‹ L'empire libéralChapitre 28 sur 99 · AVEC L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

AVEC L'EMPEREUR

L'Empereur était rentré à Paris le 21 novembre, le jour des élections, en vue de rénieuie que sa police lui annonçait toujours. Le lendemain du scrutin, il me fit dire de venir le voir. Je ne le Irouvai ni ému, ni irrité, ni soucieux; il paraissait mieux portant, souriant : « Eh 1 bien me dit-il, nous n'avons pas pu nous arranger; c'était votre première impression; il vaut mieux qu'il en ait été ainsi. 11 est impossible de tolérer plus longtemps le dévergondage des journaux, et ce n'est pas à mon nouveau ministère à remettre en vigueur les lois sur la presse ; la chose doit être faite quand il arrivera. » 11 me parla ensuite de la nomination de Kocliefort,sans colère, avec compassion pour ceux c< qui se confiaient à de pareils hommes ». Du reste ses sentiments pour les classes populaires n'en étaient pas altérés. Il me dit encore :

« Je ne veux pour ministres que des hommes qui aiment le peuple ; j'ai eu le malheur de commencer par la vieille rue de Poitiers ; je ne voudrais pasfiiiîr par la jeune. » Au lendemain du soufflet que venait de lui donner le peuple de Paris, une telle sérénité n'est- elle pas digne d'admiration? 11 me pria de venir le voir désormais sans précautions, chaque fois que je le désirerais.

Je reçus bientôt après le billet suivant de Conti : L'Empereui a pensé qu'à la veille d'entrer aux affaires il était bon de vous y préparer par une connaissance approfondie du travail des partis et des agitations de toute sorte qui remuent le pays. A cet etïet Sa Majesté a décidé que les rapports importants de la préfecture de police vous seraient conuiiuniqués. » (25 novembre.) Évidemment TEmpereur était décidé à me prendre à mes conditions, et ce n'était plus qu'une question de jours. Un petit fait me démontra que, dans le monde bonapartiste, personne n'en doutait plus. Paul de Cassagnac vint me faire une visite. Tout en conservant ses opinions d'autrefois, il voulait, dit-il, faire sa paix avec moi.

Mais nu ministère nouveau ne pou\ ait vivre qu'avec une majorité, et alors se présentait un nouveau^ problème difficile à résoudre. Comment constituer cette majorité? La tendance d'une portion des 116 à repousser plutôt qu'à attirer les candidats officiels et à se constituer en un groupe, intransigeant à sa façon, dont le premier acte devait être une interpellation

hostile au Ministère, s'accentuait chaque jour dans les conversations et dans les journaux. Gomme ce groupe, même uni à la Gauche^ ne pourrait être qu'une minorité, j'aurais, en m'en rapprochant^ rejeté vers Forcade les députés douteux ou incertains prêts à se rallier & nous^ et j'aurais rendu la constitution d'un ministère libéral impossible sans une dissolution préalable. Or, comme à Daru et à Buffet eux-mêmes, comme à tous les gens sensés non préoccupés de pêcher en eau trouble, ou de devenir députés, la dissolution dans l'état d'énervement du pouvoir et d'agitation des esprits, m'eût paru une témérité grosse de conséquences désastreuses. Le pays n'y aurait rien compris et se serait demandé pourquoi on renvoyait une assemblée dont le seul acte important avait été d'exprimer & l'Empereur un vœu de réforme qu'il avait immédiatement exaucé. Je m'appliquai donc à déjouer les mauvaises dispositions de ce que j'appelais la partie pointue des 116 et de la réduire au plus petit nombre possible.

Dès la première réunion des 1 16, (26 novembre), le dissentiment éclata. Segris proposa de convoquor dans une procliaine séance les députés qui n'avaient pas signé Tinterpellation et qui en acceptaient la pensée. Cet appel ne nous exposait pas à être noyés dans des adversaires, puisque ceux-là seuls y répondraient qui se ralliaient à nos principes. Je soutins cette sage proposition et personne n'osa s'y opposer ouvertement. On examina alors si Ton procéderait par

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iÙYitation personnelle ou par appels collectifs dans les journaux. Cette dernière forme adoptée^ restait à fixer le jour de la réunion. Les pointus proposèrent le lendemain samedi 27. On leur répondit que Tappel serait dérisoire s'il était fait dans un délai si court, et par 27 voix contre 21, le dimanche 28 fut préféré. « Alors, s'écrie Chambrun en frappant sur la table, la minorité ^ se réunira ici samedi. » Tel fut le commencement du Centre gauche de 1870. On avouera qu'il ne fut pas très sérieux. Us en rougirent eux-mêmes, et s'empressèrent de déclarer qu'il ne s'agissait pas d'une scission, et que si la minorité se réunissait le samedi afin de mieux se concerter, elle se rendrait néanmoins ii la réunion générale du dimanche. La vérité est que les dissidents s'étaient reconnus et groupés, , et qu'ils attendaient un prétexte pour afficher UQe séparation, qui tenait à des mécontentements personnels, à des sentiments que j'aime mifMix laisser deviner qu'exposer. Ils comprenaient en outre que 1 accession des députés de ^ droite allait donner à ma politique de prudence une supériorité qu'elle n'aurait pas eue si nos délibérations étaient demeurées dans un cercle plus étroit.

Le dimanche 2S, à une lieure, ceux qui se présentèrent étaient si nombreux qu'aucun bureau ne suffit à les contenir. On se rendit dans la salle du Trône. Daru, désigné comme président, termine une allocution sur ces mots : « Noos voulons tous le maintien de l'Empire

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appuyé sur des institutions libérales et parlementaires : c'est le lien qui nous unit. Ceux qui veulent l'Empire sans des iastilulions parlementaires ou des institutions parlementaires sans TEmpire n'ont pas le droit d'être ici. Leur place est ailleurs. » D'Andelarre propose qu'une interpellation soit adressée au Ministère, dès Touverlure de la session, sur le retard de la convoca* tion et sur l'ensemble de la politique. Cette » motion^ combattue par Quesné, Vendre, Roui- , Itaux-Dugage, est appuyée par Keller en termes acerbes. 11 parla a des collt^ues auxquels on donnait l'hospitalité ». Avec tous les assistants^ je protestai contre cette expression : « L'inter- * pellation des 116 a été elVacée par le sénalusconsulte qui Ta satisfaite et même dépassée. Il n'y a donc plus de HO; il n'y a ni vainqueurs ni vaincus; point de collègues maguauinies donnant rhospitalité à des collègues humiliés. » Je m'attacliai à démontrer que rinterpellation devrait cire renvovée à la suite de la vérification des pouvoirs. Quelle serait la situation de cinquante de nos collègues non encore admis? Un députe sur l'élection duquel plane un doute a-t-il autant de liberté et surtout d'autorité que celui dont l'élection est validée? Sej^ris s'écria : a Au moment où l'on inaugure une ère de liberté^ qu'y a-t-il de plus nécessaire que de sé montrer juste? Qu'on interpelle les n^inistres sur leurs motifs à diilérer ht convocation de la Chambre, rien de mieux. Qu'on déclare qu'à jQotrc interpeilaiiou sera attachée une pensée

de blâme, c^est à quoi je ne puis m'associer. » Eslancelin essaya de réfuter ces réflexions si ^ justes. Âmi noioire de la famille d'Orléans* il inspirait des défiances, et quand il parla de la nécessité de défendre l'ordre et la liberté, il fut bruyamment interrompu : a Dites TEmpire. » — « II ne peut y avoir aucun doute sur ma pensée, répondit-il, j'ai prêté serment à l'Empire, je resterai fidèle à mon serment. » La proposition d'AiiJelarre mise aux voix ne réunit que 21 suffrages. Une quasi-unanimité accueillit mon projet de résolution : a La réunion pense qu'une inlerpellation devra être adicssée au Ministère pour qu'il fasse connaître à la Chambre les principes de sa politique et les motifs qui lont décidé à retarder la convocation du Corps législatif. Mais elle croit que ce serait manquer à ce qui est dû aux collègues dont les pouvoirs n'ont pas été vérifies (jur de poser une interpellation avant la vérification des pouvoirs. »

Daru n'accepta point cette décision et prit rang parmi les dissidents.

Le lendemain 29 eut lieu Touyerture de la session. Les députés y furent inlniis sans i\n\formes. Je profitai de cette immunité sans l approuver^ car il n'est pas digne d'abandonner dans les moments diffi( il( s une coutume des jours de force. Le discours de l'Empereur fut

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très noble, un peu mélancolique. — Il y eut un frémissement d'émotion, lorsque le souverain, de cette voix sonore qui remplissait sans peine rimmense salle, dit : « Il n'est pas facile d'établir en France l'usage régulier et paisible de la liberté. » L'enthousiasme fut général lorsque, accentuant chaque syllabe, il jeta ces mots fermes : <( La France veut la liberté, mais avec Tordre; l'ordre j'en réponds. Aidez-moi, Messieurs, à sauver la liberté. » Il poursuivit : « Entre ceux qui prétendent tout conserver sans changements et ceux qui aspirent à tout renverser, il y a une place glorieuse à prendre. Si de l'Intérieur mes regards se portent au delà de nos frontières, je me félicite de voir les puissances étrangères entretenant avec nous des relations amicales. Les souverains et les peuples désirent la paix et s'occupent des progrès de la civilisation. Quelques reproches qu'on puisse faire à notre époque, nous avons cependant bien des raisons d'en être fiers. Le Nouveau Monde supprime l'esclavage ; la Russie affranchit les serfs; FAngleterre rend justice à l'Irlande; le bassin de la Méditerranée semble se rappeler son an* cienne splendeur, et de la réunion à Rome de tous les évêques de la catholicité on ne doit attendre qu'une œuvre de sagesse et de conciliation. Les progrès de la science rapprochent les nations : la France et T Italie vont se donner la main à travers le tunnel des Alpes ; les eaux de la Méditerranée et de la mer Rouge se confondent déjà par le canal de Suez. L'Europe

entière s'est fait représenter en Egypte à Tinauguraiion de cette entreprise gigantesque, et si aujourd'hui llmpératrice n'assiste pas à Touverturc des Chambres, c'est que j'ai tenu à ce que, par sa présence dans un pays où nos armes se sont autrefois illustrées, elle témoigoàt de la sympathie de la France pour une œuvre due à la persévérance et au génie d uu Franrais. »

A rappel des députés pour le serment, le nom de Rochefort fut accueilli par une explosion d'hilarité à laquelle TKmpereur ne s'associa point. A la sortie quelques lazzis aux sénateurs, quelques cris : « Vive Rochefort », et ce fut toute l'émeute formidable en vue de laquelle Forcade armait sa police et ses canons et sur la répression de laquelle il comptait pour se muinienir.

La session s'ouvrit au Sénat avec un certain

éclat : le public fut admis pour la première fois à assister aux séances. Les sénateurs siégeant en uniformes, elles eurent un caractère plus imposant que celles du Corps législatif. Un intérêt particulier naissait des débuts de Rouher comme président. Il avait à faire l'éloge des sénateurs décédés pendant les vacances, et notamment du maréchal ÎNiel et de Sainte-Beuve. Sainte-Beuve était mort le 13 octobre; ses funérailles avaient été purement civiles. Rouher présenta un tableau saisissant de la vie militaire du Maréchal. U loua beaucoup en Sainte-Beuve le littérateur, mais comme il était peu familier avec ses écrits, en leur promettant une longue

gloire, il ne sut pas caractériser justement ce bénédictin de rÉpicurisme, subtil dans l'analyse, exact dans l'information, délicat dans le goût, moraliste perspicace, écrivain raffiné, hislorien psychologue admirable, s'intéressant même au sublime, mais s'en effarouchant et le fuyant vite dans les admirations moyennes, non incapable d'enthousiasme, mais habituellement fixé en une clairvoyance chagrine dont la sécheresse glace. Son style a des qualités de pénétration et de souplesse, de familiarité subtile et d'agrément ingénieux; on n'y retrouve pas^ comme le dit Rouher, « les lignes fermes et précises de La Bruyère » et encore moius « les couleurs imprévues et saisissantes de Saint- Simon ». Rouher apprécia sévèrement Tinter- Ycutioii passionnée de Sainte-Beuve dans les débats du Sénat : « Il n'avait pas la prétention à la réputation d'orateur, il ne se livrait pas à la parole vive et improvisée ; il abordait la tribune avec des discours écrits et les lisait d'une voix peu accentuée, presque timide. Dans ces discours renaissait Fesprit d'intolérance oppressive qui a caractérisé les siècles passés. Les libres penseurs étaient, à ses yeux, des victimes et des persécutés. N'était-ce point méconnaître les temps et les faits? Où est l'obstacle légal à l'exposition des doctrines même les plus hasardées? Owslle entrave arrête dans leur essor les hardiesses de la science, les blasphèmes de la libre pensée?» Il jeta un blftme attristé sur ses obsèques civiles : « Ah ! oui, il convient au peu.

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que nous sommes de quitter cette terre modestement et sans bruit; mais pourquoi, parvenu au terme, marquer son départ par une suprême témérité?.*. »

Dès l'ouverture des séances, au Corps législatif, la Gauche déposa quatre demandes dln-

terpellaiioii, sur les troubles de juin, sur Aubin et la Ricamarie, sur les candidatures ofticielles, sur les retards de la convocation. Un projet de Jules Favre déférait exclusivemeat le pouvoir ' constituant au Corps législatif, dépossédant du même coup le Sénat, l'Empereur, le peuple. D'Andclarre déposii rinterpellation du Centre gauche sur les retards apportés à la convucation de la Chambre.

Le premier discours de Rochefort ne fut pas plus oratoire que ceux de ses réunions publiques. Il contenait cependant déjà une attaque. Il demanda que le service de sûreté de la Chambre, Jusque-là conlié à la troupe de ligne, le fût désormais à la garde nationale. « Comme sous ce gouvernement nous sommes toujours exposés à des surprises, il nous faut une garantie sé* rieuse. ^ Quelques jours après il présenta avec son ami Raspail un projet de réformes générales : les maires élus par le Conseil municipal; l'impôt progressif unique ; le service universel de 20 à 50 ans, chaque soldat résidant chez lui

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et exercé seulement trois heures par jour ; les officiers élus*. Forcadé, épisodiquement ayant fait une allusion ironique à ce projet, Uochefort, sous prétexte de rectification au procès-yerbal, en profita pour insulter l'Empereur : « Le ministre a cherché à ridiculiser le projet de loi qui vous a été présenté hier par le citoyen Raspail et moi. Je tiens à constater qu'il ne fait que continuer le système inauguré par le chef de l'État. A l'ouverture de la session, le chef de TÉtat a cru devoir ricaner et m'insulter (c'était faux). Si ridicule que je puisse être, je ne me suis jamais promené sur une plage^ avec un aigle sur l'épaule et du lard dans mon chapeau. » Le membre de la Chambre des cuinniunes qui se serait permis de telles irrévérences envers le souverain eût couché à la Tour de Londres. Et Yoilà pourquoi l'Angleterre est un pays libre. La Chambre se borna à pousser quelques exclamations, le président & dire : « Je ne puis vous laisser continuer, ceci n'est plus une discussion. » Il n'y eut pas même un rappel à Tordre ^ La nomination des bureaux provisoires amena de nouveaux liraillements entre les députés venus de côtés opposés qui s'étaient réunis dans la signature de l'interpellation des 116. Certains membres de la Droite ne prenaient point leur parti d'être absorbés par notre groupe libéral. Ils voulurent nous absorber à leur tour et prirent Tinitiative d'une convocation afin d'arrêter

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