Séance du 8 décembre
répondis-je, si un rôle prépondérant qui me serait donné est un obstacle à la constitution
du ministère, j'y renonce volontiers. » Et j'écrivis à l'Empereur : « Sire, j'ai chargé Pietri de vous annoncer la visite de M. Daru pour demain malin à 9 heures et demie. Insistez pour qu'il prenne un ministère, vous Tob tiendrez. Dès que Votre Majesté sera d'accord avec lui, elle n'a' qu'à le prier de s'entendre avec moi, et je ne doute pas qu'en quarante-huit heures nous ne puissions vous proposer un ministère qui donne satisfaction au pays, » (8 décembre.)
L'Empereur envoya le lendemain un officier d'ordonnance chercher Daru. Il avait eu de nombreuses relations avec lui en 1850 et en 1851; mais il ne l'avait pas revu depuis le Coup d'État et n'en avait reçu qu'une lettre, contenant un refus à une invitation à dîner aux Tuileries. Ce refus était conçu dans de tels termes que, loin de le froisser, il avait montré la lettre en déclarant qu'elle était belle. Daru fut introduit comme je l'étais habituellement, par le couloir intérieur. A peine la porte ouverte, l'Empereur, debout à quatre pas, s'avan(;a vers lui. « Bien des événements se sont passés depuis que nous ne nous sommes vus, monsieur Daru. — Oui, Sire, beaucoup d'événements, les uns heureux, les autres malheureux. — Je désirerais, reprit l Empereur, que comme autrefois à l'Elysée, vous m'exposiez frauehement votre avis sur la situation. » Il le pria de s'asseoir près de la cheminée. Quand il eut pris place, après un mo-
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ment de silence, TEmpereur dît : u Vous m'en avez beaucoup voulu du Coup d'Étal, je le comprends ; vous ne pouviez pas voir d'où vous étiez ce que je voyais. A votre place je me serais conduit comme vous l'avez fait; vous avez rempli votre devoir, Daru le remercia. Ils échangèrent une poignée de main et la conversation commença. Sur la situation intérieure Daru répéta les idées que j'exposais depuis plusieurs semaines. L'Empereur écouta sans répondre. « Et à Textérieur? dit-il. — En Allemagne, répondit Daru, il y a deux hommes qui ont une immense force, le roi Guillaume et Moltke. Le roi Guillaume représente l'idée de Tunité allemande ; Moltke est le premier homme de guerre de son temps. L'un a soixante-douze ans. l'autre soixante-quinze ; leur disparition affaiblira la Prusse ; il faut l'attendre dans une complète abstention. — Et Bismarck? qu'en faites-vous? — M. de Bismarck est jeune, mais seul, n'ayant plus Tappui des deux grandes forces du Roi et de Moltke, il n'est pas inquiétant, quelles que soient, d'ailleurs, son activité et son intelligence. — Vous avez raison », répondit l'Empereur. Il proposa ensuite à Daru de prendre un ministère, sans trop d'insistance toutefois, et il ne lui parla ni de s'entendre avec moi, ni de constituer un Cabinet. Il persistait dans sa pensée, Forcade écarté, de ne se conlier qu'à moi et de me faire le pivot unique des
combinaisons libérales.
La session extraordinaire était close. La ses-
L*EMPIRB LIBÉRAL.
«ion ordinaire s^ouvrit, et Ton s^occupa de la
nomiiicitiuii du bureau. Jérôme David eût voulu fie poser en concurrent de Schneider. Il vint m'annoncer son intention. Je l'en détournai, en lui représentant les inconvénients graves d'une telle compétition. Comme il s'obstinait, je m'adressai à l'Empereur, qui lui interdit cette fausse démarche. Schneider fut élu président ^vec 190 voix; Talhouët, vice-président, 177; Chevandier, 141; Jérôme David, 140; Daru, 133. Et la Chambre fut ajournée au 10 janvier.
Le jour même où notre programme paraissait dans les journaux, l'Impératrice arrivait à Paris, de retour de l'inauguration du canal de Suez. De loin elle avait suivi les événements qui se déroulaient en son absence. Elle avait partagé les émotions excitées par les menaces de Kératry le 26 octobre, néanmoins elle n'avait pas •envoyé à l'Empereur des conseils de réaction. « Je pense malgré tout, lui écrivait-elle, qu'il faut ne pas se décourager et marcher dans la Toie que tu as inaugurée ; la bonne foi dans le^ concessions données, comme du reste on le pense et dit, est une bonne chose, j'espère donc que ton discours sera dans ce sens ; plus on aura besoin de forces plus Lard, et plus il est nécessaire de prouver au pays qu'on a des idées et non des expédients. — Je suis intimement convaincue que la suite dans les idées c'est la véritable force, et je suis persuadée qu'on ne fait pas deux fois dans le même règne des coups d'État. » (27 oct. 1869.)
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La souveraine ne jfit pas un accueil très cha* leureux aux ministres du sénatus-consulte. Restée fidèle à Roulier, elle n'aimait pas ceux qui Tavaient supplanté. Us demandèrent & la fin du Conseil à lui présenter leurs hommages. L'Empereur les conduisit lui-même chez elle. Arrivés à la porte du boudoir^ il entra seul et revint peu après suivi de Tlmpératrice. Elle s'arrêta sur le seuil, ne sortant ni n'entrant, ni n'engageant ces Messieurs à entrer. Duvergier fait son compliment. L'Impératrice répond d'un ton bref : « Je vous remercie », puis elle s'incline et rentre chez elle. Chasseloup s'écrie : « Voilà une réception bien froide! — Elle n'est pas même convenable », ajoute La Tour d'Auvergne. L'Empereur allégua les fatigues du voyage. Le ministère se Irouvait aussi peu en faveur à la y Cour, qu'il Tétait déjà à la Ville. L'Empereur ne tarda pas à lui demander sa démission.