faction à la sortie de la gare, me donne un petit coup sur le bras et me conduit vers une voiture arrêtée dans Tombre. Nous entrons au chftteau par une cour de derrière, et à dix heures et quelques minutes je suis introduit dans le cabinet de l'Empereur. Il vient vers moi, me tend la main, me remercie de m'être dérangé, fait apporter du thé. Nous nous asseyons autour de la table sur laquelle on Ta servi, et nous commençons à causer. L'Empereur arrive tout

de suite au vif des choses : « La situation est grave, mais c'est la liberté qui est en péril, car le pouvoir a la force de se défendre et par rappel au peuple il peut tout reprendre : une émeute est prochaine, nous la réprimerons. Mais quelle sera ensuite la conduite la meil-* leure? Je désirerais connaître votre opinion sur ce point. — Après comme avant une émeute, Sire, et permettez-moi de dire en passant que je ne la crois pas probable, il n'y a qu'une conduite à tenir, c'est de rester dans le régime libéral inauguré par Votre Majesté. Votre gouvernemeiit n'a rien à redoulci d une attaque violente, et il ne peut supporter la discussion. A quoi cela tient-il? A la liberté? Non. A Tabsence d'unité qui, depuis le 19 janvier, énerve le pouvoir. Plus il y a de liberté, plus il faut de force dans le pouvoir. Mettre une presse déchaînée en face d'un ministère hésitant ou coml)attu, ce n'est pas du libéralisme, c'est de la défaillance. Croyez-vous que si j'étais aux affaires, je tolérerais une minute que M. Gambetta et ses amis préchassent impunément la révolte et qu'à la tribune, dans les journaux, dans les réunions publiques on piit se dire irréconciliable? Je ne ferais aucun procès de presse, c'est-à-dire d'opinion, mais je ne ménagerais aucun séditieux, où qu'il soit; à une condition toutefois, c'est que je fusse un gouvernement de liberté. Si j'étais un gouvernement d'équivoque ou de transition, je n'aurais pas cette audace. Aussi mon avis est-il que V. M. n'enlève rien à l'étendue de la li-

L EMPlllE LiBEUAL

berté, et (|n Vlle se contente d'ajouter à la vigueur du pouvoir en constituant un ministère homogène, suivant les règles constitutionnelles. 11 y a en France deux ou trois cents personnes à introduire, d'une manière ou de l'antre, dans la vie publique. Ceci fait, Tordre se rétablira. >»

Des généralités nous en vînmes aux questions particulières. Nous les examinâmes longuement. Nous ne dîmes que peu de mots sur TEspagne, dont je TU' m ( tais pas mùmc occupé dans mes notes. L'Empereur me parla avec affection du jeune Alphonse : sa restauration lui paraissait la seule solution désirable, mais, même pour lui, il ne gênerait pas la liberté d'un peuple ami et notre diplomatie continuerait à s'abstenir. Il ne me dit pas un mot de la candidature Hohen/ollern, pas même des démarches faites en mars à Berlin, par Benedetti. Moi-même, n'ayant jamais entendu parler de cette candidature, je n'avais pas de ligne de conduite à discutera son sujet. Les affaires d'Allemagne nous arrêtèrent au contraire beaucoup, u Notre politique, dis-je, doit consister à enlever à M. de Bismarck tout prétexte de nous chercher querelle, et de rendre belliqueux son roi qui ne l'est pas. Il y a deux tisons de guerre allumés, il faut mettre résolument le pied dessus et les éteindre : C'est, au Nord, la question du Sleswig, au Sud, celle de la ligue du Mein. Quoique très sympathiques aux Danois, nous n'avons pas le droit d'engager notre pays dans un conflit, pour assurer la tranquillité de quelques milliers d'entre

NÉGOCIATION ENTRS L'£MP£KËUR ET £. OLLIYIER. 135

eux injustement opprimés. Quant à la ligne du Mein, elle a été franchie depuis longtemps^ du moins en ce qui nous intéresse. Les traités d'alliance n'ont-ils pas créé l unificaiiun militaire de rÂllemagne et le renouvellement du Zollverein son unité économique? L'unité allemande contre nous est linie;ce qui reste en* core à faire, Tunion politique, n'importe qu'& la Prusse, à laquelle elle apporterait plus d'embarras que de forces. Quel intérêt avons-nous à empêcher les démocrates du Wûrlemberg et les uitramon tains de Bavière d'aller ennuyer Bismarck dans ses parlements puisque, au jour du combat, TAUemagne serait tout entière contre nous? »

L'Empereur avait écouté très attentivement^ sans m'interrompre , les longues explications que je résume. Quand j'eus terminé, il me dit: « Je suis de votre avis en ce qui concerne les Danois du Sleswig, mais en Allemagne il serait imprudent de se prononcer ouvertement sur le parti que i on prendra si la Prusse franchit le Mein; annoncer qu'on la laissera faire serait l'eiiliardir: dire que nous l'arrêterons, ce serait déclarer la guerre. 11 n'y a qu u garder le silence et, sans annoncer que nous nous y opposerons, attendre les événements. En ce (jui concerne Kome, il faut au contraire prendre un parti et évacuer le plus tôt possible. — Cela parait bien difficile. Sire, tant que le concile durera, car notre gouvernement doit mettre sou hoaneur à assurer sa liberté. — C'est vrai. »

A la discussion des idées succéda celle des personnes. L'Empereur reconnut qu'aucune

connbin<'\isoa n'était en ce moment possible avec Rouher : « 11 a eu tort de ne pas s'en aller après le 1 9 janvier. — Non , Sire , son tort n'est pas d'être resté, cV>l d'avoir exécuté mal les réformes. — Puisque nous parlons à cœur ouvert, continuat-il, je vous dirai qu'il y a deux de vos amis que je ne pourrais accepter: Napoléon et Girardin; ce sont deux esprits faux. Ue plus Girardiu ^ est un faiseur d'affaires ; il joue k la Bourse. — Je les défendis de mon mieux : « Je sui.^per.suadéque le prince ne nourrit aucun mauvais sentiment ni contre le prince impériaU ni contre l'Impératrice; ses impétuosités viennent souvent d'une activité qu'il ne sait comment employer. — C'est sa faute, il n'a profité d'aucune des occasions que je lui ai offertes. » 11 me cita TEspaguei la Crimée, l'Algérie, Tltalie. « 11 y a longtemps que j'ai dit de lui qu'il avait une activité sans but; il a de plus un esprit critique qui lui nuit beaucoup; quand les affaires s'embrouitlent il éprouve un mnlin plaisir. — Ne pourrait-on, dis-je, le niellre à Tépreuve une fois de plus? Ainsi, il se contenterait dans un cabinet que je formerais d'un ministère technique, celui de la marine par exemple. — S'il désire être ministre, il aurait dû se conduire de manière à rendre cela possible. II a fait tout le contraire. Pourquoi ce discours au beuat dans lequel il a opposé son programme au mien? » Je démentis que Girardin fût un joueur à la Bourse : actuellement son

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NÉGOCIATION JSNTRË L'ËMPËEËUR £T £. OLLIVIËR. 137

accession dans une combinaison parlementaire n'était pas facile, mais on pourrait le rendre

possible en remployant d'une nicuiière quelconque. Cela satisferait son ardent désir. « Je sais, fit l'Empereur, déjà du temps de ma présidence, sa première femme, qui avait beaucoup d'esprit, me tourmentait pour que je le fisse ministre. »

Il ne fui pas moins explicite sur une catégorie de personnes dont La Tour du Moulin lui parais- . sait le type, c'est-à-dire sur ceux qui, élevés avec Tappui de l'Empire, s'étaient tournés vers l'opposition dès qu'ils l'avaient sentie en faveur dans le public. « Ne m'en parlez jamais, je vous en prie! Lorsqu'un homme pour lequel je n'ai rien fait ou que j ai combattu vient à moi, je suis tout disposé à lui accorder beaucoup. Je ne capitulerai jamais devant ceux ([ui, me devant ^ tout, me combattent aujourd'hui atin d'obtenir davantage. D'ailleurs, qu'y gagnerai-je? Je comprends l'ambition, mais il faut qu'on la justifie par le mérite. » Et il conclut en riant : « Je ne suis pas assez malade pour jeter mon bonnet par-dessus La Tour du Moulin. »

11 fallut bien enlin en venir à moi. « £t vous, étes-vous décidé à me donner votre concours? — . Oui, Sire, si vous le croyez nécessaire. Mais il m'est impossible d'entrer au ministère avec Forcade : il représente le système des candidatures officielles que j'ai combattu, et qui est, en ce moment, le grief principal de l'opposition. — Je ne puis abandonner Forcade, ce serait recon^

s. XII. 8.

naître que toul ce que j'ai fait jusqu'ici est mauvais. Ce serait déserter ma majorité, et rendre la dissolution inévitable. — Si vous ne voulez pas abandonner Forcade, ce que je comprends, Sire, permettez-moi de ne pas entrer aux affaires avant la réunion de la session et la lin de la vérification des pouvoirs. Bien des combinaisons , difficiles aujourd'hui , seront aisées alors. En rentrant aux affaires en ce moment avec l orcade, je paraîtrais un déserteur de mes amis, un produit du caprice de Votre Majesté. » A ce mot il -m'interrompit : « Non, on trouverait tout naturel que j'aie voulu fortifier mon] gouvernement par votre accession. » Jlnsistai, et il finit par me dire : « Je me range à A ulre avis. Après tout, il me serait pénible de renvoyer déjà mes ministres ; dans un mois cela pourra se faire. »

Toute cette ( oiiversation, sans tension, sans solennité, s'était tenue sur un ton calme, enjoué, confiant. Lorsque j entendis sonner minuit, je fis le mouvement de ne pas fatiguer plus longtemps l'Empereur. Il se leva et me dit : c< Je suis heureux que nous soyons d'accord. » Puis^ il sonna Pietri.

J'étais parvenu à la porte de sortie, lorsque, mè rappelant et me parlant comme si j'étais déjà son ministre : « A propos, pensez donc au préfet de la Seine. 11 serait peut-être bon de le nommer ministre de Paris, afin qu'il puisse aller lui-même défendre son budget à la Chambre. Mes ministres l'attaquent souvent^

NÉGOCIATION ENTRE L'ËMPEREUE ET E. OLLIVIER. m

mais chaque fois que j'ai pu vérifier ces accusations j'ai trouvé qull avait raison.

A quatre lieures du matin, j'étais rentré chez moi sans que personne se fût douté de mon voyage. A midi, Duveriiois et Richard, les deux seuls qui lussent dans ma conlideuce, accoururent. Leur désappointement fut profond de ce que je ne fusse pas encore niiuistre. Lu Jeconvenue de Chasseloup et de Magne ne fut pas moindre. Le prince Napoléon se montra également affligé : il considérait 1 Linpire comme tellement malade, qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour employer les remèdes énergiques. Dans la lueme journée, Henri Germain vint me raconter qu'il avait causé dans son département avec beaucoup de paysans : « En dehors de TEmpereur, ils ne connaissent, me dit-il, que deux noms : Rouher qui est pour eux synonyme de Polignac, OUivier qui signifie progrès sans révolution. »

Le lils de La \ alette me renouvela la proposition qu'il m'avait fait parvenir à Saint-Tropez^ d'être le candidat de la Droite à la présidence : (t Schneider nous est odieux, me dit-il, et ce serait la meilleure manière de notifier à l'Ëmpereur que la majorité vous désire au gouvernement. » Je lui répondis que je ne demandais pas mieux que de contribuer & opérer un rappro-

chement entre les libéraux et la majorité, mais que je refusais de me laisser porter contre

Schiitider, qui avait tant contribué au succès de rinterpellation des 116. <( D'ailleurs ce n'est pas au moment de la lutte qu'il m'est permis de me paralyser au fauteuil de la présidence. »

Cbasseloup et Magne allèrent démontrer à TEmpereur qu'il m'avait laissé échapper beaucoup trop aisémrïit, et ils essayèrent de me ressaisir. Dès le lendemain, ils me tirent savoir que l'Empereur les priait d'avoir avec moi une nouvelle conférence. Magne m'exposa (jn il jugeait indispensable ma rentrée aux affaires avant la session; non pas tout de suite, ce serait donner aux journaux le temps de nous miner avant que nous eussions agi, mais vers le 25 novembre; il ajouta : « Nous avons ramené l'Empereur à cette n|)inion et il vous demande formellement d'entrer ainsi au ministère avec un de vos amis. L'Empereur a été surpris de votre refus, car Duvernois lui avait écrit de Saint- Tropez que vous étiez décidé à accepter, môme avec Forcade & l'Intérieur, Je répondis que toute insistance était superflue, et que, pour bien marquer ma résolution, j'allais repartir pour Saint-Tropez.

Le 2 novembre au matin, je reçus de Duvernois une lettre datée de Compiègne ; « J'ai eu ce «oir avec l'Empereur une longue conversation Il a été très satisfait de son entrevue avec vous, et son amitié pour vous s'est accrue. Mais croyez bien que je ne m'étais point trompé : d'un côté,

IffeGOCIATION ENTRE L'ËMPEEKUH ET E. OLUVIEK. 141

il se rend compte que le ministère actuel n'est pas assez fort; de Tautre il ne veut pas renoncer à M. de Forcadc. La raison qu'il en domif* est toujours la même : Le renvoi de M. de Forcade ne peut avoir qu'une signification : désaveu des élections, c'est-à-dire de la majorité, conséquemment dissolution inévitable* J'ai plaidé, j'ai discuté, mais nous en sommes toujours revenus au même point : u Pour plaire aux libérauXy dit-il, j'ai sacrifié MM. Rouher, Baroche, Vuitry qui avaient du talent ; maintenant on me deniande de sacrifier M. de Forcade. Pourquoi pas aussi M. Magne, car enlin M. Magne a adressé k ses agents des circulaires aussi dures que celles de M. de Forcade. » 11 constate aussi que de tous ses ministres, AL de Forcade n'est pas <celui qui vous désire le moins et que ce n'est pas non plus celui avec lequel vous seriez le plus en désaccord. » (4 novembre.)

Je répondis à Duvernois non moins catégoriquement qu ù Magne et à Cliasseloup :

a Non possumus. Plus je réfléchis, moins j'hésite. Prendre dans un ministère que je formerais d'anciens ministres serait une preuve do conciliation et de largeur d'esprit, m'annexer & eux serait une preuve de faiblesse ou de basse ambition. La majorité ne serait pas plus dubavuuée par la translation de Forcade au Commerce, que la majorité de 1863 ne l'a été par le renvoi de Persigny, immédiatement après les élections. Retirer Forcade de llntérieur est, certes, une concession moinsgrave que de congédier Rouher:

pourquoi, après avoir consenti à Tune, ne pas s& résigner à Tautre ? Pourquoi rester toujours entre

deux systèmes et ne pas accepter avec résolution les exif^eiices du régime constitutionnel? Que perdra l'Empereur à se montrer conciliant? Rien. Je ne saurais sans perdre toute ma force accepter la solidarité d'élections faites selon une méthode que j'ai déconseillée. Que diraient mes amis? Que diraient Lambrecht, Jan/é et tous ceux qui sont restés sur le champ de Lataille sous les coups de l'administration Forcade ? J\on possumifs. Iloiilu r reviendra? Mais croyez- vous que cela même soit si aisé? Ne serait-ce pas pour 1 Empereur une plus humiliante démarche que d'appeler un homme nouveau et le charger de former un cabinet? Au point de vue de Tamour-propre, il ne peuty avoir rien de plus dui pour 1 Kmpereurque le rappel de Houber. Et je doute fort d'ailleurs que Houher consente à venir autrement que comme ministre constitutionnel, avec un programme déterniiné. Donc, ffon jjossumifSf et je repars dimanche pour Saint-Tropez. » (2 novembre.) -

Toutefois, malgré la netteté de mes refus, afin qu'il n'y eût aucun malentendu entre l'Empereur et moi, je lui expédiai la lettre retenue par Chasseloup. avec ces mots : « Sire, en réponse a l'ouverture qui m'avait été faite le 25 octobre en votre nom vous avais écrit la lettre incluse : j'ai eu tort de ne pas vous l'envoyer directement. Il n'y a de précis que ce qui est écrit. La bienveillance avec laquelle voua

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Î^ÊGOCiATiON ENTRE L'EMPEREUli ET E. OLLlViER. lia

m'avez reçu m'encourage à mettre sous vos yeux cet exposé sincère de ma pensée. Je le fais avec d'autant plus de hardiesse, que Votre Majesté a agréé les raisons qui me décidaient à ne pas entrer actuellement dans le ministère. J'ai vu beaucoup de monde ces jours-ci, et j'ai constaté avec joie que la probabilité d une émeute s'affaiblit. »

En même temps, je fis connaître h Forcade le langage que j'avais tenu à FEmpereur sur son compte : « L'Èmpereur m'a mandé à Paris pour m'offrîr le poste de garde des Sceaux. J*ai répondu que cela ne m'était pas possible, vous demeurant à l'Intérieur. Sans doute, pour satisfaire aux exigences de Fopinion publique modérée, il est nécessaire de modifier l'article 75, d'abroger la loi de sûreté générale, etc., tout cela ne produira aucun effet si Ton ne prononce pas cette parole : « 11 n'y aura plus de candidatures officielles. » Je.ne puis donc entrer dans un ministère que si cette parole est prononcée, et vous ne pouvez le faire sans vous discréditer et affaiblir ce qui fait votre force autant que votre talent : la confiance qu'inspire votre loyauté. » (5 nov. 1869.) Forcade me répondit une lettre aimable et vague. 11 me proposait une ^entrevue. Elle eut lieu le 7 et fut très cordiale. Il n'insista pas pour me décider à devenir son collègue: il était sans inquiétude, ne réclamait aucun secours et croyait qu'en défendant des candidaUires officielles devant des candidats «rficiels, il obtiendrait de belles majorités; il

lU

terrasserait Témeute dont il ne doutait pas, et ajouterait à la victoire parlementaire le près-*

tige de T énergie matérielle.

L'Empereur répondit à la communication dit programme retenu par Chasseloup : « Mon cher monsieur Émile OUivier, je vous remercie de votre communication. Lorsqu'on agit loyalement comme nous le faisons tous les deux, il n'y a qu'avantage à se dire tout ce que Ton pense. Je me suis adressé à votre patriotisme parce que je suis persuadé que vous pouvez rendre un grand service au pays en entrant au ministère. Il s'agit de sauver la liberté par raffermissement de l'autorité et de sauver l'autorité par l'affermissement de la vraie liberté. Convaincu de la grandeur du rôle que vous êtes appelé à jouer, je dois désirer que vous entriez aux affaires dans les meilleures conditions, car si vous étiez amoindri votre action n'aurait plu» la même influence. D'un autre côté, je ne puis admettre des conibinaisons qui diminueraient ma force morale en incriminant ma conduite passée. Quelle est la situation? Dans les dernières élections tous les partis hostiles se sont coalisés contre mon gouvernement et ils ont attaqué, sous le titre de pouvoir personnel, lei» prérogatives constitutionnelles que j'exerçaislégitimement. Ces attaques n'avaient qu'un but^ mais elles partaient de mobiles différents. Les uns voulaient affaiblir le pouvoir dans Tespoir de le renverser, les autres, fils de la rue de Poitiers, voulaient empêcher le retour de

mesures qui les avaient blessés, telles que 1 affranchissement de litalie^ les réformes libé* raies, rétablissement des traités de coiuinerce. Us proclamaient la paix ù tout prix et me i epror chaient de n*avoir pas mis l'Europe en feu en attcKjiiaul la Prusse après la victoire de Sadowa. Uuelque factice que fût pour moi cette opposition, elle avait Tair, aux yeux du pays, d'un mouvement libéral, et je devais d'autant moins ) résister qu'il entrait dans mes idées, au com* mencement de la session ordinaire, de déve-^ lopper des réformes déjà introduites au 2i novembre et au 19 janvier. Mon progiumme a donc été au-devant de Tinterpellation des iii) députés, et le sénatus-coiisulte au delà de leur vœux. J'ai cru faire une chose utile pour le pays en donnant aux grands corps de l'État des prérogatives plus étendues, mais je n'ai entendu en aucune façon désarmer le pouvoir, désavouer mon passé, renier tous les hommes (jui m'avaient fideleiiK iit servi, ni renoncer à ma propre responsabilité devant la nation. Le sénatus-consulte réalise plusieurs des idées émises parce qu'on appelle le tiers parti, mais est-ce à dire pour cela qu'il faille répudier Tappui de la majorité du Corps législatif? Elle se compose en grande partie d hommes dévoués à mon gouvernement, et dont l'élection, loyalement, librement voulue, s'est faite cependant sous les auspices, sous la direction honnête et légitime du ministre de l'Intérieur. Uenvoy^r celui-ci avant la vérification des pouvoirs, avant

que la Chambre ail manifesté ses sentimeuLs^ ce serait jeter le blâme sur l'ensemble des opérations électorales, affaiblir l'autorité du plus grand nombre des députés et démontrer la nécessité logique d'une dissolution. De ces diverses considérations, il résulte que le ministre de r Intérieur doit rester, être pour ainsi dire le trait d'union entre le passé et l'avenir^ mais qu'il faut aussi que l'élément nouveau entre en grande partie dans la composition du ministère. Personne mieux que vous ne représente cet élément nouveau, seulement c'est à vous qu'il appartient de juger le moment opportun pour rentrer aux affaires. J'ai lu avec attention le programme que vous proposez et je l'accepte sauf les réserves suivantes : 1** Il me paraît en dehors de l'esprit et de la lettre de la Constitution de charger une seule personne de former un cabinet. Gela serait reconnaître Texislence d'un premier ministre, donner à la Chambre plein pouvoir sur le choix des ministres, tandis que, d'api'os la Constitulion, ils ne doivent dépendre que de moi, et que ma responsabilité s'exerce en présidant le Conseil. 2^ Je suis comme vous partisan des nationalités, mais les nationalités ne se reconnaissent pas seulement par l'identité des idiomes et la conformité des races; elles dépendent surtout de la configuration géographique et de la conformité d'idées qui natt d'intérêts et de souvenirs historiques communs. La nationalité allemande, pas plus que la nationalité française^ ne saurait corn-

MEGOCIÂTION £NTRK L ËMi'ERËUE KT £. 0LL1V1£R. 147

prendre tous ceux qui parlent la même langue. L'Alsace est française quoique de race germanique; les cantons de Vaud et de N( ucliàtel sont suisses malgré leurs affinités françaises. Certes, si le Sud de TAUemagne, consulté par le suffrage universel, voulait s'unir à la Confédération du Nord, il serait difficile de s'y opposer. Mais si la Prusse violait le traité de Prague, si les pro< vinces de rAiilriche voulaient en faire auiant, devrions-nous le permettre? Heureusement, d'ailleurs, ces questions ne sont pas à Tordre du jour, et elles sont trop graves pour être résolues d'avance sans savoir dans quelles circonstances ces événements peuvent éclater. Quant à la conduite à tenir vis-à-vis de l'Italie et de rOrienl, je suis complètement de votre avis. 3« La liberté de la presse et des réunions publiques est un mal qui exige un remède prompt et efQcace, car si on laisse toutes ces violences se produire impunément, elles amèneront des désordres dans la rue et, après avoir paralysé pendant longtemps le mouvement commercial et industriel, elles provoqueront une réaction qui sera un nouvel échec pour la liberté. Tel esty mon cher monsieur ÉmileOUivier, le résultat de mes réflexions. Vous le vovez, nous sommes bien près de nous entendre, et il ue faut pas que certaines susceptibilités, si légitimes qu'elles soient, viennent mettre obstacle à de grands desseins qui ont pour but le bien du pays. Croyez à mes sentiments d'estime et de sympathie. » (7 novembre.)

L*EMPIRE LIBÉEAL.

L'Ënipereur avait raison, nous étions bien

près (le nous entendre : ce qu il me refusait était peu. comparé à ce quil m'accordait. Sur la politique étrangère surtout la concession était éuoi'ine : des deux cnsus belli conslamment ouverts depuis 18ti0 sur la situation générale il renonçait complètement à Tun, celui du Sleswig^ et il retenait à peine cjuelqu»' chose de riiuli\\ puisqu'il me coocédait, conformément à ma constante politique, que nous no nous opposerions en aucune ntanière au passage du Meîn s'il s'opérait par la libre volonté des populations* Il n'apparaissait donc plus, dès lors, aucun sujet, prochain on éloigné d'unconflilavec TAllemagne, Je répondis à l'Empereur avec gratitude, sans toutefois renoncer à mes objections : « Sire, je suis profondément frappé de l'élévation calme et douce, de la sérénité simple qui respirent dans la lettre de Votre Majesté. C'est d'un sage plus que d'un souverain. Soyez bien persuadé aussi, Sire, que je sens la valeur du nouveau témoignage de conKance que vous voulez bien m accorder. Je ne connais pas de meilleur moyen de vous en remercier que de continuer à vous exposer mes opinions avec une liberté respectueuse. Mes idées ne sont peut-être paô justes, mais elles sont le résultat d'une consciencieuse réflexion et elles ne tendent (pfà la consolidation de votre gouvernement. J admets la définition si lucide que Votre Majesté donne du principe des Nationalités. Le droit des Nationalités n'est créé, ui par la conlurmité de la rac6

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et de ridiome^ ni par la simple configuration géographique : il n'a d'autre origine et d'autre

signe que la volonté des populations librement manifestée. Je considère donc toute insistance ^ur les affaires d^Allemagne comme superflue. Je ne suis pas non plus éloigné de la pensée de Votre Majesté en ce qui touche la formule : « M. X. . . est chargé de former un ministère. »

— Je ne voulais indiquer parla ni que FEmpereur renonce à sa responsabilité, ni qu'il abdique la présidence de son Conseil. Mon intention était siinpleuient de marquer rhoniogénéité du cabinet nouveau. Cette déclaration, qui me parait indispensable, pourrait être faite dans des termes autres que ceux que j'ai proposés; il suffirait de dire : « Les mmistres ont donné leur démission* M. X... a été appelé par l'Empereur. » — Quant h la presse et aux réunions publiques, il y aurait lieu de faire une nouvelle loi sur la donnée du droit commun : mais l'heure n'est pas propice, et tout en avançant, il faut avoir présent à l'esprit le sage précepte de Walpole: Quietanon mavere. 11 n'est pas bon, à propos de tout, d'éveiller sans cesse les mêmes questions et de supprimer la part du temps. La loi devra donc être provisoirement maintenue.

— La difficulté est de savoir si, renonçant aux errements actuels, on recommencera les pour- £iuites. — J'hésitais, lorsque j'ai vu Votre Majesté; je suis fixé aujourd'hui. Je suis convaincu que quelques moi« encore de liberté produiront plus pour raffermissement de votre

L'EMIUKK LIBÉRAL.

dynastie que les poursuites les plus implacables

et les plus multipliées. L opinion publique s'est réveillée et commence à faire la police des journaux. L'article de M. Sarcey : « Vous nous r ^ ennuyez » a eu un immense relenlièsement. Lisez-le, Sire, il exprime le véritable état des esprits. Si vous poursuivez, l'opinion cessera d'être sévère ; elle ne verra que la peine et oubliera le délit. Les Irréconciliables aux abois demandent eux-mêmes des poursuites pour arrêter la déconsidération qui les gagne et empêcher l'explosion d'indignation qui les menace* Voici ce qui échappe à un des rédacteurs du Réveil : « Touchons-nous à la fin de l'intermède de tolérance plus démoralisateur que Tapplication rigoureuse de la loi? » {Réveil^ 8 novembre.) — Onel avertissement! — La conduite efficace me parait donc celle-ci : Persévérer dans l'attitude actuelle à Tégard de la presse; retirer même le commissaire de police des réunions; laisser dire; seulement déclarer à la tribune ceci : « Nous ne laissons tant de liberté aux paroles, que parce que nous sommes décidés à réprimer avec fermeté les actes, et nous vous déclarons, messieurs les agitateurs, qu'au premier désordre dans la rue, nous ne nous contenterons pas de poursuivre les niais égarés, nous mettrons la main sur ceux qui, dans les journaux ou les réunions, auront provoqué directement, fussent-ils des députés comme Gambetta et Jules Simon. » Ce langage paraîtrait une faiblesse, tenu par des ministres

NÉGOCIATION ENTRE L KMPERËUR ET £. OLUVIER. 151

qui ne croient pas à la liberté. Il sera considéré comme un acte d'énergie, s'il est tenu par un défenseur de la liberté» et il produira, j'en réponds, bon ellVt. Je persiste à croire que le meilleur moment est après la vérilicatiou des pouvoirs, alors que j^aurai pu opérer comme dé[>uté la fusion du centre droit et du centre gauche et prononcer un ou deux discours. J'aurais Toulu rester à Paris, mais la situation n'est plus tenable : les iiuavellistes se jettent sur moi comme des nuées de sauterelles^ mes moindres paroles sont épiées, mille intrigues m'enve*loppeiil; je fuis ce milieu énervant, et avec d'autant plus déraison que je tiens à ne traiter cette affaire qu'avec Votre Majesté, et à tout cacher, jusqu'à ce que le coup éclate. Je vous remercie, Sire, des sentiments que vous avez la bonté de m'exprimer et je vous prie de croire que je vous suis sincèrement et alîectueusement dévoué. » (6 novembre.)

Je repartis pour Saint-Tropez le 8 novembre.

Le H, je reçois la lettre suivante de l'Empereur : <i Compiègne 9 novembre. — Mon cher monsieur Émile Qllivier, je vous remercie de votre lettre du 8, et j'adopte toutes les observations qu'elle contient, car elles parlent d'un cœur droit et d'un esprit élevé. Le moment de Tavènement du nouveau ministère devrait être le 25 novembre, environ, mais d'ici là, il faut que vous me signaliez les hommes qu'il faudrait introduire dans le cabinet. J*aî pensé à une personne qui serait très bien placée au

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Commerce s'il voulait accepter un ministère, c'est M. Napoléon Daru. Forcade consentirait à aller au Conseil d'État, parce que là il embrasserait toutes les questions et que ce changement ne ressemblerait pas à un désaveu de ma conduite; mais alors que faire de Chasseloup-Lauhat? Les questions de personnes sont les plus « ' diflieilos et souvent entravent les meilleurs projets. Tâchez donc de me proposer une combinaison qui puisse s'exécuter pruinptement en ayant d'avance le consentement des candidats sans ébruiter la combinaison. Je sais que je vous propose presque la solution de la quadrature du cercle, mais je ne crois rien d'impossible à votre courage et à votre sagacité. Croyez âmes sentiments d'estime et d'amitié. »

Cette lettre atténuait encore les dissentiments. Ma politique sur la presse était acceptée, Forcade quittait l'Intérieur, et, allant au-devant de mes demandes, l'Emperpur m'offrait luimême un nom de nature à faciliter ma tâche, du côté de mes amis, celui de Napoléon Dani. Je lui répondis aussitôt : « Je suis bien heu* reùx qu'un accord complet existe entre nous. Je me range ii l'avis de Votre Majesté, sur la date de la constitution du ministère et sur le poste à donner à M. de Forcade. J'avais pensé à Talhouët pour Tlntérieur, mais je n'ai pu le résoudre à accepter ce fardeau ; il m'a promis de prendre les Travaux publics. L'accession d'un homme aussi considérable sera d'un excellent effet. Napoléon ûaru est aussi un choix

excellent : je ferai tous mes efforts pour obtenir fioa assentiment. Il ne serait pas bien de congédier Chasseloup-Laubat après la part qu'il a prise aux dernières mesures. La difficulté est de trouver un ministre de l'Iatérieur. Je vais y penser et je prie Votre Majesté d'y penser de son côté. Le mieux serait un homme nouveau, jeune, ardent, mstis où le prendre ? On a si bien fait le désert autour de vous depuis quelques années! Mon départ de Paris a dépisté tous les soupçons, je reste encore un jour ou deux ici pour ne pas les réveiller par un retour trop brusque. Je serai à Paris mardi prochain. J'aurai assez de temps jusqu'au 25 pour vous proposer les noms. Du reste, si Votre Majesté accepte ceux que je lui indique, le travail est presque fait, bire, je fais un bien violent effort sur moi-même en acceptant de me jeter dans la mêlée ; je ne m'y décide que parce que j'ai foi en Votre Majesté. Je compte sur son appui contre les intrigues des autres, stir sa bienveillance pour mes propres défaillances. Nous traverserons des heures pénibles, mais avec de I honneur, de la persévérance, de la bonne conduite, nous triuujpherons. Quelle gloire sera la vôtre dans l'histoire, Sire, quand vous aurez fondé un gouvernement libre et barré le passage à la Révolution ! Je vous donne pour vous aider, dans cette entreprise digne d'un grand cœur, ce que j'ai de bonne volonté et d'intelligeûce, et je vous prie de croire que je vous suis bien affectueusement dévoué » (il novembre ).

Je continuai à envoyer mes réflexions à l'Empereur : « Sire, mes journées se passent à réfléchir. Or, voici ce qui m'apparaît de plus en plus clairement. Votre sénatus-consulte a été une transformation dans les choses; il faut que mon avènement soit une transformation dans les personnes. Tout en respectant les situations acquises, il faut que vous vous efl'orciez d'attirer à vous le plus grand nombre possible de jeunes hommes et de donner à ceux que vous ne pouvez employer tout de suite l'espérance d'être utilisés plus tard. Aussi, je considère comme d'un intérêt majeur de procurer une élévation éclatante, subite, propre à frapper les imaginations^ aux rares hommes de talent de trente à quarante ans que le dégoût n'a pas jetés encore dans les rangs du parti révolutionnaire. Voilà pourquoi je propose à Votre .Majesté la nomina-

V tion de Duvernois au sous-secrétariat de l'Intérieur. Voilà pourquoi je propose aujourd'hui

. la nomination de Philis. Philis a trente-huit ans ; il est avocat; ami et émule de Gambetta et de Ferry, il s'est séparé d'eux pourme rester fidèle. C'est un orateur vaillant et éprouvé qui ramènera avec énergie les jeunes irréconciliables avec lesquels il s'est mesuré déjà plus d'une fois. Sa nomination aurait sans doute l'avantage d'établir comme précédent que les sous-secrétaires d'État peuvent n'être pas choisis parmi les députés. On se réserverait ainsi un moven de révéler à la nation des hommes de mérite qui seraient dans l'impossibilité d'arriver au Corps législatif.

Appelez à vous la jeunesse, Sire^ elle seule peut sauver votre fils; les vieillards égoïstes qui

vous entourent ne songent qu'à eux. Ma principale préoccupation, tant que vous accepterez mon concours, sera de chercher partout des hommes, et, lorsque j'aurai trouvé celui qui pourra mieux que moi remplir mon office, je vous le désignerai moi-même, et je serai bien heureux de lui frayer la route. Cette régénération de votre personnel est urgente, sinon vous péririez d'inanition au milieu de la cohorte incapable et pusillanime de vos fonctionnaires, Il va de soi que je conseille de prendre ce qui est fort dans toutes les opinions ; mais ceux qui appartiennent à l'opinion libérale ont été jusqu'à ce jour proscrits avec une telle obstination, qu'il y a un long arriéré à solder à leur égard. Je vous prie, Sire, de me croire votre tout dévoué ex imô. Pour ne rien ébruiter, il suffit que je sois & Paris mardi. En quelques jours, dans l'élat où sont les choses tout sera terminé. »

Le 13 novembre. — Sire, j'ai prié M. Daru d'être à Paris mercredi à cinq heures et demie* Si j'échouais auprès de lui, Votre Majesté veutelle me perni ( t Lrc d'offrir le portefeuille du Com- . merceà M. Buffet? Je connais, mieux encore que vous, Sire, ks incoiivénients de ce persouiuige, mais il a fait avec nous la loi sur les coalitions; il n'est pas protectionniste, il est honnête, parle bien et jouit d'une réelle inlluence ; quant à ses inconvénients, j'en fais mon affaire et je m'ingénierai à en défendre Votre Majesté. Je

voudrais ne vous entourer que de personnes qui vous fussent agréables , mais nous sommes à l'entrée d'un défilé difficile et nous ne lefranciiirons qu en prenant chacun un peu sur nous. Après la session ^ si^ comme je Tespère, nos jeunes recrues se sont bien conduites au feu, vous pourrez arranger tout cela autrement, de manière à ne vous imposer le sacrifice d'aucune répugnance personnelle, »

Le dimanche 14^ je quitte de nouveau ma famille pour retourner à Paris. Je ne puis exprimer le serrement de cœur avec lequel je dis adieu au modeste cabinet dans lequel j'avais tant travaillé, et avec quelle désolation intérieure je vis disparaître derrière moi les petits arbres que j'avais plantés, la plage aimée sur laquelle j'avais promené mes rêves et mes réflexions, l'humble maison que j'avais édifiée péniblement, année par année. Je ne devais les revoir qu'après les désastres de là patrie et l'anéantissement de toutes mes espérances. A Gompiègne, maîtres et courtisans étaient ravis de ma détermination, Gonti écrivait à Duver^ nois : <( La conduite d'Émile Ollivier est celle d'un homme de cœur et d'un homme d'État, nous allons sortir, grâce à lui, de tout ce gftchis, enfin! » (Dimanche soir 14.) , Mardi 16, j'arrive à Paris. J'y trouve trois

JSÉGOCIATION ENTRE L K.\il'i:Uh:UK ET E. OLLIVIER. 151

lettres de l'Empereur en réponse aux miennes r (t Compiègne, 14 novembre. — Mon cher monsieur Emile Ollivier, j ai à répondre à plusieurs de vos lettres» et comme le temps est précieux je me bornerai à vous adresser quelques questions et quelques observations. Je crois cuninie vous qu'il faut laisser la presse et les réunions libres, mais en répri* mant cependant les attaques contre le gouvernement établi par la volonté nationale. Dans quel pays peut-on tolérer qu'on dise ouvertement qu'on veut renverser le pouvoir établi et mettre en doute la légitimité de son autorité ? Cesi nier Texercice régulier du suffrage universel. Je ne fais aucune objection à la nomination de M. Philis. il iaul rajeunir l'adininistration tout en tenant compte des droits acquis et des services rendus. Los sous-socrétain^s d'État ne pourront entrer en ionctiuns qu uprea le vote de la Chambre. Uuvernois étant nommé auparavant, il faudrait qu'il donnât sa démission de députe; ce qui serait un inconvénient. Je compte rentrer à Paris vers le 21 ou le 22. Nos rapj)orts deviendront |)liis faciles. Croyez ù mes sentiments d estime et d'amitié. »

« Mon cher monsieur Emile OUivier, je veux bien, pour avoir votre concours, former un nouveau ministère, mais il me répugne beaucoup de n'avoir que des ministres du tiers parti, car Ce pai li n'est pas l'expression de la majorité du Corps législatif, et plusieurs de ses membres compiotent avec les républicains et le duc d'Au-

L*EMP1RB LIBÉRAL.

maie. Je tiens essentiellement à trois minisires, Forcade, Le IUvaiÎ et itiguult. Quant aux autres, ' j'accepte MM. Talhouêt, Mège, même Buffet au Commerce. Arrangez le tout avec Forcade comme vous lenlendrez. Croyez à mes senliments d'estime et d amitié. » (IS novembre.)

« Mon cher monsieur Émile Ollivier, les ménagements que je veux garder vis-à-vis les ministres qui partent sont une garantie pour ceux qui entrent. Il faut donc qu'avant la publicité involontaire d un changement, ou ait créé une crise ministérielle et que tous les ministres m'aient donnr leur démission, c'est pour cela encore que je tiens tant à ce que le secret soit gardé jusqu'au moment voulu. Je vous écris pour vous prier de vous entendre avec M. de Forcade, et lorsque vous serez d'accoi d et que j'aurai approuvé vos choix, il faudra faire part à MagiKM't à Chasseloup de ce que vous aurez, médité et amener alors une crise ministérielle. Croyez, mon cher monsieur Emile OUivier, âmes sentiuK iits d'estime et d'amitié. »>

Nous étions loin du départ : mon accession au ministère Chasseloup avec un ami. L'idée de constituer un ministère nouveau était acceptée et j'étais auloris*"^ à y introduire quatre mes amis, Daru, Talhouët, Mège, même Buffet. La libertr* de la presse et des réunions n'était plus mise en discussion. Quant aux attaques contre le principe du gouvernement, il n'était pas plus dans mes vues que dans colles de l'Empereur, de les tolérer. Elles entraient dans

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NÉGOCIATION ENTRE L'EMPEREUR ET E. OLLIVIER. ia9

la catégorie des actes commis par la presse auxquels je n'entendais pas étendre le bénéfice de rimpunitéque je réclamais pour les opinions. La seule gêne qui me fût encore imposée, c'était rassociation avec Forcade. Elle n'était pas de * mince importance, mais là même j'avais obtenu quelque chose, puisque iorcade abandonnait le ministère de Tlntérieur.

Je fais dire partout que je ne suis pas arrivé^ je me renferme chez moi, ne recevant que les personnes munies du mot de passe. Je vois ainsi le prince Napoléon, Schneider, Forcade, Girardin. Schneider me rucuiite avoir écrit à l'Empereur quil ne consentirait à se porter à la présidence que si j'entrais au ministère. Forcade est mai au courant et ne comprend pas la situation. Je lui apprends que je suis sûr du concours de Talhouêt et de celui de Chevandier de Valdrome,el il est convenu avec lui que je vais solliciter ceuxdeDaru, de Bulfel et de Segris. Je vois Daru le 17, Buffet le 18. Je les mets sans réticence au courant, je leur donne connaissance du programme que j'ai soumis à l'Empereur et je leur demande leur concours. Ils me le refusent malgré ma longue insislance. Les raisons de leur refus sont résumées dans la lettre que j'écrivis aussitôt à l'Empereur (18 novembre). « Sire, j'ai commencé mes négociations sur la base que vous m'aviez indiquée : Le Bœuf à la Guerre, RigauU à la Marine, Forcade au Conseil d'État, moi à rinltritur, carte blanche sur le reste. J'ai vu hier Daru et aujourd'hui Buffet»

Tous les deux m'ont parlé de Votre Majesté avec respect. Quoique trouvant la situation très difficile, ils sont prêts à vous aider; mais tous les deux pensent qu'il ne s'agit plus de mesures plus ou moins bonnes à prendre, qu'il faut des actes indiquant que Votre Majesté adopte réso* lument, sans arrière-pensée, le régime parlementaire; on en doute dans le pays et c'est pourquoi des excès qui, autrefois, eussent rejeté tout le monde dans les bras du gouvernement laissent sinon indiilércnt du moins calme. L'un et l'autre conseillent d'à [ peler quelqu'un à former un vnliïhivvQ, de rréer fni vice-président du Comeil en cas d empêchement de l'Empereur, comme était Odilon Barrol sous la présidence. Enfin ils estiment tous les deux qu'avec Forcade, même au Conseil d'État, la situation ne sera pas tenable. Hors de l'Intérieur comme à l'Intérieur, s'il reste dans le Ministère, il sera oblige de s'expliquer sur les élections; son déplacement, qui aura été un commencemeiit de désaveu, n'aura servi qu'à amoindrir son autorité; là-dessus le Ministère se disloquera au lendemain même de sa constitution. Daru s'est expliqué à ce sujet avec une extrême vivacité. H Que l'Empereur no se préoccupe pas autant de la majorité de la Chambre, elle obéira à un signe de sa main ; qu'il pense à la majorité du pays, celle-là ne suivra que si elle est satisfaite, et elle ne le sera que lorsque le point d'appui du gouvernement sera porté vers le centre gauche. » Crojez-m'en, Sire, avec M. de Força .de

aucun ministère no pourra accomplir l'œuvre principale aujourd'hui, la constitution d'une majorité. Ceux que M. de Forcade, ou plutôt ses agents» a combattus per fus et nejm ne lui pardonneront pas où qu'il soit replacé ; ceux qu'il a soutenus, le sentant menacé, le souLiendront mollement, la Chambre se divisera et il ne se passera pas six mois avant qu*on soit accvilr à une dissolution ou à un coup d Élat. cf Quant au retour de M. Kouher, ont dit ( es deux messieurs, ce serait les trois quarts de la France se préci[)ilant dans parti nnululitiiiuaire. » On me dit que Talbouët, fort accommodant il y a quinze jours, pense maintenant comme Daru et Bufïet, i l je sais que, sans Talliuuët et BulVet, Segris n'acceptera rien. Buffet m'a fait remar* quer aussi que Magne et Gressier avaient écrit des circulaires pluscuuipromettantes que celles de Forcade. Âh ! Sire , quel mal vous ont fait vos ministres depuis deux ans, et quel malheur que mes supplications sur la manière de conduire les élections n'aient pas été entendues 1 Com* bien tout serait facile et combien au contraire tout est difficile ! Je crois que Voire Majesté sera obligée d en revenir à ce qui a été mon impression première : laisser le ministère se présenter devant les Chambres tel qu'il est composé. 11 est probable qu'il succombera. Alors vous aviserez. S'il ne succombe pas, si Forcade reste maître de lasiluation, ainsi qu'il en est convaincu, vous aviserez avec plus de facilité encore. Plus j'y réfléchis, d'ailleurs, plus je sens que le temps des

demi-mesures est passé. Si Topinion publique n'est pas vivement fouettée^ elle ne réagira pas. Arrêtez-vous définitivement dans la voie des concessions, n'accordez plus rien, serrez les freins, préparez*vous à reprendre Rouher malgré tout ou lancez-vous à toute vitesse dans le régime parlementaire; ne marchandez pas sur les détails, sur les formes et chargez quelqu'un de former un cabinet; vous n'aurez jamais été plus nécessaire qu'après six mois de ce régime. Ne vous blessez pas, Sire, de la liberté de mon langage, car vous savez que je vous suis dévoué maintenant du fond du cœur. » (18 iiovembre.)

J'avais demandé à Daru et à Butiét de rédiger chacun une note que j'envoyai à l'Empereur & Compiègue. La note de Daru était surtout dirigée contre le maintien de Forcade. ail y a à son égard des griefs particuliers et des récriminations sur lesquels on sera intraitable. Sa présence sera une provocation à un débat passionné sur les élections qui s'éteindrait naturellement faule d'aliments si le ministre n'était pas là; elle serait aussi un obstacle absolu à la formation de la majorité au sein du Corps législatif et parsuite caused'une dissolution prochaine qu'il est sage d'éviter, parce que ce serait une nouvelle cause d'agitations et de troubles. »

Segris n'étant pas à Paris, je le priai par télégraphe de venir. 11 me répond qu'il ne le peut pas, et que a s'il s'agit d'une combinaison minis^ térielle quelconque, sa raison se refuse à en voir une acceptable et possible avant la réu-

nion des Chambres et avant la vérification des pouvoirs ». Quel parti prendre? Ne tenir nul compte des exigences de l'opinion et, après avoir constaté le refus de mes amis, entrer résolument aux affaires avec Forcade, Clément Duvernois, Maurice Richard et Chevandier? Duvernois me le conseillait : « Chargé de préparer la formation d'un cabinet, vous aviez trois points à considérer : l"" Ménager la situation du tiers parti; 2** Viser à un effet d'opinion; 3"* Former un ministère capable. La première condition est remplie et vous êtes dégagé par Toffre de trois portefeuilles. La seconde, faites-moi le plaisiide comprendre que vous la remplissez à vous seul, vos honorables amis ayant fort peu de notoriété. Vous la remplissez d'autant mieux: que Forcade quitte llntérieur. Les journaux ne demandent rien de plus. Quant à la troisième, il me semble ([ue vous la rempliriez pleinement si, avec un bon garde des Sceaux, TOUS réunissiez Magne, Forcade et OUivier. 11 me semble que ce quadrilatère pourrait faire assez bonne figure. » Je ne me rendis pas. Si mes amis avaient refusé de m'aider à reconstituer un ministère, Forcade exclu à cause de Texcès de leurs exigences ou de dissentiment sur le programme, je n'aurais pas hésité à organiser sans eux une combinaison de la nature de celle que m'indiquait Duvernois. Je ne pouvais, sous peine de me déconsidérer, m'associer, sans leur concours, le ministre des dernières candidatures officielles.

J'allai chez Forcade lui annoncer Tinsuccès de

mes tentatives et lui dire mon impossibililé de faire un ministère avec lui. Il en parut médiocrement fâché. Je lui prédis qu'il tomberait coiiiiue Uoulier; il n'en crut rien. Après l'avoir quitté j'écrivis à r£mpereur « Sire, j'ai vu Forcade. Je lui ai exposé la situation. 11 a compris que je ne pouvais entrer seul ou à peu près sans avoir l'air do me rendre coupable d'une défection, et qu'il fallait, de toute néces- \ sîté, reprendre ma liberté d'action pendant la vérification. 11 est, du reste, parfaitement décidé à continuer son œuvre de dévouement, à affronter la Chambre, et il est sur de la majorité. 11 ne reste donc qu'à clore la 1 1 ise. Le Ministère ira devant la Chambre tel qu'il est et je resterai dans mon rôle de simple tirailleur. Demain je sortirai de ma réclusion, je déclarerai partout qu'il n'y a pas de crise et que le ministère est plus uni que jamais. Il vauL vraiment mieux voir les vagues se poursuivre et s'enrouler les unes aux autres que de former des ministères! Pardonnez-moi, Sire, cette boutade et croyezmoi votre tout dévoué. » (18 novembre.) L'Ëmpereur me répond le 19 de Compiègne : «Mon cher muiisicLir Emile Ollivier, je réponds à votre lettre du 18 et à <:elle de M. Napoléon Daru. La logique gouverne le monde et la conséquence forcée des observations de votre collègue serait la dissolution du Corps législatif. En effet, si les élections ont été si mal faites que le ministre de l'Intérieur ne puisse les défendre.

et que même sa présence dans le Cabinet soit un sujet de méfiance, il faut alors dissoudre une

Chambre dont la majorité a été élue sous les auspices de ce ministère. A part ce point fon^ damental, je trouve les observations de M. Paru très justes; le pays, je le crois, veut l'ordre et la liberté, mais il repousse les idées révolutionnaires. C'est pénétré de ces sentiments que je voulais relier le passé au présent, ne pas dt savouer ce qui s'est fait, mais marquer en même temps par l'adjonction d'hommes nouveaux une ferme intention de persévérer dans ma voie libérale* 11 ne s'agit pas pour moi d'amourpropre froissé; je me mettrai toujours audessus des petites passions du vulgaire parce que je n'ai en vue que le bien du pays» et lorsque je résiste à un conseil, je ne consull(* que ma raison et ma conscience et nullement ma susceptibilité. Que faire maintenant? Je l'ignore, je ne puis disposer de l'opinion et des volontés des autres ; il faut se borner à marcher en avant et enfin à tenir compte des manifestations qui sorliiout du Corps légishilif. Croyez, mon cher monsieur Émile OUivier, à mes sentiments d'estime et d'amitié. »

Lacriseétait terminée ef rilmpercur (il insérer au Journal 0//iciel du 20 novembre la note suivante: « Plusieurs journaux parlent de modificationsministérielles.LesLruits répandus à ce sujet sont dénués de fondement. » La Bourse, qui s'était mise à monter, baissa soudain. On comprit que la crise restait aiguë et qu un coup de despo-

L*£MPIR£ LIBÈKAU

tisme pouvait en sortir aussi bien qu'uu coup de liberté. Daru en fut particulièrement troublé*

Il était alors à la campagne, à Becheville. Il prend le chemin de fer et accourt chez moi : « Je suis inquiet de la responsabilité que j'ai assumée; peut-être ai-jo été trop absolu. Si le - Ministère actuel se représente devant la Chambre, l'irritation sera telle que dans trois mois il y aura dans Paris une insurrection dont rissuesera le triomphe du despotisme ou celui de ranarchie, deux calamités. Le départ de l'orcade de Tlntérieur serait déjà un commencement de satisfaction ; je viens donc retirer mon premier conseil et vous dire : « Entrez, môme avec Forcade si Ton accepte «avec vous quatre de vos amis. » Je lui raconte alors ce qui s'était passé entre Buffet et moi, et il part aussitôt porter à liulFct les mêmes conseils. Il ne changea pas sa résolution, et le ministère Magne, Chasseloup, Forcade se prépara à affronter la Cil ambre.

Ainsi, après de laborieuses négociations et de nombreuses épttres, nous voilà tous revenus à l'opinion que j'avais expiiniee dr> le premier inoment et que je n'avais abandonnée que pour ne pas me montrer intransigeant, à savoir: qu'aucune coml)inaison ministérielle ne pouvait réussir avant la fm de la vériUcation des pouvoirs. Néanmoins ce temps de pourparlers n avait pas été perdu. Bien des difficultés avaient été aplanies; la confiance entre l'Ëmpereur et moi s'était accrue, un accord à peu près

NÉGOCIATION ENTRE L'EMPEREUR ET E. OLLlViER. 167

complet s'était fait sur un programme ; l'alliance avec Foreade était irrévocablement écartée et rhypothëse d'une entente avec Daru et Buffet admise par l'Empereur.

Gambetta, Bancel, Jules Favre, Jules Simon . ayant été élus deux fois et ayant opté pour la province^ il y avait lieu de procéder à Paris à des élections complémentaires. Les députés de la Gauclie, battus quotidiennement en brèche, depuis leur reculade d'octobre, par les journaux socialistes et les orateurs des réunions publiques, craignaient que la lutte électorale ne donnât à la censure révolutionnaire Toccasion de se déchaîner encore plus contre eux.

Ils vouluK ut parer le coup par la publication d'un manifeste en deux parties ; l'une consacrée aux interpellations et aux réformes qu'on sou* tiendrait, peu originale, répétant tout ce qui traînait dans les journaux contre la proroga** tien abusive, les massacres de la Ricamarie, les candidatures officielles, les restrictions à la liberté de la presse^ d association, de réunion, enfin contre la loi militaire, « double menace contre la paix et la liberté ». L'antre partie, moins rebattue, contenait la condamnation du mandat impératif : « On a essayé de réhabiliter la > théorie du mandat impératif, on a répété que le député, mandataire de ses électeurs, leur res-

lait incessamment subordonné, et qu'il devait les consulter sur ses desseins et sur ses votes. On a même ajouté qu'il était leur justiciable; que, cité devant eux, il pouvait y être jugé et condamné. Les députés soussignés repoussent cette prétention comme fausse et dangereuse. Ils sont décidés à la combattre résolument. Le mandat impératif fausserait radicalement le suffrage universel en livrant Télu, c'est-à-dire la majorité des électeurs, à la merci d'une minorité usurpatrice*. » Cette condamnation du mandat impératif était juste, mais par d'autres raisons. Il serait la négation même du régime des assemblées. Le député est-il lié par son mandat, à quoi bon les discussions, puisque, quoi qu'on prouve, il est condamné à n'en tenir aucun compte? Tout l'appareil législatif devrait donc consister en une commission de recense* ment qui additionnerait les opinions exprimées dans les mandats et donnerait force de loi à celles réunissant le plus grand nombre de voix? Dans le régime des assemblées les professions de foi des députés ne sont que des opinions provisoires dont il leur est loisible et même obligatoire de s'écarter s'il leur est démontré qu'elles sont erronées.

1. Ont signé : Rancel, Barthélémy Saint-Hilaire, Beth- * mont, Desseaux, Dorian, Esquiros, Jules Favre, Jules Ferry, Gagneur, (iambeUa, (iainier-Pagès, Grévy, (iuyoL-Montpayroux, Léopold Javal, Kératry, Larrieu, LeCesue, Lefèvre- Ponlalis, Malézieux, Magnin, Marion, Ordinaire, Pellelan, Ernest Picard. Rampon-Lechin, Jules Simon, Tachard. (15 nov. i869.)

De violentes protestations accueillirent ce

Manifeste*. Après leur reculade d'octobre, oa avait appelé lâcheurs et blagueurs les députés irréconciliables^ après le Manifeste on les qua-liiia de iraiires. La siii;iiature de Gaiabetta surprit. 11 y avait quelques mois à peine, il avait placé le mandat impératif sous la sanction d'un serment solennel. Et maiutenanL il en laliliait la condamnation! Ainsi, dès son début, ce mattre des politiciens dévoilait un des traits caractéristiques de sa méthode : ne tenir aucun compte ni de ce qu'on a promis m de ce qu'on a

i. Les électeurs de Pari^ ^ou.>bii^ht' s font în dt^claratiou suivanto : « Vu ijue ce uianileslc, après une loiiîrue cuuinératiou de réformes jU 'imisct. par la gauche, mnrlul en luant le droit dos électeurs à diriger la conduite [.Miiii(jue de leurs élus: — ^ Il que toutes ces }»tuniessf»s de rt Inniics sont coLupiùlement vaines, » t <ju<* depuis di x-huit ans nus tlépules nous les renouvelltut ^aas aucun ré.>ultMt; — Vu que les doctrines émises dans ce maniTesle ■ (jne l^^-^ députés ne u rf^Iéveut que de leur conscicnci'; qu'ils n'uut ni injonr- « lions, ni ordres à recevoir «s .-^oul les durtriues méniesque nous combattons dans l'empire, et méueuL droit au pouvoir universel; — Et qu«' l i leveudicalion est la même runlre le pouvoir iéfji.-Nlatif que contre le pouvoir exécutil, si ct,'lui-là, comme cidui-ci, ost inlidèle à son mandat; — Vu qu**, les députés n'ayant vir élus qu'après avoir déclaré leur entière communion d'idées et de volonté avec nous, ils romi>ent le jiacte qui les liait à leur.N électeurs en venant anirmer aujourd'hui qu'ils relèvent de leur seule conscience ; — Passant nufre sur finjure qu'ils voudraient taiir dans leur inai!i[*"v|,> ;iu eoips eJe- foi al, en lui rtqnocliant, sans aucun fondement u ses vioIeiitt'> d«''maL'o^i(]Ut' > > ; — Passant outre é^'alement sur l'oubli complet des k lurnies sociales, — Nous déclarons ce manifesLe attentatoire à la souveraineté du p«nipfe, — Et proclanions hautement la nécessité du maudat impéralil» — Paiis» k VJ uovexubrû 1809. »

iait, ne cunsidérer que Tintérèt présent. On a plus tard appelé cela ropportuaisme. Comme on n'était pas encore habitué à ces virevoltes, on se scandalisa fort à Belleville. Et lorsque Gambeltavint y défendre dans une reunion publique la candidature de son ami Clément Laurier, on contesta sa présidence. Le vertueux cordonnier, <jailiard père, lui dit même en face qu'il avait trahi, aux applaudissements de rassemblée. L'esprit populaire paraissait tellement tourné ' à la révolution, que les insermentés en revinrent encore une fois à proposer des candidats qui refuseraient le serment. Delescluze fustigeait les malhonnêtes gens qui, en se déclarant irréconciliables, prêtaient un serment qui les classait parmi les réconciliés. Ils disent : <( J'ai prêté le serment exigé, mais je suis prêt à le violer. » — £h 1 farceur ! si tu trouves assez de complaisance au fond de ta conscience pour violer celui que tu prêtes à mon adversaire, qui m^assure que tu ne mentiras pas aussi aux promesses que tu m'as jurées à moi? — Que penserait le monde d une nation de citoyens qui^ considéreraient comme un titre de civisme un ser-* ment violé? » [Réveil du 9 novembre.) Il proposa que Ledru-Rollin, réfugié à Londres, fût porté comme candidat insermenté, dans les quatre circonscriptions. Sa proposition ne fit pas fortune. Ledru-Rollin se vit obligé de se désister de sa candidature, que, du reste, il avait défendue fort mal dans une pesante élucubration ; des candidats assermentés en rivalité entre

NÉGOCIATION ENTRE L'EMPEREUR ET E. OLLIVIER. lit

eux, se présentèrent dans toutes les circonscriptions. Pour la première, Rochefort, Hippolyte Carnot, Clément Laurier, Cantagrel ; pour la. troisième (celle où j avais été vaincu), Crémieux,' auquel mesancieus électeurs opposaient Pouyer-- Quartier que je recommandai par une lettre; dans la quatrième, Glais-Bizoin et Téloquent bâtonnier des avocats, AUou ; pour la huitième, Emmanuel Arago, Hérold, Lavertujon.

Dans ces trois dernières circonscriplious la lutte n'oiirit pas dMncident notable. Dans la quatrième, AUou fut déconcerté par Tappella* tion d'OlIiviéristc qu un lai jeta comme ou la jetait à tout politique ayant quelque sens commun. Il s'en défendit : « On a rapproché mon nom d'un autre nom associé à des souvenirs de jeunesse et de confraternité que je ne répudie pas. Depuis dix ans j'ai à peine vu celui dont on veut parler, et nous sommes largement, séparés. 11 a pardonné, je ne pardonne pas, je ne suis pas irréconciliable, mais je ne me réconcilierai pas. » J'aurais pu répondre en rappelant à mon ami AUou un certain dîner chez lui qui ne remontait pas à dix ans et dans lequel il m'avait exprimé d'autres opinions que celles d'une large séparation, mais le mot : çue je ne répudie pasj m'avait touché et je me tus.

L'élection de Rochefort fut le fait capital decette crise électorale. Rochefort avait fui ea Belgique une condamnation de droit commun.

Par conséquent, il n'avait pas profité de Tamnistie.

Les socialistes lui offrirent la candidature contre Carnot, le candidat de la vieille intransigeance^ et Clément Laurier, le protégé de Gambetta,qui représentait la jeune intransigeance. Rochefort accepte, prend le train pour Paris. A la frontière il trouve un mandat d'arrêt permanent contre lui', le commissaire de police le reconnaît, l'arrête et télégraphie à Paris : « Que dois-je faire ? » Le ministre répond (il était huit heures du matin) : « Maintenez rarrestation. )> C'était sagement répondu : le candidat, dirigé sur la prison la plus voisine, y aurait été gardé jus- (]u à l'expiration de sa peine; Belleville eût tempêté et l'eût nommé. Cela n eût pas été pis que ce qui est arrivé et le public aurait compris qu'il y avait en France une loi et un gouverne- ^lent pour la faire respecter. Mais l'Ëmpexeur, par un excès de chevalerie, considérant que la candidahire de Rochefort était dirigée contre sa propre personne, prescrit à Forcade de le faire remettre en liberté, et de lui laisser poursuivre son voyage sur Paris. Avant d'expédier cet ordre, Forcade réunit les ministres; ils conduent à l'unanimité qu'il faut prier l'Empereur de ne pas donner suite à son mouvement généreux, et Forcade va porter la requête à l'Empereur. Celui-ci persiste : « Si l'ordre de liberté n'est pas aussitôt envoyé du Ministère de l'Intérieur, je l'expédierai des Tuileries-. » Forcade

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