juUlet IbOy
Le bruit se répandit que seul Persigny couseillait la résistance et se déclarait prêt à en prendre la direction. Je voulus m'en éclaircir. On exagérerait (mi (lualifiant Persif^ny d'homme d'État de premier ordre; on serait au-dessous du vrai, si on ne voyait en lui qu'un politique médiocre. Sa supériorité était iiiU iiiiittente ; à son heure il avait des lueurs aussi hautes que celles d'un Lamartine; à d'autres moments il s'égarait là où le plus vulgaire des esprits eût marché droit. Une àme altière n'aurait pas adopté pour deVise : « Je sers », mais une âme basse l'eût fait encore moins: elle eût servi sans le dire. Persigny n'était ni allier^ ni bas ; il savait se plier, mais il savait se redresser ; il était rébulu et appréciait le courage, la générosité, le désintéressement, toutes les belles allures. Nous nous étions côtoyés souvent sans rien nous dire. Un soir je dînai avec lui chez mon ami Didier. Dans des conversations familières, une sympathie véritable s'établit entre nous, et, depuis, quand nous nous rencontrions, nous causions librement des affaires. Je me crus donc autorisé à l'interroger directement sur lesintentîons qu'on lui prêtait : « Monsieur le duc, j'entends répéter de divers côtés que, depuis les élections de Paris, vous prenez parti pour la politique réactionnaire. Je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, mais je me risque à vous adresser une prière : au lieu de rêver un retour en arrière, ralliez-vous, avec votre réso- Ir.fioa habituelle, à la politique constilulion-
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nelle et libérale. Ne vous effrayez pas des irré^ conciliables. Ils ont déjà baissé leur ton; ils le feront bien davantage à la Chambre; même biir le coup d'Klat, ils ne poTin ont que répéler plus ou moins ce qui a été dit avant eux. Les violences de ces messieurs n*ont été qu'une séduction électorale à TeiiilToit de ce bon et pauvre peuple, qu'à Paris, comme autrefois à Athènes, on pipe avec des déclamations creuses et amuse avec des osselets. Plus que des irréconciliables, il est urgent de se préoccuper de la masse flottante anxieuse et mécontente. Or, cette masse ne peut être conquise ou ramenée que par la politique constitutionnelle et libérale. Ne voyez dans cette démarche qu'une preuve de rimporlance que j'attache à votre opinion, et agréez Tassurance cordiale de mes sentiments de haute considération. » (Paris, le 31 mai 1869.) Persigny me répondit le 3 juin : « Cher monsieur, la démarche que vous faites auprès de moi est trop honorable, elle se justifie trop bien par'Tétat de trouble et d'anxiété où se trouve Tesprit public, pour que j'hésite un instant à serrer avec sympathie la main d'un homme dont le talent et le courage émiueats peuvent devenir si utiles au pays. Je vous répondrai donc de la manière la plus franche. On vous a trompé sur mes véritables sentiments. Assurément, je n'ai pas conseillé l'acte du 19 janvier et vous le savez mieux que personne. Je dois même dire que, dans Tordre de mes idées, je concevais tout autrement les formes à
donner à la liberté. Mais, quelles que soient mes convictions, je suis trop dévoué au pays comme à l'Empereur pour ne point placer le sentiment public bien an-dessus de mes opinions propres. Je n'ai d'ailleurs jamais cru et je ne croirai ja- vmais qu'un gouvernement qui s'appelle Napoléon ne puisse supporter la liberté n'importe sous quelle forme. Si le plus grand principe d'autorité connu dans le monde avait quelque chose à redouter de la liberté, ce serait àdésesperer de la France. Ce n'est donc, à mes yeux, ni la loi de la presse, ni la loi des réunions, ni les autres concessions libciales de l'Empereur qui peuvent expliquer le désordre moral de ces derniers temps. Sous le régime nouveau inauguré par l'Empereur, le mal, selon moi, vient , des hommes et non des choses. En eifet, ce n'est pas la loi de la presse, par exemple, qui a improvisé la popularité de M. Gambctta, mais la faiblesse inconcevable qui, en permettant à un jeune avocat de braver TËmpire tout entier sous les veux mêmes de la iustice, lui a donné vis-à-vis du peuple les bénétices de son audace. Ce n'est pas non plus la loi des réunions qui a démoralisé une partie du corps électoral, mais l'attitude de l'autorité qui, en laissant outrai^rr, dans les réunions publiques, le souverain, la religion. la famille, la propriété, au lieu de faire respecter la loi résolument, a transfox^mé un instrument de liberté en un instrument de licence. 11 faut donc le reconnaître : ceux qui acceptaient le programme libéral de TEmpe-
reur sans la volonté ou le courage de le faire
réussir, ceux qui se bornaient à assister au jeu des libertés nouvelles en spectateurs inertes ou indifférents, comme s'il s'agissait d'une expérience de chimie, ceux enfin qui, à chaque soubresaut de la matière en fermentation, rejetaient la responsabilité sur l'Empereur, au lieu d'accuser leur propre faiblesse, ceux-là, sans s'en rendre compte, trahissaient la liberté plus que les fauteurs de désordres eux-mêmes. Or, ce n'est pas ainsi que se fonde la liberté. En V réalité, et quoi qu'on en dise, il n'y a pas de pays plus facile à gouverner que la France; mais h une condition : c'est que le gouvernement soit honnête, intègre, courageux et résolu; en deux mots, juste et ferme. S'il est, en même temps, juste et ferme, estimé et craint, il peut supporter toutes les libertés, braver tous les périls, se relever de tous les échecs; car, aux yeux du peuple français, qui estime plus le caractère que l'esprit, il n'y a pas d'erreurs, il n'y a pas de fautes qu'un grand cd'ur ne puisse racheter. Eh bien! mon cher monsieur, voilà le secret de tout ce que nous venons de voir. Le gouvernement a semblé faible, irrésolu, pusillanime, et une partie du peuple l'a méprisé. Quelques hommes, peutêtre sans valeur réelle, mais qui ont osé braver tout un grand gouvernement, lui ont paru des héros, et ce peuple, qui n'honore rien tant que le courage, les a admirés. L'Empereur n'a qu'à persévérer résolument dans les vci?3 libérales
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qu'il a ouvertes, mais en appelant à lui toute une nouvelle génération, jeune, for^le, intelligente et ï5urLout courageuse et convaincue. Quant aux hommes du 2 décembre, comme moi, il faut avoir la loyauté de le reconnaître, notre rôle est fini. Ce n'est pas nous qui pourrions convenablement conduire la génération actuelle sur le terrain nouveau où l'initiative de rEiiipeieur Ta convoquée, car nous ne ferions qu'exciter ses défiances; elle croirait que nous regrettons le temps où, agissant au nom (le riiomme providentiel qui venait de tirer toute une société de Tabime, il semblait si facile d'user et peut-être même d'abuser de sa toute-puissance. Je profite, mon cher monsieur, de cette occasion pour vous renouveler l'assurance de mes sentiments de haute estime et de sympathie.
Cette lettre est du meilleur Persigny. Elle va au fond des choses, en attribuant la crise à ceux qui avaient accepté le programme libéral avec Tintention de le faire avorter et qui se complaisaient aux excès inévitables de toute liberté, parce qu'ils espéraient en dégoûter le pays. Sans nul doute, si le 19 janvier n'avait pas été une espérance déçue, les jeunes gens qui devinrent les irréconciliables seraient restes constitutionnels ; il n'y eût plus eu contre l'Empire que des vieux partis sans influence. Persigny fit publier sa lettre, sauf la première et la dernière phrase, par le Constitutionnel ^ puis par les autres journaux. Elle produisit une vive sensation parce
L'KMPIRE LIBÉRAL»
qu^cUe si^itiait clairement que la politique de
coups d'État était finie. En effet l'Empereur, vaincu par Topinion^ n'avait plus le choix qu*entre deux conduites : se laisser traîner en avant de mauvaise humeur, par pelits pas, ou avancer vivement d'une allure confiante.
L^Empereur, ne se résolvant pas à prendre son parti, eût voulu éloigner la déplaisante nécessité et gagner du temps en retardant Touvcrture de la session législaliNr juscin'u Texpiration du terme légal. On ne le lui permit pas. Un grand nombre de députés officiels étaient impatients de se voir confirmer un mandat si contesté qu ils avaient fini par douter tmxmémes de Tavoir reçu. C'étaient des chambellans, des joni nalistc^s officieux, des aniis de la Cour et des ministres ; ils assiégeaient le souverain et ses conseillers et demandaient sans répit qu*on les débarrassât d'une obsession énervante. Très souvent de minces considérations personnelles motivent les décisions importantes : pour se débarrasser de ces importuns, uniquement occupés d'eux et non du souverain auquel ils ^e disaient dévoués, encore moins de la chose publique, on parla d'ass» inbler le Corps législatif, à la seule fin de procéder à la vérification des pouvoirs.
Si j'avais été mù par la haine contre Uuuher et le désir d'assister à sa chute, je me serais réjoui doucette bévue, car j'étais certain qu'une session extraordinaire ne serait pas limitée à la vérification des pouvoirs et qiie le ministère y
serait emporté par un courant irrésistible. Mais depuis que la puissance de Rouher était virtuellement brisée, je n'épruu\ais aucun acliarnement contre lui, et je m'employai à prévenir une décision qui devait lui être fatale. Je priai le prince Napoléon de porter mon 0|Miiiun à l'Empereur et j'allai moi-même au Ministère de l'Intérieur l'exposer à Forcade. « Ne vous bercez pas de l'espoir, lui dis-je, de rester les maîtres d'une assemblée encore frémissante du mouvement d'où elle est soHie : vous ne réussirez pas à la renfermer dans les liuiites qui conviendraient à vos desseins. Son premier acte sera de prendre une iiiitiali\<» comminatoire. Vous n'êtes obligés de la cuinutjuer que bixmois après la dissolution; cela vous donne du répit jusqu'ici 26 octobre, prolilez-en; laissez aux esprits le temps de se calmer. Alors, vous proposerez vous-mêmes les réformes et ne vous les laisserez pas arracher: \ou> marcherez en avant et non à ta queue. » Aucune considération n'ébranla Forcade ; il croyait que le parti révo* lutionnaire ferait une levée (h^ boucliers au moment de la réunion de la Cliambre et que s'il retardait ce moment il paraîtrait reculer : on lui odrait la balaillr, il ra€ce|)lait. Je n'en pus rien tirer de plus. Le prince Napoléon insista auprès de l'Empereur sur Thumiliation certaine vers laquelle il courait, si le (lorps lé^t-ialif fcu iiiulail des propositions de réformes constitutionnelles et sautait par-dessus tes barrières. Il ne fut pas, non plus, écoulé. Un décretdu7 juin convoqua les
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UEMPIRB LIBÉRAL.
députésen session extraordinaire, à ladatedu 28, afin de procéderàlavérilicalioii des pouvoirs.
Cette conduite était d'autant plus imprudente que, pour Taider à contenir une opposition acharnée et à raffermir une majorité vacillante, le ministère ne pouvait pas compter sur le pré-
^ sident de la dhnmhn». Schneifler, ni(Mnbre autrefois de la majorité, avait adopte, en montant au fauteuil présidentiel, la tradition libérale de ses prédécesseurs, •Morny et VValewski, et con<;u l'ambition de réaliser ce qu'ils n'avaient fait qu'ébaucher, et il affichait son dessein de renverser Hoiilier. La vieille de la réunion, il marqua publiquement ses dispositions. Jéràme
t David s'était posé comme son compétiteur à la présidence. Sa nomination eût paru Tiadice d'une politique de réaction. Ce présomptueux n'avait aucun talent pour appuyer ses prétentions: ses discours n'étaient que confusion, incohérence; la fin contredisait le commencement, tandis que le milieu ne se rapportait ni à Tun ni h l'autre; Téléjîance de la personne et le timbre harmonieux de la voix donnaient seuls quelque apparence a ce néant. Cependant il exerçait une influence réelle sur ses collèfiueSj grâce à la faveur dont il jouissait à la Cour, près de Tlmpératrice, et aussi à sa réputation d énergie: on voyait en lui le ministre destiné à dompter la révolution et à débarrasser TEmpire de la liberté, et, par là, il était aussi agréable aux uns ((u'odieux aux autres. En réalité on le jugeait trop favorablement en lui pré-
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tant un dessein quelconque pour ou contre la liberté, fl ne la détestait ni ne Taimait; il était aussi disposé à la coiiàbattre, h s'y rallier qu a la défendre, pourvu qu'elle en fit un personnage^ et fout prêt à l'assaillir si elle faisait faire antichambre à son ambition. L'Enipciour, qui le jugeait à sa valeur, Técarta et nomma Schneider^ mais, pour adoucir son déplaisir, sans y attacher d'idée polilique, il If fit grand olficier de la Légion d'honneur. Une telle distinction accordée à un si mince personnage était presque un scandale. (Que n'aurait-oii pas dit si l'on avait su qu'il touchait trente mille francs par an sur la cassette impériale!) Schneider prit mal cette grâce et envoya sa démission ; « Sire,... Pour servir Votre Majesté je n'ai jamais compté avec mes convenances personnelles ni avec mes intérêls; mais l'Empereur comprendra, je l'espère, que je me préoccupe davantage dos sentiments de dignité, et que je considère comme un devoir de ue pas laisser affaiblir en mes mains l'autorité morale si nécessaire au président d'un grand corps. La nomination en ce moment de M. J. David, comme grand officier de la Légion d'honneur, me paraîtrait avoir ce résultat: elle comporte, dans les circonstances actuelles, une sigiiilication qui m oblige à prier l'Empereur d'accepter ma démission de la haute position qu'il avait daigné me confier*. »
Les amertumes commençaient pour le pauvre